100%.png

Le meilleur alcade est le roi

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


LE MEILLEUR ALCADE EST LE ROI.

(EL MEJOR ALCALDE EL REY.)




NOTICE.


Dans l’ancienne constitution municipale de l’Espagne, l’alcade (alcalde) était à la fois maire, juge de paix, juge de première instance au civil et au criminel. Ici, en disant que le roi est le meilleur des alcades, le poëte veut dire seulement que pour faire justice, pour la faire prompte et complète, le meilleur des juges c’est le roi.

À la fin de sa comédie, Lope annonce que cette pièce est historique et qu’il on a emprunté l’argument à la quatrième partie de la Chronique d’Espagne[1]. Voici, dans sa naïve simplicité, le récit de cette Chronique :

« Cet empereur des Espagnes (Alphonse VII) était grand justicier, et l’on va voir comme il redressait les torts qui avaient lieu dans le pays[2]. Un infançon[3] qui demeurait en Galice, et qui avait nom don Fernand, ayant pris par force à un laboureur son héritage, le laboureur alla se plaindre à l’empereur, qui était pour lors à Tolède. Aussitôt l’empereur écrivit à l’infançon par le moyen du laboureur, afin qu’il eût à restituer à celui-ci ce qu’il lui avait pris. Or l’infançon, quand il vit la lettre, comme il était très-puissant, il se mit en grande colère, et loin de consentir à rien rendre au laboureur, il le menaça, lui disant qu’il le tuerait. Le laboureur voyant qu’il ne pouvait obtenir satisfaction, s’en retourna vers l’empereur avec des lettres des braves-hommes du pays[4] attestant comme quoi l’infançon n’avait rien voulu lui rendre. Or l’empereur apprenant cela, ordonna à deux chevaliers de préparer leurs montures et de le suivre, et il se rendit secrètement avec eux en Galice, sans s’arrêter ni jour ni nuit. Et quant l’empereur fut arrivé à l’endroit qu’habitait l’infançon, il fit appeler le juge suprême du lieu[5], et lui ordonna de lui conter en toute vérité ce qui s’était passé. Et le juge lui dit tout. Et l’empereur, dès qu’il fut instruit de la chose, réunit tous les braves-hommes de l’endroit, alla avec eux jusqu’à l’habitation de l’infançon ; et arrivé qu’il fut à sa porte, il le fit appeler en lui faisant dire que l’empereur l’appelait. En entendant cela, l’infançon eut grand’peur, et il essaya de fuir ; mais il fut arrêté et mené devant l’empereur. Et l’empereur examina toute l’affaire devant les braves-hommes ; et comme l’infançon ne pouvait rien répondre pour sa défense, l’empereur le fit aussitôt pendre devant sa porte, en ordonnant que l’on rendît au laboureur tout son héritage avec les récoltes. »

Quand on aura lu la comédie de Lope, et que l’on pourra la comparer au récit de la chronique, on reconnaîtra chez le poëte, nous n’en doutons pas, un jugement supérieur et un sentiment profond de l’art.

Ainsi, pour le sujet, ç’a été à Lope une bien heureuse idée que celle de substituer à l’héritage enlevé une jeune fille. Dans la donnée de l’histoire, il n’y avait point de pièce, ou, ce qui revient au même, il n’y avait qu’une pièce d’un médiocre intérêt. Dans la donnée de Lope il y a le motif d’un admirable drame. — C’est lorsqu’on rencontre une invention de ce genre que l’on se prend à penser que la poésie est au-dessus de la vérité. Mais pour que la poésie soit au-dessus de la vérité, il faut que le poëte soit bien grand.

Tous les caractères de la pièce, soit ceux que l’histoire indiquait au poète, soit ceux que lui-même a créés, sont tracés avec un rare talent. — Le roi Alphonse VII, avec sa justice sévère et sa bonté pour les faibles et les petits, est bien l’Alphonse VII de l’histoire, et l’on reconnaît en lui ces rois d’Espagne du moyen âge qui se considéraient sérieusement, et quelle que fût d’ailleurs leur conduite, comme les représentants de Dieu sur la terre. — Don Tello, l’infançon orgueilleux de sa naissance et de sa richesse, violent et sensuel, qui s’étonne d’avoir un rival préféré et s’indigne de la résistance d’une villageoise, est bien peint. — Sanche est également fort bien. Sa passion est noble et poétique. Son courage excite notre sympathie ; et l’on voit à quelques traits, comme, par exemple, à la réponse qu’il fait au roi lorsque celui-ci lui demande si don Tello n’a point déchiré sa lettre, — une élévation de sentiments qui nous semble d’une grande beauté. — Le vieux Nuño, chez lequel la vivacité de la tendresse paternelle s’allie à une prudence timide, qui voudrait ravoir sa fille et craint de se compromettre auprès de son seigneur, est d’une excellente observation. — Les deux femmes sont tout ce qu’elles pouvaient être. — Enfin, nous aimons beaucoup le gracioso Pelage, tout à la fois malin et naïf, et quelques-unes de ses plaisanteries sont vraiment incomparables.

Il ne faut pas s’étonner que Nuño et Sanche, deux laboureurs, deux paysans, aient été posés par le poëte comme nobles de naissance. La plupart des Galiciens sont nobles.

Deux personnages de la pièce, le comte de Castro et Enrique de Lara, n’appartiennent pas au règne d’Alphonse VII, mais à celui d’Alphonse VIII, son fils et son successeur. Quel motif a donc eu Lope pour les faire entrer dans sa comédie ? C’est qu’ils lui étaient nécessaires, et il a mieux aimé les emprunter à l’histoire que de les inventer, dans la pensée, sans doute, qu’ils auraient quelque chose de plus réel et de plus vrai.

Mais peut-être le principal mérite de cet ouvrage est-il dans la peinture des mœurs. Ce sont bien là les idées, les croyances, les superstitions du moyen âge espagnol ; c’est bien là l’organisation sociale de ces temps ; c’est bien là ce siècle énergique et encore à demi barbare, où la force brutale et le caprice du plus fort décidaient de tout. On s’est demandé où Lope avait pris cette connaissance intime des mœurs et des sentiments d’une époque éloignée. Eh ! mon Dieu ! d’abord dans l’histoire, dans les vieilles chroniques, dans les anciennes romances espagnoles, qu’il avait étudiées avec amour et qu’il connaissait mieux que pas un de ses contemporains ; et puis, pour ce qu’il ne pouvait pas trouver dans l’histoire, ni dans les chroniques, ni dans les romances, il l’a deviné avec son génie. Ainsi faisait Shakspeare, ainsi ont fait tous les grands maîtres.

Le meilleur Alcade, comme les deux pièces qui précèdent, se trouve dans le catalogue du Peregrino[6].


LE MEILLEUR ALCADE EST LE ROI.


PERSONNAGES.
ALPHONSE VII, empereur, roi de Castille
et de Léon.
LE COMTE DOM PÈDRE.
DON ENRIQUE DE LARA.
DON TELLO de NEYRA, seigneur galicien. CELIO, domestiques de don Tello
NUÑO, laboureur. JULIO,
SANCHE, berger. JUANA, domestiques de Nuño
PÉLAGE, porcher. LÉONOR,
ELVIRE, fille de Nuño. BRITO, laboureurs.
FELICIANA, sœur de don Tello. PHILÈNE,


La scène se passe en Galice et à Léon.




JOURNÉE PREMIÈRE.



Scène I.

Une vallée.


Entre SANCHE.


Sanche.

Nobles champs de la Galice, qui, dans les profondeurs de ces vallées qu’arrose le Sil, montrez avec orgueil à tous les yeux les fleurs dont vous êtes parés ; oiseaux qui chantez gaiement dans les bocages, et vous, hôtes des bois, qui vivez au hasard, contents de votre indépendance, avez-vous jamais vu un amour plus tendre que le mien ? Non, certes !… Mais aussi, il faut l’avouer, il n’existe ni ne peut exister nulle part sous le soleil un objet comparable à Elvire ; et comme mon amour, qui n’attend de bonheur ici-bas que par elle, — comme mon amour est né de sa beauté, de même que rien n’égale cette beauté merveilleuse, rien n’égale non plus mon amour… Ô ma douce amie ! si ta beauté pouvait croître encore, mon amour croîtrait également ; mais, charmante bergère, il ne peut rien s’ajouter à tes attraits pas plus qu’à ma tendresse, et si je t’aime autant que tu es belle, jamais on n’a aimé davantage. — Hier, tandis que sous tes pieds de lis tu foulais le sable sur lequel coule ce ruisseau, les grains s’en changeaient en perles ; et moi, comme je ne pouvais plus voir dans l’eau tes pieds délicats, je souhaitais secrètement que tes yeux, brillants comme deux soleils, s’abaissassent sur le ruisseau pour donner plus de clarté et de transparence à son onde. — Le linge que tu lavais, Elvire, te causait une peine inutile, car dans tes mains il paraissait n’avoir jamais de blancheur. — Caché derrière ces châtaigniers, je te regardais avec crainte, lorsque je vis l’Amour, qui, par faveur, te donnait à laver son bandeau ; et maintenant le ciel protège le monde ! — l’Amour va marcher les yeux découverts, l’Amour n’est plus aveugle ! — Ah ! Dieu ! quand donc viendra le jour, ce jour où je mourrai de bonheur, où je pourrai te dire : « Elvire, tu es toute à moi ! » Je te comblerai de présents ; et comme je t’apprécie à ta valeur, mon affection augmentera sans cesse, loin que je devienne jamais indifférent à la possession d’un si riche trésor.


Entre ELVIRE.


Elvire, à part.

Il me semblait pourtant que Sanche descendait de ce côté. Mes désirs m’auront trompée. Mais non, c’est lui, je le vois, et mon cœur ne s’abusait pas. Il contemple le ruisseau où il me vit hier ; et comme je m’éloignai fâchée en m’apercevant qu’il me regardait, peut-être cherche-t-il à présent s’il y est resté quelque ombre de moi. (À Sanche.) Le ciel te garde, Sanche ! Que viens-tu donc chercher tous les jours dans le cristal de ce ruisseau ? As-tu par hasard trouvé des coraux que j’ai perdus sur ses bords ?


Sanche.

Non pas ; je me cherche moi-même, car hier je me perdis en ce lieu. Mais je me retrouve enfin, car je te vois, et je vis tout en toi.


Elvire.

Je croyais que tu venais m’aider à chercher mes coraux.


Sanche.

Tu es bonne de venir chercher ici ce dont tu es si bien pourvue. Tu plaisantes sans doute… Mais, ma foi, donne-moi ma récompense, je les ai trouvés.


Elvire.

Où cela ?


Sanche.

Sur ta bouche, où ils servent d’entourage à des perles.


Elvire.

Éloigne-toi !


Sanche.

Toujours ingrate, toujours insensible à ma foi !


Elvire.

C’est qu’aussi, Sanche, tu es par trop hardi. Et que ferais-tu de plus, si demain tu devais être mon mari ?


Sanche.

Mon Dieu ! si je ne le suis pas, à qui la faute ?


Elvire.

À toi seul, s’il te plaît.


Sanche.

À moi ? non, certes. Je t’ai dit mes sentiments, je t’ai dit tout ce qu’il y a dans mon cœur, et tu ne m’as pas répondu.


Elvire.

Est-ce que mon silence ne répondait pas pour moi ?


Sanche.

Alors les torts sont partagés.


Elvire.

Sanche, toi qui as de l’esprit, tu devrais savoir que nous autres femmes, nous parlons en nous taisant et accordons en refusant. Il ne faut jamais nous juger sur l’apparence ; il ne faut jamais sur l’apparence nous croire cruelles ou éprises. Avec nous, il faut toujours croire le contraire de ce que nous faisons paraître.


Sanche.

D’après cela, tu me permets de te demander à Nuño ? Tu te tais, c’est me dire oui… il suffit ; maintenant je ne m’y tromperai plus


Elvire.

À la bonne heure ! mais au moins ne va pas dire à mon père que je le désire.


Sanche.

Le voici qui vient !


Elvire.

J’attends derrière cet orme le résultat de votre conversation.


Sanche.

Ô ciel ! fais qu’il écoute ma prière. Sinon, j’en mourrai.

Elvire se cache.


Entrent NUÑO et PÉLAGE.


Nuño.

Tu fais si mal ton service, Pélage, qu’il me faudra chercher quelqu’un qui soit plus leste que toi à parcourir ces vallées. As-tu quelque sujet de mécontentement dans ma maison ?


Pélage.

Dieu sait ce qu’il en est !


Nuño.

Eh bien, dès aujourd’hui tu peux partir. Le service n’est pas un mariage.


Pélage.

Et voilà justement ce qui me fâche.


Nuño.

Tu m’aurais bientôt perdu tous mes porcs.


Pélage.

Hélas ! quand on a perdu l’esprit, ça ne peut pas aller autrement. — Écoutez-moi, je voudrais m’établir.


Nuño.

Poursuis, mais prends garde à ne pas me conter quelque sottise.


Pélage.

Un moment, de grâce. C’est que ça n’est pas aisé à dire.


Nuño.

Alors il nous sera malaisé de nous entendre.


Pélage.

Voici. — Hier, au moment où je partais : « Vraiment, Pélage, me dit Elvire, tes porcs sont bien gras. »


Nuño.

Bon ! et que lui répondis-tu ?


Pélage.

Amen ! comme dit le sacristain.


Nuño.

Eh bien, où veux-tu en venir par là ?


Pélage.

Quoi ! vous ne comprenez pas ?


Nuño.

Ma foi, non.


Pélage.

Je crois que je vais perdre ma timidité.


Sanche, à part.

Peste de l’imbécile ! il ne s’en ira pas.


Pélage.

Ne voyez-vous pas que c’est une petite galanterie, et que cela prouve qu’Elvire aurait envie de se marier avec moi ?


Nuño.

Vive Dieu !…


Pélage.

Eh ! ne vous fâchez pas pour ça. Il n’y a pas de mal, et je ne vous l’ai pas dit à mauvaise intention.


Nuño.

Ah ! Sanche, tu étais là ?


Sanche.

Oui, et je voudrais vous parler.


Nuño.

Je t’écoute, mon ami. — Toi, Pélage, un moment.


Sanche.

Vous savez, Nuño, que mes parents, pour être de pauvres laboureurs, n’en étaient pas moins de braves et honnêtes gens ?


Pélage.

Sanche, vous qui vous entendez dans les choses d’amour, dites-moi, lorsqu’une fille jeune et jolie, et qui a de la fortune, dit à un jeune homme frais comme une rose : « Tes porcs sont bien gras ! » cela ne signifie-t-il pas qu’elle voudrait bien ce jeune homme pour mari ?


Sanche.

En effet, une pareille agacerie ne va pas à moins qu’au mariage !


Nuño.

Laisse-nous, imbécile.


Sanche.

Puisque vous connaissez leur réputation et leur noblesse, je ne crois pas que vous puissiez repousser avec dédain un amour honnête : je brûle, je meurs pour Elvire.


Pélage.

Il y a tel autre porcher dont le bétail est si sec que l’on dirait du lard fumé à la cheminée ; mais moi, lorsque je mène mon troupeau aux champs…


Nuño.

Comment ! tu es encore là, animal ?… Par la mort…


Pélage.

Eh ! maître, je parlais des pourceaux, et non pas d’Elvire.


Sanche.

Maintenant que vous savez ma tendresse…


Pélage.

Maintenant que vous savez ses agaceries…


Nuño.

On ne trouverait pas dans toute l’Amérique un sauvage de cette espèce.


Sanche.

Daignez consentir à notre union.


Pélage.

C’est que, voyez-vous, j’ai ici tel cochon…


Nuño.

Tu me romps la tête.


Pélage, continuant.

Qui pourrait être maître de chapelle, tant il a la voix belle et forte, surtout lorsqu’il entre ou qu’il sort du hameau.


Nuño.

Elvire y consent-elle ?


Sanche.

Elle approuve mon amour, et m’a autorisé à vous parler.


Nuño.

Ta recherche l’honore, et je ne doute pas qu’elle ne soit heureuse avec toi, puisqu’elle apprécie ton mérite. Elle sait d’ailleurs que tu pourrais prétendre à un parti plus relevé.


Pélage.

Si j’avais à moi tant seulement cinq ou six petits cochons, et que ceux-là en fissent d’autres, et ainsi de suite, — au bout de quelques années je pourrais aller en coche[7].


Nuño.

Tu es, en qualité de berger, au service de don Tello, le seigneur de ce pays, et tout-puissant en Galice et même encore plus loin : fais-lui part de tes projets, Sanche. Tu y es obligé, étant de sa maison. Et puis il est riche et généreux, et il pourra te donner un peu de bétail. Mon Elvire n’a pas grand’chose, et pour la demander, il faut que tu sois amoureux. Cette chaumière mal bâtie et toute noircie par la fumée, quelques petits morceaux de terre épars çà et là, et plus loin une douzaine de châtaigniers, voilà la dot de ma fille. Tout cela n’est rien si le seigneur de ce pays ne vient pas à ton aide.


Sanche.

Je suis fâché que vous mettiez en doute mon amour.


Pélage.

Par ma foi, c’est lui qui épouse Elvire. Eh bien, moi, je la plante là, et je tourne mon cœur d’un autre côté.


Sanche.

À un homme qui soupire pour sa beauté, que peut-on donner de plus précieux que cette beauté céleste ? Je ne suis point tel, Nuño, que je puisse préférer la richesse à la vertu.


Nuño.

Il n’y a pas de mal, Sanche, à donner connaissance de tes projets à ton maître, et à lui demander un témoignage de satisfaction. Don Tello et sa sœur peuvent le faire aisément, et l’on ne verra dans ta démarche qu’une nouvelle preuve d’amour.


Sanche.

C’est un peu malgré moi ; mais enfin, puisque vous le voulez, j’irai.


Nuño.

Bien, Sanche ! bien, mon garçon ! que le ciel te bénisse, et te donne une famille nombreuse ! — Viens avec moi, Pélage.


Pélage.

Comment lui avez-vous sitôt accordé Elvire, et devant moi encore ?


Nuño.

Sanche n’est-il pas un jeune homme aimable et bien né ?


Pélage.

À dire vrai, il n’y en a pas un dans le pays qui le vaille, mais moi, je vous aurais été plus utile… je vous aurais donné toutes les semaines un petit…

Ils sortent.

Sanche.

Parais maintenant, chère Elvire ! parais, ma charmante amie !


Entre ELVIRE.


Elvire.

Ô ciel ! quel supplice que l’attente et l’incertitude lorsqu’on aime ! Je tremble, comme si toutes mes espérances n’étaient suspendues qu’à un fil.


Sanche.

Ton père m’a dit qu’il avait déjà donné sa parole à un domestique de don Tello. Quel changement étrange !


Elvire.

Hélas ! il n’était que trop vrai que mes espérances ne tenaient à rien. Quoi ! Sanche, mon père me marie avec un écuyer ! Ah ! tout est fini pour moi… Vis heureux, cher objet de ma tendresse ; je me donnerai la mort.


Sanche.

Doucement, chère Elvire, je plaisantais. N’as-tu point vu la vérité dans mes yeux ? N’as-tu point vu ma joie ? Ton père n’a pas hésité un seul moment ; il m’a dit oui tout de suite.


Elvire.

Ce n’était pas de te perdre qui m’affligeait, c’était d’aller habiter un palais où l’on se serait moqué de mes manières rustiques. Voilà ce qui causait mon chagrin.


Sanche.

Et moi, sot, qui m’y suis laissé prendre ! « Vis, mon Sanche, vis, imbécile, je me donnerai la mort ! » Ah ! trompeuse adorée, comme vous vous moquiez de moi !


Elvire.

Eh bien, moi aussi je plaisantais. Va, sois tranquille, je t’aime, et c’est l’amour qui m’a dit de te donner cette leçon. Ne sais-tu donc pas que l’amour est tout vengeance ?


Sanche.

Ainsi donc tu acceptes ma main ?


Elvire.

Ne dis-tu pas que tu as le consentement de mon père ?


Sanche.

Oui, mais il m’a donné un conseil que je ne lui demandais pas : il veut que j’aille chez don Tello, mon seigneur et seigneur de tout ce pays, puissant en paix comme en guerre, et que je lui demande quelque faveur. J’ai en toi, mon Elvire, ce qu’il y a de plus précieux au monde, et tous les trésors des Indes ne sont rien près de toi ; mais ton père dit que je dois cela à mon seigneur. Nuño a de l’expérience, il est homme de bon conseil, puis, ma charmante, il est ton père… Je vais chez don Tello.


Elvire.

J’attends ton retour.


Sanche.

Je voudrais que lui et sa sœur me donnassent mille bijoux de prix pour te les offrir.


Elvire.

Contente-toi de lui faire part de notre mariage.


Sanche.

Ma vie, mon âme, j’ai tout remis dans ces belles mains : accorde-m’en une.


Elvire.

Elle doit être à toi, et la voilà !


Sanche.

Maintenant que j’ai cette main, que pourrait contre moi la fortune ? Aussi ce n’est pas sans regret que je la quitte même un instant. — Tu le vois, mon esprit s’est formé aux leçons de l’amour.

Ils sortent.



Scène II.

Une forêt.


Entrent DON TELLO, JULIO et CELIO.


Tello.

Prenez cet épieu.


Celio.

Vous devez vous être amusé.


Julio.

La chasse a été belle.


Tello.

La campagne est si agréable que son aspect seul réjouit.


Celio.

Il est charmant de voir ces ruisseaux s’efforçant de baiser les pieds des fleurs qui croissent sur leurs bords.


Tello.

Pour Dieu ! Celio, tu ferais beaucoup mieux de donner à manger à mes chiens.


Celio.

Ils ont joliment escaladé le sommet de ces rochers.


Julio.

Ce sont de fameuses bêtes.


Celio.

Florisel est le meilleur du pays.


Tello.

Il ne manque pas d’ardeur.


Julio.

Il n’y a pas de lévrier qui le vaille.


Celio.

Voici votre sœur, notre maîtresse. Elle vous a deviné.


Entre FELICIANA.


Tello.

Voilà une aimable attention, ma chère Feliciana ; mais, croyez-le, mon cœur n’est pas ingrat.


Feliciana.

J’ai pour vous un tel attachement, mon frère, que lorsque vous êtes loin de moi, Dieu le sait, tout m’alarme. Alors il n’y a plus pour moi ni repos ni sommeil. Un lièvre, un lapin deviennent à mes yeux des monstres horribles.


Tello.

Dans nos forêts de Galice, ma sœur, il est bien rare que l’on trouve une bête féroce ; et j’en suis fâché, car nous autres jeunes gens nous ne haïrions point de semblables rencontres. Parfois seulement on voit sortir des profondeurs de la forêt un sanglier farouche, et j’ai eu ce plaisir ; on l’y voit, dans sa fureur, après avoir mis en pièces une douzaine de chiens, s’attaquer au cheval le plus vaillant, l’éventrer, et lui tirer des flots de sang comme en échange de l’écume qui blanchit sa gueule. Quelquefois aussi paraît un ours qui, plein d’audace, vient lui-même attaquer le chasseur, et debout, l’embrasse dans ses pattes robustes, et il n’est pas rare de les voir tomber morts en même temps. Mais notre chasse ordinaire, bien qu’assez variée, est plus humble, et nous ne tentons pas le ciel. Au reste, la chasse est l’exercice le plus digne des princes et des nobles, car il enseigne les ruses de la guerre, rend familier l’usage des armes, et le corps plus dispos.


Feliciana.

Je voudrais vous voir marié… Alors sans doute vous ne vous livreriez plus avec tant de fureur à un plaisir qui me cause mille craintes.


Tello.

Me marier n’est pas facile. Seigneur de ce pays, je n’y ai point d’égale.


Feliciana.

Vous pourriez bien demander la fille de quelque seigneur de haute naissance.


Tello.

Vous me dites cela, je crois, pour me reprocher indirectement de ne vous avoir pas encore mariée. C’est un désir naturel aux jeunes filles.


Feliciana.

Non vraiment, vous vous trompez, et je ne parlais que pour vous.


Entrent SANCHE et PÉLAGE.


Pélage, à Sanche.

Approche ; ils sont seuls, personne ne te gêne.


Sanche.

Tu as raison. Il n’y a auprès d’eux que quelques-uns de leurs domestiques.


Pélage.

Nous verrons ce qu’ils vont te donner.


Sanche.

Je ne songe qu’à m’acquitter de mon devoir. — Noble et illustre don Tello, et vous, belle Feliciana, seigneurs de ce pays qui vous est tout dévoué, veuillez permettre de baiser vos pieds à Sanche, — à Sanche, l’un des gardiens de vos troupeaux. C’est un office bien humble, il est vrai ; mais dans notre Galice le sang est si généreux, que la seule chose qui distingue le pauvre du riche, c’est que le premier est obligé de servir. Je suis pauvre, et dans une condition tellement inférieure, que sans doute vous ne me connaissez pas, d’autant qu’il y a cent trente personnes qui vivent de votre pain et attendent de vous leur salaire. Cependant il est possible qu’en chassant vous m’ayez aperçu.


Tello.

Oui, mon ami, je t’ai vu, je te connais, et je suis bien disposé pour toi.


Sanche.

Je vous suis bien reconnaissant, et je vous baise humblement les pieds.


Tello.

Que veux-tu ?


Sanche.

Seigneur, les années passent sans qu’on s’en aperçoive ; nous courons vers le trépas, et la vie n’est qu’un séjour dans une hôtellerie : on y arrive le soir, et l’on en sort le lendemain par la mort. Je suis le fils d’un homme qui n’a pas eu besoin de servir, et avec moi finit ma famille. J’ai demandé en mariage une honnête demoiselle, fille de Nuño de Aybar, lequel, bien que simple laboureur, a cependant au-dessus de sa porte des vestiges de vieilles armoiries, et aussi plus d’une lance du vieux temps. C’est cela, joint à la vertu d’Elvire (ainsi se nomme ma future), qui m’a déterminé. Elle consent, et son père aussi, mais il exige votre agrément. « Le seigneur, me disait-il ce matin, doit savoir tout ce qui se passe chez ses vassaux et chez tous ceux qui vivent de son bien, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, et les rois ont tort de ne pas attacher la plus grande importance à ce point. » Moi, seigneur, d’après son avis et sur son ordre, je viens vous annoncer que je me marie.


Tello.

Nuño est un fin matois, et il t’a conseillé à merveille. — Celio !


Celio.

Seigneur !


Tello.

Tu donneras à Sanche vingt vaches et cent brebis ; ma sœur et moi, nous honorerons la noce de notre présence.


Sanche.

Quelle faveur signalée !


Pélage.

Quelle signalée faveur !


Sanche.

Le magnifique présent !


Pélage.

Le présent magnifique !


Sanche.

La rare générosité !


Pélage.

La générosité rare !


Tello.

Quel est cet homme qui répète comme une espèce d’écho toutes vos paroles ?


Pélage.

Je suis un homme qui répète à l’envers toutes ses paroles.


Sanche.

C’est un des gens de Nuño.


Pélage.

Oui, son enfant prodigue.


Tello.

Que dis-tu ?


Pélage.

Je suis le gardien de ses pourceaux, et moi aussi, je venais vous demander une grâce.


Tello.

Qui épouses-tu, toi ?


Pélage.

Pour le moment personne, monseigneur : mais je viens vous demander un petit cadeau de moutons pour le cas où le diable viendrait à me tenter[8] : autrement je reste garçon. Un astrologue m’a dit jadis à Salamanque de bien prendre garde à l’eau et aux taureaux ; et pour éviter le danger, je ne me marie pas et je bois sec !


Feliciana.

Le drôle d’homme !


Tello.

Il est plaisant.


Feliciana.

Allez, Sanche, et soyez heureux. Toi, Celio, envoie chez lui au plus tôt le bétail que mon frère lui donne.


Sanche.

Je n’ai pas assez d’esprit pour vous exprimer dignement ma reconnaissance.


Tello.

Et quand songes-tu à te marier ?


Sanche.

Mon amour voudrait bien que ce fût pour ce soir même.


Tello.

Eh bien, puisque déjà le soleil, entouré de nuages d’or, commence à descendre vers l’occident, va-t’en faire les préparatifs. Ma sœur et moi nous assisterons à ta noce. — Holà ! que le carrosse soit prêt !


Sanche.

Mon cœur et ma bouche, seigneur, ne cesseront de vous louer et de vous bénir.

Il sort.

Feliciana.

Et vous, vous ne voulez donc pas absolument vous marier ?


Pélage.

Moi, madame, j’aurais volontiers épousé sa future, qui est bien vraiment la plus jolie bergère de toute la Galice ; mais elle a su que je gardais les pourceaux, et elle m’a traité comme si j’en étais un autre[9].


Feliciana.

Ma foi ! mon ami, elle est fort excusable.


Pélage.

Mon Dieu ! madame, chacun ici-bas garde comme il peut…


Feliciana.

Quoi donc ?


Pélage.

Ce qu’il doit garder.

Il sort.

Feliciana.

Ce garçon-là m’amuse.


Celio.

Maintenant qu’il est parti, ce villageois, — qui n’est pas si bête qu’il le paraît, — je puis assurer à vos seigneuries qu’Elvire est en effet la plus jolie fille qui soit au monde, et que par sa figure, son esprit, sa vertu, elle serait digne du plus noble gentilhomme d’Espagne.


Feliciana.

Vraiment ! elle est si jolie ?


Celio.

C’est un ange.


Tello.

À la manière dont tu l’exaltes, on dirait que tu en as été amoureux ?


Celio.

Un tant soit peu ; mais ce n’est pas ça qui me fait parler ainsi.


Tello.

Il y a de ces villageoises qui sans fard et sans atours charment les yeux et entraînent l’âme ; mais elles font les difficiles, et j’abhorre leurs minauderies.


Feliciana.

Si elles se défendent, vous devriez les en estimer davantage.

Ils sortent.



Scène III.

Une chambre dans la maison de Nuño.


Entrent NUÑO et SANCHE.


Nuño.

C’est là la réponse de don Tello ?


Sanche.

Comme je vous le dis.


Nuño.

Sa conduite, certes, est digne de sa naissance et de sa noblesse.


Sanche.

Il a ordonné qu’on me donnât le bétail aujourd’hui même.


Nuño.

Que le ciel conserve ses jours !


Sanche.

Mais quelle que soit l’importance d’un semblable présent, j’estime encore plus l’honneur qu’il me fait en voulant bien me servir de parrain.


Nuño.

Et sa sœur viendra-t-elle aussi ?


Sanche.

Également.


Nuño.

C’est le ciel qui leur inspire tant de bonté.


Sanche.

Ce sont d’excellents seigneurs.


Nuño.

Oh ! je voudrais que cette maison, qui attend les hôtes les plus puissants du royaume, pût se changer en un grand palais.


Sanche.

Ne vous inquiétez pas. La bonne volonté suppléera à l’étroitesse de la maison. — Je les aperçois qui viennent.


Nuño.

Ne t’ai-je pas donné un bon conseil ?


Sanche.

Ma foi, oui. J’ai vu en don Tello le seigneur le plus parfait, comme ses largesses le prouvent bien. Il ressemble à la Divinité, et, à mon avis, de même que la Divinité se manifeste par des bienfaits, il n’y a de véritable seigneur que le seigneur qui fait du bien.


Nuño.

Vingt vaches et cent brebis ! ce sera une jolie propriété lorsque, au retour du printemps, tu les mèneras dans la vallée du Sil. Que Dieu récompense don Tello pour tant de bontés !


Sanche.

Où est Elvire, seigneur ?


Nuño.

Elle est occupée sans doute après sa coiffure ou quelque parure de noce.


Sanche.

Elle n’a pas besoin de s’attifer ; elle est toujours bien ; elle n’a qu’à paraître, et voilà le soleil !


Nuño.

Il y a dans ton amour quelque chose qui n’est pas d’un villageois.


Sanche.

Avec elle, mon père, je serai constant comme un berger, et soigneux comme un courtisan.


Nuño.

On n’aime jamais bien quand on n’a pas d’esprit. Pour bien aimer, il faut savoir décrire ce qu’on sent ; et tu es précisément l’homme que je souhaitais pour ma fille… Mais appelle nos gens ; je veux que don Tello voie que je suis, ou que j’ai été quelque chose.


Sanche.

Les voici qui viennent. Ils accompagnent nos deux seigneurs. — Dites donc à Elvire de laisser là sa coiffure et de venir les recevoir.


Entrent DON TELLO, JUANA, LÉONOR, Domestiques et Paysans.


Tello.

Où est ma sœur ?


Juana.

Elle est allée voir la mariée.


Sanche.

Monseigneur…


Tello.

Sanche ?


Sanche.

Ce serait folie à un pauvre rustre tel que moi de prétendre vous remercier comme il convient pour tant de bontés.


Tello.

Où est ton beau-père ?


Nuño.

Ici, où l’honneur que vous lui faites va prolonger le cours de ses années.


Tello.

Embrassez-moi.


Nuño.

Je voudrais que cette maison fût un monde, et que vous fussiez le seigneur de ce monde.


Tello, à Juana.

Comment vous nommez-vous, ma petite ?


Pélage.

Pélage, seigneur.


Tello.

Je ne te parle pas, à toi.


Pélage.

Alors je me suis trompé.


Juana.

Juana, à votre service.


Tello.

Elle est gentille.


Pélage.

Oh ! vous ne la connaissez pas. Il faut voir, quand quelque garçon s’avise de la pincer, comme elle vous lui donne de sa cuiller à pot sur la tête rudement. Une fois, pour ma part, ayant voulu m’approcher de la marmite, je reçus d’elle un coup dont je demeurai deux mois durant tout étourdi.


Tello, à Léonor.

Et vous, votre nom ?


Pélage.

Pélage, seigneur.


Tello.

Ce n’est pas à toi que je parle.


Pélage.

Alors je me suis trompé.


Tello.

Comment vous appelez-vous, ma petite ?


Léonor.

Moi, seigneur ? Léonor.


Pélage, à part.

Il s’informe des jeunes filles, et des garçons pas du tout. — (Haut.) Moi, seigneur, je m’appelle Pélage.


Tello.

Es-tu quelque chose à quelqu’un d’elles ?


Pélage.

Oui, seigneur, je suis le porcher.


Tello.

Je demande si tu es le mari ou le frère…


Nuño.

Imbécile !


Sanche.

Malappris !


Pélage.

Ce n’est pas ma faute, si ma mère m’a fait comme ça.


Sanche.

Voici la mariée qui vient avec sa marraine.


Entrent FELICIANA et ELVIRE.


Feliciana.

Ils méritent toutes vos bontés, mon frère. Heureux les seigneurs qui ont de tels vassaux !


Tello.

Vous avez bien raison. La belle fille !


Feliciana.

Elle est charmante.


Elvire.

Excusez mon embarras. Vous le comprendrez sans peine : c’est la première fois que je vois votre seigneurie.


Nuño.

Veuillez vous asseoir sur ces siéges modestes. Ce sont ceux d’un laboureur.


Tello, à part.

Jamais je n’ai rien vu d’aussi beau. Quelle divine perfection ! Combien elle est au-dessus de tous les éloges que l’on fait d’elle ! Heureux celui qui a l’espoir de posséder tous ces charmes !


Feliciana.

Mon frère, permettez à Sanche de s’asseoir.


Tello.

Asseyez-vous.


Sanche.

Oh ! non, monseigneur.


Tello.

Asseyez-vous.


Sanche.

Non pas, c’est trop d’honneur. Moi m’asseoir devant vos seigneuries !


Feliciana.

Mettez-vous près de la mariée. Personne ne vous disputera cette place.


Tello, à part.

Je n’aurais jamais cru qu’il existât une beauté aussi parfaite.


Pélage.

Et moi, où pourrai-je m’asseoir ?


Nuño.

Toi, mon ami, ta place est dans l’écurie, et c’est là que tu peux faire la fête.


Tello, à part.

Vive Dieu ! je me sens brûler de mille feux. (Haut.) Comment se nomme la mariée ?


Pélage.

Pélage, seigneur.


Nuño.

Te tairas-tu ! Sa seigneurie parle aux femmes, et tu n’es pas une femme, toi. — Elle se nomme Elvire, monseigneur.


Tello.

Vive Dieu ! voilà une Elvire qui est bien belle, et qui est digne par ses attraits d’un mari… aussi bien né.


Nuño.

Allons, jeunes filles, égayez la fête.


Tello, à part.

Elle est ravissante.


Nuño.

En attendant que le curé arrive, dansez à la mode de ce pays.


Juana.

Le curé est déjà arrivé.


Tello.

Dites-lui qu’il n’entre pas. (À part.) Cette beauté céleste me fait perdre la raison.


Sanche.

Pourquoi, monseigneur, ne voulez-vous pas que le curé…


Tello.

Parce que… à présent que je vous connais, je veux vous honorer davantage.


Sanche.

Tout ce que je demande, tout ce que je désire, monseigneur, c’est de me marier avec Elvire.


Tello.

Demain ce sera mieux.


Sanche.

Ah ! seigneur, ne retardez pas, de grâce, le bonheur que j’attends. Ce serait pour moi un désespoir. D’ici à demain, songez-y, le moindre accident peut me ravir un bien que je suis au moment de posséder. On a dit depuis longtemps que chaque soleil amène avec soi quelque chose de nouveau. Qui sait ce que nous amènera le soleil de demain ?


Tello.

Quel entêtement !… Je veux lui faire honneur, lui faire fête, et lui, ma sœur, sans égard pour votre présence, il s’obstine de la façon la plus malhonnête !… Emmenez votre fille, Nuño, et demeurez tranquille cette nuit.


Nuño.

Il sera fait comme vous ordonnez.

Don Tello, Feliciana et leurs Domestiques sortent.

Elvire.

Quelle injustice ! et de quoi se fâche don Tello ?… Je le lui aurais dit si cela n’eût pas été inconvenant de ma part.


Nuño.

J’ignore sa volonté, son intention ; mais il est seigneur, et tout ce que je puis faire, c’est de m’affliger qu’il soit venu dans ma maison.

Il sort.

Sanche.

J’en suis encore plus fâché, quoique je n’aie rien fait paraître.


Pélage.

Ah ça, est-ce qu’il n’y a pas de noce cette nuit ?


Juana.

Hélas ! non.


Pélage.

Et pourquoi ?


Juana.

Don Tello ne le veut pas.


Pélage.

Don Tello peut donc l’empêcher ?


Juana.

Il paraît qu’il en a le pouvoir.


Pélage.

En ce cas, il a bien fait d’y mettre opposition avant l’arrivée du curé.

Il sort avec Juana et Léonor.

Sanche.

Écoute, Elvire.


Elvire.

Hélas ! mon ami, je sens que je ne suis pas née pour être heureuse.


Sanche.

Quel est donc le projet de don Tello, qu’il ait désiré différer jusqu’à demain ?


Elvire.

Je ne sais ce qu’il peut vouloir ; mais il n’en faut pas douter, il veut quelque chose.


Sanche.

Combien il est cruel de m’enlever cette nuit !… J’ai peine, ma chère âme, à contenir mon dépit, ma rage.


Elvire.

Sanche, je te regarde comme étant déjà mon mari. Viens cette nuit à ma porte.


Sanche.

Ô mon bien ! la laisseras-tu ouverte ?


Elvire.

Oh ! non, impossible.


Sanche.

Enfin, par cette promesse, tu me sauves la vie. Je me serais tué.


Elvire.

Et moi je serais morte avec toi.


Sanche.

Le curé est venu, mais n’a pas pu entrer.


Elvire.

Don Tello s’y est opposé.


Sanche.

Mais si tu consens à m’ouvrir, je me consolerai de ce malheur ; car pour guérir des tourments comme les miens, l’amour vaut un curé[10].

Ils sortent.



Scène IV.

La campagne devant la maison de Nuño. Il est nuit.


Entrent DON TELLO et des Domestiques.


Tello.

Vous m’avez compris ?


Celio.

Oui, monseigneur, et il ne faut pas être si malin pour cela.


Tello.

Entrez. À cette heure la charmante Elvire et le vieux doivent être seuls.


Celio.

Tout le monde s’est retiré, non sans pester un peu de voir la noce remise.


Tello.

Ma foi ! Celio, j’ai suivi l’inspiration de l’amour. J’étais jaloux, je souffrais de voir que ce vilain rustre possédât la beauté que je désire. Lorsque je serai fatigué d’elle, le nigaud pourra l’épouser ; je lui donnerai du bétail, des biens, de l’argent, et avec cela il vivra aussi heureux que tant d’autres qui sont dans le même cas. Après tout, je suis riche et puissant ; et puisque cet homme n’est point encore marié, je veux user de mon pouvoir. — Allons, mettez vos masques.


Celio.

Faut-il frapper à la porte ?


Tello.

Oui.


Celio.

Bon ! voilà qu’on ouvre.


Elvire, du dehors.

Est-ce toi, Sanche, mon ami ?


Celio.

Elvire ?


Elvire.

C’est moi !


Un Domestique.

Heureuse rencontre !


Elvire.

Ah ! ce n’est point Sanche ! — Ah ! mon père ! Hélas ! au secours ! on m’enlève !


Tello.

Maintenant, partez !


Nuño, du dehors.

Quel est ce bruit ?


Elvire.

Mon père !


Tello.

Fermez-lui la bouche.


Nuño.

Ô ma fille ! je t’entends et te vois. Mais, hélas ! ma faiblesse et mon âge ne te seront d’aucun secours contre ton ravisseur puissant… Car je crois deviner le coupable.


Entrent SANCHE et PÉLAGE.


Sanche.

Il me semble avoir entendu des cris du côté de la maison de notre maître.


Pélage.

Parlons bas, de peur que les domestiques ne nous entendent.


Sanche.

Souviens-toi, quand je serai entré, de ne pas t’endormir.


Pélage.

Ne craignez rien, j’ai pris un à-compte sur le sommeil.


Sanche.

Je sortirai lorsque paraîtra l’aurore ; et cette fois je sortirai en la maudissant, car elle m’aura chassé du ciel.


Pélage.

Pendant que tu seras à causer là-dedans, sais-tu à quoi je ressemblerai, moi ? — À la mule d’un médecin rongeant son frein à la porte d’un malade.


Sanche.

Je vais frapper.


Pélage.

Je gagerais qu’Elvire guette déjà par le trou de la serrure.


Sanche.

Regarde bien de tous côtés pendant que je frappe,


Entre NUÑO.


Nuño.

Ah ! j’en mourrai.


Sanche.

Qui va là ?


Nuño.

Un homme.


Sanche.

Quoi ! c’est vous, Nuño ?


Nuño.

Quoi ! c’est toi, Sanche ?


Sanche.

Vous, dans la rue, à cette heure ? Que veut dire ceci ?


Nuño.

Tu ne devines pas ?


Sanche.

De grâce, que vous est-il arrivé ? Je crains un malheur.


Nuño.

Oui, le plus grand des malheurs… et auprès duquel tous les autres ne sont rien.


Sanche.

Qu’est-ce donc ?


Nuño.

Une troupe de gens armés est venue, et après avoir brisé les portes, ils ont enlevé…


Sanche.

Assez ! n’achevez pas ! Tout est fini pour moi.


Nuño.

J’ai voulu, à la clarté de la lune, les reconnaître. Mais cela m’a été impossible : ils étaient masqués.


Sanche.

N’importe, seigneur, il n’en faut pas douter, ce sont des domestiques de don Tello, à qui vous avez voulu que je parlasse. Maudit soit ce conseil ! Dans toute la vallée il n’y a qu’une dizaine de maisons, lesquelles sont habitées par de pauvres laboureurs… ce n’est aucun d’eux. Il est certain que c’est le seigneur qui l’aura fait conduire chez lui, et cela me prouve qu’il ne me la laissera pas épouser. Mais, sachez-le bien, j’aurai justice, — oui, j’aurai justice ici-bas, quoiqu’il soit le plus riche et le plus puissant du royaume. Vive Dieu ! je vais… Je mourrai du moins, si je ne réussis à autre chose.


Nuño.

Arrête, Sanche.


Pélage.

Pardieu ! si je rencontre ses pourceaux dans le pré, je les assomme à coups de pierres, fussent-ils entourés de gardes.


Nuño.

Allons, mon fils, appelle la raison à ton secours.


Sanche.

Eh ! mon père, suis-je en état de réfléchir ? Vous m’avez donné un conseil funeste, donnez-m’en un bon à présent.


Nuño.

Demain nous irons parler au seigneur don Tello. C’est une étourderie de jeunesse, et je suis persuadé que déjà il s’en repent. Je te réponds d’Elvire : ni menaces ni prières, rien ne pourra la faire céder.


Sanche.

Je la connais, et je le crois… Hélas ! je meurs d’amour, je succombe à la jalousie. À quel homme est-il jamais arrivé un semblable malheur ? Et dire que c’est moi qui ai conduit sous mon toit le loup cruel qui m’a ravi mon innocente brebis !… J’avais donc perdu l’esprit ; car les cavaliers riches et puissants n’apportent jamais que du malheur dans la maison des pauvres… Il me semble voir son beau visage couvert des perles qui tombent de ses yeux éplorés, tandis qu’elle défend son honneur. Il me semble, — pensée douloureuse ! — il me semble que je l’entends gémir et repousser son tyran. La voyez-vous ? elle s’enveloppe de ses cheveux comme d’un voile pour ne pas lire dans ses regards les infâmes désirs qu’il éprouve… Ah ! Nuño, laissez-moi ; la vie m’est odieuse… Je ne sais plus ce que je dis… Hélas ! je me meurs d’amour, je succombe à la jalousie.


Nuño.

Allons, Sanche, mon enfant, du courage.


Sanche.

J’imagine, je crains des choses dont la seule idée me bouleverse, malgré moi, jusqu’au fond de l’âme. Enseignez-moi la chambre d’Elvire.


Pélage.

Et à moi la cuisine ; car, avec toutes ces aventures, je n’ai pas soupé et je meurs de faim.


Nuño.

Entre et repose jusqu’à demain. Don Tello n’est pas un barbare.


Sanche.

Hélas ! je meurs d’amour, je succombe à la jalousie.



JOURNÉE DEUXIÈME.



Scène I.

Une chambre dans le château de don Tello.


Entrent DON TELLO et ELVIRE.


Elvire.

À quoi bon, seigneur, me tourmenter et me persécuter ainsi ? Ne voyez-vous pas que j’ai de l’honneur, et que tous vos efforts ne servent qu’à nous fatiguer tous deux dans cette pénible lutte ?


Tello.

Pourquoi donc être si cruelle ? Tu veux donc ma mort ?


Elvire.

Daignez, don Tello, me rendre à Sanche, à mon époux.


Tello.

Il n’est point ton époux, et quel que soit son bonheur, un vilain n’est pas digne de posséder tant de charmes. Mais alors même que je serais Sanche, et que Sanche serait don Tello, comment pourrais-tu être si insensible, et me traiter aussi mal ? Ne vois-tu donc pas que c’est l’amour, l’amour seul qui m’inspire ?


Elvire.

Non, non, seigneur ! car l’amour qui manque de respect à la vertu n’est plus qu’un goût grossier, un appétit brutal qui ne mérite point un pareil nom ; l’amour est l’union de deux volontés, de deux sympathies, et une passion malhonnête n’a jamais été ni ne peut être de l’amour.


Tello.

Quoi ! ce que j’éprouve pour toi ne serait point de l’amour ?


Elvire.

Nullement. Songez-y, don Tello, c’est d’hier seulement que vous m’avez vue pour la première fois, et déjà vous m’aimeriez ? Vous m’aimeriez alors que vous n’avez pas même eu le temps de considérer qui je suis ? L’amour naît d’un vif désir, et peu à peu il va s’augmentant par l’espérance et les faveurs jusqu’à ce qu’il ait atteint son but. Vous, seigneur, vous ne m’aimez point. Tout ce que vous voulez, c’est m’ôter cet honneur, mon seul bien et ma vie ; tout ce que vous voulez, c’est ma honte, et je dois me défendre.


Tello.

Puisque tu te défends avec ton intelligence aussi bien qu’avec ton bras, écoute, raisonnons.


Elvire.

Il n’est pas de raisonnement qui me puisse vaincre.


Tello.

Tu dis qu’on ne peut au même instant voir, désirer et aimer ?


Elvire.

Sans doute.


Tello.

Tu ne sais donc pas, cruelle, que le basilic tue d’un seul regard ?


Elvire.

Je ne vous comprends pas.


Tello.

Eh bien, tel a été l’effet de ta beauté.


Elvire.

Seigneur, si le basilic donne la mort, c’est par haine, c’est avec intention ; et certes, moi, je n’aurais pas donné la mort à un homme dont j’aurais voulu être aimée. Mais laissons là, seigneur, tous ces raisonnements. Je suis femme et j’aime, vous n’obtiendrez rien de moi.


Tello.

Qui croirait jamais que c’est une petite paysanne qui parle ainsi ?… Avoue du moins, ma belle, que c’est folie à toi de montrer tant d’esprit, car plus je te vois de perfections, plus je raffole de toi. Plût à Dieu que tu fusses mon égale ! mais tu conviendras toi-même qu’un noble gentilhomme ne peut pas déroger à ce point, et qu’on s’étonnerait de voir unir le brocart à la bure. Dieu m’en est témoin, mon amour franchirait volontiers la distance ; mais le monde a établi ces lois, et je dois m’y soumettre.


Entre FELICIANA.


Feliciana.

Pardonnez, mon frère, mais ma pitié l’emporte… Ne vous fâchez pas, de grâce.


Tello.

Que vous êtes sotte !


Feliciana.

Je n’en disconviens pas. Mais je suis femme aussi, et je trouve que votre entêtement n’a pas d’exemple. Attendez, du moins. Quoique vous soyez un César en amour, César n’aurait pu, avec nous, venir, voir et triompher le même jour.


Tello.

Quoi ! ma sœur, vous êtes contre moi ?


Feliciana.

Quelle rigueur envers cette pauvre fille !

On entend frapper.

Elvire.

Madame, ayez pitié de moi.


Feliciana.

Tello, si aujourd’hui elle dit non, demain elle pourra dire oui. Soyez patient, accordez-lui une trêve. Prenez quelque repos, et ensuite vous reviendrez au combat.


Tello.

Vous me commandez la générosité envers une femme qui veut ma mort.

On frappe de nouveau.

Elvire.

Puissent mes larmes, noble dame, vous engager à intercéder pour mon honneur !


Feliciana, à Tello.

Ne vous irritez pas de cette défense. Elle est bien naturelle, et l’habitude seule pourra rendre cette jeune fille plus traitable. Attendez, mon frère.

On frappe.

Tello.

Qu’est-ce donc ?


Feliciana.

Il y a près d’une heure que son vieux père et son époux frappent à la porte. Il est juste, il est même nécessaire qu’on leur ouvre. Autrement ils en induiraient qu’Elvire est ici.


Tello.

Tout le monde prend à tâche de m’irriter. Cachez-vous là, Elvire… et que l’on fasse entrer ces deux rustres.


Elvire.

Grâce au ciel, je vais avoir un moment de repos.


Tello.

Je l’ai épargnée, et encore elle se plaint !

Elvire se cache.

Feliciana.

Holà ! quelqu’un ?


Celio, du dehors.

Madame ?


Feliciana.

Appelez ces deux pauvres laboureurs. (À don Tello.) Vous, mon frère, traitez-les bien : songez que cela importe à votre noblesse, à votre honneur.


Entrent NUÑO et SANCHE.


Nuño.

Seigneur, après avoir baisé le seuil de votre château, car nous ne sommes pas dignes de baiser vos pieds, nous venons vous rendre compte de ce qui se passe. Vous excuserez la rusticité de notre langage. Sanche, qui doit se marier avec ma fille Elvire, et dont vous vouliez bien être le parrain, vient se plaindre à vous du plus cruel outrage que la bouche d’un homme ait jamais raconté.


Sanche.

Magnanime seigneur, devant qui ces montagnes inclinent humblement leur front couvert de neige, et pour qui elles font couler de leurs flancs ces sources qui fertilisent vos prairies ; par le conseil de Nuño, plein de confiance en vos lumières et en votre vertu, je vins vous demander votre agrément pour me marier, et vous avez daigné honorer notre chaumière de votre présence. Il suffit, je crois, que vous ayez mis le pied dans notre demeure pour que vous soyez obligé de nous venger d’un acte si horrible, si énorme… si inconvenant[11], que l’honneur même de votre nom y est intéressé… Si jamais vous avez été au moment de posséder un objet que vous aimiez, et que dans ce moment-là même on vous l’eût ravi, imaginez, seigneur, tout ce que vous auriez souffert… moi qui sous mes habits de laboureur ai le cœur d’un cavalier, et qui ne suis pas si ignorant que je ne sache au besoin manier l’épée, — en apprenant cette nouvelle je me sentis blessé dans mon honneur ; car bien que je ne fusse pas marié encore, j’avais donné ma parole, et cela revient au même. Alors, voyant mon malheur, je me plaignis à toute la nature. Je dis à la lune : « Que tu es heureuse de n’être jamais privée de la lumière du soleil ! quelle que soit l’épaisseur des nuages, sous quelque forme qu’ils se déguisent, ils ne sauraient t’enlever ton éclat. » De là courant dans la campagne, triste et furieux, je m’irritai contre les vignes, dont les embrassements amoureux étreignaient les arbres du rivage ; je brisai leurs nœuds, et j’arrachai leurs rameaux fleuris, comme on a rompu mes liens à moi et flétri ma destinée… Ayant entendu dans les ténèbres le murmure d’une fontaine, je crus entendre des gémissements et des plaintes, et toute mon âme fut troublée… Un arbre s’élevait au-dessus des autres, et l’attaquant avec le tranchant de mon épée, je l’abattis, parce que, dans son orgueil, il me semblait le tyran des faibles arbrisseaux qui végétaient à ses pieds. — On dit, seigneur, dans le pays (mais c’est une calomnie, étant qui vous êtes), on dit qu’épris en aveugle de ma femme, c’est vous qui l’avez enlevée et que vous la tenez cachée dans ce château. Malheureux ! ai-je dit, ne parlez pas ainsi de don Tello, mon seigneur ; il est l’honneur et la gloire de la maison de Neyra ; il est mon parrain, et il doit honorer ma noce de sa présence. » Seigneur, plein de prudence et de bonté comme vous l’êtes, vous ne souffrirez pas mon déshonneur, qui serait aussi le vôtre, et l’épée au poing, s’il le faut, vous ferez rendre à Sanche son épouse et à Nuño sa fille chérie.


Tello.

Je suis on ne peut plus affligé, mon ami, d’une pareille audace ; je ne la souffrirai pas sur mes terres ; et le scélérat qui a enlevé Elvire et la retient chez lui sera puni comme il le mérite. Prends des informations, et sache quel est celui qui, inspiré par l’amour ou par une secrète haine, a osé nous offenser ainsi tous deux ; justice te sera rendue aussitôt. Quant aux paysans qui se permettent de mal parler de moi, je ferai châtier leur insolence. Allez, que Dieu vous protége.


Sanche, bas, à Nuño.

Je sens la jalousie qui m’entraîne.


Nuño, bas, à Sanche.

Au nom du ciel, Sanche, contiens-toi.


Sanche, de même.

Je brave tout.


Tello.

Vous me ferez connaître ceux qui murmurent sur mon compte.


Sanche, bas.

Rien ne m’arrêtera.


Tello.

Je ne sais où elle est. Autrement, sur ma vie, je vous la ferais rendre.


Entre ELVIRE.


Elvire.

Don Tello ne le sait que trop, mon ami, mon Sanche ; car c’est lui qui me retient ici cachée.


Sanche.

Mon Elvire, mon bien, ma vie !


Tello.

Ah ! c’est ainsi que vous vous comportez avec moi !


Sanche.

Que n’ai-je pas souffert depuis hier ?


Nuño.

Ô ma fille ! en quel état m’a réduit ton absence ! Je n’avais plus la tête à moi.


Tello.

Allons, vilains, retirez-vous.


Sanche.

Laissez-moi du moins la serrer dans mes bras ; songez que je suis son époux.


Tello.

Holà, Celio ! holà, Julio !… Tuez-moi ces gens-là.


Feliciana.

Un peu de pitié, mon frère. Ils ne sont point coupables.


Tello.

Alors même qu’ils seraient mariés, je ne saurais supporter tant d’insolence. Qu’on les tue !


Sanche.

Bien que la mort soit habituellement si redoutée, moi je ne la crains pas.


Elvire.

Je brave également et la mort et la vie.


Sanche.

Mon trésor, mon Elvire, je mourrai content près de toi.


Elvire.

Moi, quand j’aurais à souffrir mille morts, je conserverai intact mon honneur.


Tello.

Et devant moi, encore, ils osent se montrer leur tendresse ! Et je ne les châtierais pas !… (Appelant). Holà, Julio ! Celio ! holà ! holà !


Entrent JULIO, CELIO et d’autres Valets.


Celio.

Seigneur ?


Julio.

Seigneur ?


Tello.

Tuez-moi ces misérables, assommez-les-moi à coups de bâton.


Celio.

Qu’ils meurent !

Nuño et Sanche sortent chassés par Celio et Julio.

Tello.

C’est en vain désormais que tu espérerais me toucher par tes larmes et tes plaintes. Déjà je pensais à te restituer à ton vieux père ; mais à présent, à présent que j’ai entendu ton insolent défi, tu seras à moi, de gré ou de force, ou bien je ne serais pas l’homme que je suis.


Feliciana.

Mon frère, songez que je suis là et vous entends.


Tello.

Elle sera à moi ou elle mourra.


Feliciana, à part.

Comment la délivrer d’un homme qui ne se connaît plus ?

Ils sortent.



Scène II.

La campagne devant le château de don Tello.


Entrent NUÑO et SANCHE poursuivis par JULIO et CELIO.


Julio.

C’est ainsi, vilains, que l’on récompense votre témérité.


Celio.

Sortez ! sortez au plus vite !


Julio.

Sortez ! sortez !

Julio et Celio sortent.

Sanche.

Tuez-moi, barbares ! — Ah ! que n’ai-je apporté avec moi une épée !


Nuño.

Ô mon fils ! prends bien garde !… Je crains que cet homme sans frein ne te fasse assassiner.


Sanche.

Que m’importe ? puis-je tenir à la vie désormais ?


Nuño.

Le temps nous apportera du secours.


Sanche.

Vive Dieu ! je reste ici. On me tuera si l’on veut. Puisque je ne puis la ravoir, je mourrai du moins devant la maison où elle est renfermée.


Nuño.

Non, non, vis pour demander justice. Le roi ne te la refusera pas ; et s’il te la refusait, tu en appellerais à Dieu.


Entre PÉLAGE.


Pélage.

Ah ! les voilà.


Sanche.

Qui vient là ?


Pélage.

C’est moi, c’est Pélage enchanté, et qui vous apporte de bonnes nouvelles.


Sanche.

À nous, de bonnes nouvelles !


Pélage.

Oui, des bonnes, et des meilleures !


Sanche.

Eh quoi donc ? Ne vois-tu pas que je meurs et que Nuño va rendre l’âme ?


Pélage.

Bonnes nouvelles, vous dis-je.


Nuño, à Sanche.

Ne sais-tu pas qu’il est fou ?


Pélage.

Elvire a reparu.


Sanche.

Ah ! mon père, ô ciel ! l’aurait-on rendue ? Que dis-tu là, mon cher Pélage ?


Pélage.

Oui, on raconte dans tout le bourg que depuis hier, à minuit, elle est dans la maison de don Tello.


Sanche.

Maudit sois-tu !


Pélage.

Et tout le monde est convaincu qu’il ne la rendra pas.


Nuño.

Mon fils, au lieu de nous désoler du mal, pensons au remède. Alphonse, que sa valeur et ses exploits ont fait roi de Castille, réside à présent à Léon. Il est bon et justicier. Va le trouver, informe-le de ce qui se passe, et, je me trompe fort, ou il nous rendra justice.


Sanche.

Ah ! Nuño, le roi de Castille est un prince parfait, je n’en doute pas ; mais comment un pauvre laboureur pourra-t-il pénétrer jusqu’à lui ? Comment oserai-je jamais franchir le seuil de son palais ? quel portier souffrira que j’entre ? Là on ouvre les portes au drap d’or, au brocart, aux brillants cortéges, et l’on a raison, je l’avoue ; mais à nous autres, pauvres diables, on ne nous permet que de regarder les armoiries qui sont au-dessus des portes, et encore à condition de ne pas nous en approcher de trop près. Si je vais à Léon, et que j’essaye d’entrer dans le palais, vous me verrez bientôt en revenir tout meurtri de coups de hallebarde. Quant aux mémoires, aux suppliques que l’on parvient à remettre au roi et qu’il reçoit avec tant de bonté, — croyez-le, — elles tombent bientôt de sa main dans l’oubli. Si je vais là-bas, je verrai des dames, des cavaliers, des églises, le palais, le parc, et puis je reviendrai sans avoir réussi, pour vivre dans nos montagnes sauvages au milieu de nos rochers et de nos sapins, plus triste et plus affligé que jamais.


Nuño.

Crois-moi, Sanche, je te donne un bon conseil. Va, va trouver le roi Alphonse. D’ailleurs, vois-tu, si tu restes, je suis sûr qu’on te tuera.


Sanche.

Eh bien, Nuño, tant mieux ; c’est ce que je désire.


Nuño.

Tu connais mon cheval châtain qui vole presque aussi vite que le vent ; je te le prête. Pélage t’accompagnera sur le cheval auber.


Sanche.

Pour ne pas vous contrarier, je cède. — Est-ce que tu viendras avec moi, Pélage ?


Pélage.

Certes oui ; et si content de voir ce que je n’ai jamais vu, que je vous rends mille grâces de vouloir bien m’emmener. On dit que la capitale est un vrai paradis ; que les rues y sont pavées d’omelettes et de beignets ; que tous les étrangers y sont traités et régalés comme s’ils revenaient d’Italie, de Flandre ou de Maroc ; enfin que c’est un sac où la fortune réunit pêle-mêle toutes les pièces de l’échiquier, les noires et les blanches. Partons au plus tôt.


Sanche.

Adieu, mon père. Donnez-moi votre bénédiction.


Nuño.

Mon fils, tu as du bon sens et de l’esprit. Parle au roi comme il convient.


Sanche.

Ah ! soyez tranquille, je n’aurai pas peur devant lui pour redemander Elvire. — Allons, partons.


Nuño.

Adieu, Sanche.


Sanche.

Adieu, mon père. — Adieu, adieu, Elvire !


Pélage.

Adieu, adieu, mes petits cochons !

Ils sortent.



Scène III.

Une salle du château de don Tello.


Entrent DON TELLO et FELICIANA.


Tello.

Je ne pourrai donc venir à bout de cette beauté rebelle !


Feliciana.

Tello, ne vous obstinez pas ainsi. Ne voyez-vous pas qu’elle ne cesse de pleurer ? Ne comprenez-vous pas que, — la retenant en quelque sorte prisonnière dans cette tour, — alors même qu’elle vous aimerait, vous ne pourriez, par ce traitement, que vous attirer sa haine ? Vous êtes sans égard pour elle, et vous voudriez qu’elle vous fût favorable ! Vous ne lui montrez que de la rigueur, et vous voulez qu’elle vous écoute !


Tello.

N’est-ce pas pour moi un malheur et une honte !… me voir rebuté, méprisé, moi qui suis dans cette contrée le plus puissant, le plus riche, le plus généreux !


Feliciana.

Eh ! mon Dieu ! oubliez-la, — oubliez cette fille et votre fol amour.


Tello.

Ah ! Feliciana, il vous est bien aisé de parler, à vous qui ne connaissez pas l’empire de cette passion.


Feliciana.

Attendez jusqu’à demain. Je la verrai, je lui parlerai, je tâcherai de l’adoucir.


Tello.

Ah ! ce n’est pas une femme, une créature humaine ; c’est un monstre insensible. Autrement elle aurait pitié de ma peine… Écoute ; promets-lui de l’argent, de l’or, des bijoux, tout ce que tu voudras. Promets-lui adroitement un trésor. Promets-lui une robe de Milan toute brodée d’or de la tête aux pieds. Dis-lui que je lui donnerai des terres, des troupeaux, et que si elle était mon égale….


Feliciana.

Est-il possible, mon frère ? Est-ce bien vous qui parlez ainsi ?


Tello.

Oui, ma sœur, je suis dans une situation affreuse… Il faut que je meure ou que je la possède. Il est temps que, d’une manière ou d’autre, mes tourments aient une fin.


Feliciana.

Je vais la trouver de ce pas, bien que je ne compte pas beaucoup sur le succès de ma démarche.


Tello.

Et pourquoi ?


Feliciana.

Parce que, d’ordinaire, une femme qui a de la vertu ne cède point à de tels intérêts.


Tello.

Va vite, et rends-moi l’espoir. (À part). Mais une fois que j’aurai eu ce que je veux, mon amour fera place au désir de la vengeance.

Ils sortent.



Scène IV.

À Léon, dans le palais du Roi.


Entrent LE ROI, LE COMTE, DON ENRIQUE et le Cortége.


Le Roi.

Tout se dispose à Tolède pour ma campagne sur les Maures, et d’après les lettres du roi d’Aragon, je puis être tranquille de ce côté-là. — Voyez, comte, si tous les solliciteurs — citoyens ou soldats — ont reçu audience, et s’il n’y a plus personne qui veuille me parler.


Le Comte.

Tous ont été dépêchés.


Enrique.

Je viens de voir étendu devant la porte un paysan galicien qui paraissait bien affligé.


Le Roi.

Et qui donc se permet de fermer ma porte à un pauvre paysan ? — Allez, allez, Enrique de Lara, et vous-même amenez-le-moi.

Enrique sort.

Le Comte.

Vertu héroïque et rare, généreuse pitié, noble clémence, observation des lois divines… Alphonse est le modèle des rois.


Entrent DON ENRIQUE, SANCHE et PÉLAGE.


Enrique.

Laissez vos bâtons[12].


Sanche.

Pélage, range-les contre la muraille.


Pélage.

Pars du pied droit[13].


Sanche, à Enrique.

Quel est le roi, seigneur ?


Enrique.

Celui qui dans ce moment tient la main appuyée sur sa poitrine.


Sanche.

Il a le droit de tenir sa main sur son noble cœur. — Ne crains rien, Pélage.


Pélage.

C’est que les rois ressemblent à l’hiver : ils font trembler les pauvres diables.


Sanche.

Sire…


Le Roi.

Parle, rassure-toi.


Sanche.

Sire, vous régnez en Espagne, et…


Le Roi.

Dis-moi qui tu es et d’où tu viens.


Sanche.

Permettez, sire, que je baise votre main afin que ma bouche soit ennoblie ; mes lèvres, après avoir touché votre main, parleront d’une manière plus digne de vous.


Le Roi.

Je sens que tu la baignes de larmes. Qu’est-ce donc ?


Sanche.

Mes yeux ont voulu les premiers vous dire ma plainte. Je viens demander vengeance à votre majesté contre un homme puissant mon ennemi.


Le Roi.

Prends courage et cesse de pleurer. Apprends que si je suis bon et compatissant, je sais aussi payer ce que je dois à la justice. Dis-moi, qui t’a outragé ? Qui a eu, sous mon règne, la folie d’offenser un homme pauvre ?


Sanche.

Un homme offensé pleure comme un enfant ; et les rois, qui sont les pères de leurs sujets, doivent excuser un homme offensé qui pleure.


Le Roi.

Il m’a déjà disposé en sa faveur. — Parle, mon ami.


Sanche.

Sire, je suis de race noble, bien que des revers de fortune m’aient rendu pauvre dès mon bas âge. Je devais épouser mon égale. Or, pour ne pas manquer à mes obligations, j’ai fait part de mon projet avec plus de franchise que d’adresse, à don Tello de Neyra, seigneur du pays, en lui demandant son agrément. Lui il me l’a accordé libéralement et a voulu être mon parrain de noce[14]. Mais l’amour, qui peut inspirer des folies au plus sage, l’amour l’a rendu épris de ma future. En conséquence il a mis obstacle à mon mariage, et, la nuit même, accompagné d’une troupe de gens armés, il m’a enlevé ma femme, et m’a laissé sans appui, sans protection que la vôtre et celle du ciel ; car le père de ma fiancée et moi étant allés la lui redemander en gémissant, il nous a traités avec une cruauté inouïe, sans considérer que nous étions nobles, et au lieu de nous percer de son épée, il nous a fait frapper avec des bâtons. C’est pourquoi, sire, je viens m’adresser à vous.


Le Roi.

Comte ?


Le Comte.

Seigneur ?


Le Roi.

Une table, de l’encre, du papier, et approchez un siége.

On approche un bureau.

Le Comte.

Voilà, sire, ce que vous avez demandé.


Sanche.

Quelle vertu ! Eh bien, Pélage, as-tu vu comme j’ai parlé au roi ?


Pélage.

Sur ma foi, c’est un brave homme.


Sanche.

Et dire qu’il y a des gentilshommes de village qui sont cruels aux pauvres gens !


Pélage.

En vérité, les rois de Castille doivent être des anges habillés comme de simples mortels. Ce n’est pas ainsi qu’est le roi qu’on a peint sur une tapisserie du salon de don Tello. Il a l’air refrogné, ses bas lui tombent sur les talons, il tient à la main le bâton de commandement, il a une coiffure comme une lanterne surmontée d’une couronne d’or, et une barbe comme celle d’un Maure. Je demandai à un page ce que c’était que cette figure-là ; il me répondit que c’était le roi Baül.


Sanche.

Nigaud, tu veux dire le roi Saül.


Pélage.

Oui, celui qui voulut tuer son neveu David.


Sanche.

Eh non ! David était son gendre.


Pélage.

Ah ! oui, même qu’un jour le curé disait à l’église, qu’avec un gros caillou il cassa la mâchoire à un géant nommé Olias.


Sanche.

Goliath, imbécile.


Pélage.

C’est le curé qui disait ça.


Le Roi.

Comte, fermez cette lettre — (À Sanche.) Comment t’appelles-tu, brave homme ?


Sanche.

Je suis, monseigneur, Sanche de Roelas, qui vous demande humblement justice d’un homme arrogant, lequel m’a enlevé ma femme, et m’eût enlevé la vie si je n’eusse pris la fuite.


Le Roi.

Il est donc bien puissant en Galice ?


Sanche.

Il l’est au point qu’on le respecte et le craint depuis les côtes de ce royaume jusqu’à la tour romaine d’Hercule[15]. S’il en veut à un homme, il n’y a pour celui-ci d’autre secours que le ciel. Il fait et défait les lois ; et comme lui se conduisent tous les orgueilleux infançons qui ne sont pas sous les yeux des rois.


Le Comte.

La lettre est fermée.


Le Roi.

Mettez pour suscription : À don Tello de Neyra.


Sanche.

Sire, vous me sauvez la vie.


Le Roi.

Tu lui donneras cette lettre, et il te rendra ta femme.


Sanche.

Jamais plus grand bienfait ne fut accordé par votre main généreuse.


Le Roi.

Es-tu venu à pied ?


Sanche.

Non, sire ; Pélage et moi nous sommes venus à cheval.


Pélage.

Et nous les avons fait galoper comme le vent, et plus vite encore. Il est vrai que le mien a de mauvaises habitudes ; il se laisse à peine monter, se roule sur le sable ou dans les ruisseaux, court comme un médisant, mange plus qu’un étudiant, et quand nous avons le malheur de passer devant une auberge, il faut qu’il y entre ou qu’il s’arrête.


Le Roi.

Tu m’as l’air d’un brave garçon.


Pélage.

Tel que je suis, j’ai quitté le pays pour vous voir.


Le Roi.

As-tu quelque plainte à me porter ?


Pélage.

Non, sire, à moins que ce ne soit de mon cheval.


Le Roi.

Désires-tu quelque chose ?


Pélage.

Ma foi, si je voyais une cuisine dans les environs, je ne serais pas fâché d’y faire un tour.


Le Roi.

Je te demande si tu ne voudrais rien emporter chez toi des divers objets que tu vois suspendus à ces murailles.


Pélage.

Oh ! moi, je n’aurais pas où placer ça. Envoyez-les plutôt à don Tello, qui a déjà chez lui plusieurs objets tout pareils.


Le Roi.

Ce villageois est plaisant. — Dis, quel métier fais-tu dans ton pays ?


Pélage.

Je parcours les montagnes, sire ; je suis le cocher de Nuño d’Aybar.


Le Roi.

Est-ce qu’il y a des coches en Galice ?


Pélage.

Non, sire ; je veux dire — sauf votre respect, — que je garde les cochons.


Le Roi.

Comment le même pays a-t-il pu produire deux hommes aussi différents, l’un si sage et si adroit, l’autre si naïf ! (À Pélage, en lui donnant une bourse.) Tiens.


Pélage.

Elle n’est pas bien grosse.


Le Roi.

Prends, prends toujours ; ce sont de bons doublons. (À Sanche.) Vous, mon ami, prenez cette lettre… et que le ciel vous accompagne.


Sanche.

Puisse-t-il, sire, vous conserver à jamais !

Le Roi sort avec le Comte, don Enrique et le Cortége.

Pélage.

Eh ! eh ! regarde….


Sanche.

De l’argent ?


Pélage.

Et joliment !


Sanche.

Ah ! Elvire, tout mon bonheur est renfermé dans ce papier. Ce papier, si précieux pour moi, rendra ta beauté à mon amour !

Ils sortent.



Scène V.

Une chambre dans le palais de don Tello.


Entrent DON TELLO et CELIO.


Celio.

D’après vos ordres, je suis allé m’informer de ce rustre. D’abord Nuño ne voulait pas parler, mais sur mes menaces il a fini par m’avouer que depuis quelques jours il avait quitté le pays.


Tello.

Cela est étrange.


Celio.

Il paraît qu’il est allé à Léon.


Tello.

À Léon ?


Celio.

Oui, accompagné de Pélage.


Tello.

Et pourquoi faire ?


Celio.

Pour parler au roi.


Tello.

Dans quel but ? Il n’est point le mari d’Elvire, et n’est pas offensé. Si Nuño se plaignait, je comprendrais plutôt cela… mais Sanche !


Celio.

Je ne fais que vous répéter ce que m’ont dit vos bergers. Et comme Sanche a de l’esprit et qu’il est amoureux, je ne suis pas étonné qu’il ait tenté l’aventure.


Tello.

Il s’est figuré sans doute qu’il n’avait qu’à aller là-bas, et qu’aussitôt il parlerait au roi !


Celio.

Alphonse ayant été élevé en Castille par le comte don Pèdre de Castro, la porte du palais n’est jamais fermée à un Galicien de quelque condition qu’il soit.

On frappe.

Tello.

On frappe, Celio ; va voir. Je n’ai donc point de pages dans la salle d’entrée ?


Celio.

Vive Dieu ! seigneur, c’est celui-là même dont nous parlons, c’est Sanche.


Tello.

Quelle audace ! quelle insolence !


Celio.

Je vous en supplie au nom du ciel, voyez ce qu’il vous veut.


Tello.

Dis-lui d’entrer ; je l’attends.


Entrent SANCHE et PÉLAGE.


Sanche.

Je vous baise les pieds, mon seigneur.


Tello.

Il y a longtemps qu’on ne t’a vu, Sanche ; où donc es-tu allé ?


Sanche.

Ce temps m’a paru un siècle. Voyant que soit amour, soit obstination, vous reteniez Elvire dans votre château, j’ai pris le parti d’aller m’adresser au roi, comme au juge suprême qui peut rendre justice à l’offensé.


Tello.

Et que lui as-tu dit de moi ?


Sanche.

Que vous m’avez enlevé ma femme.


Tello.

Ta femme ? tu mens, vilain. Le curé ne vous avait pas encore mariés.


Sanche.

Il connaissait notre volonté à tous deux, et cela suffit.


Tello.

S’il n’a point uni vos mains, il n’y a point de mariage.


Sanche.

Je ne discuterai pas en ce moment s’il y a eu ou non mariage… Voici du roi pour vous une lettre. — Toute l’écriture est de sa main.


Tello, à part.

Je tremble de rage. (Il lit.) « Sitôt la présente reçue, vous rendrez, sans réplique, à ce pauvre laboureur la femme que vous lui avez enlevée. Souvenez-vous que c’est loin des yeux du roi que l’on reconnaît les bons vassaux, et qu’un roi n’est jamais loin pour châtier les méchants. Moi, Le Roi. » (Parlant). Qu’as-tu porté là, malheureux ?


Sanche.

Je vous ai porté, seigneur, cette lettre que le roi m’a donnée.


Tello.

Vive Dieu ! je suis étonné de ma patience. Penses-tu, vilain rustre, que ton audace m’inspire de la crainte ? Sais-tu qui je suis ?


Sanche.

Oui, seigneur, et c’est pour cela, c’est comme preuve de ma confiance en vous, que je vous ai porté cette lettre. Cette lettre, je ne vous l’ai pas remise par bravade ; je la considère seulement comme une recommandation du roi pour que vous me rendiez mon épouse.


Tello.

Oui, je respecte le roi… Autrement, toi et celui qui t’accompagne, je vous…


Pélage.

Quoi ! moi aussi !… Saint Blaise ! Saint Paul !…


Tello.

Je vous ferais pendre aux créneaux de mon château.


Pélage.

Grand merci ! ce n’est pas ma fête aujourd’hui.


Tello.

Mais sortez, sortez au plus tôt, et ne demeurez pas plus longtemps sur mes terres ; sans quoi je vous fais mourir sous le bâton. — Les scélérats ! les insolents !… des hommes de cette espèce oser s’attaquer à moi !


Pélage.

Sa seigneurie a raison, et nous avons eu tort de venir l’ennuyer.


Tello.

Vilains rustres, s’il m’a plu de vous enlever cette femme, je suis qui je suis ; et ici je commande, ici je règne comme le roi don Alphonse en Castille. Ce n’est pas à ses aïeux que les miens furent redevables de ces terres. Eux-mêmes les conquirent sur les Maures.


Pélage.

Oui, ils les ont conquises sur les Maures, et même sur les chrétiens, et votre seigneurie ne doit rien au roi.


Tello.

Je vous le répète, je suis qui je suis !


Pélage.

Saint Macaire, comment tout ça finira-t-il ?


Tello.

Rendez grâce à ma modération si je ne vous tue pas. — Moi, que je vous rende Elvire ? — Il ne tient à rien… Mais non, je ne veux pas salir mon épée dans un sang aussi vil !

Il sort.

Pélage.

Ma foi, il a bien fait de ne pas la salir.


Sanche.

Eh bien, Pélage, qu’en dis-tu ?


Pélage.

Que nous voilà bannis de la Galice.


Sanche.

Je n’en reviens pas. Quoi ! parce qu’il a une demi-douzaine de vassaux cet homme s’imagine qu’il peut désobéir au roi ! Vive Dieu !…


Pélage.

Contiens-toi, Sanche. Il ne faut jamais avoir ni querelles avec les grands, ni amitié avec leurs domestiques.


Sanche.

Retournons à Léon.


Pélage.

Nous avons de quoi voyager, j’ai encore là les doublons du roi.


Sanche.

Je lui dirai ce qui s’est passé. — Ah ! mon Elvire, si du moins j’avais pu te voir !… Allez la trouver, mes tendres soupirs, et en attendant que je revienne, dites-lui que je meurs d’amour.


Pélage.

Allons, partons, et sois tranquille. Don Tello n’a pas encore eu ta maîtresse.


Sanche.

Ah ! Pélage, qui te le fait croire ?


Pélage.

C’est que s’il l’avait eue, il nous l’aurait rendue.



JOURNÉE TROISIÈME.



Scène I.


Entrent LE ROI, LE COMTE et DON ENRIQUE.


Le Roi.

Le ciel sait, comte, à quel point m’est précieuse l’affection de ma mère.


Le Comte.

Sire, je respecte vos motifs. Vous montrez en tout votre incomparable vertu.


Le Roi.

Ma mère, il est vrai, m’a causé beaucoup de chagrins ; mais enfin elle n’en est pas moins ma mère.


Entrent SANCHE et PÉLAGE.


Pélage.

Tu peux avancer.


Sanche.

Je vois, Pélage, celui à qui j’ai donné toute mon âme. Je vois ce soleil castillan, ce Trajan généreux, cet Hercule chrétien, ce César espagnol.


Pélage.

Moi je n’entends rien à l’histoire ni à toutes ces litanies ; mais je vois dans ses mains beaucoup de raies qui sont autant de signes de victoires. Va vers lui, prosterne-toi à ses pieds, et baise sa puissante main.


Sanche.

Souverain empereur, invincible roi de Castille, permettez-moi de baiser vos pieds, sous lesquels on verra bientôt, j’espère, Grenade et Séville. — Me reconnaissez-vous ?


Le Roi.

Tu es, si je ne me trompe, ce Galicien qui vint dernièrement me demander une grâce.


Sanche.

C’est moi-même.


Le Roi.

Rassure-toi.


Sanche.

C’est bien malgré moi, sire, que je reviens vous importuner, mais il le faut ; et si je suis indiscret en venant me plaindre à vous, vous serez roi en pardonnant à celui qui vient vous demander justice.


Le Roi.

Dis-moi ta peine, je t’écoute. Tu dois savoir déjà que le pauvre n’a pas besoin de recommandation auprès de moi.


Sanche.

Invincible roi, de retour en Galice, j’ai remis votre lettre à don Tello de Neyra, afin qu’il me rendît, comme de juste, ma chère fiancée. Il l’a lue, mais elle n’a servi qu’à l’irriter davantage ; et non-seulement, sire, il ne m’a point rendu ma fiancée, mais nous avons failli payer cher l’honneur de lui porter vos ordres : il nous a menacés de telle sorte, mon camarade et moi, que si nous ne sommes pas restés morts chez lui ç’a été un bonheur et un miracle. Afin de n’avoir pas à vous importuner de nouveau, j’ai tenté d’autres démarches ; inutilement. Notre curé, que nous vénérons tous, ainsi qu’un bénit abbé, un saint homme, qui a sa résidence à Saint-Pélage de Samos, l’ont en vain supplié d’avoir pitié de moi ; rien n’a pu toucher son cœur, tout a été inutile. Il ne m’a pas même permis de la voir, ce qui eût été une consolation pour moi. C’est pourquoi je suis revenu vers vous, sire, et je vous demande justice comme je la demanderais à Dieu, dont vous êtes l’image et le représentant sur la terre.


Le Roi.

Une lettre de ma main !… Est-ce que, par hasard, il l’aurait déchirée ?


Sanche.

Je pourrais, sire, l’en accuser malicieusement pour augmenter votre colère ; mais cela n’est pas, et Dieu me préserve de vous exciter par un mensonge ! Il a donc lu votre lettre sans la déchirer, mais il n’a pas exécuté l’ordre qu’elle contenait. Il est vrai que cela revient au même.


Le Roi.

À ta franchise, à ta loyauté, on voit que, malgré ton humble position, tu es de bonne famille et d’un sang noble. Maintenant il faut que je porte à la fois remède à tout. — Comte ?


Le Comte.

Seigneur ?


Le Roi.

Don Enrique ?


Enrique.

Que désire votre majesté ?


Le Roi.

Je pars pour la Galice. Il faut que j’aille y faire respecter mes ordres. Mais que ce soit un secret.


Le Comte.

Cependant, sire, considérez…


Le Roi.

Point de réplique. Faites amener des chevaux à la porte du parc.


Le Comte.

Comme votre palais est toujours ouvert au peuple, on saura bientôt…


Le Roi.

Il n’y a point là de difficulté. Les domestiques n’auront qu’à dire que je suis malade.


Enrique.

Si j’osais exprimer mon avis…


Le Roi.

Ma résolution est prise ; toute observation est superflue.


Le Comte.

Veuillez au moins différer de deux jours votre voyage, afin que l’on puisse répandre le bruit de votre maladie.


Le Roi.

Bons laboureurs ?


Sanche.

Sire ?


Le Roi.

Offensé de la conduite de don Tello, je vais moi-même le châtier.


Sanche.

Quoi ! vous, sire ?… Ne serait-ce pas abaisser votre couronne ?


Le Roi.

Allez devant, et disposez la maison de votre beau-père pour me recevoir. Mais ne dites rien ni à lui ni à personne. Sous peine de la vie, silence, songez-y bien.


Sanche.

Vous serez obéi, sire.


Le Roi, à Pélage.

Toi, l’ami, si l’on te demande qui je suis, tu diras à tout le monde : un gentilhomme castillan. Pas un mot de plus, entends-tu ?… Bouche close… les deux doigts sur les lèvres.


Pélage.

Soyez tranquille ; je fermerai si bien la bouche, que je ne veux pas même bâiller. Je ne demande qu’une chose : c’est que votre majesté m’autorise à manger de temps en temps.


Le Roi.

Pour cela, je te le permets.


Sanche.

En vérité, sire, c’est trop honorer ma bassesse. Envoyez là-bas, pour faire justice, un de vos alcades.


Le Roi.

Le meilleur alcade est le roi.

Ils sortent.



Scène II.

Devant le château de don Tello.


Entrent NUÑO et CELIO.


Nuño.

Je pourrai donc enfin la voir ?


Celio.

Oui ; don Tello mon seigneur l’a permis.


Nuño.

Mais non. J’ai tort de le désirer. Pourquoi la verrai-je si elle est déshonorée, si mon malheur est à son comble ?


Celio.

Rassurez-vous, elle résiste ; elle résiste avec cette admirable constance qui n’appartient qu’aux femmes.


Nuño.

Hélas ! puis-je croire qu’une jeune fille au pouvoir d’un homme conserve sa vertu ?


Celio.

Cela est si vrai, que si Elvire voulait bien m’accepter pour mari, je l’épouserais sans plus d’inquiétude que si je la prenais dans votre maison.


Nuño.

Quelle est, dis-tu, la fenêtre de sa chambre ?


Celio.

C’est cette fenêtre là-bas, de ce côté… C’est là qu’elle m’a dit qu’elle devait se mettre.


Nuño.

En effet, autant que ma vue affaiblie peut me le permettre, j’aperçois une robe blanche, une femme.


Celio.

C’est elle, approchez. Pour moi je me retire. Cédant à vos importunités, je vous ai ménagé cette entrevue ; mais je ne voudrais pas qu’on me vît avec vous.

Il sort.


ELVIRE paraît à la fenêtre.


Nuño.

Est-ce toi ? est-ce toi, ma pauvre enfant ?


Elvire.

Quelle autre pourrait-ce être que votre malheureuse fille ?


Nuño.

Hélas ! je croyais ne plus te revoir. Cela non pas à cause des murs et des grilles derrière lesquelles tu es enfermée, mais parce que je te croyais déshonorée. Oui, si tu étais déshonorée, ton père ne pourrait plus te revoir… Hélas ! dis-moi, as-tu conservé sans tache l’honneur que nous ont transmis nos ancêtres ?… Ah ! s’il en est ainsi, si tu as succombé, alors me m’appelle plus ton père ; car je ne serais plus le père d’une infâme, et, je ne crains pas de te le dire, je me considérerais comme obligé moi-même de verser ton sang impur.


Elvire.

Mon père, si au milieu de mes disgrâces et de mes mortels ennuis, ceux de qui je pourrais attendre des consolations ne me parlent que pour augmenter mes douleurs, que deviendrai-je dans l’horrible situation où je me trouve ? Mon père, je suis votre fille, c’est de vous que je tiens la vie, et croyez-le, avec votre sang vous m’avez transmis vos sentiments et votre vertu. Le tyran, il est vrai, a voulu triompher de moi ; mais, grâce au ciel, qui m’a donné un courage plus qu’humain, j’ai toujours su me défendre. Vous pouvez être fier, mon père : malgré ma dure prison, malgré le supplice affreux que j’endure, je mourrai plutôt que de me laisser vaincre,


Nuño.

Ô ma fille ! mes soupçons, mes craintes disparaissent, et je sens mon cœur paternel qui se dilate et s’agrandit pour te recevoir.


Elvire.

Qu’est devenu le pauvre Sanche, mon époux ?


Nuño.

Il est retourné vers le roi Alphonse.


Elvire.

Quoi ! il n’est pas au hameau ?


Nuño.

J’attends aujourd’hui son arrivée.


Elvire.

Hélas ! pourvu qu’on ne lui fasse point de mal !


Nuño.

On en veut donc à ses jours ?


Elvire.

Le tyran a juré sa mort.


Nuño.

Sanche saura se mettre à couvert.


Elvire.

Oh ! que ne puis-je m’élancer de cette fenêtre dans vos bras !


Nuño.

Avec quelle tendresse, avec quelle joie tu serais reçue !


Elvire.

On m’appelle, mon père, il faut que je vous quitte. Adieu, adieu !

Elle se retire.

Nuño.

Adieu, ma fille. — Pauvre enfant ! je ne la verrai plus. Je n’ai plus qu’à mourir.


Entre DON TELLO.


Tello.

Qu’est ceci ? À qui parles-tu là ?


Nuño.

Je contais mes douleurs aux pierres de ces murs, et elles souffrent elles-mêmes de voir avec quelle rigueur vous traitez un vieillard. Elles sont moins insensibles que vous. Elles n’ont pas refusé à mon malheur les consolations dont il a tant besoin.


Tello.

Je vous connais, vils paysans ; mais vous aurez beau employer tour à tour la plainte et la ruse, l’objet de ma passion ne sortira point de mes mains. C’est vous qui causez ses maux, vous qui ne voulez pas l’engager à céder à mes vœux. Pour moi je l’aime, je l’adore, et ne veux que son bonheur. Après tout, qu’est-ce donc qu’Elvire ? N’est-elle pas une pauvre fille des champs, vivant de mon pain comme vous en vivez tous ? Mais peut-être, voyant la faiblesse des hommes, vous vous êtes figuré que la naissance et la richesse ne tiendraient pas longtemps contre la jeunesse, les grâces et la beauté !


Nuño.

Je n’ai rien à répondre, seigneur. Que le ciel vous conserve !


Tello.

Sans doute il me conservera… et vous, il vous récompensera selon vos mérites.


Nuño, à part.

Se peut-il que le monde souffre qu’on se joue ainsi des lois les plus saintes !… Quoi ! il faut que le pauvre abandonne son honneur, et que, de plus, il remercie celui qui l’outrage ! Hélas ! pourquoi a-t-il tant de pouvoir celui qui n’a d’autre règle que son caprice ?

Il sort.

Tello.

Celio ?


Entre CELIO.


Celio.

Seigneur ?


Tello.

Conduis sur-le-champ Elvire où je t’ai dit.


Celio.

Réfléchissez, seigneur, à ce que vous allez faire.


Tello.

Je n’ai pas à réfléchir. Je m’abandonne à l’amour qui m’aveugle.


Celio.

Songez-y, de grâce ; il serait cruel et barbare d’user de force envers une femme.


Tello.

Si elle avait été plus raisonnable avec moi, je n’aurais pas recours à la violence.


Celio.

Savez-vous, monseigneur, que j’admire la chasteté, la constance avec laquelle elle se défend ?


Tello.

Tais-toi. Je suis à bout de patience, et je ne sais comment j’ai pu supporter si longtemps une résistance aussi injurieuse. Tarquin n’attendit pas une heure, et avant qu’une nuit se fût passée il était maître de sa dame. Et moi j’aurai si longtemps attendu le consentement d’une petite paysanne !


Celio.

Rappelez-vous aussi le châtiment de Tarquin. Il faut se régler sur le bien, non sur le mal.


Tello.

Mal ou bien, il n’importe, il faut qu’aujourd’hui même je triomphe de ses dédains. Maintenant ce n’est plus l’amour qui m’anime, c’est l’orgueil, c’est la rage. Il est temps qu’elle se repente de son obstination et que j’en sois vengé !

Ils sortent.



Scène III.

Une chambre dans la maison de Nuño.


Entrent SANCHE, PÉLAGE et JUANA.


Juana.

Soyez tous deux les bienvenus.


Sanche.

Je ne sais ce qui arrivera ; mais j’espère, Juana, que tout ira bien, s’il plaît à Dieu.


Pélage.

S’il plaît à Dieu, Juana, il arrivera tout au moins que nous serons arrivés à la maison ; et puisque nos chevaux ont déjà leur ration, il n’est pas juste que nous soyons jaloux de nos bêtes.


Juana.

Voilà déjà que tu commences ?


Sanche.

Où est Nuño ?


Juana.

Je crois qu’il est allé voir Elvire.


Sanche.

Comment ! don Tello le laissera parler à elle ?


Juana.

Celio lui a dit qu’il pourrait lui dire quelques mots à la fenêtre d’une tour.


Sanche.

Elle est donc toujours prisonnière ?


Pélage.

N’importe, il viendra bientôt quelqu’un qui…


Sanche.

Songe, Pélage…


Pélage.

C’est vrai, j’oubliais les deux doigts.


Juana.

Voici Nuño.


Entre NUÑO.


Sanche.

Mon père !


Nuño.

Eh bien, mon fils ?


Sanche.

Je reviens plus content auprès de vous.


Nuño.

Content ! et de quoi ?


Sanche.

Il va venir tout à l’heure un fameux juge d’information.


Pélage.

Oui, nous amenons un juge d’information qui……


Sanche.

Souviens-toi, Pélage…


Pélage.

J’avais oublié les doigts.


Nuño.

Mène-t-il beaucoup de monde avec lui ?


Sanche.

Deux hommes.


Nuño.

Eh bien, mon fils, je t’en prie, ne fais aucune démarche ; tout serait inutile. Un grand seigneur, tout-puissant dans ses terres, ayant de l’argent, des armes, de nombreux vassaux, ou il séduira la justice, ou, quelque belle nuit, il nous fera assassiner dans notre maison.


Pélage.

Vous faire assassiner !… Vous plaisantez, maître. N’avez-vous pas joué à l’hombre ? Eh bien, si don Tello a la manille, nous avons spadille, et…


Sanche.

Tu perds donc la tête, Pélage ?


Pélage.

J’avais oublié les doigts.


Sanche.

Vous n’avez qu’une chose à faire, Nuño, c’est d’arranger une chambre pour le recevoir ; car c’est un personnage considérable.


Pélage.

Et si considérable, que je puis dire…


Sanche.

Vive Dieu ! malheureux, si tu parles…


Pélage.

J’avais oublié les doigts. — Mais, tenez, je n’ajoute plus un mot.


Nuño.

Laissons cela, mon ami ; je crains que cet amour ne te soit funeste.


Sanche.

Non pas ; au contraire, je vais voir cette tour où mon Elvire s’est montrée. De même que le soleil laisse après soi une ombre, il pourra se faire que l’ombre de ma fiancée soit demeurée sur la grille ; et si son ombre même a disparu, eh bien, je me la représenterai par l’imagination.

Il sort.

Nuño.

Pauvre garçon !… quel amour !


Juana.

Jamais on n’a aimé à ce point.


Nuño.

Pélage, viens par ici.


Pélage.

J’ai affaire à la cuisine.


Nuño.

Viens par ici, te dis-je.


Pélage.

Je reviens à l’instant.


Nuño.

Viens par ici, te dis-je encore.


Pélage.

Que désirez-vous ?


Nuño, à voix basse.

Quel est ce personnage, ce juge d’information que Sanche nous amène ?


Pélage.

Ce juge de transformation[16](à part). Dieu me soit en aide ! comment me tirer de là ? (Haut.) Eh bien, c’est un homme… comme un autre. Il a le teint pâle… non, enflammé. Il est grand… non, petit. Il a une bouche… dont il se sert pour manger. Il a la barbe blonde… je veux dire noire. Enfin, si je ne me trompe, il est médecin… ou il le sera bientôt ; car on saigne déjà d’après ses ordonnances. Voilà tout ce que je puis vous dire.


Nuño.

As-tu jamais vu, Juana, un pareil animal ?


Entre BRITO.


Brito.

Seigneur, seigneur Nuño, hâtez-vous. Trois cavaliers viennent de mettre pied à terre à notre porte. Ils ont trois chevaux magnifiques, de beaux habits tout neufs, des bottes, des éperons, et des plumes à leurs chapeaux.


Nuño.

Ce sont eux, sans doute. Mais un juge avec des plumes !


Pélage.

C’est pour être plus léger. Et ne vous en plaignez pas. Quand la justice n’est pas tout à fait arrêtée en chemin par les présents, elle ne marche qu’avec beaucoup de lenteur.


Nuño.

Où donc cet imbécile a-t-il appris toutes ces malices ?


Pélage.

Il n’y a pas là de quoi vous étonner, je reviens de la cour.

Brito et Juana sortent.


Entrent LE ROI, SANCHE, LE COMTE et DON ENRIQUE.


Sanche.

Du plus loin que je vous ai vu, je vous ai reconnu tout de suite.


Le Roi.

N’oublie pas, Sanche ; personne ici ne doit savoir qui nous sommes.


Nuño.

Soyez, seigneur, le bien venu.


Le Roi.

Qui êtes-vous ?


Sanche.

C’est Nuño, mon beau-père.


Le Roi.

Je suis bien aise de vous voir, Nuño.


Nuño.

C’est moi, seigneur, qui vous baise les pieds.


Le Roi.

Avertissez vos domestiques que l’on ne dise pas à don Tello que le juge d’information est arrivé.


Nuño.

Je vais les renfermer, et, comme cela, aucun ne sortira. Mais seigneur, je vous l’avoue, j’ai peur en voyant que vous n’avez amené que deux hommes avec vous. Il n’y a pas dans tout le royaume un seigneur plus puissant, plus riche, ni plus absolu.


Le Roi.

Nuño, le bâton de justice ressemble au tonnerre, en ce sens qu’il annonce la foudre. — Seul, comme je suis, je saurai faire justice pour le roi.


Nuño.

Il y a en vous, seigneur, je ne sais quoi de si imposant, que, bien que je sois l’offensé, je tremble.


Le Roi.

Je vais faire l’information.


Nuño.

Veuillez d’abord, seigneur, vous reposer. Vous aurez le temps de vous en occuper plus tard.


Le Roi.

Je n’ai pas de temps à perdre. — Comment te va, Pélage ?


Pélage.

À merveille ! je vous remercie. Il faut que je dise à votre maj…


Le Roi.

Que t’ai-je dit ?


Pélage.

C’est juste. — Eh bien, comment se porte votre seigneurie ?


Le Roi.

Fort bien, grâce au ciel.


Pélage, bas, à Nuño.

Par ma foi ! si nous gagnons notre procès, je veux offrir au roi un cochon gros comme lui.


Nuño.

Tais-toi, sot.


Pélage.

Voulez-vous donc que je dise un cochon comme moi, qui suis si petit ?


Le Roi.

Appelez vos gens au plus tôt.


Entrent BRITO, PHILÈNE, JUANA et LÉONOR.


Nuño.

S’il nous faut faire venir tous les bergers de la montagne et de la vallée, vous attendrez longtemps.


Le Roi.

C’est assez de ceux-là. (À Brito). Qui êtes-vous ?


Brito.

Moi, bon seigneur, je suis Brito et je travaille aux champs.


Pélage.

On l’a pris déjà marié, et maintenant il l’est plus que jamais[17].


Le Roi.

Que savez-vous de don Tello et d’Elvire ?


Brito.

La nuit du mariage, des hommes masqués l’enlevèrent après avoir brisé les portes.


Le Roi.

Et vous, qui êtes-vous ?


Juana.

Juana, seigneur, servante d’Elvire. Hélas ! je tremble sur son sort.


Le Roi.

Qui est ce bon homme ?


Pélage.

Seigneur, c’est Philène le joueur de cornemuse, qui fait quelquefois danser les sorcières, la nuit, dans ces bruyères. Une nuit elles l’ont emmené au sabbat, mais elles l’y ont fouetté de la bonne façon, et il en est revenu tout écorché.


Le Roi.

Dites-nous ce que vous savez de l’événement.


Philène.

Seigneur, étant venu pour jouer de la cornemuse, j’entendis don Tello qui défendait qu’on laissât entrer le curé ; et puis, après avoir par là empêché le mariage, il emmena Elvire au château, où son père et d’autres personnes l’ont vue.


Le Roi.

Et vous, ma petite villageoise ?


Pélage.

C’est Léonor de Cueto, fille de Pierre Michel, petit-fils de Nuño, neveu de Martin, qui épurait l’huile pour tout le pays… une bonne famille. Ce dernier a eu deux tantes quelque peu sorcières, mais il y a longtemps de ça. En revanche, il a eu un neveu bossu qui le premier sema les navets en Galice.


Le Roi.

En voilà assez pour le moment. Reposons-nous, seigneurs cavaliers, et ce soir nous irons faire une visite à don Tello.


Le Comte.

Vous n’aviez pas besoin de ces témoignages pour être convaincu que Sanche ne vous avait pas trompé, et l’innocence de ces gens-ci le prouve de reste.


Le Roi, bas, au Comte.

Qu’on avertisse en secret un prêtre et le bourreau.

Le Roi et les Seigneurs sortent.

Nuño.

Sanche ?


Sanche.

Seigneur ?


Nuño.

Je ne comprends rien à ce juge. Dès le principe de la procédure, il demande le prêtre et le bourreau.


Sanche.

J’ignore ses intentions.


Nuño.

Avec un bataillon entier il ne l’arrêterait pas. Que fera-t-il avec deux personnes ?


Sanche.

Commençons par lui donner à dîner, et ensuite nous verrons ce qu’il fera.


Nuño.

Mangeront-ils ensemble ?


Sanche.

Je crois que le juge mangera seul d’abord, et ensuite les deux autres.


Nuño.

C’est probablement le greffier et l’alguazil.


Sanche.

C’est ce que je pense.

Il sort.

Nuño.

Juana ?


Juana.

Seigneur ?


Nuño.

Dresse une table avec du linge blanc ; puis, tue quatre poules, apprête un grand plat de fritures et fais rôtir le jeune paon, tandis que Philène va chercher du vin à la cave.

Juana sort.

Pélage.

Par le soleil ! Nuño, je veux dîner aujourd’hui avec le juge.


Nuño.

En vérité, je crois qu’il est fou.

Il sort.

Pélage.

Le grand malheur des rois c’est de dîner seuls ; et c’est pour cela sans doute qu’ils ont toujours à côté d’eux des bouffons ou des chiens.

Il sort.



Scène IV.

Une salle du château de don Tello.


Entrent ELVIRE, DON TELLO et FELICIANA.


Elvire.

Ô ciel ! protége-moi, car il n’est plus de protection pour moi sur la terre.

Elle s’enfuit.

Tello.

Il faut que je la tue.


Feliciana.

Arrête, mon frère, contiens-toi, de grâce !


Tello.

Prenez garde, Feliciana, ne me poussez pas à bout.


Feliciana.

Je vous en supplie comme femme, je vous en supplie comme sœur.


Tello.

Malédiction sur l’insensée qui, préoccupée d’un misérable amour, ose ainsi mépriser, dédaigner son seigneur, sans que rien puisse vaincre son orgueil ! Mais qu’elle n’imagine pas m’échapper. Elle sera à moi ou périra.

Il sort.


Entre CELIO.


Celio.

Je ne sais, madame, si je suis sous l’empire d’une vaine crainte, mais il se trame quelque chose. Nuño est occupé à recevoir des hôtes de qualité… Sanche est venu dans le village, et l’on dit qu’il est allé une seconde fois à la cour… Jamais il n’y a eu un pareil mystère dans cette maison.


Feliciana.

Tu aurais dû, Celio, puisque tu avais des soupçons, imaginer quelque prétexte pour entrer chez Nuño et voir ce qui s’y passe.


Celio.

J’ai eu peur de le fâcher ; il n’aime pas à voir les gens du château.


Feliciana.

Il faut que j’avertisse mon frère ; car ce jeune rustre ne manque ni d’esprit naturel ni de résolution, et qui sait ce qu’il aura tenté ? — Toi, Celio, demeure ici, et si quelqu’un venait, appelle-moi.

Elle sort.

Celio.

La mauvaise conscience est toujours craintive ; et, d’ailleurs, un crime comme celui de don Tello demande vengeance au ciel.


Entrent LE ROI, les Seigneurs et SANCHE.


Le Roi.

Entrez, et faites ce que j’ai dit.


Celio, à part.

Qui sont ces gens-là ?


Le Roi.

Appelez quelqu’un.


Sanche.

Cet homme, sire, est un domestique de don Tello.


Le Roi.

Holà ! gentilhomme, écoutez.


Celio.

Que me voulez-vous ?


Le Roi.

Avertissez don Tello que je suis venu de la Castille, et que je veux lui parler.


Celio.

Et qui dirai-je qui m’envoie ?


Le Roi.

Moi.


Celio.

Vous n’avez pas d’autre nom ?


Le Roi.

Pas d’autre.


Celio, à part.

Moi, — tout court, et cette taille imposante ! (Haut). Puisque vous le désirez ainsi, je vais dire à monseigneur que Moi est à sa porte.

Il sort.

Enrique.

Le voilà parti.


Le Comte.

Je crains que don Tello ne fasse quelque fâcheuse réponse. Vous eussiez mieux fait de vous déclarer.


Le Roi.

Non, il me devinera. Sa conscience effrayée lui dira que je suis le seul qui puisse ici m’appeler Moi.


Entre CELIO.


Celio.

J’ai dit votre nom à don Tello, mon seigneur, et il m’a répondu que vous pouviez repartir ; qu’à peine il pourrait lui-même s’appeler ainsi dans ce château où il est le maître, et que par les lois divines et humaines, il n’existe d’autre Moi que Dieu dans le ciel et le roi sur la terre.


Le Roi.

Eh bien, dites-lui que je suis un alcade du palais.


Celio.

Je vais l’en informer.


Le Roi.

Allez au plus vite.

Celio sort.

Le Comte.

L’écuyer avait l’air troublé.


Enrique.

C’est ce nouveau titre qui a produit cette impression.


Sanche.

Nuño est ici, et j’attends votre permission pour le faire entrer, si vous le trouvez bon.


Le Roi.

Qu’il vienne et qu’il soit témoin de ce qui va se passer. Après avoir eu sa part de l’offense, il est bien juste qu’il l’ait aussi de la réparation.


Sanche.

Venez, Nuño, et de là où vous êtes, regardez.


Entrent NUÑO, PÉLAGE et les Paysans.


Nuño.

Ce n’est pas sans inquiétude que je me vois dans la maison de cet audacieux. Vous tous, gardez le silence.


Juana.

Il sera difficile à Pélage de se taire.


Pélage.

Eh bien, vous vous trompez ; je ne parlerai pas plus qu’une statue.


Nuño, à part.

Ne s’être fait accompagner que de deux hommes ! voilà du courage !


Entrent FELICIANA, DON TELLO et des Domestiques.


Feliciana.

Arrêtez, mon frère ; prenez garde à ce que vous faites. Où allez-vous ?


Tello, au Roi.

Est-ce vous, par hasard, qui êtes l’alcade de Castille, qui me cherche ?


Le Roi.

Est-ce que ma visite vous étonne ?


Tello.

Oui, et beaucoup, vive Dieu ! si vous savez qui je suis ici.


Le Roi.

Vous êtes un vassal du roi, et vous devez obéissance et respect à qui se présente en son nom, comme vous les devez à lui-même.


Tello.

Cependant à mes yeux la différence est grande. — Mais enfin où est votre vare ?


Le Roi.

Elle est encore dans le fourreau ; mais elle en sortira bientôt, et vous verrez alors ce qui arrivera.


Tello.

Puisqu’elle est dans le fourreau, qu’elle y reste. Vous ne me connaissez pas sans doute. Nul être vivant n’oserait m’arrêter, à moins que ce ne fût le roi lui-même.


Le Roi.

Eh bien, misérable ! je suis le roi.


Feliciana, à part.

Ô ciel ! protége-nous.


Tello, troublé.

Quoi ! sire, le roi de Castille s’abaisser ainsi !… vous, sire, vous, en personne ! — Je ne puis que vous demander pardon.


Le Roi.

Qu’on lui ôte ses armes… Par l’honneur de ma couronne ! je vous ferai respecter, insolent, les lettres du roi.


Feliciana.

Daignez, sire, modérer votre rigueur.


Le Roi.

Toute prière est inutile. — Qu’on amène ici sur-le-champ la femme de ce pauvre laboureur.


Tello.

Sire, elle n’était pas encore sa femme.


Le Roi.

Elle devait l’être, il suffit. — Et d’ailleurs ne voyez-vous pas près de vous son père, qui a réclamé ma justice ?


Tello.

Ayant offensé Dieu et le roi, je mourrai justement.


Entre ELVIRE.


Elvire.

Roi Alphonse, qui gouvernez l’Espagne avec tant de gloire, aussitôt que mon oreille a entendu prononcer votre nom, je suis sortie de la prison où l’on me tenait renfermée, et je viens vous demander justice. Je suis fille de Nuño d’Aybar, dont la vertu est connue dans tout ce pays. Sanche de Roelas m’aimait, il en parla à mon père, et celui-ci consentit à notre mariage. Sanche, comme serviteur de don Tello, lui demanda son autorisation. Don Tello vint à la fête ; ma vue lui inspira une passion odieuse ; il différa mon mariage, vint m’enlever à main armée pendant la nuit, et me fit transporter dans sa maison, où, par promesses et menaces, il essaya, mais en vain, d’ébranler ma chasteté. Enfin, il m’a fait conduire dans une forêt voisine d’une de ses terres. Là, les arbres, dont l’épais feuillage me protégeait contre les rayons du soleil, ont été témoins de mon malheur ; et mes cheveux en désordre, mes vêtements déchirés vous attestent ma résistance. N’ayant pu mourir je vivrai dans les larmes, car il n’y a plus de joie possible pour celle qui n’a plus d’honneur. Je me trompe, il y a encore un bonheur qui m’est resté, c’est de pouvoir demander justice et vengeance de ces crimes au meilleur, au plus noble, au plus grand des alcades. Cette justice, cette vengeance, je la réclame, Alphonse, à vos pieds, sur lesquels j’ose à peine imprimer mes lèvres indignes. Ainsi puissent vos descendants délivrer par leurs victoires les provinces qui gémissent encore sous le joug des Maures ! et si ma faible voix est impuissante à louer comme il convient votre justice, que l’histoire et la renommée en rendent la mémoire immortelle !


Le Roi.

Je suis affligé d’être arrivé trop tard. Je voudrais être arrivé à temps pour satisfaire aux justes désirs de Nuño et de Sanche. Mais du moins je puis vous rendre justice et récompenser don Tello selon ses mérites. Qu’on fasse venir le bourreau.


Feliciana.

Sire, que votre clémence royale ait pitié de mon frère.


Le Roi.

Alors même qu’il n’eût point commis ce crime, je ne saurais lui pardonner le mépris qu’il a fait d’une lettre écrite de ma main et portant ma signature. — Aujourd’hui, don Tello, je foulerai ton orgueil à mes pieds.


Tello.

S’il y avait une peine plus grave que la mort qui m’attend, je le reconnais devant vous, sire, je l’aurais méritée.


Le Comte.

Daignez, sire, en faveur du coupable, vous rappeler que je vous ai élevé dans ce pays.


Feliciana.

Sire, que le comte don Pèdre obtienne au moins de votre pitié la vie de don Tello.


Le Roi.

Le comte sait que je l’aime et l’honore comme un père ; mais il doit savoir aussi que lorsque la justice m’a tracé mon devoir, il est inutile qu’il s’interpose et me sollicite.


Le Comte.

La pitié est aussi une vertu.


Le Roi.

La véritable pitié ne consiste pas dans l’abandon de la justice ; et d’après toutes les lois divines et humaines un pareil homme mérite le châtiment des traîtres. — Don Tello, donne à Elvire le nom d’épouse en réparation de l’outrage que tu lui as fait, et quand le bourreau t’aura tranché la tête, elle pourra épouser Sanche en lui apportant pour dot la moitié de ton bien. Quant à vous, Féliciana, vous serez dame d’honneur de la reine en attendant que je vous donne un époux digne de votre noblesse.


Nuño.

Je tremble.


Pélage.

C’est là un roi.


Sanche, au public.

Ainsi finit la comédie : Le meilleur alcade est le roi… histoire qui est donnée pour véritable dans la quatrième partie de la Chronique d’Espagne.



  1. La Chronique générale d’Espagne fut composée au treizième siècle par ordre du roi Alphonse X, surnomme le Savant ou le Sage (el Sabio). C’est la réunion que quelques chroniques particulières qui avaient été composées précédemment.
  2. Le fait dont nous donnons le récit s’est passé vers le milieu du douzième siècle.
  3. Les infançons (infançones) étaient plus que de simples hidalgos.
  4. Les braves hommes (omes buenos) étaient les petits propriétaires d’un endroit.
  5. El merino. C’était à peu près ce qu’était en France un sénéchal de robe longue.
  6. Voyez la notice du Moulin et celle du Chien du jardinier, vers la fin.
  7. Il y a dans le texte un jeu de mots sur cochino (cochon) et cochero (remise où l’on place les voitures).
  8. Le mot espagnol carnero (mouton, bélier, animal à cornes) a un double sens d’un délicatesse équivoque.
  9. Supo que puercos guardava,
    Y desechóme por puerco.

  10. Que no es mal cura el amor
    Para sanar voluntades.

    Le mot cura (curé) signifie aussi en espagnol l’heureux résultat d’un traitement médical, une cure ; et sans aucun doute, Lope a joué ici sur la double signification de ce mot.

  11. De caso tan atroz, enorme, y feo.

    Sanche au moment où il qualifie comme il convient l’acte de don Tello, s’aperçoit qu’il excite la colère de celui-ci, et aussitôt il adoucit son langage.

  12. Dexad las azagayas.

    L’azagaya est un bâton ferré, un épieu, une zagaye.

  13. Con pie derecho vayas.

    Afin que cela lui porte bonheur.

  14. En Espagne et en Portugal, les nouveaux mariés n’ont pas, comme chez nous, un garçon et une demoiselle d’honneur ; ils ont un parrain et une marraine.
  15. S’il faut en croire les anciennes romances et les anciennes chroniques espagnoles, il y avait à Tolède une tour dite la Tour d’Hercule. Le langage de sanche signifierait que don Tello était craint non-seulement en Galice, mais aussi dans le royaume de Léon.
  16. Au lieu de dire pesquisidor (juge d’information), Pélage dit pecador (pécheur). Nous avons essayé de reproduire cette grâce.
  17. Y ya es cabrito.

    Et maintenant c’est un cabri. — Le mot cabrito (petit chevreau, cabri) est en quelque sorte le diminutif de cabron, qui signifie tout à la fois un bouc et un George Dandin.