Le Chien du jardinier

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LE CHIEN DU JARDINIER.

(EL PERRO DEL HORTELANO.)




NOTICE.


Le proverbe dit du chien du jardinier qu’il ne mange ni ne laisse manger. Il était ingénieux et piquant, bien que d’une galanterie équivoque, de représenter cette situation sous le personnage d’une femme de haut rang qui, éprise de son jeune secrétaire, n’ose pas se marier avec lui et ne veut pas qu’il se marie avec une autre.

Le caractère de la comtesse est bien peint, et il y a beaucoup de vérité et de grâce dans ces irrésolutions, ces combats, cette lutte continuelle de l’amour et de l’honneur, d’autant mieux que l’on sent chez la comtesse la vivacité et l’ardeur italiennes. Le caractère de Théodore, qui aime tout à la fois la maîtresse et la suivante, et qui va tour à tour de l’une à l’autre selon qu’il espère ou désespère de réussir auprès de la grande dame, est également fort bien tracé. Quant à Tristan, nous avons admiré son esprit plein de ressources et de malice ainsi que son incomparable audace, et l’on doit, selon nous, le regarder comme un des plus heureux types de ces valets fripons que l’on voit sur tous les théâtres.

Parmi les détails de la composition l’on remarquera sûrement le début de la pièce si vif, si animé, et l’interrogatoire des femmes à la première scène du premier acte. La manière dont cette scène est conduite montre chez le poète un art consommé.

Quelques censeurs rigides pourront blâmer le dénoûment comme immoral. À nous, les choses gaies ne nous ont jamais paru fort dangereuses. Puis, ce qui était l’essentiel, la comtesse est instruite par Théodore lui-même sur la véritable situation de son secrétaire ; et quant au vieux comte Ludovic, on le voit si heureux d’avoir un fils, qu’on éprouverait vraiment quelques scrupules à le désabuser. Rien n’était d’ailleurs plus facile à Lope que de faire retrouver à son jeune homme, à la fin de sa pièce, des parents illustres, comme dans toutes les comédies latines. Mais cela lui aura paru un peu trop commun ; il aura mieux aimé inventer quelque chose de nouveau et d’amusant, et, selon nous, il a bien fait.

Enfin, aux personnes qui trouveraient les mœurs de la pièce un peu barbares, nous rappellerons que la scène se passe en Italie, au seizième siècle.

Le Chien du jardinier et une autre comédie de Lope intitulée les Miracles du mépris (los Milagros del desprecio), et que nous nous proposons de traduire, ont inspiré à Moreto la délicieuse comédie de Dédain contre dédain (el Desden con el desden), de laquelle Molière a tiré la Princesse d’Élide.

Molière est, de plus, redevable à cette comédie de quelque chose qui vaut beaucoup mieux : la charmante scène du raccommodement des deux jeunes gens dans le Tartuffe. Cette scène est évidemment imitée de la scène troisième de la seconde journée, où Théodore et Marcelle se raccommodent ensemble sous les auspices de Tristan. Dans le Tartuffe, Tristan est remplacé par Dorine.

Le Chien du jardinier se trouve parmi les pièces déjà nombreuses dont Lope a donné la liste dans la préface du Peregrino, publié en 1603. Cette pièce appartient donc à la première moitié, et l’on pourrait dire aux commencements de sa carrière.


LE CHIEN DU JARDINIER

PERSONNAGES.
DIANE, comtesse de Belflor. Le marquis RICARDO.
THÉODORE, son secrétaire. Le comte LUDOVIC, vieillard.
OCTAVIO, son écuyer. LÉONIDO, domestique de Frédéric.
FABIO, son gentilhomme. CÉLIO, domestique de Ricardo.
MARCELLE, femmes de sa chambre. CAMILLE, domestique du comte Ludovic
DOROTHÉE, FURIO, domestiques de place.
ANARDA, LIRANO,
TRISTAN, domestique de Théodore. ANTONEL,
Le comte FRÉDÉRIC.


La scène se passe à Naples.




JOURNÉE PREMIÈRE.



Scène I.

Le salon de la Comtesse.


Entrent THÉODORE et TRISTAN qui traversent le théâtre en fuyant.


Théodore.

Fuyons par ici, Tristan !


Tristan.

Quelle étrange disgrâce !


Théodore.

Pourvu qu’on ne nous ait pas reconnus ?


Tristan.

Hélas ! je crains qu’oui.

Ils sortent.


Entre la COMTESSE comme si elle les poursuivait.


La Comtesse.

Arrêtez, arrêtez, gentilhomme ! attendez, écoutez-moi !… Est-ce ainsi qu’on doit se conduire dans mon palais ? Écoutez donc, vous dis-je ! — Holà ! pas un domestique ici ?… Holà … personne ?… Cependant j’ai vu quelqu’un, ce n’est pas un songe. — Holà !… il paraît que tout le monde est déjà couché.


Entre FABIO.


Fabio

Votre seigneurie n’a-t-elle pas appelé ?


La Comtesse

Quel flegme ! il augmenterait encore mon dépit, ma colère. Courez donc, sot que vous êtes ! courez au plus vite, et voyez quel est l’homme qui vient de sortir du salon.


Fabio.

Du salon ?


La comtesse.

Marchez, et répondez en obéissant !


Fabio.

J’y cours.


La comtesse.

Sachez qui c’est. (Fabio sort.) Vit-on jamais pareille trahison ?


Entre OCTAVIO.


Octavio.

Bien que j’aie entendu votre voix, je ne pouvais croire que ce fût votre seigneurie qui appelât à une heure aussi avancée.


La comtesse.

Vous avez une tranquillité admirable !… Vous vous couchez de bonne heure, vous vous levez à votre aise, et puis vous courez tout doucement. Des hommes pénètrent dans ma maison et presque dans mon appartement, car je les ai entendus comme s’ils y étaient (je ne puis concevoir une telle insolence), et vous, en digne écuyer, tandis que je me désespère, vous m’écoutez froidement, bouche béante !


Octavio.

Comme j’avais l’honneur de le dire à votre seigneurie, je ne croyais pas que ce fût elle qui appelât à cette heure-ci.


La comtesse.

Retournez-vous-en ; on nous aura entendus… Et d’ailleurs vous pourriez prendre mal.


Octavio.

Mais, madame…


Entre FABIO.


Fabio.

Je n’ai rien vu de tel : il a fui comme un oiseau.


La comtesse.

Avez-vous reconnu ?


Fabio.

Quoi donc ?


La comtesse.

Le manteau brodé d’or qu’il portait.


Fabio.

Quand donc ? lorsqu’il descendait l’escalier ?


La comtesse.

En vérité ! les hommes de ma maison feraient d’excellentes duègnes !


Fabio.

Il a éteint la lampe en jetant dessus son chapeau, puis il a couru de plus belle : arrivé sous le portail, il a tiré son épée, et puis je ne l’ai plus vu.


La Comtesse.

Vous n’êtes qu’une poule mouillée.


Fabio.

Que vouliez-vous donc que je fisse ?


La Comtesse.

Il fallait n’avoir pas peur, — l’atteindre et le tuer.


Fabio.

Si c’eût été un homme comme il faut, on risquait de vous compromettre.


La Comtesse.

Un homme comme il faut qui serait venu ici la nuit !


Fabio.

N’y a-t-il donc personne à Naples qui vous aime ? Et un homme qui aspire à votre main ne doit-il pas chercher tous les moyens de vous voir ? N’y a-t-il pas mille seigneurs que le désir de s’unir à vous rend éperdus d’amour ? — Et, en effet, vous, madame, vous dites que vous lui avez vu un manteau brodé d’or, et Fabio l’a vu coiffer la lampe de son chapeau.


La Comtesse.

En effet, ce pourrait bien être quelque noble cavalier qui, par amour, aura cherché à séduire les gens de ma maison !… On aurait là, il faut l’avouer, une haute opinion de la fidélité de mes domestiques !… Mais je saurai qui c’est. Son chapeau était garni de plumes. Qu’on aille me le chercher : il doit être resté sur l’escalier.


Fabio.

Pourvu que je le retrouve !


La Comtesse.

Croyez-vous donc, imbécile, qu’on soit revenu le chercher ?


Fabio.

Permettez, madame, que j’emporte le flambeau.

Il sort.

La Comtesse.

Je saurai qui m’a ainsi trahie, et une fois les coupables connus, pas un ne restera chez moi.


Octavio.

Vous ferez bien, certes, puisqu’on a osé troubler votre repos. Mais bien que j’aie tort, surtout en ce moment, de toucher un sujet qui vous déplaît, je dois vous le dire, madame, c’est votre obstination à ne pas vous remarier qui cause toutes les folies que font ceux qui voudraient vous engager à vous déclarer en leur faveur.


La Comtesse.

Vous paraissez savoir quelque chose ?


Octavio.

Moi, madame ? je ne sais rien, si ce n’est que vous avez la réputation d’être aussi insensible que belle, et que beaucoup de gens auraient envie du comté de Belflor.


Entre FABIO.


Fabio.

Voici le chapeau que j’ai trouvé. Il ne valait pas la peine d’être ramassé.


La Comtesse.

Que portes-tu là ?


Fabio.

Ce que le galant a jeté sur la lampe.


La Comtesse.

Cela ?


Octavio.

Je n’ai rien vu de plus sale.


Fabio.

C’est bien celui-là pourtant.


La Comtesse.

C’est là ce que tu as trouvé ?


Fabio.

Voudrais-je donc tromper votre seigneurie ?


La Comtesse.

Voilà, ma foi, de belles plumes !


Fabio.

C’était quelque voleur, sans doute.


Octavio.

On doit être venu pour voler.


La Comtesse.

Vous me ferez perdre le sens.


Fabio.

Cependant, madame, il n’y a pas d’autre chapeau.


La Comtesse.

Je vous répète que c’était un chapeau tout garni de plumes et avec abondance. Et voilà ce que vous me présentez !


Fabio.

Comme on a jeté le chapeau sur la lampe, les plumes se seront brûlées. Icare ayant voulu s’approcher du soleil, il se brûla les plumes et tomba dans la mer. C’est la même histoire : Icare, c’est le chapeau ; le soleil, c’est la lampe ; et la mer, c’est l’escalier où les plumes brûlées ont disparu.


La Comtesse.

Je ne suis point d’humeur à plaisanter, Fabio, et cette aventure me donne beaucoup à réfléchir.


Octavio.

Nous avons du temps pour apprendre la vérité.


La Comtesse.

Du temps ! du temps ! — Vous êtes singulier, Octavio.


Octavio.

De grâce, madame, dormez maintenant, et demain tout s’éclaircira.


La Comtesse.

Non. Comme je suis Diane, comtesse de Belflor, je ne me coucherai pas que je ne sache ce qui en est. Qu’on appelle toutes mes femmes.

Fabio sort.

Octavio.

Quelle nuit vous allez passer !


La Comtesse.

Je pense bien au sommeil avec un semblable souci !… Un homme dans ma maison !


Octavio.

Il serait plus prudent, à mon avis, d’aller aux informations et de faire secrètement des recherches.


La Comtesse.

En vérité, Octavio, vous êtes d’une prudence incomparable, et dormir sur une pareille aventure serait le comble de la prudence !


Entrent FABIO, MARCELLE, DOROTHÉE et ANARDA.


Fabio.

Vos autres femmes sont toutes couchées : je ne vous ai amené que vos femmes de chambre, qui seules peuvent vous donner quelques renseignements, car elles sont les seules qui aient pu entendre quelque chose.


Anarda, à part.

La nuit sera orageuse. (Haut.) Votre seigneurie désire-t-elle rester seule avec nous ?


La Comtesse.

Oui, sortez tous les deux.


Fabio, à Octavio.

Le bel interrogatoire !


Octavio, à Fabio.

Elle est folle.


Fabio, à Octavio.

Elle me soupçonne, je crois.

Octavio et Fabio sortent.

La Comtesse.

Approche, Dorothée.


Dorothée.

Me voici à vos ordres.


La Comtesse.

Dis-moi, quels sont les cavaliers qui ont l’habitude de rôder dans cette rue ?


Dorothée.

Le marquis Ricardo, madame, et parfois aussi le comte Paris.


La Comtesse.

Réponds franchement à ce que je vais te demander. Je t’y engage pour ton bien.


Dorothée.

Je n’ai rien à vous cacher.


La Comtesse.

À qui les as-tu vus parler ?


Dorothée.

Je serais sur un bûcher que je ne pourrais dire qu’une chose, c’est que, hormis à vous, je ne les ai vus parler à personne de la maison.


La Comtesse.

On ne t’a jamais remis de lettre ? Jamais page n’a pénétré ici ?


Dorothée.

Jamais, madame.


La Comtesse.

Retire-toi de ce côté.


Marcelle, à Anarda.

C’est une inquisition.


Anarda, à Marcelle.

Il n’y aurait plus qu’à nous appliquer à la torture.


La Comtesse.

Écoute, Anarda.


Anarda.

Que désirez-vous ?


La Comtesse.

Quel est l’homme qui est sorti ?


Anarda.

Un homme !


La Comtesse.

Oui, un homme vient de sortir de ce salon. Va, je connais tes manœuvres… Qui l’a amené ici ? Quelle est celle de vous qui s’entend avec lui ?


Anarda.

Ne croyez pas, madame, qu’aucune de nous eût une telle audace. Pouvez-vous penser qu’une de vos femmes se permît d’introduire un homme dans votre appartement, et pût se rendre coupable envers vous d’une telle trahison ? Non, madame, ce sera autre chose.


La Comtesse.

Écoute ; éloignons-nous davantage. — À moins que tu n’aies voulu détourner mes soupçons, tu me donnes une idée… c’est que ce serait pour quelqu’une de mes femmes que cet homme aurait osé pénétrer chez moi.


Anarda.

Mon Dieu ! madame, en vous voyant aussi irritée, et si justement, je ne puis m’empêcher de vous dire toute la vérité, bien que je manque par là à l’amitié que j’ai pour Marcelle. Elle aime quelqu’un et en est aimée. Mais qui est ce quelqu’un ? voilà ce que j’ignore.


La Comtesse.

Tu as tort de me le cacher. Puisque tu avoues le plus important, pourquoi me taire le reste ?


Anarda.

Je suis femme, et, en cette qualité, je ne me laisserais pas presser beaucoup pour un secret qui n’est pas le mien. Qu’il vous suffise de savoir que ce cavalier est venu pour Marcelle ; que cela ne doit pas vous inquiéter, et qu’il n’y a rien qui puisse compromettre l’honneur de la maison. Cette liaison ne fait que de commencer.


La Comtesse.

Quelle audace ! et quelle réputation vais-je avoir !… Entrer ainsi dans la maison d’une personne qui n’est pas mariée ! Ah ! la malheureuse ! par la mémoire du comte, mon seigneur…


Anarda.

Modérez-vous, madame, et permettez-moi un seul mot. L’homme qui vient voir Marcelle n’est pas étranger à la maison, et il peut venir lui parler sans risquer de vous compromettre


La Comtesse.

C’est donc un homme à moi ?


Anarda.

Oui, madame.


La Comtesse.

Et qui ?


Anarda.

Théodore.


La Comtesse.

Mon secrétaire !


Anarda.

Je sais seulement qu’ils se sont parlé. J’ignore le reste.


La Comtesse.

Éloigne-toi !


Anarda.

Montrez ici votre prudence.


La Comtesse.

Assurée qu’on ne venait pas pour moi, je suis plus tranquille. — Marcelle !


Marcelle.

Madame ?


La Comtesse.

Écoute.


Marcelle.

Que désirez-vous ? (À part.) Je tremble.


La Comtesse.

Est-ce bien toi, Marcelle, toi à qui je confiais toutes mes pensées, tous mes sentiments ?


Marcelle.

Qu’a-t-on pu vous dire de moi ? Est-ce que l’on m’accuse d’avoir manqué à la fidélité que je vous dois ?


La Comtesse.

Toi de la fidélité !


Marcelle.

En quoi vous ai-je offensée ?


La Comtesse.

Et n’est-ce pas la plus grave des offenses que de recevoir dans ma maison, dans mon appartement, un homme qui vient te parler ?


Marcelle.

Mon Dieu ! madame, c’est que Théodore est si fort épris, que, partout où il me rencontre, il me fait mille et mille déclarations.


La Comtesse.

Mille et mille déclarations !… Il vous faut remercier le ciel, ma charmante ; l’année est bonne !


Marcelle.

Je veux dire, madame, qu’aussitôt qu’il me voit, — soit qu’il entre, soit qu’il sorte, sa bouche me révèle à l’instant tous les sentiments de son cœur.


La Comtesse.

Sa bouche révèle ses sentiments !… Et que vous dit-il ?


Marcelle.

Il me serait difficile de m’en souvenir.


La Comtesse.

Il le faut pourtant.


Marcelle.

Eh bien ! tantôt il me dit : « Ces beaux yeux me font mourir ! » tantôt : « C’est par ces beaux yeux que je vis ; toute la nuit dernière j’ai pensé à vous ; je voyais votre beauté, et je n’ai pu dormir. » Une autre fois il m’a demandé un seul de mes cheveux, me disant qu’il aurait seul la puissance de l’enchaîner à jamais. Mais pourquoi vous conté-je tous ces enfantillages ?


La Comtesse.

Il paraît toujours que vous prenez quelque plaisir à les entendre.


Marcelle.

Mais oui, je l’avoue ; car Théodore, j’en suis sûre, n’a que des vues honnêtes, il ne peut penser qu’au mariage, et dès lors…


La Comtesse.

Sans doute ; l’amour peut s’avouer quand il a pour but un mariage. Voulez-vous que j’arrange cela ?


Marcelle.

Oh ! madame, je serais trop heureuse ! Tenez, vous êtes si bonne, si généreuse, que je vous dirai tout franchement : je l’aime… je l’aime de toute mon âme. Il est si aimable et se conduit si bien ! il n’y a pas dans tout Naples un jeune homme qui puisse lui être comparé.


La Comtesse.

Je connais son mérite et suis contente de lui.


Marcelle.

Ah ! madame, il y a bien de la différence entre les lettres de cérémonie qu’il écrit pour une autre et ses conversations familières. Si vous saviez combien il est tendre et passionné, combien il y a de grâce et d’éloquence dans son amour !


La Comtesse.

Marcelle, je suis décidée à vous marier, et je le ferai aussitôt que je le jugerai convenable. Mais je dois aussi quelque chose à moi-même, au nom que je porte, et je ne puis permettre que ces entretiens continuent, surtout d’une manière ostensible. Puisque vos compagnes connaissent cette liaison, je dois avoir l’air, au moins, de m’y opposer, et je vous recommande la plus grande discrétion dans vos amours. Quand l’occasion sera venue, je vous serai utile à tous deux… Théodore a été élevé dans la maison, et j’ai pour lui une véritable estime ; quant à vous, Marcelle, j’ai pour vous, vous le savez, le plus sincère attachement, et je n’oublie pas que vous appartenez à ma famille.


Marcelle.

Je vous rends mille grâces.


La Comtesse.

Retirez-vous.


Marcelle.

Ma reconnaissance sera éternelle.


La Comtesse.

Qu’on me laisse seule.


Anarda, à Marcelle.

Qu’y a-t-il eu ?


Marcelle, à Anarda.

De ennuis qui heureusement ont bien tourné.


Anarda.

Est-ce qu’elle sait tout ?


Marcelle.

Oui, et elle approuve mon amour.

Elles saluent et sortent.

La Comtesse.

Mille fois j’ai remarqué la figure, la grâce et l’esprit de Théodore ; et sans la distance que la naissance a mise entre nous, j’aurais aimé ses talents et son mérite. — L’amour donne des lois à toute la nature ; mais mon honneur passe avant tout ; je respecte ce que je suis, et avoir de telles pensées est à mes yeux une honte. — La jalousie, je le sais, me restera ; et en effet, si l’on peut envier le bonheur d’une autre, je n’ai que trop de quoi m’affliger. Ô Théodore ! que ne peux-tu t’élever pour t’égaler à moi, ou que ne puis-je m’abaisser pour devenir ton égale !

Elle sort.



Scène II.

Un autre salon.


Entrent THÉODORE et TRISTAN.


Théodore.

Il m’a été impossible de reposer.


Tristan.

Je le comprends bien ; car vous êtes perdu si l’on découvre ce que c’est. Je vous disais bien, moi, qu’il était temps de vous retirer ; mais vous n’avez pas voulu m’écouter.


Théodore.

Il est si difficile de résister à l’amour !


Tristan.

Vous allez toujours sans regarder.


Théodore.

C’est ainsi qu’on réussit.


Tristan.

Il vaudrait mieux, avant de faire un pas, bien sonder le terrain.


Théodore.

Est-ce que la comtesse m’aura reconnu ?


Tristan.

Oui et non. Elle n’aura pas su qui vous étiez, mais peut-être le soupçonne-t-elle.


Théodore.

Lorsque Fabio s’est mis à ma poursuite dans l’escalier, j’ai failli lui passer mon épée à travers le corps.


Tristan.

Avez-vous vu comme j’ai lestement éteint la lampe avec mon chapeau !


Théodore.

L’obscurité l’a arrêté à propos. S’il avait voulu passer plus avant, je l’en aurais empêché.


Tristan.

Je dis en courant à la lampe : « Tu diras que nous sommes des étrangers. » Elle me répondit : « Tu en as menti. » Sur quoi, furieux, je lui ai jeté mon chapeau à la figure !


Théodore.

Ce jour va décider de ma vie.


Tristan.

Vous autres amoureux vous dites toujours cela, même alors que votre existence n’est pas du tout en jeu.


Théodore.

Eh ! mon cher Tristan, que veux-tu que je fasse dans une pareille situation ?


Tristan.

Cesser d’aimer Marcelle. Car si la comtesse venait à savoir ce qui se passe dans sa maison, elle ne le souffrirait jamais, et alors, malgré tout votre esprit, adieu votre place !


Théodore.

Cela est aisé à dire : l’oublier !


Tristan.

Je vais vous enseigner le moyen de guérir de cet amour.


Théodore.

Tu vas me dire des folies.


Tristan.

Il faut de l’art en tout, et je vous prie de m’écouter. — D’abord il vous faut prendre la ferme résolution d’oublier, en vous promettant de ne jamais plus retourner vers votre belle ; car pour peu qu’il reste au fond du cœur le plus léger espoir, il n’y a pas moyen de perdre le souvenir : la où reste l’espoir, le changement n’est pas possible. — Pourquoi pensez-vous qu’il soit quelquefois si malaisé à un homme d’oublier une femme ? c’est que l’idée d’un retour prochain entretient à son insu son amour. Prenez une résolution vigoureuse, et aussitôt l’imagination perd son empire. N’avez-vous pas vu, pour une horloge, quand la corde est à bout, que les roues et les aiguilles aussitôt s’arrêtent ? Eh bien, il en est de même en amour quand on est à bout d’espérance.


Théodore.

Est-ce que ma mémoire ne viendra pas renouveler sans cesse ma douleur, en me rappelant les biens dont je me serai privé ?


Tristan.

La mémoire, il est vrai, est un ennemi qui ne nous lâche pas aisément, comme a dit je ne sais plus quel poète ; mais, pour le vaincre, c’est un grand point de s’être débarrassé de l’imagination.


Théodore.

Et comment ?


Tristan.

En pensant aux défauts et en laissant de côté les grâces de votre maîtresse ; au rebours des amoureux, qui ne voient pas les défauts et ne sont occupés que des beautés de leur dame. Ne vous la représentez pas paraissant au balcon, ornée de tous ses atours, la taille bien serrée à la ceinture, et montée sur d’élégants patins[1]. Tout cela c’est une beauté artificielle. Rappelez-vous ce mot d’un sage : l’art des marchands est la moitié de la beauté. Savez-vous comme il faut vous figurer votre maîtresse ? comme un pauvre flagellant que l’on mène chez le chirurgien pour panser ses plaies, et non bien attifée et galante. Je vous le répète, ne pensez qu’aux défauts, c’est le grand remède. À table vous n’avez qu’à vous souvenir d’un objet qui a excité votre dégoût, et aussitôt votre appétit s’en va pour quinze jours ; eh bien ! que votre mémoire vous tienne toujours présentes les imperfections de Marcelle, et votre amour s’en ira de même.


Théodore.

Voilà, Tristan, un bien grossier remède, et bien digne d’un charlatan comme toi. Comment pourrais je me faire jamais une pareille idée des femmes ? Une femme ! mais c’est tout ce qu’il y a de plus charmant sur la terre ; c’est l’éclat, la pureté du cristal.


Tristan.

Et aussi, monseigneur, — sa fragilité. Vous ne pouviez pas trouver de meilleure comparaison. Quoiqu’il en soit je ne saurais vous indiquer un moyen de guérison qui fût plus sûr à mes yeux, car je l’ai employé et il m’a réussi. Tel que vous me voyez, j’ai aimé jadis la plus horrible des traîtresses, elle frisait la cinquantaine, et parmi tous ses charmes, elle avait une telle corpulence que tous les dossiers du greffe du tribunal auraient tenu à l’aise dans sa vaste personne. Mieux que cela ! les Grecs s’y seraient trouvés plus au large que dans le cheval de Troie. Vous avez sans doute entendu parler de ce noyer qui contenait dans la cavité de son tronc un tisserand, sa femme et leur famille, enfants, neveux, petits-enfants, etc., etc. eh bien ! c’est là l’image de ma dame… N’étant pas content d’elle, et voulant l’oublier, je n’en pus venir à bout : ma perfide mémoire me rappelait toujours la fleur de l’oranger, le lys, le jasmin, que sais-je ! Mais je lui jouai un bon tour ; en homme d’esprit, je m’appliquai à me figurer constamment les objets qui lui ressemblaient davantage : les paniers de fruitières, les vieilles malles, les porte-manteaux des messagers ; si bien que mon amour et mes espérances se changèrent en dédain, et que bientôt il ne me resta rien de ma maîtresse dans l’esprit, toute volumineuse qu’elle était.


Théodore.

Il n’y a point de défauts en Marcelle, et je ne réussirai jamais à l’oublier.


Tristan.

Eh bien ! poursuivez votre folle entreprise, et n’accusez que vous de tout ce qui arrivera.


Théodore.

Elle a tant de grâces ! que puis-je faire ?


Tristan.

Y penser si bien que vous perdiez les bonnes grâces de la comtesse[2].


Entre LA COMTESSE.


La Comtesse.

Théodore !


Théodore.

C’est elle-même.


La Comtesse.

Écoutez, je vous prie.


Théodore.

Vous n’avez qu’à ordonner, madame.


Tristan, à part.

Si elle vient à savoir la vérité, nous sommes trois qui décampons en même temps.


La Comtesse.

Une de mes amies qui ne s’en rapporte pas à elle-même m’a priée d’écrire pour elle ce billet. Forcée par l’amitié à lui complaire, mais n’entendant rien aux choses d’amour, je vous l’apporte, persuadée que vous vous en tirerez mieux que moi. Prenez et lisez.


Théodore.

Qui ! moi, madame, refaire un billet que vous avez écrit !… ma prétention ne va pas jusque-là. Je n’ai pas besoin de le voir ; envoyezle tel qu’il est.


La Comtesse.

Lisez, lisez.


Théodore.

Je suis étonné de cette défiance de vous-même. Mais je lirai, madame, pour apprendre un style que je ne connais pas, étant tout à fait étranger à l’amour.


La Comtesse.

Vraiment ! vous n’avez jamais aimé ?


Théodore.

Non, madame, la connaissance de mes défauts m’a retenu. Je n’ai aucune confiance en moi.


La Comtesse.

C’est pour cela sans doute que vous évitez de vous laisser voir, enveloppé jusqu’aux yeux dans votre manteau.


Théodore.

Moi, madame, quand donc ? en quel lieu ?


La Comtesse.

C’est quelqu’un qui étant sorti par hasard cette nuit, vous a rencontré, également par hasard, ainsi équipé.


Théodore.

Selon notre habitude, nous plaisantions avec Fabio.


La Comtesse.

Lisez, lisez.


Théodore.

Il y a peut-être, madame, des gens dont j’excite l’envie.


La Comtesse.

Ou la jalousie. Lisez, lisez.


Théodore.

Je vais admirer. (Lisant.) « Aimer parce qu’on voit aimer, c’est de l’envie, et ressentir de la jalousie avant que d’aimer est une ruse merveilleuse de l’amour, à laquelle on n’a pas cru jusqu’à présent. De la jalousie est né mon amour ; je souffre de ce qu’étant la plus belle, je n’ai pas pu obtenir cette tendresse que j’envie à une autre plus heureuse. J’ai de la défiance sans motif et de la jalousie sans amour, bien que ma souffrance me dise que je dois aimer puisque je désire qu’on m’aime. Je ne cède ni ne me défends, je veux me taire et être comprise ; et m’entende qui pourra, car je ne m’entends moi-même que trop bien. »


La Comtesse.

Eh bien ? qu’en dites-vous ?


Théodore.

Puisque telle a été la pensée de l’écrivain, il était impossible qu’elle fût mieux exprimée ; mais je ne conçois pas, je l’avoue, comment l’amour peut naître de la jalousie, car c’est toujours la jalousie qui, au contraire, naît de l’amour.


La Comtesse.

Cette dame, à ce que je soupçonne, voyait ce jeune homme avec plaisir, mais sans attachement ; et le voyant occupé d’une autre personne, la jalousie a réveillé l’amour dans son cœur et excité sa tendresse. Cela ne peut-il pas être ainsi ?


Théodore.

Sans doute, madame ; mais cette jalousie a eu elle-même un motif, et ce motif ç’a été probablement l’amour.


La Comtesse.

Je l’ignore. Tout ce que m’a dit cette dame, c’est qu’elle n’avait jamais éprouvé pour ce cavalier d’autre sentiment qu’une pure bienveillance, et qu’aussitôt qu’elle l’a vu épris d’une autre, mille désirs indiscrets ont assailli son cœur, et l’ont forcée de renoncer à l’indifférence dans laquelle elle voulait vivre.


Théodore.

Le billet que vous avez écrit est parfait, et je ne ferais jamais aussi bien.


La Comtesse.

Essayez d’y répondre sur le même ton.


Théodore.

Je n’ose le tenter.


La Comtesse.

Je vous en prie.


Théodore.

Vous voulez absolument mettre mon ignorance à l’épreuve ?


La Comtesse.

Je vous attends ; revenez au plus tôt.


La Comtesse.

Puisque vous l’exigez, je vais vous obéir.

Il salue et sort.

La Comtesse.

Approche, Tristan.


Tristan.

Je me rends à vos ordres, non sans quelque honte pour mon habit qui s’en va un peu à la déroute, ce qui tient à l’état de gêne dans lequel se trouve mon maître depuis quelque temps. Je lui ai vainement représenté que la livrée du laquais doit être son plus bel ornement, qu’il doit y déployer sa magnificence, que c’est là que doit éclater sa grandeur, parce que c’est d’après cela qu’on le jugera. Il ne peut pas faire, sans doute, davantage.


La Comtesse.

Est-ce qu’il joue ?


Tristan.

Plût au ciel ! car un joueur a toujours quelque moyen de se procurer de l’argent. Autrefois les rois apprenaient un métier afin que si par hasard, soit à la guerre, soit autrement, ils venaient à perdre leur couronne, ils eussent de quoi vivre. À présent, heureux ceux qui dans leur enfance ont appris à jouer ! voilà un art noble qui vous sustente son homme sans lui donner beaucoup de peine ! Un grand peintre a mis tout son génie à un tableau, un sot arrive et ne l’estime pas dix écus ; tandis qu’un joueur n’a qu’à dire je tiens, pour gagner cent pour cent.


La Comtesse.

Ainsi Théodore ne joue pas ?


Tristan.

Il est trop timide pour cela.


La Comtesse.

Alors il a donc quelque amour ?


Tristan.

Lui, madame, de l’amour ? C’est un glaçon.


La Comtesse.

Cependant un jeune homme de sa tournure, aimable, spirituel et maître de sa personne, doit avoir quelque honnête inclination ?


Tristan.

Que vous dirai-je ? il m’a chargé de son cheval, je ne me mêle pas de ses galanteries ni de ses billets doux. Tout le jour il est employé à votre service ; voilà, je crois, sa seule occupation.


La Comtesse.

Ne sort-il jamais la nuit ?


Tristan.

Je n’en sais rien, je ne l’accompagne pas, ma santé s’y oppose.


La Comtesse.

Qu’as tu-donc ?


Tristan.

Je vous répondrai comme les mal mariées lorsqu’on leur demande d’où leur viennent les meurtrissures qu’elles ont au visage, et qu’elles ont reçues d’un jaloux brutal : je suis tombé dans un escalier.


La Comtesse.

Tu as roulé ?


Tristan.

J’ai dégringolé du haut en bas ; mes côtes ont compté toutes les marches.


La Comtesse.

C’est ta faute, Tristan ; pourquoi éteignais-tu la lampe avec ton chapeau ?


Tristan, à part.

Vive Dieu ! je suis perdu, elle sait tout.


La Comtesse.

Tu ne me réponds pas ?


Tristan.

Je cherchais à me rappeler l’époque. — Eh ! tenez, c’était hier au soir… Il y avait des chauves-souris qui voltigeaient, moi je leur donnai la chasse avec mon chapeau, et l’une d’elles s’étant approchée de la lampe, moi, avec mon chapeau, j’ai donné en plein ; et les deux pieds me manquant à la fois, j’ai descendu en roulant toutes les marches.


La Comtesse.

Tout cela est fort bien imaginé. Mais à ce propos je t’apprendrai que j’ai vu dans un livre de secrets qu’on recommandait le sang de chauve-souris pour toute sorte de remèdes, et tu aurais dû faire saigner celle-là[3].


Tristan, à part.

Nous voilà dans de beaux draps ! Heureux si j’en suis quitte pour les galères !


La Comtesse, à part.

Quel ennui ! quel dépit !


Entre FABIO.


Fabio.

Le marquis Ricardo vient d’arriver.


La Comtesse.

Préparez vite des sièges.


Entrent LE MARQUIS RICARDO et CÉLIO.


Ricardo.

Amené près de vous, belle Diane, par une inquiétude continuelle et par un vif désir qui m’a fait surmonter tous les obstacles, je viens vous offrir mes hommages et solliciter moi-même en ma faveur ; bien que je puisse être accusé d’une excessive ambition par quelqu’un de mes rivaux qui, lui-même, aura plus de vanité que d’amour. — Je ne vous demande pas comment vous vous portez ; je vous vois belle et charmante, et chez vous, mesdames, le mot beauté est synonyme de santé ; je n’aurai donc pas la maladresse de vous adresser aucune question à cet égard. Au contraire, c’est sur mon propre compte que je veux vous interroger, et je vous prierai de me dire en quel état je suis.


La Comtesse.

Pour ce qui me concerne, je vous remercie de vos compliments, qui sont beaucoup trop flatteurs. Quant à ce que vous me demandez de vous, marquis, nous ne sommes pas dans des termes tels que je puisse vous répondre.


Ricardo.

L’honnêteté de ma passion devrait cependant vous engager à m’accorder cette faveur. — Vos parents approuvent mes prétentions, et votre consentement, après lequel je soupire, manque seul à notre union. Si au lieu des domaines dont je viens d’hériter, j’avais en mon pouvoir toute la terre du couchant à l’aurore, si j’étais maître de tout l’or qu’elle renferme dans ses entrailles, et que je possédasse en outre toutes les perles et tous les diamants, je regarderais comme un bonheur de mettre tout cela à vos pieds avec mon hommage. Il y a plus encore : pour vous plaire, sur un signe de vous, j’irais sans hésiter jusqu’aux extrémités de ce globe, jusqu’aux dernières limites qu’ait atteintes l’audace humaine.


La Comtesse.

Je vous le répète, marquis, je suis flattée de vos sentiments, et je penserai à votre projet. Seulement, vous le savez, je ne voudrais pas fâcher mon cousin, le comte Frédéric.


Ricardo.

Je sais quelle est son adresse, et de ce côté-là je reconnais sa supériorité. Mais j’espère en vous et en votre justice pour imposer silence à ses prétentions.


Entre THÉODORE.


Théodore.

Vos ordres sont exécutés, madame.


Ricardo.

Si vous êtes occupée, je ne veux point vous dérober votre temps.


La Comtesse.

Ce n’est rien d’essentiel ; j’avais à écrire… à Rome.


Ricardo.

Rien n’est plus indiscret ni plus odieux qu’une longue visite un jour de courrier.


La Comtesse.

Vous êtes d’une discrétion admirable.


Ricardo.

Je désire vous plaire. (Bas, à Célio.) Eh bien ! que t’en semble ?


Célio.

Je voudrais qu’un amour tel que le vôtre fût déjà récompensé comme il le mérite.

Ils sortent.

La Comtesse.

Eh bien ! avez-vous fait cela ?


Théodore.

Tant bien que mal. Mais j’ai voulu vous montrer mon obéissance.


La Comtesse.

Voyons.


Théodore.

Lisez.


La Comtesse, lisant.

« Aimer parce qu’on voit aimer ne serait qu’envie, si déjà l’on n’aimait avant d’avoir vu aimer ; car celle qui avant d’aimer ne serait pas disposée à l’amour, n’aimerait pas par cela seul qu’elle verrait aimer. — L’amour qui voit au pouvoir d’autrui ce qu’il désire, se trahit aisément, car de même que dans une vive émotion les couleurs montent au visage, de même un sentiment violent se place malgré nous sur nos lèvres. Je n’en dis pas davantage et me défends d’être heureux ; car si je me trompais, ce serait offenser la grandeur du sein de la bassesse. Je ne parle que de ce que je comprends, et je ne veux point entendre ce que je ne mérite pas, de peur de donner à entendre que je crois le mériter. »


La Comtesse.

Vous avez fort bien gardé les convenances.


Théodore.

Vous vous moquez.


La Comtesse.

Plût au ciel !


Théodore.

Que dites-vous ?


La Comtesse.

Que votre billet, Théodore, est le meilleur.


Théodore.

Je devrais m’en affliger, car plus d’un grand s’est offensé de ce qu’un de ses serviteurs en savait plus que lui. On raconte d’un certain roi qu’il dit un jour à un de ses favoris : « J’ai à faire une dépêche assez difficile, et je ne suis pas content de mon projet ; écrivez-en un autre, et je choisirai. » Le seigneur fit donc un autre projet, et ce fut le meilleur. Voyant que le roi le préférait, il rentra chez lui et dit à l’aîné de ses trois fils : « Quittons sans retard le royaume, car je cours les plus grands dangers. » Le jeune homme lui en demanda la cause. « C’est que, répondit le père, le roi s’est aperçu que j’en sais plus que lui. » Je ne voudrais pas, madame, qu’un pareil malheur me fût arrivé.


La Comtesse.

Rassurez-vous, Théodore ; si je préfère votre écrit, c’est qu’il rend exactement mon idée. Autrement ne croyez pas, malgré cette approbation de vos talents, que je me défie pour cela des miens. Non pas, j’y ai confiance, quoique femme sujette à l’erreur, et parfois assez peu raisonnable, comme on ne le voit que trop. Au reste, vous craignez, dites-vous, que votre bassesse n’offense la grandeur. Vous avez tort ; il n’en est pas ainsi en amour ; et l’on n’est jamais blessé de ce qu’un inférieur vous aime. Une seule chose peut offenser, c’est l’indifférence.


Théodore.

C’est, en effet, ce que nous dit la nature. Mais on nous enseigne pourtant que Phaéthon et Icare furent précipités, le premier sur une montagne escarpée, le second dans les profondeurs des mers, pour avoir eu la prétention de trop s’approcher du soleil.


La Comtesse.

Le soleil n’eût pas agi de la sorte, si le soleil eût été femme. Si jamais vous rendez des soins à une personne d’un rang élevé, ne désespérez de rien, car pour se faire aimer il ne faut que de la constance, et nos cœurs ne sont pas de pierre. J’emporte ce billet ; je veux le relire à loisir.


Théodore.

Il est plein de fautes.


La Comtesse.

Je n’y en trouve point.


Théodore.

Vous voulez récompenser ma bonne volonté. J’ai là le vôtre.


La Comtesse.

Eh bien, gardez-le. Mais non, il vaudrait mieux le déchirer.


Théodore.

Le déchirer ?


La Comtesse.

Mon Dieu ! oui. La perte ne serait pas grande, et l’on perd quelquefois des choses de plus de valeur.

Elle sort.

Théodore.

Elle est partie !… Qui eût jamais cru qu’une femme si noble et si sage osât donner aussi brusquement à connaître son amour ? Mais il peut se faire aussi que je m’abuse… Cependant je ne me rappelle pas qu’elle m’ait jamais dit : « La perte ne serait pas grande, et l’on perd quelquefois des choses de plus de valeur. » Mais à quoi m’arrêté-je ? tout cela, ce sont discours et badinages de femme… Eh non !… la comtesse est si raisonnable, si sage, que rien ne serait plus contraire à son caractère sérieux que des plaisanteries de ce genre… Les plus grands seigneurs de Naples lui font la cour : et moi, qui suis engagé ailleurs, me voilà dans la position la plus délicate. — Peut-être a-t-elle su que j’aimais Marcelle, et sachant mon secret, elle aura voulu se moquer de moi. — Mais non, ce n’est pas cela, et le visage ne rougit pas ainsi quand on s’amuse ; et puis, j’en reviens toujours à ce point, elle n’aurait pas dit que l’on perd quelquefois des choses de plus de valeur. Comme la rose se colore et s’entr’ouvre aux pleurs de l’aurore, ainsi animée des plus brillantes couleurs et du plus vif incarnat, elle fixait sur moi ses regards… Ce que je vois, ce que j’entends, ou je suis le jouet d’une vaine illusion, ou bien cela n’est pas assez s’il y a là un sentiment sérieux, et cela est trop si ce n’est qu’un badinage. — Mais, ô ma pensée, ne va pas t’égarer en courant après la grandeur… Je pourrais dire, après la beauté. Car Diane est charmante, et son esprit égale sa beauté.


Entre MARCELLE.


Marcelle.

Puis-je vous parler un moment ?


Théodore.

L’occasion est favorable ; et, d’ailleurs, pour vous, Marcelle, la mort ne m’effrayerait pas.


Marcelle.

Et moi, pour vous voir et vous parler, j’exposerais mille fois ma vie. J’ai attendu le jour avec l’impatience de la tourterelle laissée seule dans son nid, et lorsque j’ai vu l’aurore qui annonçait le lever du soleil, je me suis dit : « Moi aussi je vais voir le soleil de mon cœur. » Il s’est passé depuis hier au soir bien des choses. La comtesse n’a point voulu se retirer qu’elle n’eût éclairci ses soupçons, et mes compagnes, qui enviaient mon bonheur, lui ont perfidement révélé mon secret ; car il n’y a point d’amitié véritable, il n’y a que des semblants d’amitié entre personnes qui servent dans la même maison. Enfin, elle sait tout ; mais j’espère, Théodore, que ce sera pour notre bien. Je lui ai dit combien vos intentions étaient pures, et que vous désiriez ma main ; j’ai fait plus, je lui ai dit mon amour pour vous ; je lui ai peint vos qualités, vos agréments, votre esprit ; et alors je l’ai vue toute émue en ma faveur ; elle m’a assurée qu’elle approuvait mes sentiments, et m’a donné sa parole de nous marier bientôt. Et moi, folle, qui pensais qu’elle allait se fâcher, nous chasser tous deux, et punir mes compagnes ! Son sang aussi généreux qu’illustre l’a mieux inspirée ; et avec son esprit, vraiment parfait, elle a reconnu sans peine que vous méritiez bien un tel amour. Le proverbe a bien raison : Heureux, heureux qui sert bon maître[4] !


Théodore.

Quoi ! elle a promis de nous marier ?


Marcelle.

Il n’y a rien là d’étonnant. Comme vous savez, je suis un peu sa parente.


Théodore, à part.

Allons ! je m’abusais. Ce n’est point d’elle que parlait la comtesse, et je suis honteux d’avoir pu penser qu’elle m’aimât.


Marcelle.

Que dites-vous là tout seul ?


Théodore.

La comtesse m’a parlé à moi aussi. Mais elle ne m’a point donné à connaître qu’elle sût notre secret et mon aventure d’hier au soir.


Marcelle.

Elle a bien fait, pour n’être pas obligée de nous punir autrement que par le mariage. C’est le châtiment le plus doux pour deux cœurs qui s’aiment bien.


Théodore.

Et si la comtesse croyait l’honneur de sa maison compromis, ce serait encore ce qu’elle aurait de mieux à faire.


Marcelle.

Vous y consentiriez ?


Théodore.

Que puis-je souhaiter plus vivement ?


Marcelle.

Vous me le promettez ?


Théodore.

Viens sur mon cœur. Viens vite. Dans les choses d’amour il n’y a pas de signature meilleure qu’un tendre embrassement.


Entre LA COMTESSE.


La Comtesse.

À merveille ! je suis charmée de voir l’heureux effet de mes conseils ! ne vous dérangez pas.


Théodore.

Je disais, madame, à Marcelle combien j’avais eu de chagrin en sortant hier au soir de votre appartement, — dans la crainte que vous ne vissiez avec déplaisir que j’aspirais à sa main, et que vous ne fussiez offensée de ma prétention. J’ai pensé en mourir. Et comme elle m’a répondu qu’avec votre bienveillance habituelle vous consentiez à ce mariage, dans ma joie je l’ai embrassée. Si je voulais tromper votre seigneurie, je ne serais pas embarrassé pour trouver d’autres détours ; mais j’ai toujours pensé qu’avec une personne d’un esprit aussi distingué, ce qu’il y a de mieux, c’est de dire la vérité.


La Comtesse.

Théodore, vous méritez d’être puni pour avoir manqué au respect que vous devez à ma maison, et la générosité dont j’ai usé à votre égard ne vous commandait que plus de ménagements. Lorsque l’amour passe certaines bornes, rien ne le justifie. Jusques à votre mariage avec Marcelle, il sera plus convenable qu’elle soit enfermée ; car je craindrais que mes autres femmes ne vinssent à vous voir ensemble, et qu’elles ne suivissent un tel exemple. {Appelant.) Dorothée ! Dorothée !


Dorothée.

Madame ?


La Comtesse.

Prenez cette clef… c’est celle de ma chambre… et enfermez-y Marcelle. J’ai à l’y faire travailler. N’allez pas croire que je sois fâchée contre elle.


Dorothée.

Qu’est-ce donc, Marcelle ?


Marcelle.

La puissance de l’amour et d’une étoile ennemie. Elle m’enferme à cause de Théodore.


Dorothée.

Ce palais n’est pas une prison, et l’amour sait ouvrir toutes les portes.

Elles sortent.

La Comtesse.

Ainsi, Théodore, vous voulez vous marier 7


Théodore.

Moi, madame, je n’ai d’autres désirs que les vôtres ; et croyez-moi, mon offense n’est pas aussi grande qu’on vous l’a dit. Vous savez ce que c’est que l’envie ; et si le poète Ovide y eût mieux songé, il ne l’eût pas représentée habitant les montagnes désertes, mais les palais des grands.


La Comtesse.

Vous n’aimez donc pas Marcelle ?


Théodore.

Pardon. Mais elle n’est pas nécessaire à mon bonheur.


La Comtesse.

Cependant elle m’a dit que vous perdiez l’esprit pour elle.


Théodore.

C’est peu de chose, et la perte ne serait pas grande. — Veuillez me croire, madame ; Marcelle mérite sans doute un absolu dévouement, mais ce dévouement je ne l’éprouve pas pour elle.


La Comtesse.

Cependant ne lui avez-vous pas adressé des déclarations, des galanteries qui auraient pu tromper un cœur plus difficile encore ?


Théodore.

Les paroles coûtent si peu !


La Comtesse.

Voyons, que lui avez-vous dit ? — Je suis curieuse de savoir comment vous parlez d’amour, messieurs ?


Théodore.

Mon Dieu ! on flatte, on supplie, on reproduit sous mille formes une seule vérité… et encore cette seule vérité n’y est-elle pas toujours.


La Comtesse.

Fort bien, mais quelles sont ces paroles ?


Théodore.

Votre seigneurie est pressante. Je disais : Ces yeux, ces yeux charmants sont la lumière qui m’éclaire… Quand je contemple le corail et les perles de cette bouche céleste…


La Comtesse.

Céleste, dites-vous ?


Théodore.

Oui, madame, ces expressions et quelques autres du même genre sont l’ABC des amoureux.


La Comtesse.

Vous avez mauvais goût, Théodore. N’en soyez pas fâché ! mais je perds beaucoup de la bonne opinion que j’avais de vous. Je vois Marcelle de plus près que vous, et par conséquent je connais mieux ses défauts. Je suis souvent obligée de la gronder, et je pourrais vous apprendre des choses qui feraient tomber bien des illusions. — Mais laissons cela, ne parlons plus de ses qualités ni de ses défauts ; je suis bien aise que vous l’aimiez, et je serai charmée de votre mariage ; mais en ce moment, vous qui êtes amoureux, donnez-moi un conseil pour cette amie dont je vous ai parlé, et qui depuis long-temps est tourmentée de l’amour qu’elle ressent pour un homme de condition inférieure. Si elle se déclare, elle se manque à elle-même ; si elle se tait, elle meurt de jalousie ; car ce jeune homme, qui ne se doute pas de cet amour, quoique d’ailleurs fort spirituel, est timide et craintif auprès d’elle.


Théodore.

Moi, madame, je n’entends rien à l’amour, et en vérité je ne saurais quel conseil vous donner.


La Comtesse.

C’est que vous ne le voulez pas. Comment dites-vous à Marcelle ? quelles sont les galanteries que vous lui adressez ? Oh ! si ces murs pouvaient parler…


Théodore.

Ces murs n’auraient rien à dire.


La Comtesse.

Oh ! vous rougissez, et ce que votre bouche nie ces couleurs subites l’avouent.


Théodore.

Si elle vous a conté quelque chose elle a eu tort. Je ne sais de quoi elle pourrait se plaindre. Une seule fois je lui ai pris la main, et encore l’ai-je eu bientôt abandonnée.


La Comtesse.

Oui, mais vous ne l’avez abandonnée sans doute qu’après y avoir déposé un baiser.


Théodore, à part.

Il faut que Marcelle soit folle. (Haut.) Une fois, il est vrai, j’eus la pensée de rafraîchir l’ardeur de mes lèvres sur le lis et la neige.


La Comtesse.

La neige et le lis ! je suis bien aise de connaître un tel remède contre l’inflammation des lèvres. Mais revenons. Que me conseillez-vous ?


Théodore.

Si cette dame aime un homme si fort au-dessous d’elle, et qu’elle doive être nécessairement dégradée par l’amour qu’elle a pour lui, eh bien ! qu’elle se déguise, et que par un artifice qui la préserve d’être reconnue…


La Comtesse.

Et si le jeune homme venait à avoir des soupçons !… Ne vaudrait-il pas mieux le tuer ?


Théodore.

Marc-Aurèle, dit-on, traita de la sorte un gladiateur aimé de l’impératrice Faustine. Mais il faut laisser de tels actes aux païens.


La Comtesse.

Alors il y eut une Faustine, mais il y avait aussi des Lucrèces, et l’on n’en voit plus aujourd’hui. — Vous pourrez m’écrire quelque chose là-dessus. — Ah ! mon Dieu ! je suis tombée !… donnez-moi la main.


Théodore.

Je n’osais vous l’offrir.


La Comtesse.

À quoi bon le coin de ce manteau ?


Théodore.

C’est ainsi qu’Octavio vous la donne lorsqu’il vous accompagne à la messe.


La Comtesse.

Mais aussi quelle main ! C’est une main de soixante-dix ans, ridée, desséchée, et le drap qui la couvre est comme un drap mortuaire. Envelopper sa main pour la donner à quelqu’un qui tombe, c’est faire comme celui qui va revêtir sa cotte de mailles quand un ami réclame son épée ; lorsqu’il arrive l’autre est déjà mort. D’ailleurs c’est un usage qui ne m’a jamais plu, malgré la mode et le bon ton, et je pense que la main, comme le visage, doit se montrer à découvert, — quand c’est la main d’un galant homme.


Théodore.

Agréez mes remerciements de la grâce que vous me faites.


La Comtesse.

Si jamais vous remplissez l’office d’écuyer, alors, Théodore, vous pourrez offrir votre main enveloppée dans les plis d’un large manteau. Aujourd’hui vous êtes secrétaire ; et prenez-y bien garde, soyez discret sur ma chute, si vous-même ne voulez pas tomber.

Elle sort.

Théodore.

Puis-je croire que tout cela soit la vérité ? — Mais sans doute, Diane est femme, et lorsqu’elle m’a demandé la main, l’expression de la crainte s’est cachée sous les roses qui ont couvert son charmant visage. — Sa main a tremblé, je l’ai senti ; et, après mille hésitations, je me décide à suivre mon heureux destin, en rejetant bien loin toute vaine crainte, et en me confiant à mon courage. — Mais ne sera-t-il pas cruel d’abandonner Marcelle ? et une femme doit-elle recevoir un tel affront pour prix de ses bontés ? — Mais si de leur côté elles nous abandonnent quand il leur plaît pour leur intérêt, pour un nouveau caprice, nous pouvons les laisser mourir pour nous comme nous mourons pour elles.



JOURNÉE DEUXIÈME.



Scène I.

Une place publique.


Entrent LE COMTE FRÉDÉRIC et LÉONIDO.


Frédéric.

Eh bien ! tu l’as vue passer ?


Léonido.

Oui, elle est entrée dans l’église en embellissant tout sous ses pas comme la lumière du jour embellit la campagne lorsqu’elle commence à l’éclairer. Mais j’ai idée qu’elle n’y restera pas longtemps. Je connais le prêtre, et je sais qu’il est expéditif.


Frédéric.

Ah ! si je pouvais lui parler !


Léonido.

Comme vous êtes son cousin, vous pouvez l’accompagner. C’est votre droit, et même je dirai votre devoir.


Frédéric.

Mes vues de mariage rendent ma parenté un peu suspecte. — Avant de l’aimer je n’avais jamais connu la crainte. Il en est toujours ainsi. Tant qu’on n’a pas de prétentions sérieuses, on visite librement une femme, qu’on soit son parent ou son ami ; mais si l’on vient à l’aimer, la timidité s’empare de vous, on s’éloigne et l’on n’ose plus lui parler. C’est ce qui m’est arrivé avec ma cousine ; et je suis presque fâché de l’aimer, parce qu’il ne m’est plus permis de la voir avec la même liberté qu’auparavant.


Entrent LE MARQUIS RICARDO et CÉLIO.


Célio.

Oui, monseigneur, je vous le répète, elle est sortie à pied avec quelques-uns de ses gens.


Ricardo.

La comtesse aura voulu se montrer, et comme l’église est à deux pas de chez elle…


Célio.

N’avez-vous pas vu, comme disait un poète, le soleil, à son lever, envelopper et faire disparaître dans ses rayons resplendissants les brillantes étoiles du taureau, au milieu de vapeurs de pourpre et d’or ? Eh bien ! telle a paru la comtesse de Belflor, si ce n’est qu’au lieu d’un seul soleil ses yeux nous en faisaient voir deux à la fois.


Ricardo.

La comparaison est parfaite… d’autant mieux que le soleil, dans sa marche journalière, va parcourant divers signes, qui sont les prétendants. — Tiens, voilà Frédéric qui attend aussi la venue de l’astre.


Célio.

Lequel de vous deux sera le taureau ?


Ricardo.

Mais lui, car sa parenté le rapproche d’elle. Moi je ne viens qu’après, et je serai, j’espère, le lion.


Frédéric.

N’est-ce pas Ricardo ?


Léonido.

C’est lui-même.


Frédéric.

J’aurais été bien étonné qu’il eût manqué cette occasion.


Léonido.

Le marquis est resplendissant.


Frédéric.

Ma foi ! bien observé. On dirait que tu es jaloux.


Léonido.

Est-ce que vous l’êtes, vous, monseigneur ?


Frédéric.

Mais tu le vantes si fort, que je pourrais le devenir.


Léonido.

Si la comtesse n’aime personne, de quoi pouvez-vous avoir de la jalousie ?


Frédéric.

De ce qu’elle pourrait l’aimer. Elle est femme.


Léonido.

Oui ! mais si vaine, si hautaine, si dédaigneuse, que cela doit vous rassurer.


Frédéric.

L’orgueil sied à la beauté.


Léonido.

L’orgueil n’embellit pas.


Célio, au marquis.

Monseigneur, voilà la comtesse qui sort.


Ricardo.

Eh bien ! c’est pour moi le jour qui se lève.


Célio.

Vous voudriez lui parler ?


Ricardo.

Oui, pourvu que mon rival le permette.


Entrent LA COMTESSE, OCTAVIO, THÉODORE, FABIO, et, derrière, MARCELLE, DOROTHÉE, ANARDA.


Frédéric, à la Comtesse.

Je vous attendais pour avoir le bonheur de vous voir.


La Comtesse.

Je suis charmée, comte, de vous avoir rencontré.


Ricardo, à la Comtesse.

Je viens aussi, madame, avec le désir de vous offrir mon bras et mes hommages…


La Comtesse.

Je suis trop flattée, marquis ; agréez mes remerciements.


Ricardo.

Je devais cela à votre seigneurie.


Frédéric, à Léonido.

L’accueil qu’on me fait n’est pas, ce me semble, encourageant.


Léonido.

Ne lui laissez pas voir votre ennui.


Frédéric.

Hélas ! mon cher Léonido, il est bien naturel que celui qui ne se voit pas reçu avec plaisir, se trouble et garde le silence.



Scène II.

La chambre de Théodore.


Entre THÉODORE.


Théodore.

Nouveau désir qui me tourmentes, laisse-moi le repos que tu m’enlèves ; — car c’est à moi trop de folie et trop d’audace de t’écouter. — Cependant lorsqu’on a devant les yeux un noble but, l’audace n’est pas de l’imprudence, mais si le bien auquel j’aspire est infini, sur quoi peut se fonder mon espoir insensé ? Ce que j’ai vu, ce qu’on m’a dit, ne sont-ce pas de bien faibles bases pour ces palais enchantés que bâtit dans les airs mon imagination ? Non, ce n’est pas la faute de mes désirs si l’amour les élève si haut que j’en suis effrayé ; c’est que, hélas ! moi-même suis placé trop bas. — Il n’importe ! perdons-nous, s’il le faut, en suivant une pensée si douce et si charmante. Et d’ailleurs ce n’est pas se perdre que de succomber dans une entreprise aussi belle. Moi je me féliciterais de mon malheur, comme d’autres se félicitent du bonheur le plus longtemps souhaité ; car mon malheur serait si glorieux qu’il pourrait rendre le bonheur même jaloux[5].


Entre TRISTAN.


Tristan.

Au milieu de vos graves méditations, pourriez-vous recevoir un billet de Marcelle, qui se console avec vous de sa captivité ? Le voici, et je vous l’apporte gratis, parce qu’on n’aime pas à voir ceux dont on n’a pas besoin. À la cour, monseigneur, quand un homme se trouve en bonne position, il est accablé de visites et de sollicitations de toute espèce ; mais la fortune vient-elle à lui tourner le dos, aussitôt chacun l’abandonne comme un pestiféré. — Seriez-vous d’avis que je passasse au vinaigre le billet de Marcelle, crainte de contagion ?


Théodore.

Toi et le billet, vous m’ennuyez également. Donne-le. — Il n’a pas besoin d’être passé au vinaigre ayant passé par tes mains[6]. (Il lit.) « À mon époux Théodore. » — (Parlant.) Mon époux ! que cela est ridicule !


Tristan.

Oui, monseigneur, fort ridicule.


Théodore.

Demande donc à ma destinée, si de la hauteur où elle s’est élevée elle aperçoit une humble violette.


Tristan.

Mon Dieu ! quelque élevé que vous soyez, lisez tout de même, je vous en prie, d’autant qu’il ne faut pas dédaigner le vin parce qu’il y a des moucherons ; et puis vous devriez vous rappeler qu’il fut un temps — qui n’est pas éloigné, où cette humble violette était à vos yeux un cèdre du Liban.


Théodore.

Mon cher Tristan, mes regards désormais ne peuvent plus guère se détacher du soleil vers lequel ils sont fixés ; et je suis d’elle à une telle distance, que je m’étonne de l’apercevoir encore.


Tristan.

Vous maintenez bien votre dignité… Mais que ferons-nous du billet ?


Théodore.

Le voilà.


Tristan.

Vous le déchirez ?


Théodore.

Sans doute.


Tristan.

Et pourquoi ?


Théodore.

Pour que la réponse soit plus tôt faite.


Tristan.

C’est aussi par trop rigoureux.


Théodore.

C’est que, vois-tu, je ne suis plus le même.


Tristan.

En effet, messieurs les amants, vous êtes les apothicaires de l’amour. Papiers, ordonnances, billets doux, se suivent enfilés à la même aiguille. Récipé des soupçons jaloux, ou bien de fleurs de violettes ; — récipé des orgueilleux dédains ou bien de sirop de pavot ; — récipé une absence en guise d’emplâtre sur la poitrine, alors que vous auriez dû rester à la ville ; — récipé de matrimonium, ou une purgation de trente jours consécutifs avec de l’antimoine ; — récipé dans les boutiques des bijoux, des étoffes, des diamants, pour en faire des applications confortatives de l’amour. — Et après qu’une année durant tous les papiers ont été bien réunis, bien arrangés, le jour du payement arrive enfin, le malade est mort ou guéri, et l’on règle le compte en mettant au rebut tous les chiffons inutiles. Mais vous, vous avez eu tort de déchirer le mémoire de Marcelle sans en savoir le contenu[7].


Théodore.

Tu bois quelquefois, mon cher Tristan, et je crois que tu as bu aujourd’hui.


Tristan.

Et moi je croîs que non le vin, mais l’ambition vous a monté à la tête.


Théodore.

Tristan, chaque homme a dans sa vie un moment de bonne chance, et ceux qui ne savent pas en profiter sont des imbéciles, et, qui pis est, des imbéciles malheureux. Pour moi, ou je mourrai dans l’entreprise, ou je serai comte de Belflor.


Tristan.

Monseigneur, il existait un certain duc nommé César qui avait pour devise : « Ou César ou rien. » Après bien des succès le sort lui devint contraire, et alors un de ses ennemis écrivit sur son blason : « Tu voulais être César ou rien, et tu as été à la fois l’un et l’autre ; car tu es César et tu n’es rien. »


Théodore.

Malgré tes conseils, Tristan, je n’en poursuivrai pas moins mon entreprise ; et ensuite que la fortune fasse de moi ce qu’elle voudra.

Ils sortent.



Scène III.

Une salle chez la Comtesse.


Entrent MARCELLE et DOROTHÉE.


Dorothée.

Croyez-moi, Marcelle, s’il est une de vos compagnes qui soit sensible à vos peines, c’est moi.


Marcelle.

Dans la prison où l’on m’a renfermée, vous m’avez montré tant d’affection et vous avez été si bonne pour moi, que, je puis vous l’assurer, vous n’aurez pas à l’avenir d’amie qui vous soit plus dévouée que moi. Anarda s’imagine, sans doute, que j’ignore sa liaison avec Fabio, et c’est pour cela qu’elle a eu la perfidie de raconter mes affaires à la comtesse.


Entrent THÉODORE et FABIO.


Dorothée.

Voici Théodore.


Marcelle.

Ah ! mon ami…


Théodore.

Un moment, Marcelle.


Marcelle.

Quoi, mon ami, vous voulez, lorsque j’ai le bonheur de vous revoir…


Théodore.

Prenez garde à ce que vous faites et à ce que vous dites. Les tapisseries ont parlé plus d’une fois, et si elles représentent des figures c’est pour nous rappeler que derrière peut se cacher quelque indiscret. Si un jour un muet, voyant qu’on allait égorger son père, a pu recouvrer soudain la parole, il faut craindre aussi de voir parler les figures peintes.


Marcelle.

Ayez-vous lu ma lettre ?


Théodore.

Je l’ai déchirée sans la lire. J’ai reçu une telle leçon, que j’aurais déchiré et jeté mon amour au vent si cela m’eût été possible.


Marcelle.

Ne sont-ce pas là les fragments de ma lettre ?


Théodore.

Oui.


Marcelle.

Et, dites-vous, vous ne tenez pas davantage à mon amour ?


Théodore.

Eh ! cela ne vaut-il pas mieux que de nous voir exposés à chaque instant aux plus grands dangers ? Si vous êtes de mon avis, nous laisserons là nos projets pour vivre au moins tranquilles.


Marcelle.

Que dites-vous là ?


Théodore.

Que je suis décidé à ne plus donner à la comtesse de sujets de plaintes.


Marcelle.

Ah ! toute votre conduite m’annonçait depuis long-temps ce que vous m’apprenez.


Théodore.

Adieu, Marcelle. Mais s’il ne doit plus y avoir d’amour entre nous, l’amitié seule peut encore subsister.


Marcelle.

Quoi ! Théodore, c’est vous qui me parlez ainsi ?


Théodore.

Que voulez-vous ? j’aime le repos… et puis je ne veux pas manquer de nouveau à une maison à laquelle je dois tout.


Marcelle.

De grâce, écoutez.


Théodore.

Je n’en ai pas le temps.


Marcelle.

Comment ! c’est ainsi que vous me traitez !


Théodore.

Je m’éloigne pour ne pas entendre vos reproches.

Il sort.

Marcelle.

Ah ! mon cher Tristan !


Tristan.

Que voulez-vous ?


Marcelle.

Qu’est-ce donc, je te prie ?


Tristan.

De l’inconstance. Mon maître est changeant… comme une femme.


Marcelle.

Crois-tu donc que toutes les femmes soient inconstantes ?


Tristan.

À peu près comme celles qui sont tout sucre et tout miel.


Marcelle.

Tu diras de ma part à ton maître…


Tristan.

Je ne puis rien lui dire. — Je suis la poignée de cette épée, le cachet de cette lettre, le manteau de ce voyageur, l’ombre de ce corps, la queue de cette comète, l’étui de ce chapeau, l’ongle de ce doigt, et ce n’est qu’en me coupant que l’on peut me séparer de lui.

Il sort.

Marcelle.

Que pensez-vous de cela, Dorothée ?


Dorothée.

Je n’ose vous en exprimer mon avis.


Marcelle.

Eh bien, je parlerai.


Dorothée.

Non pas, moi.


Marcelle.

Si bien, moi.


Dorothée.

Prenez garde, Marcelle ; rappelez-vous ce qu’il disait des tapisseries.


Marcelle.

Dans ma fureur jalouse, je ne crains rien, je brave tout. Si je ne connaissais l’orgueil de la comtesse, je dirais que Théodore a conçu des espérances ; et, en effet, n’avez-vous pas remarqué qu’il est sans cesse auprès d’elle depuis quelques jours ? Croyez-vous que ce soit sans motif ?


Dorothée.

Taisez-vous, la colère vous égare.


Marcelle.

N’importe, je me vengerai. Tous deux se jouent de ma douleur, mais je n’ignore pas les moyens de les affliger, moi aussi.


Entre FABIO.


Fabio.

Le secrétaire est-il là ?


Marcelle.

Vous voulez vous moquer de moi ?


Fabio.

Mon Dieu non ! Je le cherche, parce que madame la comtesse m’a ordonné de l’appeler.


Marcelle.

Qu’il en soit ou non comme vous dites, demandez à Dorothée de quelle façon je viens de le traiter. Je soutenais que notre brillant secrétaire n’est qu’un ennuyeux et un fat.


Fabio.

Oh ! vous ne me donnerez pas le change. — On sait vos secrets… et, sans doute, vous êtes d’accord.


Marcelle.

Nous d’accord ! Vous êtes bon !


Fabio.

Vous avez beau dire, vous ne réussirez pas à m’abuser.


Marcelle.

Autrefois, je l’avoue, j’ai pu m’amuser des folies que me débitait Théodore ; mais aujourd’hui j’en aime un autre… un autre qui vous ressemble beaucoup.


Fabio.

À moi ?


Marcelle.

Certainement. Est-ce que vous ne ressemblez pas à vous ?


Fabio.

Quoi ! Marcelle, c’est bien à moi que vous parlez ainsi ?


Marcelle.

À vous-même. Si je ne vous parle pas franchement, si vos regards ne me charment pas, si je ne vous trouve pas l’homme le plus aimable du monde, et si tout mon cœur n’est pas à vous, puissé-je mourir du plus grand des chagrins ! puissé-je voir mon amour n’être payé que de mépris !


Fabio.

S’il en est ainsi, vous ne mourrez pas. Si vous m’aimez, je veux que vous viviez. Mais, au moins, que ce ne soit pas un piège ; quel avantage auriez-vous à me tromper ?


Dorothée, bas, à Fabio.

Courage, Fabio ; profitez de l’occasion. Il faut aujourd’hui que Marcelle vous aime. Elle y est forcée.


Fabio.

Je crains que cela ne soit pas vrai, puisqu’elle n’est pas libre.


Dorothée.

Théodore a d’autres vues. Il s’est tourné d’un autre côté.


Fabio.

Je vais le chercher pour remplir ma commission. (À Marcelle.) Avouez seulement que je suis votre pis-aller, et que votre amour est un peu comme ces lettres à double adresse, que l’on remet à Fabio, en l’absence de Théodore. Mais, vanité à part, je me trouve encore trop heureux. Nous en parlerons plus à loisir, et de toute façon comptez sur moi.

Il sort.

Dorothée.

Qu’avez-vous fait ?


Marcelle.

Je ne sais… Je suis dans un tel état d’exaspération, que je ne me connais plus. Anarda n’aime-t-elle pas Fabio ?


Dorothée.

Sans doute.


Marcelle.

Eh bien, je me vengerai de tous deux à la fois. Si l’amour est le dieu de la jalousie, il est aussi le dieu de la vengeance.


Entrent LA COMTESSE et ANARDA.


La Comtesse.

Ce n’est pas votre faute ; n’en parlons plus.


Anarda.

L’indulgence avec laquelle vous m’excusez ajoute à mon repentir. — Voilà Marcelle, madame, qui cause avec Dorothée.


La Comtesse.

Je ne pouvais faire en ce moment une rencontre qui me fût plus désagréable. — Rentrez, mesdemoiselles.


Marcelle, bas, à Dorothée.

Allons-nous-en, Dorothée. — Eh bien, que vous disais-je ? Ou elle me soupçonne, ou elle est jalouse de moi.

Marcelle et Dorothée sortent.

Anarda.

Puis-je vous parler ?


La Comtesse.

Je vous écoute.


Anarda.

Les deux seigneurs qui viennent de sortir sont épris pour vous du plus vif amour, et vous, madame, vous ne leur montrez qu’un dédain qui passe tout ce qu’on lit dans les histoires. Prenez garde ; il arrive souvent qu’un dédain semblable…


La Comtesse.

Pas de sermon, je vous prie.


Anarda.

Mais enfin, avec qui votre seigneurie pense-t-elle se marier ? Le marquis Ricardo par sa libéralité et sa bonne mine n’égale-t-il pas, à tout le moins, les premiers seigneurs de la cour ? et la femme la plus distinguée ne pourrait-elle pas être fière de donner son cœur et sa main à votre cousin Frédéric ? Pourquoi les avoir congédiés avec tant de mépris ?


La Comtesse.

Parce que l’un est un étourdi, l’autre un sot, et vous qui ne savez pas m’entendre, plus sotte et plus étourdie que tous les deux. Je ne les aime point parce que j’aime ; et j’aime parce que je n’ai pas d’espoir.


Anarda.

Ô ciel ! qu’entends-je ? Vous, de l’amour ?


La Comtesse.

Ne suis-je pas femme ?


Anarda.

Oui, mais aussi froide que la glace qui ne cède pas même aux rayons du soleil.


La Comtesse.

Eh bien, cette froideur que tu m’attribues, elle est tombée aux pieds d’un homme d’une condition inférieure.


Anarda.

Et… quel est cet homme ?


La Comtesse.

Je ne puis pas te le nommer. Le respect que je me dois à moi-même m’empêche de prononcer son nom. Sache seulement que cet amour serait capable de me dégrader.


Anarda.

Dans l’antiquité, madame, il y avait bien d’autres mésalliances, à commencer par celles de Pasiphaé, de Sémiramis, et d’autres dames que je veux bien ne pas nommer. Vous, madame, vous aimez un galant homme, et quelle que soit sa condition, je trouve cela fort excusable[8].


La Comtesse.

Celle qui aime peut haïr si elle veut. C’est là le mieux. Je ne veux plus aimer.


Anarda.

Le pourrez-vous ?


La Comtesse.

Sans doute. J’ai aimé quand j’ai voulu ; quand je ne voudrai plus aimer ce sera fini. — Mais qui chante là ?


Anarda.

C’est Fabio et Clara.


La Comtesse.

Voyons si leur chant dissipera ma mélancolie.


Anarda.

L’amour se plaît aux sons de la musique. Écoutez.


Voix du dehors.

Hélas ! il n’est pas facile
De haïr quand on aime,
Et quand on ne veut plus aimer
Il est malaisé de haïr.


Anarda.

Voilà une chanson qui n’est pas de votre avis.


La Comtesse.

Je la ferai mentir. Mais je me connais mieux que vous, et je sais qu’il sera en mon pouvoir de haïr, comme il est en mon pouvoir d’aimer.


Anarda.

Cela ne me semble pas au pouvoir des mortels.


Entre THÉODORE.


Théodore.

Madame, Fabio m’a appelé de votre part.


La Comtesse.

Il y a déjà un siècle que je vous attends.


Théodore.

Pardonnez-moi ce retard ; il est involontaire. Aussitôt qu’on m’a eu dit vos ordres, je suis accouru.


La Comtesse.

C’est bien. — Vous avez vu ces deux seigneurs qui me rendent des soins ?


Théodore.

Oui, madame.


La Comtesse.

Ils sont tous deux fort bien, n’est-ce pas ?


Théodore.

Oui, madame.


La Comtesse.

J’ai voulu vous consulter avant de me décider. Auquel des deux pensez-vous que je doive accorder ma main ?


Théodore.

Mon Dieu ! madame, quel conseil pourrais-je vous donner en une chose qui ne dépend que de votre goût ? — Le meilleur choix, à mon avis, est celui que vous ferez.


La Comtesse.

Vous reconnaissez bien mal, Théodore, l’honneur que je vous fais en vous consultant dans une semblable circonstance.


Théodore.

Mais, madame, n’avez-vous pas dans votre maison des gens dont l’avis serait meilleur à prendre que le mien ? Par exemple, Octavio, votre écuyer, par son âge, ses lumières, son expérience…


La Comtesse.

Je veux que le maître que je vous donnerai vous convienne et vous plaise. — Dites-moi, le marquis ne vous semble-t-il pas préférable à mon cousin ?


Théodore.

Oui, madame.


La Comtesse.

Eh bien, c’est le marquis que je choisis. Allez au plus tôt lui en porter la nouvelle[9].

Elle sort accompagnée d’Anarda.

Théodore.

Fut-il jamais un aussi grand malheur ? A-t-on jamais vu une résolution si prompte, un changement si soudain ? Voilà donc ce que sont devenus mes orgueilleux projets ! — J’ai osé prétendre à l’amour d’un ange, j’ai voulu m’élever jusqu’au ciel, et me voilà tombé dans l’abîme !… — Pourquoi la comtesse s’est-elle ainsi abusée sur ses vrais sentiments ?… Mais moi, pourquoi ai-je eu la faiblesse de croire à quelques paroles de douceur ? — L’amour ne peut pas exister entre personnes d’un rang inégal. — Mais qu’y a-t-il d’étonnant que ces beaux yeux m’aient séduit ? ils auraient séduit le plus sage. Ulysse lui-même n’eût pas su leur résister. — Ce qu’il y a de plus triste, c’est que je ne puis me plaindre que de moi-même. — Après tout, pourquoi me plaindrais-je ? qu’ai-je perdu ? Ne puis-je pas me figurer que j’ai eu un moment de délire, et que pendant ce délire j’ai rêvé, imaginé toutes ces folies ?… — Adieu, adieu, orgueilleuses et vaines pensées… Comte de Beldor, retournez, s’il vous plaît, la proue vers votre rivage accoutumé. Revenons modestement à Marcelle, elle doit me suffire, et laissons les grandes dames aux grands seigneurs. Orgueilleuses et vaincs pensées, dissipez-vous dans l’air où vous vous êtes formées ; et ne cherchons plus à nous élever trop haut, de peur de tomber une seconde fois.


Entre FABIO.


Fabio.

Eh bien, avez-vous parlé à la comtesse ?


Théodore.

Oui, je viens de lui parler, et je suis on ne peut plus content, parce que la comtesse se décide enfin à se marier. Elle hésitait entre ses deux adorateurs ; mais dans sa sagesse elle choisit le marquis.


Fabio.

Elle ne pouvait mieux choisir.


Théodore.

Elle m’a chargé de lui en porter la nouvelle, et l’on doit s’attendre à un riche présent ; mais comme je suis votre ami, Fabio, je vous abandonne ce message. Allez, allez vite.


Fabio.

Je ne doutais pas de votre amitié, et votre conduite actuelle me prouve bien que j’avais raison. Je voudrais pouvoir la reconnaître. Je pars, et je reviens bientôt vous remercier, et me réjouir avec vous de ce qui se passe. — Ma foi, vive le marquis ! il n’y avait que lui pour décider la comtesse.

Il sort.


Entre TRISTAN.


Tristan.

Je viens, tout troublé, vous chercher. Ce que l’on m’a dit est-il vrai ?


Théodore.

Oui, mon pauvre Tristan, si l’on l’a dit que j’étais cruellement désabusé.


Tristan.

J’avais bien vu les deux importuns établis chacun dans un fauteuil et tenant la dame entre deux feux, mais je ne savais pas qu’elle eût fait un choix.


Théodore.

Oui, Tristan, j’ai vu venir tout à l’heure cet héliotrope inconstant, cette mobile girouette, ce prodige d’instabilité, en un mot, cette femme, cette femme enchanteresse qui veut me perdre pour déshonorer sa victoire ; et elle m’a ordonné de lui dire lequel des deux je préférais, car elle ne voulait pas se marier sans avoir mon avis. Je suis demeuré étonné, confondu, ayant tellement perdu le sens, que je n’ai pas même eu la force de répondre des folies. Elle m’a dit enfin que son choix s’arrêtait sur le marquis, et c’est moi qu’elle a chargé de lui en porter la nouvelle.


Tristan.

Ainsi donc elle se marie ?


Théodore.

Avec le marquis Ricardo.


Tristan.

Que vous disais-je ?… Si je ne vous voyais pas dans un si triste état, si je ne craignais pas d’affliger un homme au désespoir, j’aurais beau jeu à vous railler, je vous demanderais ce qu’est devenu votre titre de comte.


Théodore.

Hélas ! Tristan, je me meurs.


Tristan.

À qui la faute ?


Théodore.

J’en conviens, j’ai cru trop facilement aux regards d’une femme.


Tristan.

Je vous l’avais bien dit cependant, il n’y a pas de vase de poison qui soit plus dangereux que les yeux de ces ingrates.


Théodore.

Je suis si honteux d’avoir été pris au piège, que j’ose à peine lever les miens. — Enfin, le grand moment est passé, et ce que j’ai de mieux à faire, c’est d’oublier mes espérances et mon amour.


Tristan.

Et de revenir repentant à Marcelle.


Théodore.

La voici ; la paix sera bientôt faite.


Entre MARCELLE.


Marcelle, à part.

Qu’il est pénible de feindre un amour qu’on ne sent pas ! qu’il est difficile de renoncer à un amour véritable !… Plus je m’efforce d’en détourner ma pensée, plus il revient obstiné à ma mémoire… — Mais il le faut, et mon honneur l’exige, je dois me venger d’un cruel abandon, et pour me guérir de mon ancien amour, je n’ai qu’un moyen, c’est d’aimer encore. Mais pourrai-je aimer lorsque mon premier amour vit encore dans mon cœur, et si c’est pour me venger, n’est-ce pas moi qui la première souffrirai de ma vengeance ? — Non, je me perdrais, et il vaut mieux attendre ; car plus d’une fois l’amour s’est rallumé au moment même où l’on croyait qu’il allait s’éteindre.


Théodore.

Marcelle !


Marcelle.

Qui est-ce ?


Théodore.

C’est moi ; — vous m’oubliez donc tout à fait ?


Marcelle.

Oui, je vous oublie, et si bien, que je voudrais être hors de moi-même pour ne plus me souvenir de vous ; je m’efforce de ne plus penser à vous, et je ne fais constamment que me rappeler votre conduite. — Mais comment avez-vous osé me nommer ?… comment votre bouche a-t-elle osé répéter le nom de Marcelle ?


Théodore.

J’ai voulu éprouver votre constance. J’ai bientôt su à quoi m’en tenir : on dit que je suis déjà remplacé dans votre cœur.


Marcelle.

Théodore, jamais homme sage n’éprouva ni verre ni femme. Mais vous ne me ferez pas accroire que ce fût là votre intention. — Non, je vous connais, Théodore, et je sais les folles pensées qui vous ont égaré. — Eh bien, où en êtes-vous ?… vos projets réussissent-ils à votre gré ? ne vous coûtent-ils pas plus qu’ils ne valent ? Croyez-vous toujours qu’il n’y ait rien ici-bas de comparable à la comtesse ? Mais que vous est-il arrivé ? qu’avez-vous ? d’où vient votre trouble ?… Est-ce que le vent aurait changé ? Venez-vous à présent chercher votre égale, ou voulez-vous seulement vous jouer de sa crédulité ? — Ah ! Théodore, que je serais heureuse si vous rendiez enfin un peu d’espoir à mon amour !


Théodore.

Si vous voulez vous venger, Marcelle, libre à vous. Mais songez que l’amour doit être généreux ; ne vous montrez pas si sévère ; la vengeance est une lâcheté dans le vainqueur. Vous l’emportez, Marcelle ; s’il vous reste quelque affection pour un infortuné, pardonnez mon erreur. Je reviens à vous, non pas que d’un autre côté tout espoir me soit interdit, mais parce que ces changements ont réveillé en moi votre souvenir. Eh bien, que le souvenir de vos anciens sentiments se réveille aussi, puisque je proclame votre victoire.


Marcelle.

À Dieu ne plaise que je détruise ainsi les fondements de votre grandeur ! Servez, persistez, ne vous découragez pas, on vous accuserait de légèreté ; suivez, en un mot, le bonheur qui s’offre à vous, comme je veux suivre le bonheur qui s’offre à moi. Je ne saurais vous offenser en aimant Fabio, puisque vous m’avez abandonnée. Peut-être n’ai je point gagné au change : mais enfin c’est toujours beaucoup pour moi de venger mon injure… Adieu ; voilà un assez long entretien, et comme Fabio est presque mon époux, je ne voudrais pas qu’il nous vît ensemble.


Théodore.

Arrête-la, Tristan, arrête-la.


Tristan.

Écoutez, écoutez, mademoiselle. Si mon maître a cessé de vous aimer, il est prêt à recommencer ; et s’il a eu tort de vous quitter, il le répare en revenant à vous. — Écoutez-moi donc, mademoiselle.


Marcelle.

Que veux-tu, Tristan ?


Tristan.

Attendez un moment.


Entrent LA COMTESSE et ANARDA. Elles s’arrêtent à la porte.


La Comtesse.

Théodore et Marcelle ici ?


Anarda.

Vous paraissez fâchée de les voir ensemble.


La Comtesse.

Prends cette portière, et couvrons-nous… Mon amour se réveille avec ma jalousie.


Marcelle.

Au nom de Dieu, Tristan, laissez-moi.


Anarda.

Tristan cherche à les mettre d’accord. Ils doivent être brouillés.


La Comtesse, à part.

Ce coquin de valet me mettrait en colère[10].


Tristan.

L’éclair ne passe pas plus vite que n’a passé devant lui la froide beauté de celle qui l’adore. Maintenant il n’y pense plus ; il préfère votre grâce, vos attraits à tous ses trésors… Croyez-moi, cet amour a disparu comme une comète. — Écoulez, Théodore.


La Comtesse, à part.

Le drôle ne manque pas d’adresse.


Théodore.

Pourquoi m’appeler, Tristan ? N’a-t-elle pas dit qu’elle était engagée à Fabio, et qu’elle l’aimait ?


Tristan.

Bon ! voilà l’autre qui se fâche.


Théodore.

Ils feront mieux de se marier.


Tristan.

Vous aussi ! laissez-moi là toute rancune. Allons, venez, donnez-moi votre main, et faites la paix.


Théodore.

Vilain que tu es, tu me persuades.


Tristan.

Allons, mademoiselle, et vous ?… Pour l’amour de moi, donnez votre main.


Théodore.

Moi, je n’ai jamais dit à Marcelle que j’avais un autre amour. Et elle, ne me disait-elle pas tout à l’heure…


Tristan.

C’était une ruse pour vous punir de votre brusquerie.


Marcelle.

Non, ce n’est pas par ruse ; c’est bien vrai.


Tristan.

Allons, allons, folle que vous êtes, venez par ici ; vous avez tous deux perdu l’esprit.


Théodore.

J’ai prié d’abord ; mais à présent, vive Dieu ! je ne tiens plus à me réconcilier avec elle.


Marcelle.

Ni moi non plus, le ciel m’en est témoin.


Tristan.

Ne jurez pas.


Marcelle.

Malgré toute la colère que je lui montre, je sens que je me trouve mal.


Tristan.

Tenez-vous bien, et restez là.


La Comtesse, à part.

Comme le fripon est adroit !


Marcelle.

Laisse-moi, Tristan ; j’ai affaire.


Théodore.

Oui, laisse-la, Tristan.


Tristan.

Eh bien, qu’elle parte, je ne l’arrête plus.


Théodore.

Retiens-la.


Marcelle.

Je reste, mon ami.


Tristan.

Eh quoi ! je ne vous retiens plus ni l’un ni l’autre, et vous voilà.


Marcelle.

Ah ! mon ami, je ne puis m’éloigner de vous.


Théodore.

Ni moi, et vous me verrez désormais d’une constance inébranlable.


Marcelle.

Allons, méchant, embrassez-moi.


Théodore.

Avec bonheur, avec délices.


Tristan.

Puisque vous n’aviez pas besoin de moi, pourquoi me donner tant de mal ?


Anarda, bas à la Comtesse.

Vous prenez plaisir à les voir.


La Comtesse.

Oui, je suis bien aise de voir combien peu il faut se fier soit à un homme, soit à une femme.


Théodore.

Ah ! Marcelle, comme vous m’avez traité !


Tristan.

Enfin, vous voilà d’accord, le ciel en soit béni ! car pour un courtier comme moi, le plus grand déshonneur c’est de ne pouvoir conclure un marché.


Marcelle.

Si jamais je vous abandonne pour Fabio ou pour un autre, puissé-je mourir, mon ami, des chagrins que vous me donnez.


Théodore.

Et moi qui reviens à vous plus épris, plus amoureux, — si jamais je vous oublie, je consens, pour ma punition, à vous voir dans les bras de Fabio.


Marcelle.

Voulez-vous réparer vos torts ?


Théodore.

Pour vous, près de vous, que ne ferais-je pas ?


Marcelle.

Dites que toutes les femmes sont laides.


Théodore.

Oui, près de vous. — Que voulez vous de plus ?


Marcelle.

Je ne suis pas sans jalousie, et puisque vous m’aimez, dites-moi, nous pouvons parler devant Tristan.


Tristan.

Ne vous gênez pas, serait-ce même pour dire du mal de moi.


Marcelle.

Eh bien, Théodore, dites que la comtesse est laide.


Théodore.

Désormais elle me paraîtra affreuse.


Marcelle.

Qu’elle est étourdie.


Théodore.

On ne peut plus.


Marcelle.

Prétentieuse.


Théodore.

À l’extrême.


La Comtesse, à part.

La conversation pourrait aller trop loin, et il vaut mieux que je l’arrête. Je suis sur des charbons ardents.


Anarda.

De grâce, madame, ne vous montrez pas.


Tristan.

Quand vous voudrez entendre arranger comme il faut la comtesse, sa beauté, ses manières, adressez-vous à moi.


La Comtesse, à part.

A-t-on jamais vu cette impudence ?


Tristan.

Premier point.


La Comtesse, à part.

Ce serait folie d’attendre le second.

Elle se montre.

Marcelle.

Ciel ! sauvons-nous. Adieu, Théodore.

Elle salue la Comtesse et sort.

Tristan.

La comtesse !


Théodore.

La comtesse !


La Comtesse.

Théodore ?


Théodore.

Permettez, madame…


Tristan.

Le tonnerre commence à gronder. N’attendons pas qu’il tombe.

Il sort.

La Comtesse.

Anarda, approchez une table. Théodore va écrire une lettre que je lui dicterai.

Anarda s’éloigne.

Théodore, à part.

Je tremble !… Nous a-t-elle entendus ?


La Comtesse, à part.

La jalousie a réveillé mon amour. Il aime Marcelle ! et moi il me dédaigne ! — Je suis leur jouet à tous deux.


Théodore, à part.

Elle murmure et se plaint. Ah ! pourquoi ai-je oublié ce que je disais : que dans les palais les tapisseries entendent et les murailles parlent ?

Anarda revient avec tout ce qu’il faut pour écrire.

Anarda.

Madame, voici une petite table et tout ce qui est nécessaire.


La Comtesse.

Approchez, Théodore, et prenez la plume.


Théodore.

Je suis perdu ! La moindre chose que j’aie à redouter, c’est qu’elle me chasse.


La Comtesse.

Écrivez.


Théodore.

Je vous écoute.


La Comtesse.

Vous n’êtes pas bien debout. (À Anarda.) Donne-lui un fauteuil.


Théodore.

Je suis à merveille.


La Comtesse.

Fais ce que je te dis.


Théodore.

Après les soupçons et la colère où je l’ai vue, tant d’honneurs me sont suspects, et j’ai tout à craindre. (Haut.) J’écoute, madame.


La Comtesse.

Écrivez.


Théodore.

Puisse cette croix détourner le malheur qui me menace[11] !


La Comtesse, dictant.

« Lorsqu’une dame de haut rang s’est déclarée à un homme qui est au dessous d’elle, il est impardonnable de parler encore à une autre. Mais celui qui n’a pas su apprécier sa fortune peut rester ce qu’il est… un sot. »


Théodore.

J’ai écrit. Est-ce tout ?


La Comtesse.

N’est-ce pas assez ? Pliez cette lettre.


Anarda, bas, à la Comtesse.

Que faites vous, madame ?


La Comtesse, bas, à Anarda.

Des folies que m’inspire l’amour.


Anarda.

Qui donc, madame, aimez-vous ?


La Comtesse.

Quoi ! sotte, ne le voyez-vous pas, tandis qu’il me semble que les pierres de mon palais me le reprochent ?


Théodore.

La lettre est pliée. Il ne manque que la suscription.


La Comtesse.

Pour vous ; et que Marcelle n’en sache rien. Peut-être en lisant cette lettre à loisir, parviendrez-vous à la comprendre.

Elle sort avec Anarda.

Théodore.

Quelle confusion est la mienne ! Que signifient ces retours et ces dédains ? quelle inégalité dans les accès de son amour !


Entre MARCELLE.


Marcelle.

Eh bien, mon ami, que vous a dit la comtesse ?… J’attendais en tremblant dans la pièce voisine.


Théodore.

Elle m’a dit qu’elle voulait vous marier avec Fabio ; et la lettre qu’elle m’a fait écrire, et que voilà, c’est pour envoyer chercher dans ses terres la somme qu’elle destine à votre dot.


Marcelle.

Que m’apprenez-vous ?


Théodore.

Tout ce que je souhaite, c’est que vous soyez heureuse. Je le désire bien vivement, et je regrette d’être obligé de renoncer à vous.


Marcelle.

Écoutez, Théodore…


Théodore.

Je ne puis plus rien entendre.

Il sort.

Marcelle.

Non. ce ne peut pas être là le motif de ce changement. La cause en est sans doute un nouvel espoir que cette folle lui aura donné. Elle s’amuse de lui comme d’un jouet qu’elle relève de terre avec une sorte de prédilection, et qu’elle y rejette ensuite avec dépit[12]. Ingrat Théodore ! dès que sa grandeur te daigne sourire, tu m’oublies : si elle t’aime, tu me laisses ; si elle t’abandonne, tu reviens à moi ! — Quel amour, hélas ! pourrait tenir contre une semblable conduite ?


Entrent LE MARQUIS et FABIO.


Ricardo.

Il m’est impossible, Fabio, d’attendre davantage, et je viens lui exprimer ma reconnaissance.


Fabio, à Marcelle.

Veuillez, s’il vous plaît, avertir la comtesse que le marquis est ici.


Marcelle, à part.

Cruelle jalousie, où veux-tu donc entraîner à présent mes folles pensées ?


Fabio.

Eh bien, vous n’y allez pas ?


Marcelle.

Si fait.


Fabio.

Vous lui annoncerez notre maître et son époux.

Marcelle sort.

Ricardo.

Vous reviendrez me voir demain, Fabio. Je vous donne mille écus et un cheval de la meilleure race.


Fabio.

Je ne puis que vous remercier de tant de bontés.


Ricardo.

Ce n’est que le commencement. Vous êtes le vassal et le serviteur que la comtesse estime le plus : j’entends que vous soyez mon ami.


Fabio.

Je me mets à vos pieds.


Ricardo.

Je ne pourrai jamais reconnaître tout ce que je vous dois.


Entre LA COMTESSE.


La Comtesse.

Vous ici, marquis !


Ricardo.

Ne devais-je pas venir vous remercier du message que Fabio m’a apporté de votre part ? Quoi ! après tant de refus, vous daignez enfin me choisir pour votre époux, ou plutôt pour votre esclave ? Permettez-moi de vous rendre grâce à genoux d’un bien si grand que je crains d’en perdre la raison. — Ah ! si mon bonheur passe mon mérite, il passe également mes espérances.


La Comtesse.

Je cherche à vous répondre, et je ne puis. — Qui, moi, marquis, vraiment, je vous ai envoyé appeler ?


Ricardo.

Qu’est ceci, Fabio ?


Fabio.

Monseigneur, si je vous ai porté cette nouvelle, c’est que Théodore m’en a chargé de la part de madame.


La Comtesse.

Tout ceci, marquis, ce sera quelque maladresse de Théodore. Il m’a entendue vous vanter, vous préférer à Frédéric, qui est mon parent, et de plus, d’un rang et d’un mérite qui ne sont pas à dédaigner ; et sur cela il se sera imaginé que j’acceptais votre main. Veuillez, je vous prie, excuser ces étourdis.


Ricardo.

Vous l’exigez, il suffit ; mais qu’ils se félicitent l’un et l’autre de la protection que vous leur accordez. Adieu, madame ; je ne vous en suis pas moins reconnaissant de votre bienveillance à mon égard, et j’espère que ma constance triomphera un jour de vos refus.

Il sort.

La Comtesse.

Voilà pourtant, nigaud, comme vous avez failli me compromettre !


Fabio.

Ce n’est pas contre moi que votre seigneurie devrait se fâcher.


La Comtesse.

Appelez Théodore. (À part.) Cet ennuyeux marquis choisissait bien son temps… au moment où je meurs de jalousie !


Fabio, à part.

Adieu mon cheval et les mille écus !

Il sort.

La Comtesse.

Que me veux-tu donc, amour ? que me veux-tu ? N’avais-je pas oublié déjà Théodore ?… Non, je ne l’avais pas oublié, et ma froideur n’était qu’une apparence. — Ô jalousie ! combien tu es puissante sur le cœur des femmes ! c’est par toi qu’elles souffrent, c’est toi qui renverses toutes les barrières que peuvent garder notre vertu ! — J’aime un homme à qui les lois du monde m’interdisent de donner mon amour, parce que je ne puis l’épouser. Je l’aime, et ne pouvant l’épouser, ne risqué-je pas les plus grands périls ?


Entrent THÉODORE et FABIO.


Fabio.

Oui, mon cher, il voulait me tuer. Mais, à vous dire la vérité, ce que je regrette le plus, ce sont les mille écus.


Théodore.

Voulez-vous un bon conseil ?


Fabio.

Tout de suite.


Théodore.

Le comte Frédéric se désespère de ce mariage. Allez lui annoncer que tout est rompu, et je suis sûr qu’il vous donnera ce que vous avait promis le marquis.


Fabio.

J’y cours.


La Comtesse.

Il a bien fait de partir.


Théodore.

J’ai lu et relu votre lettre, madame, et après l’avoir bien méditée, je viens vous dire que ma timidité est la conséquence de mon respect, en avouant que je me suis conduit comme un sot, et que vos bontés auraient dû triompher de cette gêne. Permettez-moi donc de vous l’avouer, je vous aime, je vous aime, madame. — Pardonnez… pardonnez à mon trouble…


La Comtesse.

Je vous crois sans peine, Théodore. Comment pourriez-vous ne pas m’aimer ? Ne suis-je pas votre maîtresse, et de tous mes serviteurs n’êtes-vous pas celui auquel j’ai toujours témoigné le plus de confiance et de bonté ?


Théodore.

Je ne vous comprends pas, madame.


La Comtesse.

Mon langage est clair cependant ; et je vous prierai de ne jamais franchir cette limite. Ayez des prétentions plus raisonnables. D’une femme comme moi envers un homme comme vous, la plus légère faveur doit suffire au bonheur, à la gloire de toute une existence.


Théodore.

Je supplie votre seigneurie d’excuser ma franchise ; mais je suis forcé de vous le dire, cet esprit brillant que tout le monde admire en vous n’a pas toujours un éclat égal. Était-il bien, je vous le demande, de m’avoir donné de telles espérances, que, ne pouvant supporter le poids de mon bonheur, j’en ai été, vous le savez, malade près d’un mois ? Et puisque nous sommes sur ce point, si lorsque vous me croyez indifférent, soudain vous vous enflammez, et si quand vous me voyez épris vous devenez de glace, que ne me laissiez-vous tout entier à Marcelle ? Pardonnez, madame, mais ce serait le cas de rappeler le conte que l’on fait du chien du jardinier. Excitée par une sorte de jalousie, vous ne voulez pas que j’épouse Marcelle, et si je renonce à elle, vous me traitez de manière à m’ôter le jugement et à me faire croire que je m’éveille d’un vain songe. Eh bien, vous dirai-je, mangez ou laissez manger. Je ne puis me contenter de douteuses espérances, et si vous ne voulez pas vous décider, je recommence à aimer là où l’on m’aime.


La Comtesse.

Pour cela, non ; je vous avertis, Théodore, qu’il vous faut renoncer à Marcelle. Jetez les yeux sur une autre, mais pour celle-là je ne saurais le permettre.


Théodore.

Votre seigneurie ne saurait le permettre !… Mais pensez-vous donc, madame, si je l’aime et qu’elle m’aime, pouvoir diriger nos volontés ? Pensez-vous que, pour vous complaire, je puisse porter mon affection là où mon goût ne m’attire pas ? J’aime Marcelle ; de son côté, elle m’aime ; nous pouvons avouer un amour vertueux, et…


La Comtesse.

Insolent ! prenez garde que je ne vous châtie !

Elle lui donne un soufflet.

Théodore.

Que faites-vous, madame ?


La Comtesse.

Je vous traite comme vous le méritez.


Entrent FABIO et LE COMTE FRÉDÉRIC.


Fabio.

Un moment, monseigneur.


Frédéric.

Vous avez raison. Mais non, il vaut mieux entrer. Qu’est-ce donc, madame ?


La Comtesse.

Ce n’est rien. C’est un de ces ennuis que les maîtres ont souvent.


Frédéric.

Votre seigneurie peut-elle me recevoir ?


La Comtesse.

Oui, je voudrais vous parler.


Frédéric.

J’aurais voulu me présenter dans un moment plus favorable.


La Comtesse.

Ce n’est rien, et je suis charmée de vous voir. Voulez-vous me suivre ? Je veux vous confier mes projets relativement au marquis.

Elle sort.

Frédéric.

Fabio ?


Fabio.

Monseigneur ?


Frédéric.

Je soupçonne que cette colère cache un autre sentiment[13].


Fabio.

En vérité, je ne sais rien ; seulement je suis confondu de voir la comtesse traiter aussi mal quelqu’un de sa maison. Jusqu’à ce jour, cela ne lui était jamais arrivé.


Frédéric.

Il me semble que son sang coule.

Ils sortent.

Théodore.

Si ce n’est pas de l’amour, comment donc, amour, faudra-t-il appeler de pareils emportements ? Et si c’est ainsi qu’aiment les grandes dames, je ne les tiens pas pour des femmes, mais pour de véritables furies. — Si votre grandeur vous défend des plaisirs qui sont égaux pour tous les rangs, pourquoi donc, cruelle, vous livrer à une telle fureur ? Pourquoi, sans pitié pour vous-même, vouloir tuer celui que vous aimez ? Main charmante, j’aurais voulu te couvrir de baisers, reconnaissant que j’étais d’un si doux châtiment. Cependant je ne m’attendais pas à le trouver si sévère, et si c’est pour me toucher que tu m’as frappé, toi seule as jamais trouvé du plaisir dans la jalousie.


Entre TRISTAN.


Tristan.

J’arrive toujours après l’événement… comme l’épée du poltron.


Théodore.

Ah ! mon pauvre Tristan !


Tristan.

Qu’est-ce donc, monseigneur ? Il me semble voir du sang sur votre mouchoir ?


Théodore.

Mon Dieu ! oui. C’est la jalousie qui veut faire entrer l’amour de cette manière.


Tristan.

Morbleu ! voilà une jalousie bien ridicule !


Théodore.

Ne t’en étonne pas. Elle est folle, et comme elle n’ose céder à son amour, de peur de se compromettre, elle s’est vengée sur moi des tourments que lui cause ma bonne mine.


Tristan.

Monsieur, que Juana ou Lucie, jalouses, me cherchent querelle, qu’elles déchirent à coups de griffes la collerette dont elles m’ont fait cadeau, qu’elles m’égratignent, qu’elles m’arrachent les cheveux pour savoir si je ne leur ai pas joué quelque tour de ma façon, à la bonne heure, il n’y a rien à dire, et l’on doit s’y attendre avec ces demoiselles. Mais qu’une grande dame se manque à elle-même à ce point, ma foi, je n’en reviens pas.


Théodore.

Que te dirai-je, Tristan ? j’en perds la tête. Tantôt elle m’adore, et tantôt elle me déteste. Elle ne veut pas que je sois à Marcelle, elle ne veut pas que je sois à elle ; et si je m’éloigne, aussitôt la voilà qui cherche un prétexte pour me rappeler. En vérité, c’est le chien du jardinier qui ne mange ni ne laisse manger, qui n’est ni dedans ni dehors.


Tristan.

On m’a raconté qu’un docteur, un savant professeur, avait une gouvernante et un laquais qui se disputaient sans cesse. Ils se disputaient en dînant, ils se disputaient en soupant ; pendant la nuit, ils l’empêchaient de dormir, et le jour, il lui était impossible d’étudier. Un beau matin, comme il faisait sa classe, il fut forcé de revenir chez lui à la hâte, et entrant dans sa chambre à l’improviste, que voit-il ? gouvernante et laquais dans un accord parfait. « Dieu soit loué ! leur dit-il, une fois au moins je vous trouve en paix. » C’est ainsi, j’imagine, que finiront toutes vos querelles.


Entre LA COMTESSE.


La Comtesse.

Théodore ?


Théodore.

Madame ?


Tristan, à part.

Elle est partout, comme un esprit follet.


La Comtesse.

Je venais savoir comment vous alliez.


Théodore.

Vous le voyez.


La Comtesse.

Êtes-vous bien ?


Théodore.

Fort bien.


La Comtesse.

Vous n’ajoutez pas : À votre service.


Théodore.

Non, madame, et je ne puis pas y être longtemps si vous me traitez ainsi.


La Comtesse.

Ah ! que vous me connaissez mal !


Théodore.

Si mal, en effet, que je ne puis pas même vous comprendre, je n’entends pas votre langage, et je sens vos coups. Si je ne vous aime pas vous vous fâchez, vous vous fâchez si je vous aime. Si je vous oublie vous m’écrivez, et si je me contiens je vous offense. Vous paraissez désirer que je vous entende, et si je vous entends je suis un sot. Madame, tuez-moi ou donnez-moi la vie ; mais mettez une fin à mes tourments.


La Comtesse.

Vous avez saigné ?


Théodore.

Sans doute.


La Comtesse.

Où est votre mouchoir ?


Théodore.

Le voilà.


La Comtesse.

Montrez-le.


Théodore.

Pourquoi ?


La Comtesse.

Je le veux[14]. Vous irez trouver Octavio, Théodore. Je viens de lui ordonner de vous compter de ma part deux mille écus.


Théodore.

Dans quel but ?


La Comtesse.

Pour acheter des mouchoirs.

Elle sort.

Théodore.

Eh bien, tu as vu ?


Tristan.

Ce sont des enchantements.


Théodore.

Elle me donne deux mille écus.


Tristan.

À ce compte, moi, je recevrais volontiers une douzaine de soufflets.


Théodore.

C’est, dit-elle, pour des mouchoirs, et elle a emporté le mien teint de sang.


Tristan.

Justement, c’est votre sang qu’elle vous paye[15].


Théodore.

Il paraît que le chien du jardinier caresse après avoir mordu.


Tristan.

Tout cela finira comme l’histoire de mon docteur.


Théodore.

Que le ciel t’entende !



JOURNÉE TROISIÈME.



Scène I.

Un jardin public.


Entrent FRÉDÉRIC, RICARDO et CÉLIO.


Ricardo.

Quoi ! vous l’avez vu ?


Frédéric.

Je l’ai vu.


Ricardo.

Elle lui a donné des soufflets ?


Frédéric.

Oui, des soufflets. — Or le service peut fournir des occasions de mécontentement, mais je ne crois pas que ce soit ici la cause ; et pour qu’une femme de son rang s’oublie jusque là avec un homme, il faut qu’il y ait des motifs d’une autre nature. Vous voyez, aussi, combien depuis ce temps son crédit a augmenté.


Ricardo.

Parfois les femmes laissent prendre beaucoup d’empire à leurs domestiques.


Frédéric.

Je vous dis qu’elle se perd ; et je vous rappellerai à ce propos la fable qu’a racontée un poète moraliste : le pot de terre et le pot de fer. Le pot de terre et le pot de fer voyageaient ensemble le long d’une rivière, et le premier évitait soigneusement le second, de peur de se briser au moindre choc Cette fable s’applique à merveille à l’homme et à la femme, et lorsque celle-ci, qui est l’argile, s’approche autant du fer, elle court grand risque de se briser.


Ricardo.

J’admirais la hauteur et la fierté de Diane, et il est tout simple que, ce jour-là, je n’aie pas su bien voir. Mais, depuis, Théodore a des chevaux, des pages, des parures, qu’il n’aurait jamais eus probablement sans cette circonstance, et cela me donne beaucoup à penser.


Frédéric.

Avant que cela vienne à se savoir dans Naples, et que l’honneur de notre sang en soit terni, que nos soupçons soient ou non fondés, il faut que Théodore meure.


Ricardo.

Oui, c’est un service à rendre à la comtesse, même malgré elle.


Frédéric.

Mais comment faire ?


Ricardo.

Rien de plus facile. Nous avons à Naples des hommes qui ne vivent que de ce métier, et qui sont toujours prêts à donner du sang pour de l’or. Il n’y a qu’à s’adresser à un bravo, et qu’il le dépêche au plus vite.


Frédéric.

Je tiens à ce qu’il n’y ait pas de retard.


Ricardo.

Dès ce soir tant d’insolence recevra son châtiment.


Frédéric.

Ne sont-ce pas des bravi que je vois ?


Ricardo.

Ils en ont tout l’air.


Frédéric.

Le ciel offensé comme nous favorise notre dessein.


Entrent TRISTAN, FURIO, ANTONEL et LIRANO. Tristan est habillé de neuf.


Furio.

Il faut, mon cher, que vous nous régaliez en l’honneur de ce bel habit qu’on vous a donné.


Antonel.

Notre bon Tristan sait bien que cela est trop juste.


Tristan.

Je le ferai, messeigneurs, avec le plus grand plaisir.


Lirano.

Quel habit magnifique !


Tristan.

Bon ! tout cela n’est rien, et avant peu vous verrez bien autre chose. Si la fortune ne change, je serai bientôt secrétaire du secrétaire.


Lirano.

Savez-vous, Tristan, que la comtesse fait beaucoup pour votre maître ?


Tristan.

Il est son grand confident, sa main droite, le dispensateur ordinaire de ses grâces.


Antonel.

Laissons là toutes ces fariboles, et buvons.


Furio.

Il me semble que dans cet endroit-ci il doit y avoir du lacryma christi excellent, et de la délicieuse malvoisie.


Tristan.

Goûtons un peu du vin grec, d’autant que je veux apprendre cette langue, et qu’il n’y a pas de meilleur moyen,


Ricardo.

Cet homme brun, au teint jaune, doit être le plus brave des trois ; voyez comme les autres lui montrent des égards. — Célio ?


Célio.

Monseigneur ?


Ricardo.

Fais-nous venir cet homme pâle qui est là parmi ces cavaliers.


Célio, allant vers Tristan.

Holà ! cavalier, avant que vous entriez dans ce saint ermitage, le marquis mon maître voudrait vous dire un mot.


Tristan.

Camarades, voilà un grand seigneur qui me fait appeler, et comme vous sentez, je ne puis pas refuser d’aller savoir ce qu’il désire. Entrez là, et buvez quelques brocs de vin, en mangeant deux doigts de fromage, pendant que je m’informe de ce qu’il me veut.


Antonel.

Eh bien, tâchez de nous rejoindre au plus tôt.

Furio, Antonio et Lirano sortent.

Tristan.

Je vous suis. (Au marquis.) Que désire votre seigneurie ?


Ricardo.

Votre air déterminé, votre bonne mine nous a engagés, le comte Frédéric et moi, à vous appeler pour savoir si, moyennant une récompense, vous seriez homme à nous rendre service. Il s’agirait d’un homme dont nous voudrions nous défaire.


Tristan, à part.

Vive le ciel ! ce sont les prétendants de la comtesse, et il y a là-dessous quelque machination. — Faisons semblant de rien.


Frédéric.

Eh bien, qu’en dites-vous ?


Tristan.

C’est que j’étais là à réfléchir si par hasard votre seigneurie voulait se moquer. Chacun vit de son état… Honneur à celui qui distribue parmi les hommes la force et le courage ! Il n’y a point d’épée à Naples qui ne tremble au bruit de mon nom. Vous avez entendu parler du fameux Hector ; eh bien, là où je suis qu’Hector disparaisse ; car s’il l’a été à Troie, moi je le suis à Naples.


Frédéric.

C’est justement l’homme qu’il nous faut. (À Tristan.) Sur notre tête nous parlons sérieusement ; et si votre valeur répond à votre nom, et que vous consentiez à nous débarrasser d’un homme, nous vous donnerons pour cela ce que vous voudrez.


Tristan.

Je me contenterai de deux cents écus, fût-ce le diable.


Ricardo.

Eh bien, nous vous en donnerons trois cents, et que cela soit fait cette nuit.


Tristan.

C’est bien. Maintenant, tout ce que je vous demande, c’est d’abord le nom du personnage, et ensuite un à-compte.


Ricardo.

Vous connaissez Diane, la comtesse de Belflor ?


Tristan.

Oui ; j’ai même quelques liaisons dans sa maison.


Ricardo.

Pourriez-vous bien tuer un de ses domestiques ?


Tristan.

Domestiques, valets, suivantes, je tuerai tout ce que vous voudrez… jusqu’aux chevaux de son carrosse.


Ricardo.

Eh bien, l’homme dont il faut nous défaire, c’est Théodore.


Tristan.

Alors il faudrait s’y prendre autrement : car, d’après ce qu’on m’a dit, Théodore ne sort plus de nuit, et dans la crainte sans doute de votre ressentiment, il m’a fait prier ces jours-ci d’entrer à son service. Laissez-moi entrer chez lui, et je vous promets de lui donner un de ces jours deux petites saignées qui lui feront avoir un bon Requiem, sans qu’il y ait personne de compromis. — Eh bien, ça vous va-t-il ?


Frédéric.

Il nous aurait été impossible de trouver dans tout Naples quelqu’un qui fît mieux et plus sûrement notre affaire. Entrez donc à son service, et quand vous lui aurez donné, sans qu’on s’en doute, ce qu’il mérite, venez vous réfugier chez nous.


Tristan.

Maintenant, messeigneurs, j’aurais besoin de cent écus.


Ricardo.

En voilà cinquante ; pour le moment je n’ai que cela dans ma bourse. Dès que vous serez établi chez la comtesse, je vous garantis le reste, et mieux encore.


Tristan.

Tenez seulement votre promesse. Vos seigneuries peuvent s’en aller tranquilles ; car Bras-de-fer, Brise-murailles, Arfuz le-lion et Peur-au-diable m’attendent ici à côté, et je ne voudrais pas qu’ils pussent concevoir le moindre soupçon.


Ricardo.

Vous avez raison, mon cher. Adieu.


Frédéric.

Quelle heureuse rencontre !


Tristan.

Ce pauvre Théodore, je le regarde comme mort.


Frédéric.

Comme il a l’air déterminé, ce gaillard !

Le Marquis, Frédéric et Célio sortent.

Tristan.

Il me faut avertir Théodore. Ma foi, tant pis pour les amis et pour le vin de Grèce ! mais c’est le plus pressé. Justement je l’aperçois. Où donc allez-vous, monseigneur ?


Entre THÉODORE.


Théodore.

Hélas ! je l’ignore moi-même. Je suis dans un tel état que je ne sais plus ni ce que je fais, ni quelle force me conduit. Je suis seul, sans idées, dominé par un sentiment unique qui tantôt me dit de lever jusqu’au soleil mon regard audacieux, et tantôt retombe dans un profond découragement. Tu vis hier comment me parla la comtesse : eh bien, aujourd’hui elle est tellement changée, que l’on croirait à peine qu’elle me connaisse, et Marcelle jouit de nouveau de ma disgrâce.


Tristan.

Retournons, je vous prie, à la maison. Je craindrais qu’on nous vît ensemble en ce lieu.


Théodore.

Et pourquoi donc ?


Tristan.

Chemin faisant je vous apprendrai qui en veut à vos jours.


Théodore.

On en veut à mes jours !… Et qui donc ?


Tristan.

Parlez plus bas, et n’ayez pas peur. — Le marquis et le comte m’ont fait des propositions à ce sujet, et tout est convenu entre cous.


Théodore.

Le marquis et le comte !


Tristan.

D’après la vivacité à laquelle la comtesse se laissa aller l’autre jour avec vous, ils soupçonnent qu’elle vous aime ; et me prenant pour un de ces brigands qui ne vivent que d’homicides, ils m’ont acheté votre vie pour trois cents écus, sur lesquels ils m’en ont avancé cinquante en guise d’arrhes. Moi, je leur ai dit que vous m’aviez fait prier d’entrer à votre service, et que dès aujourd’hui j’y entrais afin de pouvoir vous expédier plus à l’aise. Ainsi vous ne risquez rien encore.


Théodore.

Ah ! plût au ciel que quelqu’un me délivrât de cette vie ! je serais trop heureux de mourir !


Tristan.

Bon ! je vois que vous êtes tout à fait fou.


Théodore.

Et comment veux-tu que je ne désire pas ce qui serait la fin de mes maux ?… Songe, Tristan, que si Diane y trouvait la moindre possibilité, elle n’hésiterait pas un moment à me prendre pour époux ; mais plus elle s’enflamme, plus elle craint de compromettre sa gloire ; plus elle m’aime, plus elle m’accable de froideur et de mépris.


Tristan.

Que diriez-vous si je trouvais un moyen d’arranger cela ?


Théodore.

Que tu as l’esprit Inventif d’Ulysse.


Tristan.

Si je parvenais à vous amener chez vous un généreux et noble père qui vous rendît l’égal de la comtesse, ne seriez-vous pas hors d’affaire ?


Théodore.

Sans doute.


Tristan.

J’ai ce qu’il vous faut. Il y a quelque vingt ans, le comte Ludovic envoya à Malte son fils, nommé comme vous Théodore, mais qui, de plus, avait l’avantage d’être le neveu du grand maître. Ce jeune homme a été pris par les Mores, et depuis on n’a plus eu de ses nouvelles. Le comte Ludovic sera votre père ; et vous vous serez son fils. C’est moi qui m’en charge.


Théodore.

Songe, Tristan, que cela peut s’engager de telle sorte, qu’il nous en coûte à tous deux l’honneur et la vie.


Tristan.

Soyez tranquille ; retournez chez vous ; et demain avant midi je vous salue comte de Belflor.

Il sort

Théodore.

J’ai bien d’autres pensées, et pour finir mes maux je ne puis employer qu’un remède efficace : l’absence. Je partirai, je m’éloignerai de la comtesse[16].

Il sort.



Scène II.

L’appartement de la Comtesse.


Entrent LA COMTESSE et THÉODORE.


La Comtesse.

Eh bien, Théodore, êtes-vous guéri de votre tristesse ?


Théodore.

Ah ! madame, j’aime ma tristesse, je chéris mon mal, et je n’y désire point de soulagement, puisque je souffre alors surtout que je cherche à guérir. Bénis soient les maux qui sont si doux à supporter que celui qui se voit périr aime encore sa perte ! Je n’ai qu’un chagrin, c’est d’être forcé par mon mal de m’éloigner de celle qui le cause.


La Comtesse.

Vous voulez vous absenter ? Pour quel motif ?


Théodore.

On en veut à mes jours.


La Comtesse.

Je m’en doutais.


Théodore.

On porte envie à mes maux qui viennent d’un si grand bien. Je vous demande la permission de passer en Espagne.


La Comtesse.

Vous ne pouviez prendre un parti plus sûr ni plus généreux. Vous nous mettrez ainsi à l’abri du danger, et en même temps, si vous m’affligez par ce départ, vous dissiperez les soupçons qui pourraient ternir mon honneur. Depuis le jour où je m’emportai d’une manière si ridicule en présence de Frédéric, il m’a montré une telle jalousie, que je dois consentir à ce que vous me demandez. Allez en Espagne ; on vous donnera six mille écus pour les frais du voyage.


Théodore.

Cette absence fera taire sans doute vos ennemis. — J’embrasse vos genoux.


La Comtesse.

Va, Théodore, pars. Épargne une femme faible et trop malheureuse.


Théodore.

Vous pleurez ! Que voulez-vous que je fasse ?


La Comtesse.

Enfin, Théodore, tu pars ?


Théodore.

Oui, madame.


La Comtesse.

Eh bien, adieu. — Mais non, attends, écoute.


Théodore.

Qu’ordonnez-vous ?


La Comtesse.

Rien. Pars.


Théodore.

Je m’éloigne.


La Comtesse, à part.

Je me meurs ! Y a t-il tourment égal à celui que j’endure. (Haut.) Eh bien ! vous n’êtes pas parti ?


Théodore.

Je m’en vais, madame.

Il sort.

La Comtesse.

Honneur, honneur, maudit sois-tu ? Détestable invention des hommes, tu renverses les lois de la nature ; et je ne sais si ton frein est aussi juste, aussi utile qu’on le prétend. Malheur sur celui qui t’inventa !


Entre THÉODORE.


Théodore.

Je viens savoir si je pourrai partir dès aujourd’hui ?


La Comtesse.

Je ne le sais pas plus que vous. Mais pourquoi êtes-vous revenu ? Vous ne devinez donc pas que votre vue me fait souffrir ?


Théodore.

Je ne puis m’éloigner, madame. C’est par vous que j’existe ; ma vie, mon âme sont là où vous êtes, et j’ai peine à quitter ma vie et mon âme.


La Comtesse.

Pars, je t’en supplie. L’amour lutte contre l’honneur, et ta présence lui donne trop d’avantages. Éloigne-toi de grâce, Théodore. Songe que si tu laisses ici une partie de ton être, tu emportes avec toi une partie de moi-même.


Théodore.

Que Dieu conserve votre seigneurie !

Il sort.

La Comtesse.

Maudite soit ma seigneurie qui m’empêche d’être à celui que j’aime ! — Me voilà seule ; il est parti celui qui était la lumière de mes yeux. Qu’ils s’affligent sur leur infortune. — Ils ont eu tort de regarder, et il est juste qu’ils pleurent[17].


Entre MARCELLE.


Marcelle.

Madame, s’il m’est permis de vous demander aujourd’hui, après plusieurs années, la récompense de mes services, il vous sera facile de me l’accorder, et en même temps, puisque j’ai eu le malheur de vous déplaire, vous ôterez de devant vos yeux un objet qui vous est désagréable.


La Comtesse.

Je ne vous comprends pas, Marcelle. De quelle récompense parlez-vous ?


Marcelle.

On dit que Théodore craignant de secrètes embûches, part aujourd’hui pour l’Espagne : vous n’avez qu’à m’envoyer avec lui comme son épouse, et de la sorte ma présence ne blessera plus vos regards.


La Comtesse.

Mais savez-vous, d’abord, s’il le voudrait ?


Marcelle.

Je ne vous l’aurais pas demandé si je n’étais sûre de lui en cette circonstance.


La Comtesse.

Est-ce que vous lui en avez parlé ?


Marcelle.

Oui, madame, nous en avons parlé ensemble.


La Comtesse.

Il ne me manquait plus que ce nouvel ennui !


Marcelle.

Nous sommes d’accord, et il disposera toutes choses pour que notre voyage se fasse avec plus de commodité.


La Comtesse, à part.

Pardonne, cruel honneur, pardonne aux folies que l’amour m’inspire ! — Mais non, je puis cette fois, sans l’offenser, m’éviter ce nouveau chagrin.


Marcelle.

Que décidez-vous, madame ?


La Comtesse.

Je ne puis me passer de toi, ma chère ; et en songeant à me quitter, tu fais tort à mon attachement et à celui de Fabio, qui t’adore. Je te marierai avec lui. Laisse partir Théodore.


Marcelle.

J’abhorre Fabio, et j’aime Théodore.


La Comtesse.

Il ne tient à rien que mon secret ne m’échappe, et je suis sur le point d’éclater. Modérons-nous. (Haut.) Fabio, ma chère, te convient beaucoup mieux.


Marcelle.

Mais, madame…


La Comtesse.

Ne réplique pas.

Elle sort.

Marcelle.

Que fera mon amour déterminé à résister à cet abus de pouvoir ? L’amour, la jalousie, qui remplissent mon cœur, m’inviteraient à un coup hardi. Mais non, arrêtons-nous au bord du précipice… L’amour malheureux ressemble à un arbre que la gelée a flétri au milieu de sa floraison. Il réjouissait la vue par ses couleurs et donnait les plus douces espérances, lorsqu’une gelée cruelle vient de couvrir de deuil. Qu’importe, ensuite, la beauté des fleurs, si elles se sont perdues avec le fruit qu’elles promettaient !

Elle sort.



Scène III.

Un salon chez le comte Ludovic.


Entrent LUDOVIC et CAMILLE.


Camille.

C’est le seul moyen que vous ayez de conserver votre nom.


Ludovic.

Ne me parle pas de mariage, mon pauvre Camille ; mes années y sont un grand obstacle, et quoiqu’un motif aussi légitime que celui-là pût me rendre excusable de me marier à mon âge, la crainte m’empêche de me décider. Il pourrait se faire que je n’eusse point d’enfants ; je n’en serais pas moins marié, et près d’un vieux mari une jeune femme est comme le lierre auprès de l’orme : il l’embrasse et le pare, mais l’arbre se dessèche pendant que la plante verdoyante brille de tout son éclat[18]. Ne me parle donc plus de me remarier. Cela ne sert qu’à renouveler mes regrets et à me rappeler mon malheur. Tu le sais, depuis vingt ans, abusé par de vaines espérances, j’attends chaque jour mon Théodore, que je pleure chaque jour.


Entre UN PAGE.


Le Page.

Il y a là un marchand grec qui demande à parler à votre seigneurie.


Ludovic.

Fais entrer.

Le Page salue et sort.


Entrent TRISTAN et FURIO habillés en Arméniens.


Tristan.

Permettez, monseigneur, que je vous baise les mains, et puisse le ciel accomplir vos désirs les plus chers !


Ludovic.

Soyez le bien venu, seigneur. Puis-je vous demander le motif qui vous a amené dans nos parages ?


Tristan.

Je suis venu de Constantinople à Chypre, et de là à Venise, avec un navire chargé de toiles de Perse ; et me trouvant en Italie, ayant d’ailleurs le désir d’éclaircir certains doutes, j’ai voulu, pendant que mes commis vendent la cargaison, voir cette ville de Naples tant vantée. Je l’avoue, ce que j’avais entendu dire n’est rien auprès de la réalité, et je suis confondu de la grandeur et de la beauté de votre ville.


Ludovic.

En effet, il y a peu de villes aussi grandes et aussi belles.


Tristan.

Il est vrai. — Vous saurez, seigneur, que mon père était un marchand grec, dont le principal commerce était celui des esclaves. Or, un jour, à la foire d’Astéclies, il acheta un enfant si beau — si beau, que la nature n’en a jamais produit un autre semblable. C’étaient des Turcs qui le vendaient. Il avait été pris par les vaisseaux d’un pacha, à la hauteur de Céphalonie, sur les galères de Malte.


Ludovic.

Ah ! Camille, mon cœur se trouble.


Tristan.

Mon père s’affectionna à cet enfant et l’emmena en Arménie, où il le fit élever avec moi et une mienne sœur.


Ludovic.

Ami, attendez, un moment… que je respire. Dieu ! je tremble et j’espère.


Tristan, à part.

Ça commence à prendre.


Ludovic.

Comment se nomme-t-il ?


Tristan.

Théodore.


Ludovic.

Ah ! combien la vérité a de force ! En vous écoutant, je me sens attendri, et les larmes inondent mon visage.


Tristan.

Serpalitonie ma sœur et ce jeune homme… (plût au ciel qu’il n’eût pas été si beau ! il aurait été moins dangereux). Donc, ma sœur Serpalitonie et ce jeune homme ne tardèrent pas à s’aimer, et celle-ci avait de quinze à seize ans, lorsque, pendant un voyage de mon père, cet amour s’accrut et se développa de telle façon, qu’au bout de quelques mois tout le monde put s’en apercevoir. Théodore fut saisi de crainte, et il s’enfuit de chez nous en laissant ma sœur dans un grand embarras. Catiborrato, mon père, sentit vivement ce malheur, mais il fut plus affligé encore du départ de son fils adoptif, et bientôt le chagrin termina ses jours. Presque en même temps nous baptisions son petit-fils ; — car il est bon de vous dire que l’église d’Arménie, quoique séparée de la vôtre, suit les mêmes rites ; et le jeune enfant fut appelé Terrimaconio. Il est l’un des plus beaux de la ville de Tépicas, où nous résidons. Arrivé à Naples, et tout en m’amusant à visiter la ville, je me suis informé, comme je le ferai partout, de Théodore, et une esclave grecque, qui sert dans mon hôtellerie, m’a dit que ce pourrait bien être le fils du comte Ludovic.


Ludovic.

Oh ! oui, c’est lui, je n’en doute pas ; mais où le trouver ?


Tristan.

À ces mots, qui sont pour moi un trait de lumière, — je m’enquiers de votre demeure ; on me comprend mal et l’on m’envoie chez la comtesse de Belflor, et là, devinez quelle est la première personne que je vois…


Ludovic.

Tout mon cœur est ému.


Tristan.

C’était Théodore !


Ludovic.

Théodore, dites-vous ?


Tristan.

Il aurait bien voulu m’éviter. Impossible. Moi, après avoir hésité un moment à cause que la barbe l’a un peu changé, je l’ai bien vite reconnu, et suis allé vers lui. De son côté il n’a pas tardé à me reconnaître. Il m’a supplié de ne raconter l’aventure à personne, il craignait qu’on ne vînt à avoir mauvaise opinion de lui parce qu’il avait été en esclavage. « Eh quoi ! lui ai je dit, toi qui es peut-être le fils d’un des plus grands seigneurs de Naples, tu rougirais de ce que tu as été accidentellement esclave ? — Moi, fils d’un grand seigneur ! a-t-il répondu ; quelle folie ! » Bref, je suis venu savoir de vous-même la vérité de ce que m’a dit l’esclave grecque, et si Théodore est bien réellement votre fils, vous recommander son fils à lui et mon neveu. Oh ! oui, permettez que ma sœur vienne à Naples avec le jeune Terrimaconio… non pas que je songe pour cela à un mariage qui pourrait humilier votre fierté, mais pour qu’elle présente son enfant à son illustre aïeul.


Ludovic.

Embrassez-moi, mon ami. À la joie dont je suis pénétré, je sens la vérité de vos discours. Ah ! fils de mon âme, que je retrouve pour mon bonheur après une si longue et si cruelle séparation ! Camille, que me conseilles-tu ? Ne dois-je pas aller le voir et le reconnaître ?


Camille.

Certainement. Courez, monseigneur, et puisse sa vue vous rendre une vie nouvelle !


Ludovic, à Tristan.

Mon ami, si vous voulez venir avec moi, partons ; si vous aimez mieux vous reposer, attendez-moi ici, et disposez de tout comme moi-même ; car tout ici est à vous. Pour moi, je pars, je cours.


Tristan.

Je ne puis profiter d’aucune de vos offres ; car une affaire que j’ai à traiter, relative à une partie de diamants, réclame ma présence ailleurs. Mais je serai ici en même temps que vous. Suis-moi, Macaponios.


Furio.

Je vous suis.


Tristan.

Ardis engagnif.


Furio.

Morlis muy bonis.


Tristan.

Andemis arnouf !


Camille.

Quelle langue !


Ludovic.

Allons, viens, Camille.

Ils sortent.



Scène IV.

Une rue.


Entrent TRISTAN et FURIO.


Tristan.

Ils continuent leur route.


Furio.

Le vieux comte vole, sans attendre ni voiture ni domestiques.


Tristan.

Il serait plaisant que j’eusse bien rencontré, et que Théodore fût vraiment son fils !


Furio.

Ce serait par trop fort, que la vérité fût dans un pareil mensonge.


Tristan.

Dépouillons vite ces habits. Il importe qu’aucune de mes connaissances ne me voie ainsi accoutré.


Furio.

Dépêche-toi.


Tristan.

Ô puissance de l’amour paternel !


Furio.

Où t’attendrai-je ?


Tristan.

À la taverne de l’Orme.


Furio.

Adieu.


Tristan.

Voilà pourtant à quoi peut servir l’esprit ! — Reparaissons maintenant sous mon costume ordinaire, que j’avais gardé sous mes vastes habits, afin de pouvoir, au besoin, jeter sous une porte mon turban arménien et ma houppelande grecque.


Entrent LE MARQUIS et LE COMTE.


Frédéric.

Je vous réponds que c’est notre brave, celui qui devait nous débarrasser de Théodore.


Ricardo.

Holà ! cavalier, un mot. — Est-ce ainsi que l’on tient sa parole entre gens d’honneur ? et ne devrait-on pas réaliser plus vite une promesse que l’on a faite si aisément ?


Tristan.

Monseigneur…


Frédéric.

Nous regardez-vous, par hasard, comme vos égaux ?


Tristan.

Ne me condamnez pas sans m’entendre. — Je suis déjà entré au service de ce pauvre jeune homme, et bientôt cette main vous l’aura expédié. Mais le tuer ouvertement d’un coup d’épée serait vous compromettre ; et la prudence est un trésor céleste, — à tel point que les anciens en faisaient la première vertu. Théodore, n’en doutez pas, est un homme mort. Le jour et la nuit il vit retiré dans son appartement, en proie à la plus noire mélancolie, comme s’il pressentait la destinée qui l’attend. Rapportez-vous-en à moi, et ne précipitez rien. Je sais où et quand je dois lui donner son compte.


Frédéric.

Il me semble, marquis, qu’il a raison. Puisqu’il est entré à son service, c’est déjà quelque chose. Soyzz-en sur, il le tuera.


Ricardo.

Je n’en doute pas plus que vous.


Frédéric.

Parlons bas.


Tristan.

En attendant, mes chers seigneurs, n’auriez-vous pas sur vous par hasard, une cinquantaine d’écus d’or ? Je voudrais m’acheter un cheval qui, au jour en question, me serait fort utile.


Ricardo.

Les voici, tenez ; et soyez sûr qu’une fois l’affaire terminée, nous vous témoignerons bien autrement notre reconnaissance.


Tristan.

Je risque ma vie dans l’aventure, mais c’est pour vous, et pour vous je risquerais bien autre chose ! Je vous quitte ; je ne voudrais pas que du balcon du palais on me vît causer avec vos seigneuries.


Frédéric.

Vous êtes de bon sens.


Tristan.

Vous le verrez bien mieux quand je vous escofierai le jeune homme.

Il sort.

Frédéric.

Comme il a l’air intrépide !


Ricardo.

Et en même temps il n’est pas sot.


Frédéric.

Il le tuera de la bonne manière.


Ricardo.

On ne peut mieux.


Entre CÉLIO.


Célio.

A-t-on jamais rien vu d’aussi étonnant ?


Frédéric.

Qu’est-ce donc, Célio ? où vas-tu ? Arrête.


Célio.

C’est une aventure des plus étranges, et qui va certainement vous affliger. — Ne voyez-vous pas cette foule qui se porte vers l’hôtel du comte Ludovic ?


Ricardo.

Est-ce qu’il est mort ?


Célio.

Non pas ! veuillez m’écouter. On va le féliciter de ce qu’il a heureusement retrouvé un fils qu’il croyait perdu.


Ricardo.

Et en quoi cela pourrait-il contrarier nos projets ?


Célio.

C’est que ce fils est précisément Théodore, le secrétaire de la comtesse… et comme vous avez tous deux des prétentions de ce côté-là…


Frédéric.

Il m’a tout troublé.


Ricardo.

Théodore ! fils du comte !… Comment donc est-on venu à le savoir ?


Célio.

L’histoire en est longue, et on la raconte de tant de manières différentes, que je me défierais de ma mémoire.


Frédéric.

A-t-on jamais vu un pareil malheur ?


Ricardo.

Mon espérance s’est bien vite évanouie.


Frédéric.

Je veux voir ce qui en est.


Ricardo.

Je vais avec vous.


Célio.

Vous verrez bientôt que je vous ai dit la vérité.

Ils sortent.



Scène V.

Un salon chez la Comtesse.


Entrent THÉODORE et MARCELLE.


Marcelle.

Enfin, Théodore, vous partez ?


Théodore.

À qui la faute ? La rivalité entre deux personnes si inégales pouvait-elle amener autre chose ?


Marcelle.

Vous voulez m’abuser, comme alors que vous faisiez semblant de m’aimer ! Vous ne m’aimiez pas, c’était la comtesse que votre cœur aimait, et il ne vous reste plus désormais que l’espoir de l’oublier.


Théodore.

Moi ! la comtesse !…


Marcelle.

Il n’est plus temps, Théodore, de nier les folles prétentions qui ont amené votre perte, et vous recevez le juste prix de votre lâcheté et de votre audace. De votre lâcheté, puisque la comtesse a pu garder le respect qu’elle se devait. De votre audace, puisque vous osiez prétendre à elle… Heureusement l’honneur a mis entre vos amours une barrière infranchissable, et grâce à lui je suis vengée. Je vous aimais encore, mais la vengeance me fera oublier ma passion ; et pour avoir plus de regrets, souvenez-vous que je ne pense plus à vous, que je vous ai banni de mon souvenir.


Théodore.

Voilà bien des folies pour finir par un mariage avec Fabio.


Marcelle.

C’est vous qui l’avez voulu ; c’est votre dédain, votre abandon qui m’y obligent.


Entre FABIO.


Fabio.

Théodore ne devant plus rester ici que peu d’instants, vous faites bien, Marcelle, d’en profiter.


Théodore.

Vous ne pouvez pas être jaloux d’un homme que les mers vont bientôt séparer d’elle.


Fabio.

Décidément, vous partez donc ?


Théodore.

Ne le voyez-vous pas ?


Fabio.

Voici la comtesse qui vient vous parler.


Entrent LA COMTESSE, DOROTHÉE et ANARDA.


La Comtesse.

Quoi ! déjà prêt, Théodore ?


Théodore.

Si j’avais des ailes, madame, je serais déjà bien loin.


La Comtesse, à Anarda.

Avez-vous rangé ce que je vous ai dit ?


Anarda.

Tout est plié et emballé.


Fabio.

Il s’en va tout de bon.


Marcelle.

Et vous êtes jaloux.


La Comtesse, à Théodore.

Écoutez.


Théodore.

Je suis à vos ordres.


La Comtesse.

Vous partez, Théodore, et je vous aime !


Théodore.

Votre cruauté me force à m’éloigner.


La Comtesse.

Étant qui je suis, que pouvais-je faire ?


Théodore.

Vous pleurez ?


La Comtesse.

Quelque chose m’est tombé dans les yeux[19].


Théodore.

Est-ce l’amour ?


La Comtesse.

Peut-être. Et maintenant il veut sortir avec mes larmes.


Théodore.

Je pars, madame, je pars ; mais mon cœur reste avec vous, et vous ne vous apercevrez pas de mon absence ; car c’est avec le cœur que l’on doit servir une beauté si noble. — Qu’avez-vous à m’ordonner encore, puisque je suis tout à vous ?


La Comtesse.

Quel triste jour !


Théodore.

Je pars, madame, je pars ; mais mon cœur reste avec vous.


La Comtesse.

Vous trouverez parmi vos effets quelques bagatelles que je vous donne. Quand vous les verrez, quand vous verrez ces tristes dépouilles de votre victoire, — victoire, hélas ! si cruelle, — dites-vous que Diane les a mouillées de ses larmes. — Quel triste jour !


Théodore.

Je pars, madame ; mais mon cœur reste avec vous.


Anarda.

Ils mourront de chagrin.


Dorothée.

Que l’amour est difficile à cacher !


Anarda.

Il ferait mieux de rester. — Regardez donc ; ils se sont pris la main, et l’on dirait qu’ils échangent des anneaux.


Dorothée.

La comtesse ressemble un peu au chien du jardinier.


Anarda.

Elle s’apprivoise un peu tard.


Dorothée.

Qu’elle mange donc, ou qu’elle laisse manger les autres.


Entrent LE COMTE LUDOVIC et CAMILLE


Ludovic.

La joie où je suis et mon âge doivent me faire pardonner, madame la comtesse, d’entrer aussi librement chez vous.


La Comtesse.

Qu’est-ce donc, seigneur comte ?


Ludovic.

Vous seule, madame, ignorez ce que tout Naples sait à présent. Depuis un moment que nouvelle s’y est répandue, tout le monde s’empressait autour de moi sur mon passage, et ce n’est pas sans des peines infinies que j’ai pu arriver jusqu’à mon fils.


La Comtesse.

Quel fils ? Je ne comprends pas.


Ludovic.

Votre seigneurie n’a donc jamais ouï parler de mon histoire ? — Vous ne savez donc pas qu’il y a vingt ans un mien fils, que j’envoyais à Malte, auprès de son oncle, fut pris par les galères d’Ali-pacha ?


La Comtesse.

En effet… je me rappelle. — Eh bien ?


Ludovic.

Eh bien, le ciel dans sa bonté me fait retrouver mon fils, après mille traverses.


La Comtesse.

Je suis flattée, comte, que vous m’ayez fait part d’une si heureuse nouvelle, et je vous en félicite.


Ludovic.

Mais vous, madame, vous allez, à votre tour, me rendre ce fils qui est à votre service sans se douter que je suis son père. — Ah ! si sa pauvre mère avait pu voir ce moment !


La Comtesse.

Quoi ! votre fils à mon service !… Serait-ce par hasard Fabio ?


Ludovic.

Il ne se nomme pas Fabio, madame, mais bien Théodore.


La Comtesse.

Théodore !


Ludovic.

Oui, madame.


Théodore.

Qu’entends-je ?


La Comtesse.

Eh bien, Théodore, approchez, parlez ; — parlez au comte, à votre père.


Ludovic.

Quoi ! c’est ce jeune homme ?


Théodore.

Mais, seigneur comte, songez…


Ludovic.

Eh ! mon fils, à quoi songer, si ce n’est à mourir de joie dans tes bras ?


La Comtesse.

Quelle étrange aventure !


Anarda.

Quoi ! madame, Théodore est donc de la plus haute noblesse ?


Théodore.

Seigneur, l’émotion m’a troublé à un point… Moi, votre fils ?


Ludovic.

Quand je n’en aurais pas la preuve, il me suffirait de te voir… C’est ainsi que j’étais à ton âge.


Théodore.

Pardon, mais je vous en supplie… souffrez que je vous dise…


Ludovic.

Ne me dis rien. — Je suis hors de moi. Quelle bonne mine ! quel air distingué ! et comme la nature a bien écrit sur ton front la noblesse de ta naissance ! Dieu puisse te bénir !… Partons, mon enfant. — Viens avec moi, viens prendre possession de ta maison, viens enfin passer sous ce portique que tu verras surmonté des plus nobles armoiries de ce royaume.


Théodore.

J’étais, seigneur, au moment de partir pour l’Espagne ; et dès lors…


Ludovic.

Pour l’Espagne, dis-tu ? — L’Espagne est pour toi dans mes bras.


La Comtesse.

Je vous en prie, seigneur comte, laissez un moment Théodore ici, afin qu’il se calme, et qu’il puisse aller se présenter chez vous sous un vêtement plus convenable. Je ne voudrais pas, d’ailleurs, qu’il sortît de ma maison au milieu de tout ce monde.


Ludovic.

Vous avez mille fois raison, madame, et je dois céder. Je vous laisse donc mon fils, tout en regrettant de ne pouvoir pas l’emmener avec moi. Mais, je vous en prie, que le jour du moins ne finisse pas sans que je revoie l’unique bien qui me reste.


La Comtesse.

Je vous le promets.


Ludovic, à Théodore.

Adieu, mon enfant.


Théodore.

Je me mets à vos pieds.


Ludovic.

Camille, à présent la mort peut venir quand elle voudra.


Camille.

En vérité, votre Théodore est un charmant jeune homme.


Ludovic.

Je ne veux pas trop y penser ; cela me rendrait fou.

Il sort avec Camille.

Fabio, à Théodore.

Je vous baise les mains.


Anarda.

Et moi aussi, monseigneur


Dorothée.

Et moi, je me recommande à votre seigneurie.


Marcelle.

Les grands seigneurs doivent être affables, ne l’oubliez pas.


La Comtesse.

Laissez-le donc. Vous l’assiégez, et vous l’ennuyez avec vos folies. — Seigneur Théodore, recevez mes compliments.


Théodore.

Laissez-moi tomber à vos pieds. Plus que jamais je suis votre esclave.


La Comtesse.

Allez-vous-en ; laissez-nous seuls.


Marcelle.

Qu’en dites-vous, Fabio ?


Fabio.

J’en suis enchanté.


Dorothée, à Anarda.

Que vous en semble ?


Anarda.

Que désormais la comtesse ne voudra plus être le chien du jardinier.


Dorothée.

Elle n’empêchera plus les autres de manger.


Anarda.

Plus que jamais. Mais du moins elle mangera elle-même.


Dorothée.

Eh bien, qu’elle mange tout son soûl.

Les domestiques sortent.

La Comtesse.

Vous ne partez donc plus pour l’Espagne ?


Théodore.

Moi !


La Comtesse.

Vous ne me dites plus : Je pars, madame, je pars ; mais mon cœur reste avec vous.


Théodore.

Vous riez de voir les faveurs dont me comble la fortune.

Il lui baise la main.

La Comtesse.

Que faites-vous donc là ?


Théodore.

Nous pouvons désormais traiter d’égal à égal.


La Comtesse.

Vous me paraissez tout autre.


Théodore.

C’est vous qui êtes changée, et qui regrettez, je crois, que je sois devenu votre égal. Vous aimeriez mieux que je fusse demeuré votre domestique. Quand on aime, on désire d’habitude que l’objet aimé soit dans une position inférieure.


La Comtesse.

Vous vous trompez ; car désormais, il n’y a plus d’obstacle entre nous ; vous pouvez être à moi ; et dès ce soir, si vous voulez…


Théodore.

Ô bonheur inespéré !… Fortune, arrête-toi.


La Comtesse.

Je serai, je suis sûre, la plus heureuse des femmes. — Allez vous habiller.


Théodore.

Oui, je vais voir ce père si miraculeusement retrouvé, et faire connaissance avec mon majorat.


La Comtesse.

Adieu donc, comte.


Théodore.

Adieu, comtesse.


La Comtesse.

Écoutez.


Théodore.

Qu’est-ce ?


La Comtesse.

Qu’est-ce ?… — Est-ce donc ainsi qu’un serviteur répond à sa maîtresse ?


Théodore.

Chacun son tour, et à présent je suis seigneur et maître.


La Comtesse.

Souvenez-vous nu moins de ne plus me donner de jalousie avec Marcelle, quelque regret qu’elle y puisse avoir.


Théodore.

Croyez-le, dans ma position actuelle je ne m’abaisserais pas à aimer une servante.


La Comtesse.

N’oubliez jamais ce que vous venez de dire.


Théodore.

Vous m’offensez.


La Comtesse.

Et moi, qui suis-je donc[20] ?


Théodore.

Ml femme.

Il sort.

La Comtesse.

Je n’ai plus rien à désirer ; et comme le disait Théodore : Fortune, arrête, arrête-toi.


Entrent RICARDO et FRÉDÉRIC.


Ricardo.

Eh quoi ! comtesse, au milieu de tous ces changements et de toutes ces réjouissances, vous ne faites point part à vos amis…


La Comtesse.

Je suis prête à vous faire part avec plaisir de tout ce que vous demanderez.


Frédéric.

Nous espérions que vous nous auriez appris vous-même la bonne fortune survenue à votre ancien secrétaire.


La Comtesse.

Eh bien, félicitez-moi tout à la fois de ce que Théodore est comte et de ce qu’il est mon époux.

Elle sort.

Ricardo.

Eh bien, qu’en dites-vous ?


Frédéric.

J’en perds la tête.


Ricardo.

Ah ! si le drôle avait tenu sa promesse.


Frédéric.

Le voici.


Entre TRISTAN.


Tristan

Tout va à merveille ; et voilà comme le génie d’un laquais peut mettre sens dessus dessous toute une ville.


Ricardo.

Hector, ou qui que tu sois, un moment, s’il te plaît.


Tristan.

Mon véritable nom est : Mort-à-tous.


Frédéric.

Il y paraît bien.


Tristan.

Eh ! ma foi, s’il n’était devenu comte, il y passait avant ce soir.


Ricardo.

Comte ou non, qu’importe ?


Tristan.

Lorsque je consentis à m’arranger avec vous moyennant trois cents écus, il s’agissait de tuer Théodore domestique, et non pas de tuer Théodore comte. — Or, un comte c’est autre chose, et le prix doit augmenter ; car il est bien différent de tuer un comte ou même une demi-douzaine de domestiques qui meurent les uns de faim, les autres d’ennui, et la plupart d’envie.


Frédéric.

Combien te faudrait-il pour le tuer avant ce soir ?


Tristan.

Mille écus.


Ricardo.

Soit ! je te les promets.


Tristan.

Je voudrais des arrhes pour ce marché-là.


Ricardo.

Voici une chaîne d’or.


Tristan.

Allez compter l’argent.


Frédéric.

J’y vais de ce pas.


Tristan.

Et moi je vais transpercer notre jeune homme. — Écoutez.


Ricardo.

Quoi encore ?


Tristan.

Bouche close.

Frédéric et Ricardo sortent.


Entre THÉODORE.


Théodore.

Je t’ai vu parler à ces deux assassins.


Tristan.

Il n’y a pas dans tout Naples deux plus grands imbéciles. Voyez cette chaîne : ils me l’ont donnée, et de plus ils m’ont promis mille écus pour que je vous tue aujourd’hui.


Théodore.

Ah çà, Tristan, ne serais-tu pas pour quelque chose dans mon changement de fortune ? J’en tremble.


Tristan.

Si vous m’aviez entendu parler grec, vous me récompenseriez, je suis sûr, plus généreusement que ces gens-là… Mais, ma foi, cela n’est pas difficile de grecquiser[21]. Il ne s’agit que de parler comme pour les autres langues… Mais les beaux noms que je leur ai inventés ! Astéclies, Catiborrato, Serpalitonie, Terrimaconio !… Après tout, cela peut bien être grec, et comme personne ne l’entend, je l’ai donné pour tel.


Théodore.

Je suis en proie à mille pensées qui m’affligent et m’effrayent… Ne sais-tu pas que si l’on vient à découvrir la fourberie, je ne risque pas moins que mon déshonneur ?


Tristan.

Quoi ! c’est là ce qui vous occupe en ce moment !


Théodore.

Tu es un vrai démon.


Tristan.

Laissez aller les choses, et attendez la fin de l’aventure.


Théodore.

Voici venir la comtesse.


Tristan.

Il ne faut pas qu’elle me voie ; je vais me cacher.

Il sort.


Entre LA COMTESSE.


La Comtesse.

Comment ! Théodore, vous n’êtes pas allé voir votre père ?


Théodore.

Un grand souci me retient, et j’en reviens à vous demander la permission de faire mon voyage en Espagne.


La Comtesse.

C’est encore Marcelle, sans doute, qui…


Théodore.

Moi, Marcelle !


La Comtesse.

Qu’avez-vous donc ?


Théodore.

J’ose à peine vous le dire.


La Comtesse.

Parlez, parlez, Théodore, fût-ce contre moi-même.


Théodore.

Tristan, qui a remporté aujourd’hui le prix de la fourberie, Tristan le fourbe des fourbes, — voyant mon amour et ma tristesse, et informé que Ludovic avait perdu un fils, a arrangé toute cette intrigue. Je suis de condition obscure ; je n’ai point connu mon père, et je dois mon existence à mes faibles talents et à ma plume. Le comte me croit son fils, et quoique je puisse obtenir votre main, et avec elle la fortune et le bonheur, la délicatesse ne me permet pas de vous abuser, et je ne manquerai jamais à la noblesse de ma nature. Je vous supplie donc de m’autoriser à partir pour l’Espagne ; je ne veux tromper ni vous ni votre bienveillance.


La Comtesse.

Vous avez raison, Théodore, de me déclarer noblement qui vous êtes ; mais vous avez tort de penser que je sois assez simple pour que cela empêche la réalisation de mes projets. Tout ce que je voulais, c’était un moyen de couvrir l’obscurité de votre naissance. Le bonheur n’est pas dans la grandeur et dans les titres, il est dans l’union des âmes ; je vous accepte pour époux ; et afin que Tristan ne puisse jamais révéler ce secret, cette nuit, pendant son sommeil…


Tristan, du dehors.

Place ! place !


La Comtesse.

Qu’est-ce donc ?


Entre TRISTAN.


Tristan.

C’est moi ! moi Tristan, qui me plains, non sans raison, de la plus effroyable ingratitude que l’on ait jamais vue chez une femme. Quoi donc ! parce que je fais votre bonheur, qui est dans l’union des âmes, — vous, pendant mon sommeil, vous voudriez…


La Comtesse.

Tu m’as donc entendue ?


Tristan.

Oh ! l’on ne m’attrape pas comme ça.


La Comtesse.

Approche.


Tristan.

Moi ! merci.


La Comtesse.

Ne crains rien. Je te promets ma protection, mon amitié ; mais à ton tour il faut que tu me promettes un secret absolu sur tout ceci.


Tristan.

Mon intérêt vous répond de ma discrétion.


Théodore.

Écoutez. — Entendez-vous ce bruit ?


Entrent LUDOVIC, FRÉDÉRIC, RICARDO, CAMILLE, FABIO,
MARCELLE, ANARDA, DOROTHÉE.


Ricardo, à Ludovic.

Nous voulons accompagner votre fils.


Frédéric.

Tout Naples attend qu’il paraisse.


Ludovic.

Permettez, madame. — Mon fils, un carrosse t’attend, et toute la noblesse de Naples à cheval veut t’accompagner. Viens, mon enfant ; viens revoir, après tant d’années d’absence, les lieux qui t’ont vu naître.


La Comtesse.

Avant qu’il sorte d’ici, je veux, comte, que tous appreniez de moi-même que je suis son épouse.


Ludovic.

Maintenant que la Fortune arrête sa roue avec un clou d’or. Je venais ici chercher un fils, et j’en trouve deux.


Frédéric.

Avancez, Ricardo, et présentez nos compliments.


Ricardo.

Je pourrais complimenter le seigneur Théodore de ce qu’il est encore vivant ; car, jaloux de la bienveillance que lui témoignait la comtesse, j’avais promis à ce coquin mille écus, sans la chaîne qu’il porte, pour qu’il me débarrassât de mon rival. — Ordonnez, madame, qu’on l’arrête. C’est à coup sûr un voleur.


Théodore.

Non pas, je vous prie : celui qui défend son maître ne fait que son devoir.


Ricardo.

Quel est donc ce brave prétendu ?


Théodore.

Mon domestique ; et pour reconnaître ce service et tant d’autres, je le marie avec Dorothée, puisque la comtesse a déjà donné Marcelle à Fabio.


Ricardo.

Je me charge de doter Marcelle.


Frédéric.

Et moi Dorothée.


Ludovic.

Quel bonheur !… un fils ! et qui fait le plus beau mariage !


Théodore, au public.

Sur ce, noble assemblée, il nous reste à vous prier de ne dire à personne notre secret, et nous finissons, si vous le voulez bien, la fameuse comédie, le Chien du jardinier.



  1. On se rappelle le vers de Boileau :

    « La trop courte beauté monta sur des patins. »

    Comme il y a en Espagne plus qu’ailleurs de courtes beautés, c’est dans ce pays surtout que les patins devaient être d’usage.

  2. Ce jeu de mot se trouve dans l’original.
  3. Littéralement : « J’ai lu dans un livre de secrets que le sang de chauve-souris est bon pour faire tomber les cheveux. Il faudra que je fasse tirer le sang de celle-là, pour enlever les cheveux à l’occasion. »
  4. Le proverbe espagnol dit : Servir á señor discreto.
  5. Ce morceau est dans l’original une sorte de dialogue où Théodore s’entretient avec sa pensée.
  6. Muestra que vendrá lavado,
    Si en tus manos ha venido.

  7. Ce couplet de Tristan est dans l’original un baragouin mêlé d’espagnol et de latin macaronique.
  8. Le texte est beaucoup plus précis :

    Si Pasife quiso un toro,
    Semiramis un cavallo,
    Y otras los monstruos que callo, etc, etc.

  9. Littéralement : « Allez lui demander l’étrenne de cette nouvelle. » L’usage était de faire des cadeaux aux porteurs d’une bonne nouvelle. Ces présents s’appelaient albricias. De là le mot albricias, changé en interjection a fini par signifier ces nouvelles elles-mêmes.
  10. La comtesse qualifie Tristan d'une manière beaucoup plus énergique. Elle le nomme Alcahuete.
  11. Allusion au vieil usage espagnol qui consistait à tracer au commencement d’une lettre l’image d’une croix : †.
  12. Littéralement : « Il me représente le seau d’une roue à pot, lequel se remplit lorsqu’il est en bas, et se vide quand il s’élève. »
  13. L’espagnol est charmant :

    .....Yo sospecho
    Que en estos disgustos ay
    Algunos gustos secretos
    .

  14. Mot à mot : « Parce que je veux (ou j’aimeà ce sang. » Le verbe querer a en espagnol une double signification, aimer et vouloir.
  15. Pagó la sangre y te ha hecho
    Doncella por las narices.

    Allusion au présent que l’on faisait à la mariée le lendemain des noces, et que les Allemands appellent le morgen blad. Cet usage avait probablement été introduit en Espagne par les Goths.

  16. Ce monologue, qui forme un sonnet dans l’original, est rempli de jeux de mots fondés sur une expression fort usitée en Espagne, poner tierra en medio, mettre de la terre entre soi et une autre personne, c’est-à-dire, s’éloigner. Comme il nous était impossible de traduire ce morceau, nous avons dû l’abréger.
  17. Il y a dans le texte trois petits couplets finissant par le même refrain : qu’ils s’affligent sur leur infortune, etc. etc.
  18. Le mot yedra (lierre) étant en espagnol du genre féminin et le pronom personnel ella (elle) s’appliquant tout à la fois au mot yedra (lierre) et au mot mujer (femme), cette comparaison a dans l’original une grâce qu’il est impossible de reproduire.
  19. ...Me ha caydo
    Algo en los ojos
    .

  20. Il y a ici une grâce qu’il est difficile de reproduire en français. Théodore vient de dire qu’il était seigneur et maître, et un moment après, il a ajouté qu’il ne pourrait plus aimer une servante. La comtesse feint de s’appliquer cette expression, et elle donne à entendre qu’elle veut toujours être aimée, bien qu’elle soit devenue la servante de Théodore.
  21. Por vida mía, que es cosa
    fácil el grecesizar.