Le Chien du jardinier

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Traduction par M. Damas-Hinard.
Théâtre de Lope de VegaCharpentier (p. 75-155).





LE CHIEN DU JARDINIER.



(EL PERRO DEL HORTELANO.)






NOTICE.


Le proverbe dit du chien du jardinier qu’il ne mange ni ne laisse manger. Il était ingénieux et piquant, bien que d’une galanterie équivoque, de représenter cette situation sous le personnage d’une femme de haut rang qui, éprise de son jeune secrétaire, n’ose pas se marier avec lui et ne veut pas qu’il se marie avec une autre.

Le caractère de la comtesse est bien peint, et il y a beaucoup de vérité et de grâce dans ces irrésolutions, ces combats, cette lutte continuelle de l’amour et de l’honneur, d’autant mieux que l’on sent chez la comtesse la vivacité et l’ardeur italiennes. Le caractère de Théodore, qui aime tout à la fois la maîtresse et la suivante, et qui va tour à tour de l’une à l’autre selon qu’il espère ou désespère de réussir auprès de la grande dame, est également fort bien tracé. Quant à Tristan, nous avons admiré son esprit plein de ressources et de malice ainsi que son incomparable audace, et l’on doit, selon nous, le regarder comme un des plus heureux types de ces valets fripons que l’on voit sur tous les théâtres.

Parmi les détails de la composition l’on remarquera sûrement le début de la pièce si vif, si animé, et l’interrogatoire des femmes à la première scène du premier acte. La manière dont cette scène est conduite montre chez le poète un art consommé.

Quelques censeurs rigides pourront blâmer le dénoûment comme immoral. À nous, les choses gaies ne nous ont jamais paru fort dangereuses. Puis, ce qui était l’essentiel, la comtesse est instruite par Théodore lui-même sur la véritable situation de son secrétaire ; et quant au vieux comte Ludovic, on le voit si heureux d’avoir un fils, qu’on éprouverait vraiment quelques scrupules à le désabuser. Rien n’était d’ailleurs plus facile à Lope que de faire retrouver à son jeune homme, à la fin de sa pièce, des parents illustres, comme dans toutes les comédies latines. Mais cela lui aura paru un peu trop commun ; il aura mieux aimé inventer quelque chose de nouveau et d’amusant, et, selon nous, il a bien fait.

Enfin, aux personnes qui trouveraient les mœurs de la pièce un peu barbares, nous rappellerons que la scène se passe en Italie, au seizième siècle.

Le Chien du jardinier et une autre comédie de Lope intitulée les Miracles du mépris (los Milagros del desprecio), et que nous nous proposons de traduire, ont inspiré à Moreto la délicieuse comédie de Dédain contre dédain (el Desden con el desden), de laquelle Molière a tiré la Princesse d’Élide.

Molière est, de plus, redevable à cette comédie de quelque chose qui vaut beaucoup mieux : la charmante scène du raccommodement des deux jeunes gens dans le Tartuffe. Cette scène est évidemment imitée de la scène troisième de la seconde journée, où Théodore et Marcelle se raccommodent ensemble sous les auspices de Tristan. Dans le Tartuffe, Tristan est remplacé par Dorine.

Le Chien du jardinier se trouve parmi les pièces déjà nombreuses dont Lope a donné la liste dans la préface du Peregrino, publié en 1603. Cette pièce appartient donc à la première moitié, et l’on pourrait dire aux commencements de sa carrière.


LE CHIEN DU JARDINIER

――――――――――――――――――――――――――――――――

PERSONNAGES.

DIANE, comtesse de Belflor. Le marquis ricardo.

THÉODORE, ton secrétaire. Le comte LUDOVIC, vieillard.

OCTAVIO, son écuyer. LÉONIDO, domestique de Frédéric.

FABIO, son gentilhomme. CÉLIO, domestique de Ricardo.

MARCELLE, CAMILLE, domestique du comte Ludovic

DOROTHÉE, femmes de sa chambre. RUBIO,

ANARDA, LIRANO, domestiques de place.

TRISTAN, domestique de Théodore. ANTONEL

Le comte FRÉDÉRIC.


La scène se passe à Naples.



JOURNÉE PREMIÈRE.


――――――――


SCÈNE I.
Le salon de la Comtesse.
Entrent THÉODORE et TRISTAN qui traversent le théâtre en fuyant.

Théodore.

Fuyons par ici, Tristan !


Théodore.

Quelle étrange disgrâce !


Théodore.

Pourvu qu’on ne nous ait pas reconnus ?


Théodore.

Hélas ! je crains qu’oui.

Ils sortent.


Entre la COMTESSE comme si elle les poursuivait.



La Comtesse.

Arrêtez, arrêtez, gentilhomme ! attendez, écoutez-moi !… Est-ce ainsi qu’on doit se conduire dans mon palais ? Écoutez donc, vous dis-je ! — Holà ! pas un domestique ici ?… Holà … personne ?… Cependant j’ai vu quelqu’un, ce n’est pas un songe. — Holà !… il parait que tout le monde est déjà couché.


Entre FABIO.

Fabio

Votre seigneurie n’a-t-elle pas appelé ?


La Comtesse

Quel flegme ! il augmenterait encore mon dépit, ma colère. Courez donc, sot que vous êtes ! courez au plus vite, et voyez quel est l’homme qui vient de sortir du salon.


Fabio.

Du salon ?


La comtesse.

Marchez, et répondez en obéissant !


Fabio.

J’y cours.


La comtesse.

Sachez qui c’est. (Fabio sort.) Vit-on jamais pareille trahison ?


Entre OCTAVIO.



Octavio.

Bien que j’aie entendu votre voix, je ne pouvais croire que ce fût votre seigneurie qui appelât a une heure aussi avancée.


La comtesse.

Vous avez une tranquillité admirable !… Vous vous couchez de bonne heure, vous vous levez a votre aise, et puis vous courez tout doucement. Des hommes pénètrent dans ma maison et presque dans mon appartement, car je les ai entendus comme s’ils y étaient (je ne puis concevoir une telle insolence), et vous, en digne écuyer, tandis que je me désespère, vous m’écoutez froidement, bouche béante !


Octavio.

Comme j’avais l’honneur de le dire à votre seigneurie, je ne croyais pas que ce fût elle qui appelât à cette heure-ci.


La comtesse.

Retournez-vous-en ; on nous aura entendus… Et d’ailleurs vous pourriez prendre mal.


Octavio.

Mais, madame…


Entre FABIO.



Fabio.

Je n’ai rien vu de tel : il a fui comme un oiseau.


La comtesse.

Avez-vous reconnu ?


Fabio.

Quoi donc ?


La comtesse.

Le manteau brodé d’or qu’il portait.


Fabio.

Quand donc ? lorsqu’il descendait l’escalier ?


La comtesse.
En vérité ! les hommes de ma maison feraient d’excellentes duègnes !

Fabio.

II a éteint la lampe en jetant dessus son chapeau, puis il a couru de plus belle : arrivé sous le portail, il a tiré son épée, et puis je ne l’ai plus vu.


La Comtesse.

Vous n’êtes qu’une poule mouillée.


Fabio.

Que vouliez-vous donc que je fisse?


La Comtesse.

Il fallait n’avoir pas peur, — l’atteindre et le tuer.


Fabio.

Si c’eût été un homme comme il faut, on risquait de vous compromettre.


La Comtesse.

Un homme comme il faut qui serait venu ici la nuit!


Fabio.

N’y a-t-il donc personne à Naples qui vous aime ? Et un homme qui aspire à votre main ne doit-il pas chercher tous les moyens de vous voir ? N’y a-t-il pas mille seigneurs que le désir de s’unir à vous rend éperdus d’amour ? — Et, en effet, vous, madame, vous dites que vous lui avez vu un manteau brodé d’or, et Fabio l’a vu coiffer la lampe de son chapeau.


La Comtesse.

En effet, ce pourrait bien être quelque noble cavalier qui, par amour, aura cherché à séduire les gens de ma maison !… On aurait là, il faut l’avouer, une haute opinion de la fidélité de mes domestiques !… Mais Je saurai qui c’est. Son chapeau était garni de plumes. Qu’on aille me le chercher : il doit être resté sur l’escalier.


Fabio.

Pourvu que je le retrouve !


La Comtesse.

Croyez-vous donc, imbécile, qu’on soit revenu le chercher ?


Fabio.

Permettez, madame, que j’emporte le flambeau.

Il sort.

La Comtesse.

Je saurai qui m’a ainsi trahie, et une fois les coupables connus, pas un ne restera chez moi.


Octavio.

Vous ferez bien, certes, puisqu’on a osé troubler votre repos. Mais bien que j’aie tort, surtout en ce moment, de toucher un sujet qui vous déplaît, je dois vous le dire, madame, c’est votre obstination à ne pas vous remarier qui cause toutes les folies que font ceux qui voudraient vous engager à vous déclarer en leur faveur.


La Comtesse.

Vous paraissez savoir quelque chose ?


Octavio.

Moi, madame ? je ne sais rien, si ce n’est que vous avez la réputation d’être aussi insensible que belle , et que beaucoup de gens auraient envie du comté de Belflor.

Entre FABIO.

Fabio.

Voici le chapeau que j’ai trouvé. Il ne valait pas la peine d’être ramassé.


La Comtesse.

Que portes-tu là ?


Fabio.

Ce que le galant a jeté sur la lampe.


La Comtesse.

Cela ?


Octavio.

Je n’ai rien vu de plus salé.


Fabio.

C’est bien celui-là pourtant.


La Comtesse.

C’est là ce que tu as trouvé ?


Fabio.

Voudrais-je donc tromper votre seigneurie ?


La Comtesse.

Voilà, ma foi, de belles plumes !


Fabio.

C’était quelque voleur, sans doute.


Octavio.

On doit être venu pour voler.


La Comtesse.

Vous me ferez perdre le sens.


Fabio.

Cependant, madame, il n’y a pas d’autre chapeau.


La Comtesse.

Je vous répète que c’était un chapeau tout garni de plumes et avec abondance. Et voilà ce que vous me présentez !


Fabio.

Comme on a jeté le chapeau sur la lampe, les plumes se seront brûlées. Icare ayant voulu s’approcher du soleil, il se brûla les plumes et tomba dans la mer. C’est la même histoire : Icare, c’est le chapeau ; le soleil , c’est la lampe ; et la mer, c’est l’escalier où les plumes brûlées ont disparu.


La Comtesse.
Je ne suis point d’humeur à plaisanter, Fabio, et cette aventure me donne beaucoup à réfléchir.

Octavio.

Nous avons du temps pour apprendre la vérité.


La Comtesse.

Du temps ! du temps ! — Vous êtes singulier, Octavio.


Octavio.

De grâce, madame, dormez maintenant, et demain tout s’éclaircira.


La Comtesse.

Non. Comme je suis Diane, comtesse de Belflor, je ne me coucherai pas que je ne sache ce qui en est. Qu’on appelle toutes mes femmes.

Fabio sort.

Octavio.

Quelle nuit vous allez passer !


La Comtesse.

Je pense bien au sommeil avec un semblable souci ! … Un homme dans ma maison !


Octavio.

I1 serait plus prudent, à mon avis, d’aller aux informations et de faire secrètement des recherches.


La Comtesse.

En vérité, Octavio, vous êtes d’une prudence incomparable, et dormir sur une pareille aventure serait le comble de la prudence !

Entrent Fabio, Marcelle, Dorothée et Anarda.

Fabio.

Vos autres femmes sont toutes couchées : je ne vous ai amené que vos femmes de chambre, qui seules peuvent vous donner quelques renseignements, car elles sont les seules qui aient pu entendre quelque chose.


Anarda, à part

La nuit sera orageuse. (Haut.) Votre seigneurie désire-t-elle rester seule avec nous ?


La Comtesse.

Oui, sortez tous les deux.


Fabio, à Octavio

Le bel interrogatoire !


Octavio, à Fabio

Elle est folle.


Fabio, à Octavio

Elle me soupçonne, je crois.

Octavio et Fabio sortent.

La Comtesse.

Approche, Dorothée.


Dorothée.

Me voici à vos ordres. JOUllNÉE I, SCÈNE I. 81

LA COMTESSE.

Dis-moi, quels sont les cavaliers qui ont l'habitude de rôder dans celte rue?

DOROTHÉE.

Le marquis Ricardo, madame, et parfois aussi le comte Paris.

LA COMTESSB.

Réponds franchement à ce que je vais te demander. Je t'y engage pour ton bien.

DOROTHÉE.

Je n'ai rien à vous cacher.

LA COMTESSE.

A qui les as-tu vus parler ?

DOROTHÉE.

Je serais sur un bûcher que je ne pourrais dire qu'une chose, c'est que , hormis à vous, je ne les ai vus parler à personne de la maisoù.

LA COMTESSE.

On ne t'a jamais remis de lettre? Jamais page n'a pénétré ici?

DOROTHÉE.

Jamais, madame.

LA COMTESSE.

Retire- toi de ce côté.

MARCELLE, à Âfiarda. C'est une inquisition.

ANARDA, à Marcelle. Il n'y aurait plus qu'à nous appliquer à la torture.

LA COMTESSE.

Écoute, Ânarda.

ANARDA.

Que désirez-vous î

LA COMTESSE.

Quel e«t l'homme qui est sorti ?

ANARDA.

Un homme I

LA COMTESSE.

Oui, un homme vient de sortir de ce salon. Va, je eonnaii tes manœuvres... Qui l'a amené ici? Quelle est celle de vous qui s'entend avec lui ?

ANARDA.

Ne croyez pas, madame, qu'aucune de nous eût une telle au- dace. Pouvez-vous penser qu'une de vos femmes se permit d'intro- duire un homme dc:.s votre appartement, et pût se rendre coupable envers vous d'une telle trahison? Non, madame, ce sera autre chose.

�� � 82 LE CUIEN DU JARDINIER.

LA COMTESSE.

Écoule; éloignons-nous davantage. — A moins que lu n'aies Toulu détourner mes soupçons, lu me donnes une idée... c'est que ce serait pour quelqu'une de mes femmes que cel homme aurai! osé pénétrer chez moi.

ANARDA.

lion Dieu! madame, en vous voyant aussi irritée, et si justement, je ne puis m'cmpéchcr de vous dire loule la vérité, bien que je manque par là à l'amitié que j'ai pour Marcelle. Elle aime quel- qu'un et en est aimée. Mais qui est ce quelqu'un? voilà ce que j'i- gnore.

LA COMTESSE.

Tu as tort de me le cacher. Puisque tu avoues le plus important, pourquoi me taire le reste?

ANARDA.

Je suis femme, et, en celle qualité, je ne me laisserais pas presser beaucoup pour un secret qui n'est pas le mien. Qu'il vous suffise de savoir que ce cavalier est venu pour Marcelle; que cela ne doit pas vous inquiéter, et qu'il n'y a rien qui puisse compromettre l'honneur de la maison. Celle liaison ne fait que de commencer.

LA COMTESSE.

Quelle audace! et quelle réputation vais-je avoir!... Entrer ainsi dans la maison d'une personne qui n'est pas mariée! Ahl la mal- heureuse! par la mémoire du comte, mon seigneur...

ANARDA.

Blodérez-vous, madame, et permeitez-moi un seul mot. L'homme qui vient voir Marcelle n'est pas étranger k la maison, et il peut venir lui parler sans risquer de vous compromettre

LA COMTESSE.

C'est donc un homme à moi?

��ANARDA. LA COMTESSE.

AXARDA. LA COMTESSE.

��Oui, madame. Et qui? Théodore. Mon secrétaire!

ANARDA.

Je sais seulement qu'ils se sont parlé. J'ignore le rflftt.

I.A COMTESSE.

Éloigne-loi !

ANARDA.

Montrez ici votre prudence.

�� � LA COMTESSE.

Assurée qu’on ne venait pas pour moi, je suis plus tranquille.— Marcelle !

MARCELLE.

Madame ?

LA COMTESSE.

Écoute.

MARCELLE.

Que désirez-vous ? (A part.) Je tremble.

LA COMTESSE.

Est-ce bien toi, Marcelle, toi à qui je confiais toutes mes pensées, tous mes sentiments?

MARCELLE.

Qu’a-l-on pu vous dire de moi ? Est-ce que l’on m’accuse d’avoir manqué à la fidélité que je vous dois?

LA COMTESSE.

Toi de la fidélité !

MARCELLE.

En quoi vous ai-je offensée ?

LA COMTESSE.

Et n’est-ce pas la plus grave des offenses que de recevoir dans ma maison, dans mon appartement, un homme qui vient te parler ?

MARCELLE.

Mon Dieu ! madame, c’est que Théodore est si fort épris, que, partout où il me rencontre, il me fait mille et mille déclarations.

LA COMTESSE.

Mille et mille déclarations!... II vous faut remercier le ciel, ma charmante; l'année est bonne!

MARCELLE.

Je veux dire, madame, qu’aussitôt qu’il me voit, — soit qu’il entre, soit qu’il sorte, sa bouche me révèle à l’instant tous les sentiments de son cœur.

LA COMTESSE.

Sa bouche révèle ses sentiments !... Et que vous dit-il ?

MARCELLE.

Il me serait difficile de m’en souvenir.

LA COMTESSE.

Il le faut pourtant.

MARCELLE.

Eh bien! tantôt il me dit : «Ces beaux yeux me font mourir!» tantôt : « C'est par ces beaux yeux que je vis; toute la nuit dernière j’ai pensé à vous; je voyais votre beauté, et je n’ai pu dormir. » Une autre fois il m’a demandé un seul de mes cheveux, me disant qu’il aurait seul la puissance de l’enchaîner à jamais. Mais pourquoi vous conté-je tous ces enfantillages ? 84 LE CHIEN DU JARDINIER.

LA COMTESSE.

II parait toujours que vous prenez quelque plaisir à les entendre.

MARCELLE.

Mais oui, je l'avoue; car Théodore, j'en suis sûre, n'a que def Tues honnêtes, il ne peut penser qu'au mariage, et dès lors...

LA COMTESSE.

Sans doute; l'amour peut s'avouer quand il a pour but un ma- riage. Voulez-vous que j'arrange cela î

MARCELLE.

Ohl madame, je serais trop heureuse! Tenez, vous êtes si bonne, si généreuse, que je vous dirai tout franchement : je l'aime... je l'aime de toute mon âme. II est si aimable et se conduit si bien I il n'y a pas dans tout Naples un jeune homme qui puisse lui ♦^'r'^ ^'"- paré.

LA COMTESSE.

Je connais son mérite et suis contente de lui.

HARCELLE.

Ah ! madame, il y a bien de la diiïérence entre les lettres de cé- rémonie qu'il écrit pour une autre et ses conversations familières. Si vous saviez combien il est tendre et passionné, combien il y a de grâce et d'éloquence dans son amour!

LA COMTESSE.

Marcelle, je suis décidée à vous marier, cl je le ferai aussitôt que je le jugerai convenable. Mais je dois aussi quelque chose i moi- môn)C. au nom q;\r je porte, et je ne puis permettre que ces entre- tiens continuent, surtout d'une manière ostensible. Puisque vos compagnes connaissent cette liaison , je dois avoir l'air, au moins, de m'y opposer, et je vous recommande l.i plus grande discrétion dans vos amours. Quand l'occasion sera venue, je vous serai utile a tous deui... Théodore a été élevé dans la maison, et j'ai pour lui une véritable estime; quant h vous, Marcelle, j'ai pour vous, vous le savez, le plus sincère attachement, et je n'oublie pas que vous appartenez à ma famille.

MARCELLE.

Je vous rends mille grices.

LACOMTSSSS.

Retirex-vous.

MARCELLE.

Ma reconnalMaoce sera éternelle.

LA COMTRSSK.

Qu'on me laisse feule.

AN ARDA, à MareelU. Qu'y a l-il eu î

MARCELLE, à Ânardo. De ennuis qui heureusement ont bien tourné.

�� � JOURNEE I, SCENE II. 85

ANARDA.

Est ce qu'elle sait tout?

MARCELLE.

Oui, et elle approuve mon amour.

Elles saluent tt soricut. LA COMTESSE.

Mille fois j'ai remarqué la figure, la grâce et l'esprit de Tiiéodore; et sans la distance que la naissance a mise entre nous, j'aurais aimé i2s talents et son mérite. —L'amour donne des lois à toute la na- ture; mais mon honneur passe avant tout; je respecte ce que je suis, et avoir de telles pensées est à mes yeux une honte. — La ja- lousie, je le sais, me restera ; et en effet, si l'on peut envier le bon- heur d'une autre, je n'ai que trop de quoi m'aflliger. Théodore ! que ne peux-tu t' élever pour t'égaler à moi, ou que ne puis-je m'a- baisser pour devenir ton égale I

Elle son.

SCÈNE n.

Un antre «alon.

Eolrenl THEODORE el TRISTAN.

THÉODORE.

Il m'a été impossible de reposer.

TRisTArr.

Je le comprends bien ; car vous êtes perdu si l'on découvre ce que c'est. Je vous disais bien, moi, qu'il était temps de vous retirer; mais TOUS n'avez pas voulu m'écouter.

THÉODORE.

11 est si difficile de résister à l'amourl

TRISTAN.

Vous allez toujours sans regarder.

TuéoDoai- C'est ainsi qu'on réussit.

TRISTAN.

n vaudrait mieux, avant de faire un pas, bien sondei le terrain.

THÉODORE.

Est-ce que la comtesse m'aura reconnu ?

TRISTAX.

Oui et non. Elle n'aura pas su qui vous étiez , mais peut-être le loupçonne-t-elle.

THÉODORE.

Lorsque Fabio s'est mis à ma poursuite dans l'escalier, j'ai failli lui passer mon épée à travers le corps.

TRISTAN.

Avei-vous vu comme j'ai lestement éteint la lampe avec mon cha- peau!

I. i^

�� � S6 LE CHIEN DU JARDLMEK.

TIlf^.OnORE.

L'obscurité l'a arrêté à propos. S'il avait voulu passer plus afant» je l'en aurais empêché.

TRISTAN.

Je dis en courant à la lampe : « Tu diras que nous sommes des étrangers. » Elle me répondit : « Tu en as menti. » Sur quoi, furieux, je 'ui ai jeté mon chapeau a la flgure! TnéonoRB.

Ce jour va décider de ma vie.

TRISTAN

Vous autres amoureux vous dites toujours cela, même alors que votre existence n'est pas du tout en jeu. TUitonoRE.

Eh I mon cher Tristan, que veux-tu que je fasse dans une pareille situation?

TRISTAN.

Cesser d'aimer Marcelle. Car si la comtesse venait h savoir ce qui se passe dans sa maison, elle ne le souiïrirait jamais, et alors, mal- gré tout votre esprit, adieu votre place l

TUÉODORB.

Cela est aisé à dire : l'oublier 1

TRISTAN.

Je vais vous enseigner le moyen de guérir de col amour.

TUÉODORB.

Tu vas me dire des folies.

TRISTAN.

Il faut de l'art en tout, et je vous prie de m'écouter. — Dabord il vous faut prendre la ferme résolution d'oublier, en vous promet- tant de ne jamais plus retourner vers votre belle ; car pour peu qu'il reste au fond du cœur le plus léger espoir, il n"y a pas moyen de perdre le souvenir : la où reste l'espoir, le changement n'est pas pos- sible. - Pourquoi pensez-vous qu'il soit quelquefois si malaisé à un homme d'oublier une femme? c'est que l'idée d'un retour prochain entretient à son insu son amour. Prenei une résolution vigoureuse, et aussitôt l'imagination perd son empire. N'avez-vous pas vu, pour une horloge, quand la corde est à bout, que les roues et les aiguilles aussitôt s'arrêtent? Ih bien, il en est de même en amour quand on est a bout d'espérance.

TIIIÎODORB.

Est-ce que ma mémoire ne \iendra pas renouveler sans cesse ma douleur, en me rappelant les biens dont je me serai privé?

TRISTAN.

La mémoire, il est vrai, est un ennemi qui ne nous lâche pas al- iément, comme a dit je ne sais plus quel poète; mais, pour leTaln- cre, c'est un grand point de s'être débarrassé de rimaginatloD.

�� � THÉODORE.

Et comment?

TRISTAN.

En pensant aux défauts et en laissant de côté les grâces de votre maltresse ; au rebours des amoureux, qui ne voient pas les défauts et ne sont occupés que des beautés de leur dame. Ne vous la représentez pas paraissant au balcon, ornée de tous ses atours, la taille bien serrée à la ceinture, et montée sur d’élégants patins ’. Tout cela c’est une beauté artificielle. Rappelez-vous ce mot d’un sage : l’art des marchands est la moitié de la beauté. Savez-vous comme il faut vous figurer votre maîtresse? comme un pauvre fla- gellant que l’on mène chez le chirurgien pour panser ses plaies, et non bien attiffée et galante. Je vous le répète , ne pensez qu’aux défauts, c’est le grand remède. A table vous n’avez qu’à vous sou- venir d’un objet qui a excité votre dégoût, et aussitôt votre appé- tit s’en va pour quinze jours; eh bien! que votre mémoire vous tienne toujours présentes les imperfections de Marcelle, et votre amour s’en ira de même.

TUÉODORE.

Voilà, Tristan, un bien grossier remède, et bien digne d’un char- latan comme toi. Comment pourrais je me faire jamais une pareille idée des femmes? Une femme! mais c’est tout ce qu’il y a de plus charmant sur la terre; c’est l’éclat, la pureté du cristal.

TRISTAN.

Et aussi, monseigneur, - sa fragilité. Vous ne pouviez pas trouver de meilleure comparaison. Quoiqu’il en soit je ne saurais vous indiquer un moyen de guérison qui fût plus sûr à mes yeux, car je l’ai employé et il m’a réussi. Tel que vous me voyez, j’ai aimé jadis la plus horrible des traîtresses, elle frisait la cinquantaine, et parmi tous ses charmes, elle avait une telle corpulence que tous les dossiers du greffe du tribunal auraient tenu à l’aise dans sa vaste personne. Mieux que cela! les Grecs s’y seraient trouvés plus au large que dans le cheval de Troie. Vous avez sans doute entendu parler de ce noyer qui contenait dans la cavité de son tronc un tisserand, sa femme et leur famille, enfants, neveux, petits-enfants, etc., etc. eh bien! c’est là l’image de ma dame... N’étant pas content d’elle, et voulant l’oublier, je n’en pus venir à bout : ma perfide mémoire me rappelait toujours la fleur de l’oranger, le lys, le jasmin , que sais-je ! Mais je lui jouai un bon tour; en homme d’esprit, je m’appliquai à me figurer constamment les objets qui lui ressemblaient

» On se rappelle le vers de Boileau :

« La trop courte beauté monta sur des patins. »

Comme il y a en Espagne plus qu’ailleurs de courtes beautés , c’est dans ce pays surtoal ^•e )ct paiius devaient élrc d’usage.

�� � 88 LK CIllKN r.u rVKDlMKi;.

davantage: les paniers de fruitières, les vieilles malles, les porte- manteaux (les messagers; si bien que mon q^mour et mes espérancei se changèrent en dédain, et que bientôt il ne me resta rien de ma maîtresse dans l'esprit, toute volumineuse qu'elle était.

TIIÉCOORE.

Il n'y a point de défauts en Marcelle , et je ne réussirai jamais à Toublier.

TRISTAN.

Eh bien I poursuivez votre folle entreprise, et n'aecusez que Toui de tout ce qui arrivera.

TiiéonoRB. Elle a tant de grâces! que puis-je faire?

TRISTAN.

T penser si bien que vous perdiez les bonnes grâces de la eomtetae*. Entre LA COMTESSE. LA COMTESSE.

��Théodore I C'est elle-même. Écoutez, je vous prie.

��TUtfODORS. LA COMTESSE.

��TnéODORB.

Vous n'avez qu'à ordonner, madame.

TRISTAN, à part. Si elle vient à savoir la vérité, nous sommes trois qui décampons en même temps.

LA COMTESSE.

Une de mes amies qui ne s'en rapporte pas à elle-même m'a priée d'écrire pour elle ce billet. Forcée par lainilié à lui complaire, mais n'entendant rien aux choses d'amour, je vous l'apporte, persuadée que vous vous en tirerez mieux que moi. Prenez et lisez.

THÉODORE.

Quil moi, madame, refaire un billet que vous avez écrit!. . ma prétention ne va pas jusque-là. Je n'ai pas besoin de le voir; en- •noyezle tel qu'il est.

LA COMTESSE.

Lisez, lisez.

THÉOIWRE.

Je suis étonné de celle défiance de vous-même. Mais je lirai, ma- dame, pour apprendre un slyle que je ne connais pas, étant tout à fait étranger à l'amour.

LA COMTESSE.

Vraiment! voui n'avez jamais aimé?

THÉODORE.

Non, madame, la connaissance de mes défauts m'a retena. le B*ai aucune confiance en moi.

Ce jeu de raou m Irouve daat rorigiaal.

�� �

LA COMTESSE.

C’est pour cela sans doute que vous évitez de vous laisser voir, enveloppé jusqu’aux yeux dans votre manteau.

THÉODORE.

Moi, madame, quand donc ? en quel lieu ?

LA COMTESSE.

C’est quelqu’un qui étant sorti par hasard cette nuit, vous a rencontré, également par hasard, ainsi équipé.

THÉODORE.

Selon notre habitude, nous plaisantions avec Fabio.

LA COMTESSE.

Lisez, lisez.

THÉODORE.

Il y a peut-être, madame, des gens dont j’excite l’envie.

LA COMTESSE.

Ou la jalousie. Lisez, lisez.

THÉODORE.

Je vais admirer. (Lisant.) « Aimer parce qu’on voit aimer, c’est de l’envie, et ressentir de la jalousie avant que d’aimer est une ruse merveilleuse de l’amour, à laquelle on n’a pas cru jusqu’à présent. De la jalousie est né mon amour ; je souffre de ce qu’étant la plus belle, je n’ai pas pu obtenir cette tendresse que j’envie à une autre plus heureuse. J’ai de la défiance sans motif et de la jalousie sans amour, bien que ma souffrance me dise que je dois aimer puisque je désire qu’on m’aime. Je ne cède ni ne me défends, je veux me taire et être comprise ; et m’entende qui pourra, car je ne m’entends moi-même que trop bien. »

LA COMTESSE.

Eh bien ? qu’en dites-vous ?

THÉODORE.

Puisque telle a été la pensée de l’écrivain, il était impossible qu’elle fût mieux exprimée ; mais je ne conçois pas, je l’avoue, comment l’amour peut naître de la jalousie, car c’est toujours la jalousie qui, au contraire, naît de l’amour.

LA COMTESSE.

Cette dame, à ce que je soupçonne, voyait ce jeune homme avec plaisir, mais sans attachement ; et le voyant occupé d’une autre personne, la jalousie a réveillé l’amour dans son cœur et excité sa tendresse. Cela ne peut-il pas être ainsi ?

THÉODORE.

Sans doute, madame ; mais cette jalousie a eu elle-même un motif, et ce motif ç’a été probablement l’amour.

LA COMTESSE.

Je l’ignore. Tout ce que m’a dit cette dame, c’est qu’elle n’avait jamais éprouvé pour ce cavalier d’autre sentiment qu’une pure bienveillance, et qu’aussitôt qu’elle l’a vu épris d’une autre, mille 0<> LE CHIEN Dl JAUDLMtU.

désirs indiscrels ont assailli son cœur, et l'ont forcée de renoncer

à l'indifférence dans laquelle elle voulait vivre.

THÉODOKE.

Le billet que vous avez écrit est parfait, et )e ne ferais jamaU aussi bien.

LA COMTESSe.

Essayez d'y répondre sur le même ton.

THÉODORE.

Je n'ose le tenter.

LA COMTESSE.

Je vous cil prie.

THÉO DO HE.

Vous voulez absolument mettre mon ignorance à l'épreuve?

LA COMTESSE.

Je vous attends; revenez au plus tôt.

TUéODORE.

Puisque vous l'exigez, je vais vous obéir.

Il iwiuc Cl »«jrt. LA COMTESSE.

Approche, Tristan.

TRISTA>'.

Je me rends à vos ordres, non sans quelque honte pour mon ha- bit qui s'en va un peu à la déroute, ce qui lient à l'état de gêne dans lequel se trouve mon mallre depuis quelque temps. Je lui ai vainement représenté que la livrée du lai]uais doit être son plus bel oniemunl, qu'il doit y déployer sa magnificence, que c'est là que doit éclater sa grandeur, parce que c'est d'après cela qu'on le jugera. Il ne peut pas faire, sans doute, davantage.

LA COMTESSE.

Est-ce qu'il joue ?

TRISTAN.

Plût au ciel! car un joueur a toujours quelque moyen de se pro- curer de l'argent. Autrefois les rois apprenaient un métier afin que si par hasard, soit à la guerre, soit auirement, ils venaient à per- dre leur couronne, ils eussent de quoi vi>re. A présent, heureui ceux qui dans leur enfance ont appris à jouer! voilà un art noble qui vous suslenlc son homme sans lui donner beaucoup de peine! Un grand peintre a mis tout .son génie a un tableau, un sot arrive et ne l'estime pas dix écus; t;indis qu'un joueur n'a qu'à direjs llfn«, pour gagner cent pour cent.

LA COMTESSE.

Ainii Théodore ne joue pas?

THISTAN.

Il est trop timide pour cela.

LA COMTESSE.

Alors il a donc quelque amour?

�� � JOUILNÉt 1, SCE.NE 11. 91

TRISTAX.

Lui, madame, de l'amour? C'est un glaçon.

LA COMTESSE.

Cependant un jeune homme de sa tournure, aimable, spirituel et maître de sa personne, doit avoir quelque honnête inclination?

TRISTAN.

Que vous dirai-je? il m'a chargé de son cheval, je ne me mêle pas de ses galanteries ni de ses billets doux. Tout le jour il est employé à votre service; voilà, je crois, sa seule occupation.

LA COMTESSE.

Ne sort-il jamais la nuit?

TRISTAN.

Je n'en sais rien, je ne l'accompagne pas, ma santé s'y oppose.

LA COMTESSE.

Qu'as tu-donc ?

TRISTAN.

Je vous répondrai comme les mal mariées lorsqu'on leur demande d'où leur viennent les meurtrissures qu'elles ont au visage, et qu'elles ont reçues d'un jaloux brutal : je suis tombé dans un escalier.

LA COMTESSE.

Tu as roulé ?

TRISTAN.

J'ai dégringolé du haut en bas; mes côtes ont compté toutes les marches.

LA COMTESSE.

C'est ta faute, Tristan; pourquoi éteignais-tu la lampe avec ton chapeau?

TRISTAN, à part. Vive Dieu! je suis perdu, elle sait tout.

LA COMTESSE.

Tu ne me réponds pas?

TRISTAN.

Je cherchais à me rappeler l'époque.— Eh! tenez, c'était hier au soir... 11 y avait des chauves-souris qui voltigeaient, moi je leur donnai la chasse avec mon chapeau, et l'une d'elles s'élant appro- chée de la lampe, moi, avec mon chapeau, j'ai donné en plein; et les deux pieds me manquant à la fois, j'ai descendu en roulant toutes les marches.

LA COMTESSE.

Tout cela est fort bien imaginé. Mais à ce propos je t'appren- drai que j'ai vu dans un livre de secrets qu'on recommandait le sang de chauve-souris pour toute sorte de remèdes, et tu aurais dû faire saigner celle-là >.

» I ilîcralomcnl : « J'ai lu dans un livre de sccreU que le sang de chauve-souris Ml bon {.ei:i fain- tomber les cheveux. Il faudra que je fasse tirer le sai>R de ctlle»-là, |m%u enlever lis cheveux à l'occa'^ion. »

�� � 92 LE CHIEN DU JAUDLMER.

TRISTAN, ù part. Nous voilà dans de beaux draps ! Heureux si j'en suis «]uitie pour les galères !

LA couTESSB, à part. Quel ennui! quel dépit!

Enlre FABIO. FABIO.

Le marquis Ricardo vient d'arriver.

LA COMTESSE.

Préparez vite des sièges.

Entrent LE MARQUIS RICARDO etCÉLIO.

RICARDO.

Amené près de vous, belle Diane, par une inquiétude continuelle et par un vif désir qui m'a fait surmonter tous les obstacles, je viens vous oiïrir mes hommages et solliciter moi-même en ma for- veur; bien que je puisse être accusé d'une excessive ambition par quelqu'un de mes rivaux qui, lui-même, aura plus de vanité que d'amour. — Je ne vous demande pas comment vous vous portez; je vous vois belle et charmante, et chez vous, mesdames, le mot beauté est synonyme de santé; je n'aurai donc pas la maladresse de vous adresser aucune question à cet égard. Au contraire, c'est sur mon propre compte que je veux vous interroger, et je vous prierai de me dire en quel état je suis.

LA COMTESSE.

Pour ce qui me concerne, je vous remercie de vos compliments, qui sont beaucoup trop flatteurs. Quant à ce que vous me deman- dez de vous, marquis, nous ne sommes pas dans des termes tels que je puisse vous répondre.

RICARDO.

L'honnêteté de ma passion devrait cependant vous engager à m*ao- corder cette faveur. —Vos parents approuvent mes prétentions, et TOtre consentement, après lequel je soupire, manque seul a noire union. Si au lieu des domaines dont je viens d'hériter, j'avais en mon pouvoir toute la terre du couchant à l'aurore, si j'étais maître de tout l'or qu'elle renferme dans ses entrailles, et que je possé- dasse en outre toutes les perles et tous les diamants, je regarderais comme un bonheur de mettre tout cela à vos pieds avec mon hom- mage. 11 y a plus encore : pour vous plaire, sur un signe de vous, j'irais sans hésiter jusqu'aux extrémités de ce globe, jusqu'aux der- nières limites qu'ait atteintes l'audace humaine.

LA COMTESSE.

Je vous le répète, marquis, je suis flattée de vos sentiments, et je p«j\»erai à votre projet. Seulement , vous le savez, je ne Toudrail pas fâcher mon cousin, le comte Frédéric.

�� � JOURNEE I. SCENE II. 93

RICARDO.

Je sais quelle est son adresse, et de ce côté-la je reconnais sa su- périorité. Mais j'espère en vous et en votre justice pour imposer si- lence à ses prétentions.

Entre THÉODORE.

TUÉODORE.

Vos ordres sont exécutés, madame.

RICAUDO.

Si TOUS êtes occupée, je ne veux point vous dérober votre temps.

LA COMTESSE.

Ce n'est rien d'essentiel; j'avais à écrire... à Rome.

RICARDO.

Rien n'est plus indiscret ni plus odieux qu'une longue visite un jour de courrier.

LA COMTESSE.

Vous êtes d'une discrétion admirable.

RICARDO.

Je désire vous plaire. [Bas, à Célio.) Eh bien ! que t'en semble?

céuo. Je voudrais qu'un amour tel que le vôtre fût déjà récompensé comme il le mérite.

Ils sorlenl. LA COMTESSE.

Eh bien ! avez-vous fait cela ?

THÉODORE.

Tant bien que mal. Mais j'ai voulu vous montrer mon obéis- •ance.

LA COMTESSE.

Voyons.

THÉODORE.

Lisez.

LA COMTESSE, Hsatlt.

fl Aimer parce qu'on voit aimer ne serait qu'envie, si déjà Ton n'aimait avant d'avoir vu aimer; car celle qui avant d'aimer ne serait pas disposée à l'amour, n'aimerait pas par cela seul qu'elle verrait aimer.— L'amour qui voit au pouvoir d'aulrui ce qu'il dé- sire, se trahit aisément, car de même que dans une vive émotion les couleurs montent au visage, de même un sentiment violent se place malgré nous sur nos lèvres. Je n'en dis pas davantage et me défends d'être heureux ; car si je me trompais, ce serait offenser la grandeur du sein de la bassesse. Je ne parle que de ce que je com- prends, et je ne veux point entendre ce que je ne mérite pas , de peur de donner à entendre que je crois le mériter.»

LA COMTESSE.

Vous avei fort bien gardé les convenances.

�� � 94 LE CHIEN DU JAUDliNlEa

THÉODORE.

��Vous VOUS moquez. Plût au ciel! Que dites-vous ?

��LA COMTBSSE. TUÉODORE.

��LA COMTESSE.

Que votre billet, Théodore, est le meilleur.

THÉODORE.

Je devrais m'en affliger, car plus d'un grand s'est offensé de ce qu'un de ses serviteurs en savait plus que lui. On raconte d'un cer- tain roi qu'il dit un jour à un de ses favoris : « J'ai à faire une dé- \)h'\\c as.scz difficile, et je ne suis pas content de mon projet; écri- vez-en un autre, et je choisirai. » Le seigneur fit donc un autre projet, et ce fut le meilleur. Voyant que le roi le préférait, il ren- tra cliez lui et dit à l'alné de ses trois fils : « Quittons sans retard le royaume, car je cours les plus j^r.inds dangers.» Le jeune homme lui en demanda la cause. « C'est que, répondit le père, le roi s'est aperçu (jue j'en sais plus que lui.» Je ne voudrais pas, madame, qu'un pareil malheur me fût arrivé.

LA COMTI-SSE.

Rassurez-vous, Théodore; si je préfère voire écrit, c'est qu'il rend exactement mon idée. Autrement ne croyei pas. malgré celle approbation de vos talents, que je me détie pour cela des miens. Non pas, j'y ai confiance, quoique femme sujette à l'erreur, cl parfois assez peu raisonnable, comme on ne le voit que trop. Au reste, vous craignez, dites-vous, que votre bassesse n'offense la grandeur. Vous avez tort ; il n'en est pas ainsi en amour; cl l'on n'e«t jamais blessé de ce qu'un inférieur vous aime. Une seule chose peut of- fenser, c'est l'indifférence.

TUéODORB.

C'est, en effet, ce que nous dit la nature. Mais on nous enseigne pourtant que Phaéthon et Icare furent précipités, le premier sur une montagne escarpée, le second dans les profondeurs des mers, pour avoir eu la prétention de trop s'approcher du soleil.

LA COMTESSE.

Le soleil n'eût pas agi de la sorte , si le soleil eût été femme. Si jamais \ous rendez des soins à une personne d'un rang élevé , ne désespérez de rien , car pour se f.iire aimer il ne faut que de la constance, et nos cœurs ne sont pas de pierre. J'emporte ce billet; je v«ux le relire à loisir.

THKODOHE.

��11 est plein de fautes. 4e n'y en trouve point.

��I.A COMTESSE.

�� � JOURNÉE I, SCÈNE II.

THÉODORE.

Vous voulez récompenser ma bonne volonté. J'ai là le vôtre.

LA COMTESSE.

Eh bien, gardez-le. IMais non , il vaudrait mieux le déchirer-

THÉODORE.

Le déchirer?

LA COMTESSE.

Mon Dieu! oui. La perte ne serait pas grande, et l'on perd quel- quefois des choses de plus de valeur.

Elle sort. THÉODORE.

Elle est partie!.,. Qui eût jamais cru qu'une femme si noble et si «âge osât donner aussi brusquement à connaître son amour? Mais il peut se faire aussi que je m'abuse... Cependant je ne me rappelle pas qu'elle m'ait jamais dit : « La perte ne serait pas grande , et l'on perd quelquefois des choses de plus de valeur, » Mais à quoi m'arrêté-je? tout cela, ce sont discours et badinages de femme... Eh non!., la comtesse est si raisonnable, si sage, que rien ne serait plus contraire à son caractère sérieux que des plaisanteries de ce genre... Les plus grands seigneurs de Naples lui font la cour: et moi, qui suis engagé ailleurs, me voilà dans la position la plus délicate. — Peut-être a-t-elle su que j'aimais Marcelle, et sachant mon secret, elle aura voulu se moquer de moi. — Mais non, ce n'est pas cela, et le visage ne rougit pas ainsi quand on s'amuse ; et puis, j'en reviens toujours à ce point, elle n'aurait pas dit que l'on perd quelquefois des choses de plus de valeur. Comme la rose se colore et s'entr'ouvre aux pleurs de l'aurore, ainsi animée des plus bril- lantes couleurs et du plus vif incarnat, elle fixait sur moi ses re- gards... Ce que je vois, ce que j'entends , ou je suis le jouet d'une vaine illusion , ou bien cela n'est pas assez s'il y a là un sentiment sérieux, et cela est trop si ce n'est qu'un badinage. — Mais, ô ma pensée, ne va pas t'égarer en courant après la grandeur... Je pour- rais dire, après la beauté. Car Diane est charmante, et son esprit égale sa beauté.

Entre MARCELLE. MARCELLE.

Pui»-je vous parler un moment ?

THÉODORE.

L'occasion est favorable; et, d'ailleurs, pour vous, Marcelle, la mort ne m'effrayerait pas.

HARCELLE.

.Et moi , pour vous voir et vous parler, j'exposerais mille fois ma vie. J*ai attendu le jour avec l'impatience de la tourterelle laissée seule dans son nid , et lorsque j'ai vu l'aurore qui annonçait le lever du soleil , je me suis dit : « Moi aussi je vais voir le soleil de mon cœur.» Il s'est passé depuis hier au soir bien des choses. La

�� �

eomlMse n*a point youIu se retirer qu’elle n*eût écïairci ses soupçons, et mes compagnes, qui envi.iienl mon bonheur, lui ont perfi- dement révélé mon secret; car il n’y a point d’amitié véritable, il n’y a que des semblants d’amitié entre personnes qui servent dans la même maison. Enfin, elle sait tout ; mais j’espère, Théo- dore, que ce sera pour notre bien. Je lui ai dit combien vos inten- tions étaient pures, et que vous désiriez ma main; j’ai fait plus, je lui ai dit mon amour pour vous; je lui ai peint vos qualités, vos agréments, votre esprit; et alors je l’ai vue toute émue en ma fa- veur ; elle m’a assurée qu’elle approuvait mes sentiments, et m’a donné sa parole de nous marier bientôt. Et moi, folle, qui pensais qu’elle allait se fâcher, nous chasser tous deux, et punir mes compagnes ! Son sang aussi généreux qu’illustre l’a mieux inspirée; et avec son esprit, vraiment parfait, elle a reconnu sans peine que vous méritiez bien un tel amour. Le proverbe a bien rai- son : Heureux, heureux qui sert bon maître « î

THÉODORE.

Quoi 1 elle a promis de nous marier?

MARCELLE.

Il n’y a rien là d’étonnant. Comme tous savei» je fuis un peu sa parente.

THÉODORE, à part

Allons I je m’abusais. Ce n’est point d’elle que parlait la com- tesse, et je suis honteux d’avoir pu penser qu’elle m’aimât.

MARCELLE.

Que dites-TOus là tout seul ?

THÉODORE.

La comtesse m’a parlé à moi aussi. Mais elle ne m’a point donné à connaître qu’elle sût notre secret et mon aventure d’hier au soir.

MARCELLE.

Elle a bien fait, pour n’être pas obligée de nous punir autrement que par le mariage. C’est le châtiment le plus doux pour deux cœurs qui s’aiment bien.

THÉODORE.

Et si la comtesse croyait l’honneur de sa maison compromis, c«  ferait encore ce qu’elle aurait de mieux à faire.

MARCBLLB.

Vous y consentiriez ?

THÉODORE.

Que puis-je souhaiter plus vivement?

MARCELLE.

Vous me le promettez ?

THÉODORE.

Viens sur mon cœur. Viens vite. Dans les choses d’amour il n’y i pas de signature meilleure qu’un tendre embras5ement.

Le proverbe espagnol dil : Sertir à stnor dinretê JOURIn'ÎÎB^ T, SCENE II. 97

Entre LA COMTESSE. LA COMTESSE,

A merveille ! je suis charmée de voir l'heureux effet de mes con- seils ! ne vous dérangez pas.

TH INODORE.

Je disais, madame, à Marcelle combien j'avais eu de chagrin en sortant hier au soir de votre appartement, — dans la crainte que vous ne vissiez avec déplaisir que j'aspirais à sa main , et que vous ne fussiez offensée de ma prétention. J'ai pensé en mourir. Et comme elle m'a répondu qu'avec votre bienveillance habituelle vous consentiez à ce mariage, dans ma joie je l'ai embrassée. Si je voulais tromper votre seigneurie, je ne serais pas embarrassé pour trouver d'autres détours ; mais j'ai toujours pensé qu'avec une per- sonne d'un esprit aussi distingué, ce qu'il y a de mieux, c'est de dire- la vérité.

LA COMTESSE.

Théodore , vous méritez d'être puni pour avoir manqué au res- pect que vous devez à ma maison , et la générosité dont j'ai usé à votre égard ne vous commandait que plus de ménagements. Lors- que l'amour passe certaines bornes , rien ne le justifie. Jusques à votre mariage avec Marcelle, il sera plus convenable qu'elle soit enfermée; car je craindrais que mes autres femmes ne vinssent à vous voir ensemble, et qu'elles ne suivissent un tel exemple. {Ap- pelant. ) Dorothée I Dorothée!

DOROTHEE.

Madame?

LA COMTESSE.

Prenez cette clef... c'est celle de ma chambre... et enfermez-y Marcelle. J'ai à l'y faire travailler. N'allez pas croire que je sois fichée contre elle.

DOROTHÉE.

Qu'efl-ce donc, Marcelle?

HARCELLE.

La puissance de Tamour et d'une étoile ennemie. Elle m'enferme à cause de Théodore.

DOROTBés.

Ce palais n'est pas une prison, et l'amour sait ouTrir toutes les portes.

UesMrteot. LA COMTESSE.

Ainsi, Théodore, TOUS voulez vous marier 7

THÉODORE.

Moi , madame, je n'ai d'autres désirs que les vôtres; et croyez- moi, mon offense n'est pas aussi grande qu'on vous l'a dit. Vous »ivez ce que c'est que l'envie; et si le poète Ovide y eût mieux I. 9

�� � 1)8 un t;niKN DU JARDINIER.

songé, il ne l'eût pas représentée habilant les montagnes acsenef , mais les palais des grands.

LA COMTESSE.

Vous n'aimez donc pas Marcelle?

THÉODORE.

Pardon. Mais elle n'est pas nécessaire à mon bonheur.

LA COMTESSE.

Cependant elle m'a dit que vous perdiez l'esprit pour elle.

THÉODORE.

C'est peu de chose, et la perle ne serait pas grande. ^ Veuillei me croire, madame; Marcelle mérite sans doute un absolu dévoue- ment, mais ce dévouement je ne l'éprouve pas pour elle.

LA COMTESSE.

Cependant ne lui avez-vous pas adressé des déclarations, des ga* lanteries qui auraient pu tromper un cœur plus difficile encore?

THÉODORE.

Les paroles coûtent si peu !

LA COMTESSE.

Voyons, que lui avez-vous dit? — Je suis curieuse de savoir comment vous parlez d'amour, messieurs?

THÉODORE.

Mon Dieu 1 on flatte, on supplie, on reproduit sous mille formes une seule vérité... et encore cette seule vérité n'y est-elle pas toujours.

LA COMTESSE.

Fort bien, mais quelles sont ces paroles?

THÉODORE.

Votre seigneurie est pressante. Je disais : Ces yeui, ces ycui charmants sont la lumière qui m'éclaire... Quand je coi^'p»1p !e corail et les perles de cette bouche céleste...

LA COMTESSE.

Céleste » dites-vous ?

THÉODORB.

Oui, madame, ces expressions et quelques autres du même genre sont l'A B C des amoureux.

LA COMTESSE.

Vous avez mauvais goût, rhéodore. N'en soyez pas fâché! mais je perds beaucoup de la bonne opinion que j'avais de vous. Je voi> Marcelle de plus près que vous, et par conséquent je connais mieux tes défauts. Je suis souvent obligée de la gronder, et je pourrais vous apprendre des choses qui feraient tomber bien des illusions. — Mais laissons cela, ne parlons plus de ses qualités ni de ses défauts; je suis bien aise que vous l'aimiez, et je serai charmée de votre ma- riage; mais en ce moment, vous qui êtes amoureux, donnez-moi un conseil pour cette amie dont je vous ai parlé, et qui depuis long-temps est tourmentée de l'amour r*'"Me ressent pour un

�� � JOURNÉE I, SCÉiNE II. 99

homme de condition inférieure. Si elle se déclare, elle se manque à elle-même; si elle se tait, elle meurt de jalousie; car ce jeune homme, qui ne se doute pas de cet amour, quoique d'ailleurs fort spirituel, est timide et craintif auprès d'elle.

THÉODORE.

Moi, madame, je n'entends rien à l'amour, et en yérité je ne saurais quel conseil vous donner.

LA COMTESSE.

C'est que vous ne le voulez pas. Comment dites-vous à Marcelle? quelles sont les galanteries que vous lui adressez? Ohl si ces mura pouvaient parler...

THÉODORE.

Ces murs n'auraient rien à dire.

LA COMTESSE.

Ohî vous rougissez, et ce que votre bouche nie ces couleurs si>- bites l'avouent.

THÉODORE.

Si elle vous a conté quelque chose elle a eu tort. Je ne sais de quoi elle pourrait se plaindre. Une seule fois je lui ai pris la main, et encore l'ai-je eu bientôt abandonnée.

LA COMTESSE.

Oui, mais vous ne l'avez abandonnée sans doute qu'après y avoir déposé un baiser.

THÉODORE, à part.

Il faut que Marcelle soit folle. {Haut.) Une fois, il est vrai, j'eus la pensée de rafraîchir l'ardeur de mes lèvres sur le lis et la neige.

LA COMTESSE.

La neige et le lis! je suis bien aise de connaître un tel remède contre l'inflammation des lèvres. Mais revenons. Que me conseillez-

YOUSÎ

THÉODORE.

Si cette dame aime un homme si fort au-dessous d'elle, et qu'elle doive être nécessairement dégradée par l'amour qu'elle a pour lui, eh bien I qu'elle se déguise, et que par un artifice qui la préserve d'être reconnue...

LA COMTESSE.

Et si le jeune homme venait à avoir des soupçons!... Ne vaudrait- il pas mieux le tuer?

THÉODORE.

BfarcÂurèle, dit-on, traita de la sorte un gladiateur aimé de l'impératrice Fausline. Mais il faut laisser de tels actes aux païens.

LA COMTESSE.

Alors il y eut une Fausline, mais il y avait aussi des Lucrèces, et l'on n'en voit plus aujourd'hui. — Vous pourrez m'écrire quelque chose là-dessus.— Ah l mon Dieu! je suis tombée!... donnez-moi la main.

�� � 100 LE CHIEN DU JARDINIER.

TUéoDORE.

Je n'osais vous roffrir.

LA COMTESSE.

A quoi bon le coin de ce manteau?

THÉODORE.

C'est ainsi qu'Octavio vous la donne lorsqu'il tous accompagne à la messe.

LA COMTESSE.

Mais aussi quelle main! C'est une rnain de soixante dix ans, ri- dée, desséchée, et le drap qui la couvre est comme un drap mor- tuaire. Envelopper sa main pour la donnera quelqu'un qui tombe, c'est faire comme celui qui va re\élir sa cotte de mailles quand un ami réclame son épée; lorsqu'il arrive l'autre est déjà mort. D'ail- leurs c'est un usage qui ne m'a jamais plu, malgré la mode et le bon ton, et je pense que la main, comme le visage, doit se montrer à découvert,— quand c'est la main d'un galant homme

TuéODORK.

Agréez mes remerciements de la grâce que vous me faites.

LA COMTESSE.

Si jamais vous remplissez l'office d'écujer, alors, Théodore, vous pourrez offrir votre main enveloppée dans les plis d'un large man- teau. Aujourd'hui vous êtes secrétaire; et prenez-y bien garde» soyez discret sur ma chute, si vous-même ne voulez pas tomber.

Elle sort.

Tn^onoRB. Puis-je croire que tout cela soit la vérité? — Mais sans doute, Diane est femme, et lorsqu'elle m'a demandé la main, l'expression de la crdinlc s'est cachée sous les roses qui ont couvert son char- mant visage.— Sa main a tremblé, je l'ai senti; et, après mille hé- sitations, je me décide à suivre mon heureux destin, en rejetant bien loin toute vaine crainte , cl en me confiant à mon courage. — Mais ne sera-t-il pas cruel d'abandonner Marcelle ? et une femme doit-elle recevoir un tel affront pour prix de ses bontés?— Mais fi de leur côté elles nous abandonnent quand il leur plall pour leur intérêt, pour un nouveau caprice, nous pouvons les laisser mourir pour nous comme nous mourons pour elles.

�� � JOURNÉE II, SCÈNE 1. 101

��JOURNEE DEUXIEME.

��SCÈNE I.

One jtlace publique.

Entrent LE COMTE FRÉDÉRIC et LÉONIDO.

FRÉDÉRIC.

Eh bien î tu l'as vue passer?

LÉON I no.

Oui, elle est entrée dans l'église en embellissant tout sous ses pas comme la lumière du jour embellit la campagne lorsqu'elle commence à l'éclairer. Mais j'ai idée qu'elle n'y restera pas long- temps. Je connais le prêtre, et je sais qu'il est expéditif.

FRÉDÉRIC.

Àh l si je pouvais lui parler !

LÉOxMDO.

Comme vous êtes son cousin , vous pouvez l'accompagner. Cest TOtre droit, et même je dirai votre devoir.

FRÉDÉRIC.

Mes vues de mariage rendent ma parenté un peu suspecte.— Avant de l'aimer je n'avais jamais connu la crainte. Il en est tou- jours ainsi. Tant qu'on n'a pas de prétentions sérieuses, on visite librement une femme, qu'on soit son parent ou son ami; mais si l'on vient à l'aimer, la timidité s'empare de vous, on s'éloigne et l'on n'ose plus lui parler. C'est ce qui m'est arrivé avec ma cousine; et je luis presque fâché de l'aimer, parce qu'il ne m'est plus permif de la voir avec la même liberté qu'auparavant.

Entrent LE MARQUIS RICARDO et CÉLIO. CÉLIO. Oui, monseigneur, je vous le répète, elle est sortie à pied avec quelques-uns de ses gens.

RICARDO.

La comtesse aura voulu se montrer, et comme l'église est è deux pas de chez elle...

CÉLIO.

N'avez-vous pas tu, comme disait un poète, le soleil, à son lever, envelopper et faire disparaître dans ses rayons resplendissants les brillantes étoiles du taureau, au milieu de vapeurs de pourpre et d'or? Eh bien I telle a paru la comtesse de Belflor, si ce n'est qu'au lieu d'un seul soleil ses yeux nous en faisaient voir deux à lu fois.

9.

�� � 102 LE CHIEN DU JAllDINIER.

RICARDO.

La comparaison csl parfailc... d'autant mieux que le soleil, dam sa marche journalière, va parcourant divers signes, qui sont les pré- tendanls.— Tiens, voilà Frédéric qui attend aussi la venue de l'astre.

CÉLIO.

Lequel de vous deux sera le taureau?

RICARDO.

Mais lui, car sa parenté le rapproche d'elle. Moi je ne viens qu'a près, et je serai, j'espère, le lion.

FRÉDÉRIC

N'est-ce pas Ricardo?

LÉO.MDO.

C'est lui-même.

FRÉDÉRIC.

J'aurais été bien étonné qu'il eût manqué cette occaiioo.

LÉOMDO.

Le marquis est resplendissant.

FRÉDÉRIC

Ma foi ! bien observé. On dirait que tu et jaloui.

LÉONiDO.

Est-ce que vous l'êtes, vous, monseigneur?

FRÉDÉRIC

Mais tu le vanlei si fort, que je pourrais le devenir.

LÉOMDO.

Si la comtesse n'aime personne, de quoi pouTez-TOUs avoir de la jalousie ?

FRÉDÉRIC

De ce qu'elle pourrait l'aimer. Elle est femme.

LÉOMDO.

Oui I mais si raine , si hautaine , si dédaigneuse , que cela d«lt TOUS rassurer.

FRÉDÉRIC.

L'orgueil sied à la beauté.

LÉOMDO.

L'orgueil n'embellit pas.

cÉuo, au marquis. Monseigneur, voilà la comtesse qui sort.

RICARDO.

Eh bien I c'est pour moi le jour qui se lève.

CÉLIO.

Vous voudriez lui parler?

Ric\i\no. Oui, pourvu que mon rival le permette.

�� � Entrent LA COMTESSE, OCTAVIO, THÉODORE, FABIO, et, derrière, MARCELLE, DOROTHÉE, ANARDA.

FRÉDÉRIC, à la Comtesse.

Je vous attendais pour avoir le bonheur de vous voir.

LA COMTESSE.

Je suis charmée, comte, de vous avoir rencontré.

RicARDO, à la Comtesse.

Je viens aussi, madame , avec le désir de vous offrir mon bras et mes hommages...

LA COMTESSE.

Je suis trop flattée, marquis ; agréez mes remerciements.

RICARDO.

Je devais cela à votre seigneurie.

FRÉDÉRIC, à Léonido.

L’accueil qu’on me fait n’est pas, ce me semble, encourageant.

LÉONIDO.

Ne lui laissez pas voir votre ennui.

FRÉDÉRIC.

Hélas ! mon cher Léonido, il est bien naturel que celui qui ne se voit pas reçu avec plaisir, se trouble et garde le silence.

SCÈNE II.

La chambre de Théodore.

Entre THÉODORE.

THÉODORE.

Nouveau désir qui me tourmentes, laisse-moi le repos que tu m’enlèves ; — car c’est à moi trop de folie et trop d’audace de t’écouter.— Cependant lorsqu’on a devant les yeux un noble but, l'audace n’est pas de l’imprudence, mais si le bien auquel j’aspire est infini, sur quoi peut se fonder mon espoir insensé ? Ce que j’ai vu, ce qu’on m’a dit. ne sont-ce pas de bien faibles bases pour ces palais enchantés que bâtit dans les airs mon imagination ? Non, ce n’est pas la faute de mes désirs si l’amour les élève si haut que j’en suis effrayé ; c’est que, hélas! moi-même suis placé trop bas.— Il n’importe! perdons-nous, s’il le faut, en suivant une pensée si douce et si charmante. Et d’ailleurs ce n’est pas se perdre que de succomber dans une entreprise aussi belle. Moi je me féliciterais de mon malheur, comme d’autres se félicitent du bonheur le plus longtemps souhaité; car mon malheur serait si glorieux qu’il pourrait rendre le bonheur même jaloux[1]. 104 LE CHIEN Di: JÀHDIMER

Entre TRISTAN. TRISTAN.

Au milieu de vos graves méditation», pourriez-vous recevoir un billet de Marcelle, qui se console avec vous de sa captivité? Le voici, fil je vous l'apporte gratis, parce qu'on n'aime pas à voir ceux dont on n'a pas besoin. A la cour, monseigneur, quand un homme se trouve en bonne position, il est accablé de visites et de soliicitationi de toute espèce ; mais la fortune vient-elle à lui tourner le dof, aussitôt chacun l'abandonne comme un pestiféré. — Seriez-vous d'a- vis que je passasse au vinaigre le billet de Marcelle, crainte de con- tagion ?

TnéonoRE.

Toi et le billet, vous m'ennuyez également. Donne-le. — Il o'a pas besoin d'ôtre passé au vinaigre ayant passé par tes mains*. {Il lit.) «A mon époux Théodore. »—{/*ar/anf.) Mon époux! que cell est ridicule 1

TRISTAN.

Oui, monseigneur, fort ridicule.

TUéODORB.

Demande donc à ma destinée, si de la hauteur où elle 8*est éle- vée elle aperçoit une humble violette.

TRISTAN.

Mon Dieu ! quelque élevé que vous .«oyez, lisez tout de même, je vous en prie, d'autant qu'il ne faut pas dédaigner le vin parce qu'il y a des moucherons ; et puis vous devriez vous rappeler qu'il fut ua temps — qui n'est pas éloigné , où cette humble violette était à yos yeux un cèdre du Liban.

THÉODORK.

Mon cher Tristan, mes regards désormais ne peuvent plus guère se détacher du soleil vers lequel ils sont fixés; et je suis d'elle à une telle distance, que je m'étonne de l'apercevoir encore.

TRISTAN.

Vous maintenez bien votre dignité... Mais que fcroas-noui du bUlel?

TB^DORE.

��U Toilà.

Vous le déchireit Sans doute. El pour(iuoiT

��TRISTAN.

TUÏODOai.

TRISTAlf.

��Muutra quf tendra tarado Si »n tut manot ha venido.

�� � JOURNÉE II, SCENE II. 105

THEODORE.

Pour que la réponse soit plus tôt faite.

TRISTAN.

C'est aussi par trop rigoureux.

THéODORB.

C'est que, Tois-tu, je ne suis plus le même.

TRISTAX.

En effet, messieurs les amants, vous êtes les apothicaires de l'ft- mour. Papiers , ordonnances , billets doux , se suivent enBlés à la même aiguille. Récipé des soupçons jaloux, ou bien de fleurs de violettes; — récipé des orgueilleux dédains ou bien de sirop de pa- vot;— récipé une absence en guise d'emplâtre sur la poitrine, alors que vous auriez dû rester à la ville ; — récipé de matrimonium, ou une purgation de trente jours consécutifs avec de l'anlimoine; — récipé dans les boutiques des bijoux, des étoffes, des diamants, pour en faire des applications confortatives de l'amour.— Et après qu'une année durant tous les papiers ont été bien réunis, bien arrangés, le jour du payement arrive enfin, le malade est mort ou guéri, et l'on règle le compte en mettant au rebut tous les chiffons inutiles. Mais vous, vous avez eu tort de déchirer le mémoire de Marcelle sans en savoir le contenu'.

THEODORE.

Ta bois quelquefois , mon cher Tristan , et je crois que tu as bu aujourd'hui.

TRISTAN.

Et moi je croîs que non le vin , mais l'ambition vous a monté à la tête.

THÉODORE.

Tristan , chaque homme a dans sa vie un moment de bonne chance, et ceux qui ne savent pas en profiter sont des imbéciles, et, qui pis est, des imbéciles malheureux. Pour moi, ou je mourrai dans l'entreprise, ou je serai comte de Belflor.

TRISTAN.

Monseigneur, il existait un certain duc nommé César qui avait pour devise : a Ou César ou rien. » Après bien des succès le sort lui devint contraire, et alors un de ses ennemis écrivit sur son bla- son : a Tu voulais être César ou rien, et tu as été à la fois l'un et l'autre; car tu es César et tu n'es rien. »

TUÉODORE.

Malgré les conseils, Tristan, je n'en poursuivrai pas moins mon entreprise; et ensuite que la fortune fasse de moi ce qu'elle voudra.

Ils sortent.

��* Ce cooplet de Tristan est dans l'original un baragouin mêlé d'espagnol et de latia Bdcarooique.

�� �



Scène III.

Une salle chez la Comtesse.

Entrent MARCELLE et DOROTHÉE.

nonoTiiF.E.

Croyez-moi, Marcelle, s’il est une de vos compagnes qui soit sensible à vos peines, c’est moi.

MAUr.ELLE.

Dans la prison où l’on m’a renfermée, vous m’avez montré tant d’affection et vous avez été si bonne pour moi, que, je pois youi l’assurer, vous n’aurez pas à ra\enir d’amie qui vous soit plus dé- vouée que moi. Anarda s’imagine, sans doute, que j’ignore sa liai- son avec Fabio, et c’est pour cela qu’elle a eu la perfidie de raconter mes affaires à la comtesse.

Enlrcnl THÉODORE cl FABIO. DOIIOTIIÉE.

Voici Théodore. Ah! mon ami.... Un moment, Marcelle.

M.U\CELLB. TIléODORB.

MARCRLLB.

Quoi, mon ami, vous voulez , lorsque j’ai le bonheur de vous revoir…

TIM-.OnOllE.

Prenez garde à ce que vous faites et à ce que vous dites. Les tapisseries ont parlé plus d’une fois, et si elles représentent des figures c’est pour nous rappeler que derrière peut se cacher quel- que indiscret. Si un jour un muet, voyant qu’on allait égorger son père, a pu recouvrer soudain la parole, il faut craindre aussi de voir parler les figures peintes.

MARCELLE.

Ayez-vous lu ma lettre ?

THEODORE.

Je l’ai déchirée sans la lire. J’ai reçu une telle leçon, que j’aurais déchiré et jeté mon amour au vent si cela m’eût été possible.

HARCELLE.

Ne sont-ce pas là les fragments de ma lettre ?

TIIÉODORB.

Oui.

MARCEL1B.

Et, dites-vous, vous ne tenez pas davantage à mon amour ? JOURNÉE II, SCÈNE III. 107

THÉODORE.

Eh! cela ne vaut-il pas mieux que de nous Yoir exposés à cha- que instant aux plus grands dangers? Si vous êtes de mon avis, nous laisserons là nos projets pour vivre au moins tranquilles.

MARCELLE.

Que dites-vous là ?

TH^ODORS.

Que je suis décidé à ne plus donner à la comtesse de sujets de plaintes.

HARCELLE.

Ah! toute votre conduite m'annonçait depuis long-temps ce que TOUS m'apprenez.

THEODORE.

Adieu , Marcelle. Mais s'il ne doit plus y avoir d'amour entre nous, l'amitié seule peut encore subsister.

MARCELLE.

Quoi! Théodore, c'est vous qui me parlez ainsi?

THÉODORE.

Que voulez-vous? j'aime le repos... et puis je ne yeux pas maii* quer de nouveau à une maison à laquelle je dois tout.

MARCELLE.

De grâce, écoutez.

THÉODORE.

Je n'en ai pas le temps.

MARCELLE

Comment! c'est ainsi que vous me traitez I

THÉODORE,

Je m'éloigne pour ne pas entendre vos reproches.

IlMT

MARCELLE:

Ah ! mon cher Tristan 1

TRISTAN.

Que voulez-vous?

MARCELLE.

Qu'est-ce donc, je te prie?

TRISTAX.

De l'inconstance. Mon maître est changeant.... comme uat femme.

MARCELLE.

Crois-tu donc que toutes les femmes soient inconstantes?

TRISTAN.

A peu près comme celles qui sont tout sucre et tout mi^

MARCELLE.

Tu diras de ma part à ton maître...

TRISTAN.

Je ne puis rien lui dire. — Je suis la poignée de celle eiJ^c. le

�� � î08 LE CHIEN DU JARDLMEH.

cachet de celte lettre , le manteau de ce voyageur, l'ombre de et

corps, la queue de cette comète, ItHui de ce chapeau, l'ongle de to

doigt, et ce n'est qu'en me coupant que l'on peut me séparer ut

lui.

Il sort. MARCELLE.

Que peniei-vous décela, Dorothée?

DOROTIléB.

Je n'ose tous en exprimer mon avis.

I MARCBLLB.

Eh bien , je parlerai.

��DOnOTIléB. HARCELLE.

��Non pas, moi. Si bien, moi.

DOROTHÉE.

Prenez garde, Marcelle; rappelez-vous ce qu'il disait des tapis* séries.

MARCELLE.

Dans ma fureur jalouse, je ne crains rien, Je brave tout. Si je ne connaissais l'orgueil de la comtesse, je dirais que Théodore a conçu des espérances; et, en effet, n'avez-vous pas remarqué qu'il est sans cesse auprès d'elle depuis quelques jours ? Croyez-roui que ce soit sans motif?

DORornéK.

Taiscz^Tous , la colère vous égare.

MARCELLE.

PTiroporte, je me vengerai. Tous deux se jouent de ma douleur, mais je n'ignore pas les moyens de les affliger, moi aussi.

Enlre FADIO.

FABIO.

Le secrétaire est-il là ?

MARCELLE.

Voui voulez vous moquer de moi ?

FABIO.

Mon Dieu non! Je le cherche, parce que madame It eomtflMê ■'a ordonné de l'appeler.

MARCELLE.

Qu'il en soit ou non comme vous dites , demandez à Dorothée de qucuc façon je viens de le traiter. Je soutenais que notre bril- lant secrétaire n'est qu'un cnnuycui et un fat.

FABIO.

Ob l vous ne me donnerez pas le change. — On sait vos secreU..* et , sans doute, vous êtes d'accord.

�� � MARCELLE.

Nous d’accord ! Vous êtes bon !

FABIO.

Vous avez beau dire, vous ne réussirez pas à m’abuser.

MARCELLE.

Autrefois, je l’avoue, j’ai pu m’amuser des folies que me débitait Théodore ; mais aujourd’hui j’en aime un autre... un autre qui vous ressemble beaucoup.

FABIO.

A moi ?

MARCELLE.

Certainement. Est-ce que vous ne ressemblez pas à vous ?

FABIO.

Quoi ! Marcelle, c’est bien à moi que vous parlez ainsi ?

MARCELLE.

A vous-même. Si je ne vous parle pas franchement , si vos regards ne me charment pas, si je ne vous trouve pas l’homme le plus aimable du monde , et si tout mon cœur n’est pas à vous, puissé-je mourir du plus grand des chagrins ! puissé-je voir mon amour n’être payé que de mépris !

FABIO.

S’il en est ainsi, vous ne mourrez pas. Si vous m’aimez, je veux que vous viviez. Mais, au moins, que ce ne soit pas un piège ; quel avantage auriez-vous à me tromper ?

DOROTHÉE, bas, à Fabio.

Courage, Fabio ; profitez de l’occasion. Il faut aujourd’hui que Marcelle vous aime. Elle y est forcée.

FABIO.

Je crains que cela ne soit pas vrai, puisqu’elle n’est pas libre.

DOROTHÉE.

Théodore a d’autres vues. Il s’est tourné d’un autre côté.

FABIO.

Je vais le chercher pour remplir ma commission. (A Marcelle.) Avouez seulement que je suis voire pis-aller, et que votre amour est un peu comme ces lettres à double adresse, que l’on remet à Fabio, en l’absence de Théodore. Mais, vanité à part, je me trouve encore trop heureux. Nous en parlerons plus à loisir, et de toute façon comptez sur moi.

Il sort.

DOROTHÉE.

Qu’avez-vous fait ?

MARCELLE.

Je ne sais... Je suis dans un tel état d’exaspération , que je ne me connais plus. Anarda n’aime-t-elle pas Fabio ?

DOROTHÉE.

Sans doute. 110 LE CHIEN DU JARDINIER.

MAIICF.LI.E.

Eh bien , je me vengerai de lous doux a la fois. Si l'amour est le dieu de la jalousie, il est aussi le dieu de la vengeance. EnlrenlLA COMTESSE et ANARDA. LA COMTESSE.

Ce n'est pas voire faute; n'en parlons plus.

ANARDA.

L'indulgence avec laquelle vous m'excusez ajoute à mon repentir. — Voilà Marcelle, madame, qui cause avec Dorothée.

LA COMTESSE.

Je ne pouvais faire en ce moment une rencontre qui me fût plus désagréable. — Rentrez, mesdemoiselles.

MARCELLE, 6a», à DoTOthée.

Allons-nous-en, Dorothée.— Eh bien, que vous dUais-je ? Ou elle me soupçonne, ou elle est jalouse de moi.

Marcelle cl Dorothée torlent. ANARDA.

?uis-je vous parler?

LA COMTESSE.

Je vous écoute.

AXARDA.

Les deux seigneurs qui viennent de sortir sont épris pour vous du plus vif amour, et vous, madame, vous ne leur montrez qu'un dé- dain qui passe tout ce qu'on lit dans les histoires. Prenez garde; il arrive souvent qu'un dédain semblable....

LA COMTESSE.

Tas de sermon , je vous prie.

ANARDA.

Mais enfin, avec qui votre seigneurie pense-t elle se marier? Le marquis Uicardo par sa libéralité et sa bonne mine n'égnie-t-il pas, à tout le moins, les premiers seigneurs de la cour? et la femme la plus distinguée ne pourrait-ello pas être Hère de donner son cœur et sa main à votre cousin Frédéric ? Pourquoi les avoir congédiés avec tant de mépris?

LA COMTESSE.

Parce que l'un est un étourdi, l'autre un sot, et vous qui ne lavez pasmentendre, plus sotte et plus étourdie que tous les deux. Je ne les nimc point parce que j'aime; et j'aime parce que je n'ai pas d'espoir.

ANARDA.

ciell qu'cntends-je ? Vous , de l'amour ?

LA COMTESSE.

Ne suis-je pas femme?

ANARDA.

Oui, mais aussi froide que la glace qui ne cède pas même aux rayons du soleil.

�� � JOURNEE II, SCENE III. Ul

LA COMTESSE.

Eh bien , cette froideur que tu m'attribues, elle est tombée aui pieds d'un homme d'une condition inférieure.

ANARDA.

Et... quel est cet homme ?

LA COMTESSE.

Je ne puis pas te le nommer. Le respect que je me dois à moi- même m'cinpèche de prononcer son nom. Sache seulement que cet amour serait capable de me dégrader.

AXARDA.

Dans l'antiquité, madame, il y avait bien d'autres mésalliances, à commencer par celles de Pasiphaé, de Sémiramis, et d'autres dames que je veux bien ne pas nommer. Vous, madame, vous aimez un galant homme, et quelle que soit sa condition, je trouve cela fort excusable '.

LA COMTESSE.

Celle qui aime peut haïr si elle veut. C'est là le mieux. Je ne veux plus aimer.

ANARDA.

Le pourrez-vous ?

LA COMTESSE.

Sans doute. J'ai aimé quand j'ai voulu; quand je ne voudrai plus aimer ce sera fini. — Mais qui chante là ?

ANARDA.

C'est Fabio et Clara.

LA COMTESSE.

Voyons si leur chant dissipera ma mélancolie.

ANAHDA.

L'amour se plaît aux sons de la musique. Ecoutez.

VOIX DU DEHORS.

Uélas ! il n'est pas facile

De liair quand on aime,

Et quand on ne veut plus aimer

Il est malaisé de haïr.

ANARDA.

Voilà une chanson qui tj'est pas de votre avis.

LA COMTESSE.

Je la ferai mentir. Mais je me connais mieux que vous, et jt! sais qu'il sera en mon pouvoir de haïr, comme il est en mon pouvoir d'aimer.

ANARDA.

Cela ne me semble pas au pouvoir des mortels.

• Le texte est oeanroup plus précis : Si Pasife quiso un toro, Semiramts un cavallo, Y <Hra$ lot monstruos que calîo, clc, etc.

�� � M? LK CIIIKN DU JAIIOIMI 11.

Entre THcDDOIlt.

THÉODORE.

filadaiiic , Fabio m'a appelé de volrc pari.

LA COMTESSK.

H y a déjà un siècle que jo vous alicnds.

TUÉODUKE.

Pardonnez-moi ce retard; il esl involonlairc. Aussitôt qu'on m' eu dit vos ordres, je suis a( couru.

LK COMTESSE.

C'est bien. — Vous avez >u ces deux seigneurs qm me renden des soins?

TUiODOUB.

Oui , madame.

LA COMTESSE.

Us sont tous deux fort bien , n'esi-cc pas?

THÉODORE.

Oui, madame.

LA COMTESSE.

J'ai voulu vous consulter avant de me décider. Auquel des deux pensez-vous que je doive accorder ma main?

THÉODORE.

Mon Dieu! madame, quel conseil ponrrais-je vous donner eu ui.v (hosc qui ne dépend que de votre goût? — Le meilleur choix, à mon avis, esl celui que vous ferez.

LA COMTESSE.

Vous reconnaissez bien mal, Théodore, l'honneur que je vous Tdis en vous consultant dans une semblable cir.onslance.

THÉODORE.

Mais, madame, n'avez-vous pas dans votre maison des gens dont l'avis serait meilleur à prendre que le mien? Par exemple, Ortavio, votre écuyer, par son Age, ses lumières, son expérience...

LA COMTESSE.

Je veux que le maître que je vous donnerai vous convienne et vous plaise.— Dites-moi, le marquis ne vous semble t-il pas préfé- rable à mon cousin?

THÉODORB.

Oui, madame.

LA COMTESSE.

Kh bien, c'est le marquis que je choisis. Allci au plus t6l lui en porter la nouvelle *.

Elle ton accompagnée d'Auarda.

Litttfraiement : a Allci lui domandor rc'irouoe de celle nouvelle. » L'uwg»* élail de faire ili-s cadt aux aux |K)rU'iiri tl'uuc bonne nouvelle. Ce» (iie^tMils s'a|>(>elaK'ii( a^&rt CMU Uc la le uiol albricù», change en iuicij<ctiuu a Uui par iigiiilicr cet noutelie* elle»-inèi»fft

�� � JOURNEE II, SCENE 11 E il3

THÉODORE.

Fiii-ii jamais un aussi grand malheur? A-t-on jamais vu une re- çolution si prompte, un changement si soudain? Voilà donc ce qu* sont devenus mes orgueilleux projets ! — J'ai osé prétendre à l'amou • d'un ange, j'ai voulu m'éiever jusqu'au ciel, et me voilà tomb.^ dans l'abîme'.... — Pourquoi la comtesse s'est-elle ainsi abusée sur SCS vrais sentiments?... Mais moi, pourquoi ai-je eu la faiblesse de croire à quelques paroles de douceur? — L'amour ne peut pas exis- ter entre personnes d'un rang inégal.— Mais qu'y a-t-il d'étonnant que ces beaux yeux m'aient séduit? ils auraient séduit le plus sage. Ulysse lui-même n'eût pas su leur résister. — Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne puis me plaindre que de moi-même.— Après )out, pourquoi me plaindrais je? qu'ai-je perdu? Ne puis-je pas me figurer que j'ai eu un moment de délire, et que pendant ce dé- lire j'ai rêvé, imaginé toutes ces fjlies?...— Adieu, adieu, orgueil- leuses et vaines pensées... ComtJ de Beldor, retournez, s'il vous plaît, la proue vers votre rivage f.ccoutumé. Revenons modestement a Marcelle, elle doit me suffire, et laissons les grandes dames aux î.'rands seigneurs. Orgueilleuses et vaincs pensées, dissipez-vous dans l'air où vous vous êtes formées; et ne cherchons plus à nous 'lever trop haut, de peur de tonibcr une seconde fois.

Enlre FABIO.

F/BIO.

Eh bien, avez-vous parlé à la comtesse?

TUÉtinCKE.

Oui , je viens de lui parler, et je suis on ne peut plus content, parce que la comtesse se décide imfin à se marier. Elle hésitait entre ses deux adorateurs; mais dans sa sagesse elle choisit le marquis.

FABIO.

Elle ne pouvait mieux choisir.

TinionoKE.

Elle m'a chargé de lui en porter la nouvelle, el l'on doit s'atten- dre à un riche présent; mais «:omnie je suis votre ami . Fi»bio ie vous abandonne ce message. Allez, allez vite.

FABIO.

Je ne doutais pas de votre amitié, et votre conduite actuelle me prouve bien que j'avais raison. Je voudrais pouvoir la reconnaître. Je pars, et je reviens bientôt vous remercierv et me réjouir avec vous de ce qui se passe. - Ma foi, vive le marquis l il n'y avait que lui V)ur décider la comtesse.

��Il'

��Entre TRISTAN.

��TRISTAN.

Je viens, tout troublé, vous chercher. Ce que l'on m'a dit f&*.-il '»"*'^ 10.

�� � il4 LK (:UIi'..\ 1)L JAUDI.MhK,

TIIF.ODOIIE.

Oui, mon pauvre Trislan, si l'on l'a dit que j'étais cruellement désabusé.

TRISTAN.

. J'avais bien vu les deux importuns établis chacun dans un fauteuil Cl tenant la dame entre deux feux, mais je ne savais pas qu'elle eût fait un choix.

Tlli%ODORE.

Oui, Tristan^ j'ai vu venir tout à l'heure cet héliotrope incons- tant, celte mobile girouette, ce prodige d'instabilité, en un mol, cette femme, celle femme enchanteresse qui veut nie perdre pour déshonorer sa victoire ; et elle m'a ordonné de lui dire lequel des deux je préférais, car elle ne voulait pas se marier sans avoir mon avis. Je suis demeuré étonné, confondu, ayant tellement perdu le sens, que je n'ai pas même eu la force de répondre des folies. Klle m'a dit enfin que son choix s'arrôtail sur le marquis, et c'est moi qu'elle a chargé de lui en porter la nouvelle.

TKISTAIV.

Ainsi donc elle se marie?

TIléODOHB.

Avec le marquis Ricardo.

TRISTAN.

Que vous disais-jc?... Si je ne fous voyais pas dans un si triste état, si je ne craignais pas d'affliger un homme au désespoir, j'au- rais beau jeu à vous railler, je vous demanderais ce qu'est devenu votre titre de comte.

TiiéonoRB.

llélas! Tristan, je me meurs.

TRISTAN.

A qui la faute ?

TUI^OnORK,

J'en conviens, j'ai cru trop facilement aux regards d'une femme.

TRISTAN.

Je vous l'avais bien dit cependant, il n'y a pas de vase de poison qui soit plus dangereux que les yeux de ces ingrates.

TlIKOnORK.

Je suis si honteux d'avoir été pris au piège, que j'ose à peine le- ver les miens. — Knfin, le grand moment est passé, et ce que j'ai de mieux à faire, c'est d'oublier mes espérances et mon. amour.

TRISTAN.

Et de revenir repentant à Marrelle.

TIIF.ODORB.

La voici; la paix sera bieniOt faite.

Kiilro MAUCELLE.

MARCELLE, à part. Qu'il esi pénible de feindre un amour qu'on ne sent pts! qu'il

�� � JOURNÉE II, SCÈNE III. il»

est difflcile de renoncer à un amour véritable!... Plus je m'efiForce d'en détourner ma pensée, plus il revient obstiné à ma mémoire... — Mais il le faut, et mon honneur l'exige, je dois me venger d'un cruel abandon, et pour me guérir de mon ancien amour, je n'ai qu'un moyen, c'est d'aimer encore. Mais pourrai-je aimer lorsque mon premier amour vit encore dans mon cœur, et si c'est pour me venger, n'est-ce pas moi qui la première souffrirai de ma vengeance? —Non, je me perdrais, et il vaut mieux attendre; car plus d'une lois l'amour s'est rallumé au moment même où l'on croyait qu'il allait s'éteindre.

THEODORE.

Marcelle !

MARCELLE.

Qui est-ce ?

THÉODORE.

C'est moi; — vous m'oubliez donc tout à fait?

HARCELLE.

Oui, je vous oublie, et si bien, que je voudrais être hors de moi- même pour ne plus me souvenir de vous; je m'efforce de ne plus penser à vous, et je ne fais constamment que me rappeler votre conduite. — Mais comment avez-vous osé me nommer?.., comment votre bouche a-t-cUe osé répéter le nom de Marcelle?

THÉODORE.

J'ai voulu éprouver votre constance. J'ai bientôt su à quoi n/en tenir : on dit que je suis déjà remplacé dans votre cœur.

MARCELLE.

Théodore, jamais homme sage n'éprouva ni verre ni femme. Mais vous ne me ferez pas accroire que ce fût la votre intention.— Non, je vous connais, Théodore, et je sais les folles pensées qui vous ont égaré. — Eh bien , où en êtes-vous?... vos projets réussissent-ils à votre gré? ne vous coûtent-ils pas plus qu'ils ne valent? Croyez- vous toujours qu'il n'y ait rien ici -bas de comparable à la com- tesse? Mais que vous est-il arrivé? qu'avez-vous? d'où vient votre trouble?... Est-ce que le vent aurait changé? Venez-vous à présent chercher votre égale, ou voulez-vous seulement vous jouer de sa crédulité? — Ah! Théodore, que je serais heureuse si vous rendiez enfin un peu d'espoir à mon amour!

TUÉOUORE.

Si vous voulez vous venger, Marcelle, libre à vous. Mais songei que l'amour doit être généreux; ne vous montrez pas si sévère; la vengeance est une lâcheté dans le vainqueur. Vous l'emportez, Mar- celle ; s'il vous reste quelque affection pour un infortuné, pardonnez mon erreur. Je reviens à vous, non pas que d'un autre côté tout espoir me soit interdit, mais porce que ces changements ont réveillé en moi votre souvenir. Eh bien , que le souvenir de vos ancien» sen- timents se réveille aussi, puisque je proclame votre victoire.

�� � ne 11 ilIlKN DU JA:U>1MF.II.

MAKCICI.I.F..

A Dieu ne j»liii>c ipn: je délruise aiii.>i les ^ondemlili:^ >ji îuire grandeur! Servez, persiste/, ne vous découragez pas, on vous ac- cuserait de légèreté; suivez , en un mot, le bonheur qui s'oiïre a vous, comme je veux suivre le bonheur qui s'oiïre à moi. Je ne sau- rais vous offenser en aimant Tabio, puisque vous m'avez abandon- née. Peut-être n'ai je point gagné au change: mais enfin c'est tou- jours beaucoup pour moi de venger mon injure... Adieu; voilà un assez long entretien, et comme Fabio est presque mon époux, je ne voudrais pas qu'il nous vit ensemble.

THÉODOHB.

Arréte-Ia, Tristan, arréte-la.

TRISTAN.

Ecoutez, écoutez, mademoiselle. Si mon maître a cessé de vous aimer, il est prêta reeonmicncer; cl s'il a eu tort de vous quitter, il le répare en revenant à vous. — Ecoutez-moi donc, mndemoiselle.

MAHCELLE.

Que veux-tu, Tristan ?

TIUSTAN.

Attendez un moment.

Ktitronl LA COMTESSE el ANA RD A. Elles s'arrêtent i la porte. LA COMTESSE.

Théodore et Marcelle ici ?

ANARDA.

Vous paraissez fichée de les voir ensemble.

LA COMTKSSE.

Prends celte portière, et couvrons-nous... Mon amour se réveille avec ma jalousie.

MARCELLE.

Au nom de Dieu, Tristan, laissez moi.

ANAROA.

Tristan cherche à les mettre daccord. lU doivent èirc biouiilés.

LA COMTKSSE, ù part. Ce coquin de valet me mettrait en colère'.

THISTA.X.

L'éclair ne passe pas plus vite que n'a passé devant lut là froide beauté de celle qui l'adore. .Maintenant il n'y pense plus; il pré- fère votre grâce, vos attraits à tous ses trésors... iToycz-mri, rr- amour a disparu comme une comète.— Écoulez, Théodore. LA coMTi ssR, d part. Le drôle ne manque pas d'adresse.

TuéonoRR. Pourquoi m'appeler, Tristan ? N'a-l-elle pas dit qu'elle élall en- gagée à Fabio, el qu'elle l'aimait?

' I » rnmirtsc qualilicTii^lan d'une njoièrc l>caucoup plus ëncrgi(]<ic Elle le aommt à leahuriê.

�� � JOURNÉt: II, SCENE III. if

TIIISTAX.

Boni voilà l'autre qui se fâche.

THÉODORE.

Ils feront mieux de se marier.

TRISTAN.

Vous aussi! laissez-moi là toute rancune. Allons, venez, donnez- moi votre main, et faites la paix.

THÉODORE.

Vilain que tu es, tu me persuades.

TRISTA.N.

Allons , mademoiselle, et vous?... Pour l'amour de moi, donnez votre main.

THÉODORE.

Moi, je n'ai jamais dit à Marcelle que j'avais un autre amour. Et elle, ne me disait-elle pas tout à l'heure...

TRISTAN.

C'était un î ruse pour vous punir de votre brusquerie.

MARCELLE.

Non, ce n'est pas par ruse; c'est bien vrai.

TRISTAN.

Allons, allons, folle que vous êtes, venez par ici; vous avez tous deux perdu l'esprit.

THÉODORE.

J'ai prié d'abord; mais à présent, vive Dieu! je ne tiens plus à me réconcilier avec elle.

HARCELLE.

Ni moi non plus, le ciel m'en est témoin.

TRISTAX.

Ne jur(;z pas.

MARCELLE.

Malfjré toute la colère que je lui montre, je sens que je me trouve mal.

TRISTAN.

Tenez-vous bien, et restez là.

LA COMTESSE, à part. Comme le fripon est adroit!

MARCELLE.

Laisse-moi, Tristan ; j'ai affaire.

THÉODORE.

Oui, laisse-la, Tristan.

TRISTAN.

Eh bien, qu'elle parte, je ne l'arrête plu».

THÉODORE.

Retiens-la.

I MARCELLE.

' Je reste, mon ami.

�� � ti» LE CHIEN DU JARDINIER.

TRISTAN.

Eh quoi! je ne vous retiens plus ni l'un ni l'aulre, cl vous voilà.

MAdCELLE.

Ail ! mon ami, je ne puis m'éloigner de vous.

TIIÉODORK.

Ni moi , et vous me verrez désormais d'une constance inébran- lable.

MAUCBLLB.

Allons, méchant, embrassez-moi.

TiléODORB.

Avec bonheur, avec délices.

TRISTAN.

Puisque vous n'aviez pas besoin de moi, pourquoi me donner tant de mal?

ANARDA, bas, à la Comte f se. Vous prenez plaisir à les voir.

LA COMTESSE.

Oui, je suis bien aise de voir combien peu il faul se fier soit à un homme, soit à une femme.

THÉODORE.

Ahl Marcelle, comme vous m'avez traité!

TRISTAN.

Enfin, vous voilà d'accord, le ciel en soit béni! car pour un cour- tier comme moi, le plus grand déshonneur c'est de ne pouvoir con- clure un marché.

MARCELLE.

Si jamais je vous abandonne pour Fobioou pour un autre, puissé- je mourir, mon ami, des chagrins que vous me donnez.

THÉODORE.

Et moi qui reviens à vous plus épris, plus amoureux,- si jamais je vous oublie, je consens, pour ma punition, à vous voir dans loi bras de Fabio.

MARCELLE.

Voulez-vous réparer vos torts ?

THÉODORE.

Pour vous, près de vous, que ne ferais-je pas?

MARCELLE.

Dites que toutes les femmes sont laides.

THÉODORE.

Oui, près de vous. — Que voulez vous de plus?

MARCELLE.

Je ne suis pas sans jalousie, et puisque vous m'aimei, dites-moi, nous pouvons parler devant Tristan.

TRISTAN.

Ne vous gênez pas, serait-ce même pour dire du mal de moi.

�� � JOURNEE II, SCENE 111. It?

SIARCELLE.

Eh bien , Théodore, dites que la comtesse est laide.

TnÉODORE.

Désormais elle me paraîtra affreuse.

MARCELLE.

Qu'elle est étourdie.

TnÉODORE.

On ne peut plus.

MARCELLE.

Prétentieuse.

THÉODORE.

A l'extrême.

LA COMTESSE, à part. La conversation pourrait aller trop loin, et il vaut mieux que je l'arrête. Je suis sur des charbons ardents.

ANARDA.

De grâce, madame, ne vous montrez pas.

TRISTAN.

Quand vous voudrez entendre arranger comme il faut la comtesse. sa beauté, ses manières, adressez-vous à moi. LA COMTESSE, à part. A-t-on jamais vu celte impudence ?

TRISTAN.

Premier point.

LA COMTESSE, à part. Ce serait folie d'attendre le second.

��MARCELLE.

Ciel', sauvons-nous. Adieu, Théodore.

��Elle se montrfe.

��Elle salue la Conilcssc cl sort.

��TRISTAIV.

THÉOUOKE.

LA COMTESSE.

TlIKODOUE.

��La comtesse! La comtesse! Théodore? Permettez, madame...

TKISTAX.

Le tonnerre commence à gronder. N'allcndoiis pas qu'il tombe.

Il sorU LA COMTESSE.

Ânarda, approchez une table. Ttiéodorc va écrire une lettre que je lui dicterai.

AiiDr. la s'éloigne. TiironouE, à part. Je trcmhlcî... Nous a-lcilo ciiicKdiis ?

�� � 120 LE CHIEN DU JAMDIXfEn.

LA COMTESSl-, « fjurt.

La jalousie a r(?vcillé mon amour. Il aime Marcelle! et moi il m<' dédaigne ! — Je suis leur jouet à lous doux.

THROHOIIK, à p'irt.

Elle murmure et se plaint. Ah ! pourquoi ai je oublié ce que je disais : que dans les palais les tapisseries cntendentel les murailles

parlent?

Ananla rcviciil avec loul ce qu'il Tanl poor écrire. ANARDA.

Madame, voici une petite table et tout ce qui est nécessaire.

I,A COMTESSE.

Approchez, Théodore, et prenez la plume.

THÉODOUE.

Je suis perdu 1 La moindre chose que j'aie à redouter, c'est qu'elle me chasse.

I.\ COMTESSE.

ïlcrivez.

TiiitoDonn. Je vous écoute.

I.A COMTESSE.

Vous n'êtes pas bien debout. {A Anarda.) Donne-lui un fau- teuil.

TiiéonoitK. Je suis à merveille.

LA COMTKSSB.

Fais ce que je te dis.

Tlllf.onOKK.

Après les soupçons et la colère où je l'ai vue. tant d'honneurs me sont suspects, et j'ai tout à craindre. [Haut.) J'écoute, madame.

LA COMTESSE.

Écrivez.

THiîonORK.

Puisse cette croix détourner le malheur qui me menace* ! LA COMTESSE, dictant.

« Lorsqu'une dame de hnul rang s'est déclarée à un homme qui est au dessous d'elle, il est impardonnable de parler encore à une autre. Mais celui qui n'a pas su apprécier sa fortune peut rester ce qu'il est... un sot. »

THEODORE.

J'ai écrit. Est-ce tout?

LA COMTESSE.

N'est-ce pas assez? Pliez cette lettre.

ANARDA, ^n.t, ù la Comtesse. Que faites vous, madame?

' AlUiiîon an vieil HMgc ospigiio! ijm cm. • -tr an commi^Dccmcni trnnp

Icllrei' image d'une croix : t>

�� � JOURNÉE M, SCÈNE III. 121

LA COMTESSE, 6av, à Atiardo. Des folles que m'inspire l'amour.

ANAKDA.

Qui donc, madame, aimez-vous?

LA COMTESSE.

Quoi! sotte, ne le voyez-vous pas, tandis qu'il me semble que les pierres de mon palaisnie le reprochent?

THÉODORE.

La lettre est pliée. Il ne manque que la suscriplion.

LA COMTESSE.

Pour vous; et que Marcelle n'en sache rien. Peut-être en lisant cette lettre à loisir, parviendrez-vous à la comprendre.

Elle sort avec Anarda. THÉODORE.

Quelle confusion est la mienne ! Que signifient ces retours et ces dédains? quelle inégalité dans les accès de son amour!

Enlre MARCELLE.

MARCELLE.

Eh bien , mon ami, que vous a dit la comtesse?... J'attendais en tremblant dans la pièce voisine.

THÉODORE.

Elle m'a dit qu'elle voulait vous marier avec Fabio; et la lettre quelle m'a fait écrire, et que voilà, c'est pour envoyer chercher dans ses terres la somme qu'elle destine à votre dot.

MARCELLE.

Hue m'apprcncz-vous?

, THÉODORE.

Tout ce que J2 souhaite, c'est que vous soyez heureuse. Je le dé- sire bien vivement, et je regrette d'être obligé de renoncer à vouf.

MARCELLE.

licoulez, Théodore...

THÉODORE.

Je ne puis plus rien entendre.

U son.

MARCELLE.

Non. ce ne peut pas être là le motif de ce changement. La cnufc on est sans doute un nouvel espoir que cette folle lui aura doniK', Elle s amuse de lui comme d'un jouet qu'elle relève de terre avtu' une sorte de prédilection, et qu'elle y rejette ensuite avec dc()it'. Ingrat Théodore! dès que sa grandeur te daigne sourire, tu m'ou- blies: si (Ile t'aime, tu me laisses; si elle t'abandonne, tu reviens à moi !— Quel amour, hélas', rourrait tenir contre une seniblable conduite?

' i,.1!it:i1. m.'iil : « W inc rfvrcsoi.lf le sco.tii irune roue à pot, lequel te rem pi l iorf- .! ,1 <>i en l»;w <i se viile nuaiitl il »'ë!é7". »

�� � 122 LE CHIî:N du JAilDIMER.

Entrcnl hE MAKQLIS el FABIO.

RICARDO.

Il m'csl impossible, Fabio, d'allcndre davantage, et je viens lui Mprimer ma reconnaissance.

FABIO, à .^Tarcelle. Veuillez, s'il vous plaît, avertir la comtesse que le marquis est ici.

MARCELLE, à part. Cruelle jalousie, où veux-tu donc entraîner à présent mes folies pensées?

FABIO.

Eh bien , vous n'y allez pas?

MARCELLE.

Si fait.

FABIO.

Vous lui annoncerez notre maître et son époux.

Marcelle tort. RICARDO.

Vous reviendrez me voir demain, Fabio. Je vous donne mille écui cl un cheval de la meilleure race.

FABIO.

Je ne puis que vous remercier de tint de b^r" —

HICARDO.

Ce n'est que le commencement. Vous ôtcs k- ^il^^al ti ir >ri ui(.i:r que la comtesse estime le plus : j'entends que vous soyez mon ami.

FABIO.

Je me mets à vos pieds. ,

RICARDO.

Je ne pourrai jamais reconnaître tout ce que je vous dois. Entre L\ COMTESSE. LA COMTESSE.

Vous ici, marquis !

RICARDO.

Nedevais'je pas venir vous remercier du message que Fabio m'j apporté de votre part? Quoi! après tant de refus, vous daignez en fin me choisir pour votre époux, ou plulOt pour voire esclave? Per- mettez-moi de vous rendre grâce à genoux d'un bien si grand que je crains d'en perdre la raison. — Ah! si mon bonheur passe mou mérite, il passe également mes espérances.

LA COMTESSE.

Je cherche à vous répondre, et je ne puis. — Qui, moi , marq;ji», vraiment, je vous ai envoyé appeler?

RICARDO.

Qu'eil ceci, Fabio?

��I

�� � jouiiNiLi^ II, scenl; m. 123

FABIO.

Monseigneur, si je vous ai porté celte nouvelle, c'est que Thco- ■.\orii m'en a charge de la part de madame.

LA COMTESSE.

Tout reci, marquis, ce sera quelque maladresse de Théodore. Il m'a entendue vous vanter, vous préférer à Frédéric, qui est mon pa- vent, et de plus, d'un rang et d'un mérite qui ne sont pas à dé- daigner; et sur cela il se sera imaginé que j'acceptais votre maii. Veuillez, je vous prie, excuser ces étourdis.

IlICARDO.

Vous l'exigez, il suffît; mais qu'ils se félicitent l'un et l'autre de la protection que vous leur accordez. Adieu, madame; je ne vous en suis pas moins reconnaissant de votre bienveillance à mon égard, et j'cîpcre (}ue ma constance triomphera un jour de vos refus.

11 son.

LA COMTESSE.

Voilà pourtant, nigaud, comme vous avez failli me compro- mettre!

FABIO.

Ce n'est pas contre moi que votre seigneurie devrait se fâcher.

LA COMTESSE.

Appelez Théodore. {Â part.) Cet ennuyeux marquis choisissait bien son temps... au moment oCi je meurs de jalousie! FABIO, à part. Adieu mon cheval et les mille écus!

11 sort. LA COMTESSE.

Que me vcux-tu donc, amour? que me veux-lu? N'avais-je pas oublié déjà Théodore?... Non, je ne l'avais pas oublié, et ma froi- deur n'était qu'une apparence. — jalousie! combien tu es puis- sante sur le cœur des femmes! c'esl par loi .ï-i'eîles souffrent, c'est toi qui renverses toutes les barrières que peuvent garder notre vertu! — J'aime un homme à qu: les Icis du monde m'interdisent (le donner mon amour, parce que je ne puis l'épouser. Je l'aime, et no pouvant l'épouser, ne risqué-je pas les plus grands périls?

Entrent TllKODOIlE ol F.\BIO. FABIO.

Oui, mon cher, il voulait me tuer. Mais, à vous dire la vérité, re que je regrette le plus, ce sont les mille écus.

THÉODOKE.

Voulez-vous un bon conseil?

FABIO.

Tout de suite.

TiiÉonouE. Le comte Frédéric se désespère de ce mariage. Allez lui annoncer

�� � ^■^l II ciilKN nu JAr.DiNiER.

que toJit est rompu, et je suis sûr qu il vous donnera ce que vou«  avail promis le marquis.

FABIO.

J'y cours.

LA COMTESSE.

Il a bien fait de partir.

TUlfODORK.

J'ai lu et relu votre lettre, madame, cl après l'avoir bien médi- tée, je viens vous dire que ma timidité est la conséquence dr mni» respect, en avouant que je me suis conduit comme un sot, cl qtc vos bontés auraient dû triompher de cette gêne. Pcrinetlcz-moi donc de vous l'avouer, je vous aime, je vous aime, madame. — Par- donnez... pardonnez à mon trouble...

LA COMTESSE.

Je vous crois sans peine, Théodore. Comment pourru/-\uii> ve pas m'aimer? Ne suis-je pas votre maîtresse, et de tous mes sor\i- teurs n'èies-vous pas celui auquel j'ai toujours témoigné le plus i!e confiance et de bonté?

TIlÉOnORE.

Je ne vous comprends pas, madame.

LA COMTESSE.

Mon langage est clair cependant ; et je vous prierai de ne jamais

franchir ceit* MiV.'.ié. Ajci ùc» prélentions plus raisonnables. D'une

femme comme moi envers un homme comme vous, la plus légère

faveur doit suffire au boniicur. à la gloire de toute une existence.

TuéononB.

Je supplie votre seigneurie d'excuser ma franchise; in«is je suis forcé de >ous le dire, cet esprit brillant que tout le monde admire en vous n'a pas toujours un éclat égal. Ktait-il bien, je vous le de- mande, de m'a voir donné de telles espérances, que, ne pouvant supporter le poids de mon bonheur, j'en ai été, vous le savez, ma- lade près d'un mois? Kl puisque nous somnies sur ce point, si lors- cpie vous me croyez indiiïércnl, soudain vous vous enfiammcz, et si quand vous me voyez épris vous devenez de glare, que ne me lals- siez-vous tout entier à Marcelle? Pardonnez, madame, mais ce se- rait le cas de rappeler le conte que l'on fait du chien du jardinier. Excitée par une sorte de jalousie, vous ne voulez p.is que j'épouse Marcelle, et si je renonce a elle, vous me trailc/ de manière à m'ô- ler le jugement ei à me faire croire que je m'éveille d'un vain songe. Eh bien . >ous dirai-jc, mangez ou laissez manger. Je ne puis me contenter de douteuses espérances, et si vous ne voulez pas voi'S décider, je recommence à aimer là où l'on m'aime.

LA COMTESSE.

Pour cela, non; je vous avertis. 'Ihéodore, qu'il vous faut renon- cer à .Marcelle. Jetez les yeux sur une autre, mais pour celle-là je ne saurais le permettre.

�� � JOURNÉK II, SCIvXK \\l. 125

TiironoKK. Votre seigneurie ne saurait le permettre 1... -Mais pensez-vous donc, madame, si je l'ainre et qu'elle m'aime, pouvoir diriger nos volontés? Pensez-vous que, pour vous com[>laire, je puisse porter mon affection là où mon goût ne m'attire pas? J'aime Marcelle; de son côté, elle m'aime; nous pouvons avouer un amour vertueux, et...

LA COMTESSE.

Insolent! prenez garde que je ne vous châtie!

Elle lui donne un soufflet. TUÉODORE.

Que faites-vous, madame ?

L\ COMTESSE.

Je vous traite comme vous le méritez.

Entrent FABIO et LE COMTE FRÉDÉRIC.

FABIO.

Un moment, monseigneur.

FRÉDÉRIC.

Vous avez raison. Mais non, il vaut mieux entrer. Qu'est-ce donc, madame ?

LA COMTESSE.

Te n'est rien. C'est un de ces ennuis que les maîtres ont souvent.

FRÉn^BIC.

Votre seigneurie peut-elle me recevoir?

LA COMTESSE.

Oui , je voudrais vous parler.

rilÉDÉllIC.

J'aurais voulu me présenter dans un moment plus favorable.

LA COMTESSE.

Ce n'est rien, et je suis charmée de vous voir. Voulez-vous me suivre? Je veux vous confier mes projets relativement au marquis.

Elle soil FilÉDÉKIC.

Fabio ?

FABIO.

Monseigneur?

FnÉDÉlVIC,

Je soupçonne que cette colère cache un autre sentiment ^

FABIO.

Kn vérité, je ne sais rien; seulement je suis confondu de voir la comtesse traiter aussi mal quelqu'un de sa maison. Jusqu'à ce our, cela ne lui était jamais arrivé.

  • l/wpagBol esl «harmani :

Yo sosper.ho

Que en estas (iisrjuslox ay Alguuos gusloi sccreios.

�� � FRÉDÉRIC.

Il me semble que son snng coule.

THÉODORE.

Si ce n’esl pas de l’amour, comment donc, amour, faiidra-i-ii appeler de pareils emporlemeiils? Kt si c’est ainsi qu’aiment Us grandes dames, je ne les tiens pas pour des femmes, mais p«Mir de véritables furies. — Si votre grandeur vous défend des plaisirs qui sont égaux pour tous les rangs, pourquoi donc, cruelle, vous li- vrer à une toile fureur ? Pourquoi, sans pilic pour vous-niôme, vouloir tuer celui que vous aimez? .Main charmante, j^aurais voulu te couvrir de baisers, reconnaissant que j’étais d’un si doux châtiment. Cependant je ne m’attendais pas à le trouver si sévère, et si c’est pour me toucher que tu mas frappé, toi seule as jamais trouvé du plaisir dans la jalousie.

Entre TRISTAN.

TRISTAN.

J’arrive toujours après ré\éinement... comme Ti-pée du poltron.

THÉODORE.

Àh ! mon pauvre Tristan !

TRISTAN.

Qu’est-ce donc, monseigneur ? Il me semble voir du sang sur votre mouchoir ?

THÉODORE.

Mon Dieu ! oui. C’est la jalousie qui veut faire entrer l’amour de cette manière.

TRISTAN.

Morbleu ! voilà une jalousie bien ridicule !

THÉODORE.

Ne l’en étonne pas. Elle est folle , et comme elle n’ose céder à son amour, de peur de se compromettre, elle s’est vengée sur moi des tourments que lui cause ma bonne mine.

TRISTAN.

Monsieur, que Juana ou Lucie, jalouses, me cherchent querelle, qu’elles déchirent à coups de griffes la collerette dont elles m’ont fait cadeau, qu'elles m’égratignent, qu’elles m’arrachent les cheveux pour savoir si je ne leur ai pas joué quelque tour de ma façon, à la bonne heure, il n’y a rien à dire, et l’on doit s’y attendre avec ces demoiselles. Mais qu’une grande dame se manque à elle-même à ce point, ma foi, je n’en reviens pas.

THÉODORE.

Que te dirai-je, Tristan ? j’en perds la tête. Tantôt elle m’adore, et tantôt elle me déteste. Elle ne veut pas que je sois à Marcelle, elle ne veut pas que je sois à elle ; et si je m’éloigne, aussitôt la voilà qui cherche un prétexte pour me rappeler. En vérité, c’est le JOURNÉE II, SCENE III. 127

chien du jardinier qui ne mange ni ne laisse manger, qui n'est ni dedans ni dehors.

TRISTAX.

On m'a raconté qu'un docteur, un savant professeur, avait une gouvernante et un laquais qui se disputaient sans cesse. Ils se dis- putaient en dînant , ils se disputaient en soupant ; pendant la nuit, ils l\mpccliaient de dormir, et le jour, il lui était impossible d'é- tudier. Un beau matin, comme il faisait sa classe, il fut forcé de revenir chez lui à la hâte, et entrant dans sa chambre à l'impro- \iste. que voit-il? gouvernante et laquais dans un accord parfait. « Dieu soit loué ! leur dit-il , une fois au moins je vous trouve en paii. » C'est ainsi, j'imagine, que finiront toutes vos querelles.

Entre LA COMTESSE.

��LA COMTESSE. THÉODORE.

��Théodore?

Madame?

TRISTAN , à part. Elle est partout, comme un esprit follet.

LA COMTESSE.

Je venais savoir comment vous alîiez.

TIIléODORE.

��LA COMTKiSK. THÉODORE.

��Vous le voyez. Êtes-Yous bien? Fort bien.

LA COMTESSE.

Vous n'ajoutez pas ; A votre service.

THÉODORE.

Non, madame , et je ne puis pas y ôtre longtemps si vous me traitez aitisi.

LA COMTES'.E.

Ahl que vous me connaissez mail

THÉODORE.

Si mal, en effet, que je ne puis pas même vous comprendre, je n'entends pas votre langage, al je sens vos coups. Si je ne \o\ii aime pas vous vous fâchez, vous vous fâchez si je vous aime. Si je vous oublie vous m'écrivez , et si je me contiens je vous offense. Vous paraissez désirer que je vous entende, et si je vous enlendf )e suis un sot. Madame, tuez-moi ou donnez-moi la vie; mais mettez une fin à mes tourments.

LA COMTESSE.

�� � 128 LE CHIEX DU JARDINIER.

THÉODORE.

Sans doute.

LA COMTESSE.

Oh est votre mouchoir?

THÉODORE.

Le voilà.

LA COMTESSE.

Montrez-le.

THÉODORE.

Pourquoi?

LA COMTESSE.

Je le veux *. Vous irez trouver Octavio , Théodore. Je viens de lui ordonner de vous compter de ma part deux mille écus.

THÉODORE.

Dans quel but?

LA COMTESSE.

Pour acheter des mouchoirs.

Elle tort. THÉODORE.

Eh bien , tu as vu ?

TRISTAN.

Ce sont des enchantements.

THÉODORE.

Elle me donne deux mille écus.

TRISTAN.

A ce compte, moi, je recevrais volontiers une douzaine de soufTlets.

TiiÉononE.

C'est, dit-elle, pour des mouchoirs, et elle a cmporti^ le mien teint de sang.

TRISTAN.

Justement, c'est votre sang qu'elle vous paye ^.

THÉODORE.

II parait que le chien du jardinier circsse après aToir mordu.

TRISTAN.

Tout cela finira comme l'histoire de mon docteur.

THÉODORE.

Que le ciel t'entende !

' Mol iBot : o Parce que jB veux (ou j*aimo) ce »aog. » L« Tcrb« fiMrtr a •■ aaf»- HBol uoe double tigniricalion, aimir et vouloir.

  • Pag6 la tangre y ti hn hecho

Uonulla par la$ narices.

Alliiïion an prdviil que l'on f.»i««il h\» m.nicc le loiwK-m lin «le» nocci, cl que les Al- Irman.U oppi'llpul 1o morj«n llad. Cei usage «vail i»r.»l»ablcmcDl éic iiitroduii «ii t«|>aguo par le» G<>ili>.

�� � JOURNEE m, SCÈNE ï. 12Ô

��JOURNÉE TROISIEME.

��SCÈNE I.

Un jardin public.

Enlrenl FRÉDÉRIC, RICARDO et CÉLIO.

RICARDO.

Quoi ! vous l'avez vu ?

FRÉDÉRIC.

Je l'ai vu.

RICARDO.

Elle lui a donné des soufflets ?

FRÉDÉRIC.

Oui, des soufflets. — Or le service peutfournirdes occasions de mé- contentement, mais je ne crois pas que ce soit ici la cause ; et pour qu'une femme de son rang s'oublie jusque là avec un homme , il faut qu'il y ait des motifs d'une autre nature. Vous voyez, aussi, combien depuis ce temps son crédit a augmenté.

RICARDO.

Parfois les femmes laissent prendre beaucoup d'empire à leurs domestiques.

FRÉDÉRIC.

Je vous dis qu'elle se perd; et je vous rappellerai à ce propos la fable qu'a racontée un poète moraliste : le pot de terre et le pot de fer. Le pot de terre et le pot de fer voyageaient ensemble le long d'une rivière, et le premier évitait soigneusement le second, de peur de se briser au moindre choc Cette fable s'applique à mer- veille à l'homme et à la femme, et lorsque celle-ci , qui est l'ar- gile, s'approche autant du fer, elle court grand risque de se briser.

RICARDO.

J'admirais la hauteur et la fierté de Diane, et il est tout simple que, ce jour-là , je n'aie pas su bien voir. Mais , depuis , Théodore a des chevaux, des pages, des parures , qu'il n'aurait jamais eus probablement sans cette circonstance , et cela me donne beaucoup à penser.

FRÉDÉRIC

Avant que cela vienne à se savoir dans Naples , et que l'hon- neur de notre sang en soit terni, que nos soupçons soient ou non fondés, il faut que Théodore meure.

�� � no LE CIIIKN DU JARDINIKU.

RI CAR DO.

Oui, c'csl un service à rendre à la comtesse, même malgré elle,

FRÉDéHIC.

Mais commenl faire ?

RICARDO.

Uicn de plus facile. Nous avons à Naples des hommes qui ne vivent que de ce métier, et qui sont toujours prêts à donnci du sang pour de l'or, il n'y a qu'à s'adresser à un bravo , et qu'il le dépèche au plus vile.

FltÉDéRIC.

Je tiens à ce qu'il n'y ait pas de retard.

RICARDO.

Dès ce soir tant d'insolence recevra son châtiment

FRÉDÉRIC

Ne sont-ce pas des bravi que je vois?

RICARDO.

Ils en ont tout l'air.

FRÉnÉivic. Le ciel offensé comme nous favorise notre dessciu.

Enlrcnl TRISTAN, FURIO, ANTONEL et LIRANO. Trislan est habillé <li-

neuf.

FL'RIO.

Il faut, mon cher, que vous nous régaliez en l'honneur de ce bel habit qu'on \ous a donné.

ANTONBL.

Notre bon Tristan sait bien que cela est trop juste.

TRISTAN.

Je le ferai , messeigncurs , avec le plus grand plaisir.

LIRANO.

Quel habit magnifique l

TRISTAN.

Bon! tout cela n'est rien, et avant peu vous verrex bien autre chose. Si la fortune ne change , je serai bientôt secrétaire du se- crétaire.

LIRANO.

Savez- vous, Tristan, que la comtesse fait beaucoup pour votre matlre?

TRISTAN.

H est son grand confident, sa main droite, le dispensateur ordi< iiairc de ses gn'iccs.

AN TON EL.

Laissons là toutes ces fariboles, et buvons.

FLRIO.

Il me semble que dans cet cndroit-ci il doit y avoir du lacryma thrisli excellent, et de la délicieuse malvoisie.

�� � JOURNÉE 111, SCÈNE I. 134

TUISTAÎV.

Goûtons un peu du vin grec, d'autant que je veux apprendre l'clte langue, et qu'il n'y a pas de meilleur moyen,

RICAKDO.

Cet homme brun, au teint jaune, doit être le plus brave des trois ; voyez comme les autres lui montrent des égards.— Célio ?

CÉLIO.

Monseigneur?

RICARDO.

Fais-nous venir cet homme pâle qui est là parmi ces cavaliers.

CÉLIO , allant vers Tristan. Ilolà! cavalier, avant que vous entriez dans ce saint ermitage, le marquis mon maître voudrait vous dire un mot.

TRI STAN.

Camarades, voilà un grand seigneur qui me fait appeler, et comme vous sentez, je ne puis pas refuser d'aller savoir ce qu'il désire. Entrez là, et buvez quelques brocs de vin, en mangeant deux doigts de fromage, pendant que je m'informe de ce qu'il me veut.

ANTONEL.

Eh bien , tâchez de nous rejoindre au plus tôt.

Furio, Antonio cl Lirano sortent. TRISTAN.

Je vous suis. ( Au marquis.) Que désire votre seigneurie?

RICARDO.

Votre air déterminé, votre bonne mine nous a engvigés, le comte Frédéric et moi, à vous appeler pour savoir si, moyennant une ré- compense , vous seriez homme à nous rendre service. Il s'agirait d'un homme dont nous voudrions nous défaire. TRISTAN , à part.

Vive le ciel I ce sont les prétendants de la comtesse, et il y a là- dessous quelque machination. — Faisons semblant de rien.

FRÉDÉRIC.

Eh bien, qu'en dites-vous?

TRISTAN.

C'est que j'étais là à réfléchir si par hasard votre seigneurie vou- lait se moquer Chacun vit de son état .. Honneur à celui qui dis- tribue parmi les hommes la force et le courage! Il n'y a point d'épée à Naples qui ne tremble au bruit de mon nom. Vous avez entendu parler du fameux Hector; eh bien, là où je suis qu'Hector disparaisse; car s'il l'a été à Troie, moi je le suis à Naples.

FRÉDÉRIC

C'est justement l'homme qu'il nous faut. ( A Tristan. ) Sur notre tète nous parlons sérieusement ; et si votre valeur répond à votre nom, et que vous consenliez à nous débarrasser d'un homme, nous vous donnerons pour cela ce que vous voudrez.

�� � 132 l.K CHIEN DU JAUDINIHU.

TIUSTAN.

Je me conienlerai de deux cents écus , fût-ce le diable.

niCARDO.

Eh bien, nous vous en donnerons trois cents, et que cela loil fait cette nuit.

TRISTAN.

C'est bien. Maintenant, tout ce que je vous demande, c'est d'a- bord ie nom du personnage, et ensuite un a-compte.

RICARDO.

Vous connaissez Diane, la comtesse de Bclflor?

TRI>TAN.

Oui ; j'ai m6me quelques liaisons dans sa maison.

uicAuno. Pourriez-vous bien tuer un de ses domestiques?

TRISTAN.

. Domestiques, valets, suivantes, je tuerai tout ce que vous vou- drez... jusqu'aux chevaux de son carrosse.

RICARDO.

Eh bien , l'homme dont il faut nous défaire, c'est Théodore.

TRISTAN.

Alors il faudrait s'y prendre autrement: car, d'après ce quon m'a dit. Théodore ne sort plus de nuit, et dans la crainte s.ins doute de votre ressentiment, il m'a fait prier ces jours-ci d'entrer à son service. Laissez-moi entrer chez lui, et je \ous promets de lui donner un de ces jours deux petites s.iijrnécs qui lui feront avoir un bon Requiem, sans qu'il y ait personne de compromis. — Eh bien, ça \oiis \a-t-il ?

iK^.néRic.

Il nous nnrnil eic inipo^sible de trouver dans tout Napics quel- qu'un qui fit mieux et plus sûrement notre alTaire. Entrez donc à son service, et quand vous lui aurez donné, sans qu'on s'en doute, ( e (juil mérite, venez \ous réfugier chez nous.

TRISTA.N.

Maintenant, mcsscigneurs, j'aurais besoin de cent écu».

niCAROO.

En voilà cinquante; pour le moment je n'ai que cela dans ma liiMir.sc. Dès que vous serez établi chez la comtesse, je vous garantis

II- resie, et mieux encore.

TIIISTXN.

lenez seulement voire promes>c. Vos seigneuries peuvent s'en aller tranquilles; car Ihas-de-fer, ilrisc-murailles, Arfuz le-lion et Peur-audiablc m'attendent ici à côlé. et je ne voudrais pas qu'ils pussent concevoir le moindre soupçon, lut.vnno.

Vous avez raison, mot» cher. Vilicu.

�� � Joun.Ma: m, scenk i. 183

FRÉDÉRIC.

Queîlc heureuse rencontre !

TRISTAN.

Ce pauvre Théodore, je le regarde comme mort.

FRÉDÉRIC.

gail

Le Marfiuis, Frédéric el Célio sortent. TRISTAN.

Il me faut avertir Théodore. I\Ia foi, tant pis pour les amis et pour le vin de Grèce! mais c'est le plus pressé. Justement je l'aper- çois. Où donc allez-vous, monseigneur?

Entre THÉODORE. THÉODORE.

llclas! je l'ignore moi-même. Je suis dans un tel état que je ne gais plus ni ce que je fais, ni quelle force me conduit. Je suis seul, sans idées, dominé par un sentiment unique qui tantôt me dit de icver jusqu'au soleil mon regard audacieux , et tantôt retombe dans un profond découragement. Tu vis hier comment me parla la comtesse : eh bien, aujourd'hui elle est tellement changée, que l'on croirait à peine qu'elle me connaisse, et ]\larcelle jouit de nou- veau de ma disgrâce.

TRISTAN.

Uclournons, je vous prie, à la maisOQ. Je craindrais qu'on noui \\l ensemble en ce lieu.

THÉODORE.

Et pourquoi donc?

TRISTAN.

Chemin faisant je vous apprendrai qui en veut à vos jours.

THÉODORE.

On en veut à mes jours!... El qui donc?

TRISTAN.

Parlez plus bas, et n'ayez pas pour. — Le marquis et le comte m'ont fait des propositions à ce sujet, et tout est convenu entre cous.

THÉODORE.

Le marquis el le comte!

TRISTAN.

D'après la vivacité à laquelle la comtesse se laissa aller l'autre jour avec vous, ils soupçonnent qu'elle vous aime; et me prenant pour un de ces brigands qui ne vivent que d'homicides, ils m'ont acheté votre vie pour trois cents écus, sur lesquels ils m en ont avancé cinquante en guise d'arrhes. Moi, je leur ai dit que tous m'aviez fait prier d'entrer à votre service , el «inc dos aujourd'hui j'y entrais alin de pouvo»* ^uii& ex. ciiier plus à Taise. Ainsi \uu3 De risquez rien encore.

�� � i:H \.E CHIEN DU JAr.DlNIER.

Tiii'iononn. Ah ! plût au ciel que quelqu'un me délivrât de celte vie 1 j«  «omis trop heureux de mourir!

XniSTAN.

Ibnl je vois que vous ôles tout à fait fou.

TIlÉODOnE.

Et comment vcux-tu que je ne désire pas ce qui serait la fin de mes maux ?... Songe, Tristan , que si Diane y trouvait la moindre possibilité, elle n'hésilcrait pas un moment à me prendre pour époux; mais plus elle s'enflamme, plus elle craint de compromettre sa gloire ; plus elle m'aime, plus elle m'accable de froideur et de mépris.

TRISTAN.

Que diriez-vous si je trouvais un moyen d'arranger cela

TnéODORB.

Que tu as l'esprit Inventif d'Ulysse.

TRISTAN.

Si je parvenais à vous amener chez vous un généreux et noble père qui vous rendit l'égal de la comtesse, ne seriez-vous pas hor» d'aiïairc ?

TIléODORB.

Sans doulc.

TRISTAN.

J'ai ce qu'il vous faut. Il y a quelque vingt ans, le comte Lu- dovic envoya à Malte son (ils, nommé comme vous Théodore, mais qui , de plus, avait l'avantage d'être le neveu du grand maître. Ce jeune homme a été pris par les Mores , et depuis on n'a plus eu de ses nouvelles. Le comte Ludovic sera votre père; el vous vou» serez ion nis. C'est moi qui m'en charge.

TIléoDOHB.

Songe, Tristan, que cela peut s'engager de telle sorte, qu'il nous en coûte à tous deux l'honneur et la vie.

TRISTAN.

Soyez tranquille; retournez chez vous; el demain avant midi je vous salue comte de Belflor.

Iltort TIléODORB.

J'ai bien d'autres pensées, et pour finir mes maux je ne puis em- ployer qu'un remède efficace : l'absence. Je partirai , je m'éloi- gnerai de la comtesse ' .

Il tort.

'Ce monologue, (|iii forme un sonnet dam l'original, e»l rempli de jeux de molf fon- des sur une eiprcssion fort «siide en Espagne, poner tierra en medio, mettre delà terre cnirc soi cl une autre personne, c'est-à-dire, s'éloigner. Comme il ooui était iiBi>os- •iblc de traduire ce moiccau, uous avoDi dû l'abrëger.

�� � SCÈNE II.

L’appartement de la Comtesse.

Entrent LA COMTESSE et THÉODORE.

LA COMTESSE.

Eh bien, Théodore, êtes-vous guéri de voire tristesse ?

THÉODORE.

Ah ! madame , j’aime ma tristesse , je chéris mon mal , et je n’y désire point de soulagement , puisque je souffre alors surtout que je cherche à guérir. Bénis soient les maux qui sont si doux à supporter que celui qui se voit périr aime encore sa perte ! Je n’ai qu’un chagrin, c’est d’être forcé par mon mal de m’éloigner de celle qui le cause.

LA COMTESSE.

Vous voulez vous absenter ? Pour quel motif ?

THÉODORE.

On en veut à mes jours.

LA COMTESSE.

Je m’en doutais.

THÉODORE.

On porte envie à mes maux qui viennent d’un si grand bien. Je vous demande la permission de passer en Espagne.

LA COMTESSE.

Vous ne pouviez prendre un parti plus sûr ni plus généreux. Vous nous mettrez ainsi à l’abri du danger, et en même temps, si vous m’affligez par ce départ , vous dissiperez les soupçons qui pourraient ternir mon honneur. Depuis le jour où je m’emportai d’une manière si ridicule en présence de Frédéric, il m’a montré une telle jalousie, que je dois consentir à ce que vous me demandez. Allez en Espagne ; on vous donnera six mille écus pour les frais du voyage.

THÉODORE.

Cette absence fera taire sans doute vos ennemis. —J’embrasse vos genoux.

LA COMTESSE.

Va, Théodore, pars. Épargne une femme faible et trop malheureuse.

THÉODORE.

Vous pleurez ! Que voulez-vous que je fasse ?

LA COMTESSE.

Enfin, Théodore, tu pars ?

THÉODORE.

Oui, madame. iiô LE CHIEN DU JARDINIER.

LA COMTESSE.

Eh bien , adieu. — Mais non , aliends, écoute.

THÉODOHE.

Qu'ordonnez-vous ?

LA COMTESSE.

Hien. Pars.

THéoDORK.

Je m'éloigne.

LA COMTESSE, à part.

Je me meurs I Y a t-il tourment égal à celui que j'endure. [Haut.) Eh bien ! vous n'ôtes pas parti ?

TIléoDORB.

Je m'en vais, madame.

Il ton.

LA COMTESSE.

Honneur, honneur, maudit sois-tu ? Détestable invention det hommes , tu renverses les lois de la nature ; et je ne sais si ton frein est aussi juste, aussi util^ qu'on le prétend. Malheur sur celui qui t'inventa l

Enlre TIIKODORR. TIléODOnB.

Je viens savoir si je pourrai partir dès ar(durd*hui T

LA COMTESSE.

Je ne le sais pas plus que vous. Mais pourquoi f los-vous revenu? Vous ne devinez donc pas que votre vue me fait souffrir ?

TMÉODORB.

Je ne puis m'éloigner, madame. C'est par vous que j'existe ; ma vie, mon Ame sont là où vous êtes, et j'ai peine à quitter ma vie et mon ftmc.

LA COMTESSE.

Pars, je t'en supplie. L'amour lutte contre l'honneur, et ta pré- Bcnce lui donne irop d'avantages. Éloigne-loi de grâce , Théodore. Songe que si tu laisses ici une partie de ion être, tu emportes avee toi une partie de moi-même.

THl^ODOUE.

Que Dieu conserve votre seigneurie !

Il tort.

L\ r.ouTF.ssr.. Maudite - cigncuric «pii in'emp^ he d'ôtre à celui que

j'aime ! - Me voila seule; il est parli celui qui élait la lumière de mes yeux. Qu'ils s'afnigciil sxn leur infortune. — Ils ont eu lort de rog.miti. (I il (Si juste qu'ils plcunnt '.

  • Il t .t i.ii. !• i-xii' in.U fM>!tlf roc; ' infni« rcfiain : qu'ils

t'affli'jtiii >nr l'Ut txfortUHf, iMC HC

�� � JOURNEE III, SCENE II. 137

Entre MARCELLE. MARCELLE.

Madame, s'il m'est permis de vous demander aujourd'hui, après plusieurs années, la récompense de mes services, il vous sera facile de me l'accorder, et en même temps, puisque j'ai eu le malheur de Tous déplaire, vous ôlerez de devant vos yeux un objet qui vous est désagréable.

LA COMTESSE.

Je ne vous comprends pas, Marcelle. De quelle récompense par- 'ez-YOus ?

MARCELLE.

On dit que Théodore craignant de secrètes embûches , part au- jourd'hui pour l'Espagne : vous n'avez qu'à m'envoyer avec lui comme son épouse, et de la sorte ma présence ne blessera plus vos regards.

LA COMTESSE.

Mais savez-vous, d'abord, s'il le voudrait?

HAItCELLE.

Je ne vous l'aurais pas demandé si je n'étais sûre Ce lui en cette circonstance.

LA COMTESSE.

Est-ce que vous lui en avez parlé î

HARCELLE.

Oui, madame, nous en avons parlé ensemble.

LA COMTESSE.

11 ne me manquait plus que ce nouvel ennui l

MARCELLE.

Nous sommes d'accord, et il disposera toutes choses pour que notre voyage se fasse avec plus de commodité. LA COMTESSK , ù part.

Pardonne, cruel honneur, pai donne aux folies que l'amour nï'inspire! — Mais non, je puis celle fois, sans l'offenser, m'éviter ce nouveau chagrin.

MARCELLE.

Que décidez-vous , madame ?

LA COMTESSE,

Je ne puis me passer de toi, ma chère ; et en songeant à me (juiitcr, lu fais tort à mon altachi-inenl et à celui de Fabio, qui l'sdore. Je le marierai avec lui. Laisse partir Thcodorc.

MAIICKI.I.K.

J'abhorre Fabio, et j'aime Tlicodore.

LA COMTESSE.

Il ne lient à rien que mon secret ne m'échappe, et je suis sur le point d'éclater. Modérons-nous. ' Haui.) Fabio, ma chère, te con- vicnl beaucoup mieux.

12.

�� � MARCELLE.

Mais, madame…

LA COMTESSE.

Ne réplique pas.

Elle sort.

MARCELLE.

Ouc fora mon amour déterminé à résister a ccl abus de pouvoir? l'amour, la jalousie, qui rcmplisscnl mon cœur, m’invilcraicnl à un coup liardi. Mais non, arrêtons-nous au bord du précipice.... L’amour malheureux rcsscmblo à un arbre que la gelée a flétri au nnlicu île sa floraison. 11 réjouissait la vue par ses couleurs et donnait les plus douces espérances, lorsqu’une gelée cruelle vient de couvrir de deuil. Qu’importe, ensuite, la beauté des fleurs, si elles se sont perdues avec le fruit qu’elles promettaient !

Elle sort.

SCENE III.

Un salon chez le comte Ludovic.

Enlrciil LUDOVIC ci C VMILI.K

CAMILLE.

C’est le sou: moyeit que \ou8 fiyez de cuii:>ii^ii suHc nom.

LUDOVIC.

Ne me parle pas de mariage, mon pauvre Camille; mes ani.c..- > sont un grand obstacle, et quoi(}u’un motif aussi légitime que eelui-là pftt me rendre excusable de me marier à mon 5gc, la crainte m’enjp^clic de me décider. II pourrait se faire que je n’eusse point d’enfants ; je n’en serais pas moins marié, el près d’un vieux mari une jeune femme est comme le lierre auprès de l’orme : il l’embrasse et le pare, mais l’arbre se dessèche pendant que la plante verdoyante brille de tout son éclat’. Ne me parle donc plus de me remarier. Cela ne sert qu’a renouveler mes regrets cl à me rappeler mon malheur. Tu le sais, depuis ungt ans, abusé par de vaines espéranres, j’attends chaque jour mon Théodore, que je pleure chaque jour.

Kitlro LX P.VCii:.

LE PAGE.

Il y a là un marchand grec qui demande à parler à votre seigneurie.

LUDOVIC.

Fais entrer.

l.c Page îahic cl »oit.

’ le mol yedra (lirrro) olanl on espagnol du genre féminin elle pronom perioonel •II* {«•llf) »’tpi.|i.jnaiil «OUI à l.n fois au mol yedra (lioric) cl an mol muger (femme), mMc comi>«raisoD a dans roriginal une grftce qu’il ctt iro|>ossiblc de re|irO’luire.

�� � JOUKNEli 111, SCliNE 111. 139

EnlrciU TRISTAN cl FURIO habillés en Aimcnicns. TRISTAN.

Permettez, monseigneur, que je vous baise les mains, et puisse le ciel accomplir vos désirs les plus chers !

LUDOVIC.

Soyez le bien venu, seigneur. Puis-je vous demander le moiii qui vous a amené dans nos parages?

TRISTAN.

Je suis venu de Constantinople à Chypre, et de là à Venise, avec un navire charge de toiles de Perse; et me trouvant en Italie, ayant d'jiillcurs le dcsir d'éclaircir certains doutes, j'ai voulu, pendant que mes commis vendent la cargaison, voir celte ville de Naplcs tant vantée. Je l'avoue, ce que j'avais entendu dire n'est rien au- près de la réalité, et je suis confondu delà grandeur et de la beauté de votre ville.

LUDovn:.

Kn effet, il y a peu de villes au.s>i grandes et nussi belles.

TRISTAN,

11 est vrai. — Vous saurez, seigneur, que mon père était un marchand grec, dont le principal commerce était celui des esclaves. Or, un jour, à la foire d'Astéclies, ï\ acheta un enfant si beau — si beau, que la nature n'en a jamais produit un autre semblable. C'étaiert des Turcs qui le vendaient. Il avait été pris par les vais- seaux d'un pacha, à la hauteur de Céphalonie, sur les galères de Malte.

LUDOVIC.

Ah! Camille, mon cœur se trouble.

TRISTAN.

Mon père s'affectionna à cet enfant et l'emmena en Arménie, où il le fit élever avec moi et une mienne sœur.

LUDOVIC.

Ami, attendez, un moment... «jue je respire. Dieu ! je tremble et j'espère.

TRISTAN , à part. Ça commence à prendre.

LUDOVIC

Comment se nomme-t il?

TRISTAN.

I héodore.

LUDOVIC.

Ahl combien la vérité a de force! Kn vous écoutant, je me -ens attendri, et les larmes inondent mon visage.

TRISTAN.

Scrpalilonie ma .sœur et ce jeune homme... (plût au ciel qu'il n'eût pas été si beau! il aurait été moins dangereux). Donc, ma sœur

�� � 1/10 LE CHIEN DU JARDINIER.

Scrpalilonic et ce jeune homme ne lardèrent pas à s'nimer, cl celle-ci avait de quinze à seize ans, lorsque, pendant un voyage de tnon père, cet amour s'accrut et se développa de telle façon, qu'au bout de quelques mois tout le monde put s'en apercevoir. Théo- dore fut saisi de crainte, et il s'enfuit de chez nous en laissant ma sœur dans un grand embarras. Catiborralo, mon père, sentit vive- ment ce malheur, mais il fut plus affligé encore du départ de son lilsadoptif, et bientôt le chagrin termina ses jour». Presque en même temps nous baptisions son petit-fils; -^ car il est bon de vous dire que l'église d'Arménie, quoique séparée de la vôtre, suit les mêmes rites; et le jeune enfant fut appelé Terrimaconio. 11 est l'un des |)lus beaux de la ville de 'l'épicas , où nous résidons. Arrivé à Na- plcs, et tout en m'amusant à visiter la ville, je me suis informé, comme je le ferai partout, de Théodore, et une esclave grecque, qui sert dans mon hôlellcrie, m'a dit que ce pourrait bien être le fils du comte Ludovic.

LUDOVIC.

Oh ! oui, c'est lui, je n'en doute p;is ; mais où le lrou\cr ?

TRISTAN.

A ces mots, qui sont pour moi un trait de lunucrc. — je m'en- quiers de votre demeure; on me comprend mal et l'on m'envoie chez la comtesse de Beiflor, et là« devinez quelle est la promicre

personne que je vois

LUDOTIC.

Tout mon cœur est ému.

THISTAX.

C'était Théodore I

LUDOVIC.

rhéodorc, dites-vous?

TRISTAN.

Il aurait bien voulu m'éviter. Impossible. Moi , après avoir hésité un moment à cause que la barbe l'a un peu changé , je l'ai bien vite reconnu, et suis allé vers lui. De son côté il n'a pas tardé à me reconnaître. Il rn'a supplié de ne raconter l'aventure a personne, il craignait qu'on ne vint à avoir mauvaise opinion de lui parce qu'il avait été en esclavage, n Lh quoi! lui ai je dit,t< iquicspcut-v^tre le (ils d'un dos plus grands seigneurs de Napics, tu rougirais de ce que lu as été acridentellcment cscla\e ? — Moi, (ils d'un grand sei- gneur! a-i-il répondu; quelle folie! » Bref, je suis venu savoir de vous-même la véiité de ce que m'a dit l'esclave grecque, et si Théo- dore est bien réellement voire lils, vous recommander son fils a lui et mon neveu. Oh! oui. perniellez que ma sœur \ienne à Naples avec le jeune Terrimaconio. .. non pas que je songe pour cela a un mariage qui pourrait humilier \olre fierté, mais pour (iircîlc prf*- •eote son enfant à san illuslrc aieul.

�� � JOlJRiNKE m, SCENE IV. 141

ludovk;.

Kmbrasscz-moi, mon ami. A la joie dont je suis pénétré, je sens

la vérité de vos discours. Ah ! fils de mon âme, que je retrouve pour

mon boîiheur après une si longue cl si cruelle séparation! Camille,

que me conseilles-tu? Ne dois-je pas aller le voir et le reconnaître?

CAMILLE.

Certainement. Courez, monseigneur, et puisse sa vue vous rendre une vie nouvelle!

Lunovic, à Tristan.

Mon ami, si vous voulez venir avec moi , partons; si vous aimez mieux vous reposer, attendez-moi ici, et disposez de tout comme moi-même; car tout ici est à ^ous. Pour moi, je pars, je cours.

TIVi^TAX.

Je ne puis profiter d'aucune de vos offres ; car une affaire que j'ai à traiter, relative à une partie de diamants, réclame ma présence ailleurs. Mais je serai ici en même temps que vous. Suis-moi, Ma- caponios.

��Je vous suis. Ardis engagnif. Morlis muy bonis. Andemis arnouf 1 Ouelle langue ! Allons, viens, Camille.

��FURIO. TUISTAX.

puaio.

TRISTAÎI. CAMILLE LUDOVIC.

SCÈNE IV.

��Us sortent.

��Une rue.

Entrent TRISTAN et FURIO.

TRISTAN.

Ils continuent leur route.

FURIO.

Le vieux comte vole, sans attendre ni voiture ni domestiques.

TRISTAN.

Il serait plaisant que j'eusse bien rencontré, et que Théodore fût vraiment «on lils !

Funio.

Ce serait par trop fort, que la vérité fût dans un pareil men- songe.

TRISTAN.

Dépouillons vite ces habits. Il importe qu'aucune de mes con- saiésanccs ne me voie ainsi accoutré.

�� � 142 LE CIIIKN DL JAUDIMKR.

FUftiO.

Dépêche-toi.

TRISTAN.

puissance de l'amour palcrncl ! Funio. Où t'allendrai-jeT

TniSTAN.

A la taverne de l'Orme.

Fumo. Adieu.

TRISTAN.

Voilà pourlaiit à quoi peut servir l'csprill — Ucpnraissoiis main- tenant sous mon costume ordinaire, que j'avais gardé sous mes vaslcs habits, afin de pouvoir, au besoin, jeter sous une porte mon turban arménien et ma houppelande grecque.

Entrent LE MARQLIS cl LE COMTE.

FMFlu'.Rir.

Je vous réponds que c'est noire brave, celui qui devait nous dé- barrasser de Théodore.

RICA n no.

Holà! cavalier, un mot. — Est-ce ainsi que l'on lient sa parole entre gens d'honneur? et ne devrait-on pas réaliser plus vite une promesse que l'on a faite si aiiéœcnl?

TRISTAN.

Monseigneur...

PRÉnÉRIC.

Nous regardez vous, par hasard, comme vos égaui?

TRISTAN.

Ne me condamnez pas sans m entendre. — Je suis déjà entré au service de ce pauvre jeune homme, et bientôt cette main vous l'aura expédié. iMais le tuer ouvcrlcmcnt d'un coup d'épéc serait vous compromettre; et la prudence est un trésor célcslc, — à tel point que les anciens en faisaient la première vertu. Théodore, n'en dou- tez pas, est un homme mort. Le jour et la nuit il vit retiré dans •on appartement, en proie à la plus noire mélanrolie, comme .s'il pressentait la destinée qui l'allend. Happorlez-vous-cn à moi, et \\r précipitez rien. Je sais où et quand je dois lui donner son compte.

FRF.nÉRIC.

11 me semble, marquis, qu'il a raison. Puisqu'il est entré à son service, c'est déjà quelque chose. Sojcz-en sur, il le tuera.

RICAIinO.

Je n'en doute pas plus que vous.

FnKUFRIC.

Parlons bas.

TRISTAN.

En attendant, mes chers seigneurs, n'auriez-vous pas sur vous.

�� � JOURNfiE III, SCÈNE IV. 143

par hasard, une cinquantaine d'écus d'or? Je voudrais m'acheter un cheval qui, au jour en question, me serait fort utile.

RICARDO.

Les voici, tenez ; et soyez sûr qu'une fois l'affaire terminée, nous TOUS témoignerons bien autrement notre reconnaissance.

TRISTAX.

Je risque ma vie dans l'aventure, mais c'est pour vous, et pour vous je risquerais bien autre chose î Je vous quitte ; je ne voudrais pas que du balcon du palais on me vît causer avec vos seigneu- ries,

FRÉDÉRIC.

Vous êtes de bon sens.

TRISTAN.

Vous le verrez bien mieux quand je vous escofierai le jeuse homme.

Il sort. FRÉDÉRIC.

Comme il a l'air intrépide I

RICARDO.

Et en même temps il n'est pas sot.

FRÉDÉRIC.

li le tuera de la bonne manière.

RICARDO.

On ne peut mieux.

Entre CBLIO. CÉLIO.

A-t-on jamais rien vu d'aussi étonnant?

FRÉDÉRIC

Qu'est-ce donc, Célioî où vas-tu? Arrête.

CÉLIO.

C'est une aventure des plus étranges, et qui va certainement vew affliger.— Ne voyez-vous pas celte foule qui se porte vers l'hôtel dm comte Ludovic?

KICAllDO.

Est-ce qu'il est mort?

CÉLIO.

Non pas ! veuillez m'écouter. On va le féliciter de ce qu'il a heo- Tousement retrouvé un fils qu'il croyait perdu.

RICARDO.

Et en quoi cela pourrait-il contrarier nos projets?

CÉLIO.

C'est que ce fils est précisément Théodore , le secrétaire de la com- l<8se... et comme vous avez tous deux des prétentions de ce côté-là. ..

FRÉDÉRIC.

11 Oi'a tout troublé.

�� � <H LE CHIEN DU JARDIiNIER.

RICARDO.

Théodore’, fils du comte!... Comment donc est-on venu à le m- voir?

CÉLIO.

L’histoire on est longue, et on la raconte de tant de manières différentes, que je me défierais de ma mémoire.

FRÉDÉRIC.

A-t on jamais vu un pareil malheur?

RICARDO.

Mon espérance s’est bien vite évanouie.

FRÉDÉRIC.

Je veux voir ce qui en est.

RICARDO.

Je vais avec vous.

CÉLIO.

Vous verrez bientôt que je vous ai dit la vérité.

Ils sortent.

SCÈNE V.

Un salon chez la Comtesse.

Entrent THÉODORE et MARCELLE.

MARCELLE.

Enfin, Théodore, vous partez?

THÉODORE.

A qui la faute? La rivalité entre deux personnes si inégales pouvait elle amener autre chose?

MARCELLE.

Vous voulez m’abuser, comme alors que vous faisiez semblant de m’aimer ! Vous ne m’aimiez pas, c’était la comtesse que votre cœur aimait, et il ne vous reste plus désormais que l’espoir de l’oublier.

THÉODORE.

Moi! la comtesse!...

MARCELLE.

I1 n’est plus temps, Théodore, de nier les folles prétentions qui ont amené votre perte, et vous recevez le juste prix de votre lâcheté et de votre audace. De votre lacheté, puisque la comtesse a pu garder le respect qu’elle se devait. De voire audace, puisque vous osiez prétendre à elle... Heureusement l’honneur a mis entre vos amours une barrière infranchissable, et grâce à lui je suis vengée. Je vous aimais encore, mais la vengeance me fera oublier ma passion; et pour avoir plus de regrets, souvenez-vous que je ne pense plus a vous, que je vous ai banni de mon souvenir.

THÉODORE.

Voilà bien des folies pour finir par un mariage avec Fabio. JOURNliE m , SCÈNE V. 148

HARCELLE.

C*est VOUS qui l'avez voulu ; c'est votre dédain , votre abandon qui m'y obligent.

Entre FABIO.

FABIO. Théodore ne devant plus rester ici que peu d'instants, vous faites bien, Marcelle, d'en profiter.

THÉODORE.

Vous ne pouvez pas être jaloux d'un homme que les mers vont bientôt séparer d'elle.

FABIO.

Décidément, vous partez donc?

THÉODORE.

Ne le voyez-vous pas?

FABIO.

Voici la comtesse qui vient vous parler.

Entrent LA COMTESSE, DOROTHÉE et A!f ARDA. LA COMT£SSJ£.

Quoiî déjà prêt, Théodore?

rUÉODOHE.

Si j'avais des ailes, madame, je serais aéja bieii Iù&« 

LA COMTESSE, à Anardo. Avez-vous rangé ce que je vous ai dit?

ANARDA.

iout est plié et emballé.

FABIO.

11 s'en va tout de bon.

MARCELLE.

Et VOUA êtes jaloux.

LA COMTESSE, à ThéodOT9,

Écoutez.

THÉODORE.

Je suis à vos ordres.

LA COMTESSE.

Vou5 partez, Théodore, et je vous aimel

THÉODORE.

Votre cruauté me force à m'éloigner.

LA COMTESSE.

Etant qui je suis, que pouvais-je faire

THÉODORE.

Vous pleurez î

TLA COMTESSE,

Quelque chose m'est tombé dans les yeux'.

' . ... Me ha cayd»

Aho en los <y<>»' I 13.

�� � JK LE CHIEN DU JARDINIER.

THÉODORE.

Ist-ce l'amour?

LA COMTESSE.

?eut-ôlre. Et maintenant il veut sortir avec mes larmei. TnÉonoKE.

Je pars, madame, je pars ; mais mon cœur reste avec vous, et ivas ne vous apercevrez pas de mon absence; car c'est avec le cœur ipe l'on doit servir une beauté si noble. — Qu'avez-vous à m*or- ionner encore, puisque je suis tout à vous?

LA COMTESSE.

Quel triste jour !

THÉOnORE.

^ pars, madame, je pars ; mais mon cœur reste avec vous.

LA COMTESSE.

Vous trouverez parmi vos effets quelques bagatelles que je voui dbnne. Quand vous les verrez, quand vous verrez ces tristes dépouilles

  • votre victoire, — victoire, hélas! si cruelle ,— dites-vous que

liane les a mouillées de ses larmes.— Quel triste jour I

TiléoDOItE.

Je pars, madame ; mais mon cœur reste avec vous.

ANAROA.

Us mourront de chagrin.

DOROTHÉB.

9ue l'amour est difTicile k cacher!

ANARDA.

If ferait mieux de rester. — Regardez oonc; is se sont prit la ■ftin, et l'on dirait qu'ils échangent des anneaux.

DOAOTIlil.

Ia comtesse ressemble un peu au chien du jardinier.

ANARDA.

Elle s'apprivoise un peu tard.

DOROTIléR.

Ou'elle mange donc, ou qu'elle laisse manger les autres. EotreolLE COUTE LUDOVIC et CAMILLE LUDOVIC

r.a joie où je suis et mon ège doivent me faire pardonner, nia- Ame la comtesse, d'entrer aussi librement chez vous

LA COMTESSE.

Qu'est-ce donc, seigneur comte?

LUDOVIC.

Vous seule, madame, ignorez ce que tout Napies sait à présent. ftfuis un moment (^;l« •« nouvelle s'y est répandue, tout le monde f.':9i pressa il autour de moi sur mon passage, et ce n'est pas satic '• oe«ncf Infini'-s que j'ai pu arriver jusqu'à mon fils.

��1

�� � JOURNEE III, SCE?^E V. 11?

LA COMTESSE.

Quel fils? Je ne comprends pas.

LUDOVIC.

Votre seigneurie n'a donc jamais ouï parler de mon histoire?-». Vous ne savez donc pas qu'il y a vingt ans un mien fils, que j'e»- voyais à Malte, auprès de son oncle, fut pris par les galères d'AB- pacha ?

LA COMTESSE.

En efifet... je me rappelle. -Eh bien?

LUDOVIC

Eh bien , le ciel dans sa bonté me fuit retrouver mon fils, apr* mille traverses.

LA COMTESSE.

Je suis nattée, comte, que vous m'ayez fait part d'une siheureuc nouvelle, et je vous en félicite.

LUDOVIC

Mais VOUS, madame, vous allez, à votre tour, me rendre ce fihb qui est à votre service sans se douter que je suis son père. — Ahl«  sa pauvre mère avait pu voir ce moment!

LA COMTESSE.

Quoi! votre fils à mon service!... Serait-ce par hasard Fabiot

LUDOVIC

11 ne se nomme pas Fabio, madame, mais bien Théodore.

LA COMTESSE.

Théodore !

LUDOVIC,

Oui, madame.

THÉODORE.

Qu'en tends-je?

LA COMTESSE.

Eh bien, Théodore, approchez, parlez ; — parlez au comte» à votre père.

LUDOVIC

Quoil c'est ce jeune homme?

THÉODORE.

Mais, seigneur comte, songez...

LUDOVIC

Eh! mon fils, à quoi songer, si ce n'est à mourir de joie dam toi htàst

LA COMTESSE.

Quelle étrange aventure I

ANARDA.

Quoi I maaame, Théodore est donc de la plus haute noblessef

THÉODORE.

Seigneur, l'émotion m'a troublé à un point... Moi, votre fiW

�� � 148 LE CHIEN DU JAHDINIER.

LUDOVIC.

Quand je n'en aurais pas la preuve , il me suffirait Je t« Toir..* C'est ainsi que j'étais à ton âge.

THÉODORE.

Pardon, mais je vous en supplie... souiïrei que je vous dise...

LUDOVIC.

Ne me dis rien. — Je suis hors de moi. Quelle bonne mine! quel «.ir distingué ! et comme la nature a bien écrit sur ton front la no- blesse de ta naissance! Dieu puisse te bénir!... Partons, mon en- fant.— Viens avec moi, viens prendre possession de ta maison, viens enGn passer sous ce portique que tu verras surmonté des plus uo- blés armoiries de ce royaume.

THÉODORE.

J'étais , seigneur , au moment de partir pour l'Espagne; et dèt lors...

LUDOVIC.

Pour l'Espagne, dis-tu? — L'Espagne est pour toi dans mes bras.

LA COMTESSE.

Je vous en prie, seigneur comte, laissez un moment Théodore ici, afin qu'il se calme, et qu'il puisse aller se présenter chez vous sous un vêtement plus convenable. Je ne voudr.iis pas, d'ailleuri, qu'il sortit de ma maison au milieu de tout ce monde.

LUDOVIC.

Vous avex mille fois raison , madame , et je dois céder. Je tous laisse donc mon fils , tout en regrettant de ne pouvoir pas l'emmener avec moi. Mais, je vous en prie, que le jour du moins ne finisse pas sans que je reroie l'unique bien qui me reste.

LA COMTESSE.

Je vous le promets.

LUDOVIC , à Théodore. Adieu , iron enfant.

  • • THÉODORE.

Je me mets à vos pieds.

LUDOVIC.

Camille, i présent la mort peut venir quand elle voudra.

CAMILLE.

En vérité, votre Théodore est un charmant jeune boinmé.

LUDOVIC.

Je ne veux pas trop y penser; cela me rendrait fou.

11 lort ivec (

FAbio, à Théodore. Je vous baise les mains.

ANARDA.

£i moi aussi , monseigneur

bOROTHÉC

Et lùot . je me recommande à votre seigneurie.

�� � JOURNÉK III, SCENE V. 149

MARCELLE.

Les grands seigneurs doivent être affables, ne l'oubliez pas.

LA COMTESSE-

Laissez-le donc. Vous l'assiégez, et vous l'ennuyez avec vos folies. — Seigneur Théodore , recevez mes compliments. THÉODOur:.

Laissez-moi tomber à vos pieds. Plus que jamais je suis votre esclave.

LA COMTESSE.

Allez-vous- en ; laissez-nous seuls.

MARCELLE.

Qu'en dites-vous , Fabio ?

FABIO.

Ten suis enchanté.

DOROTHÉE, à Ânarda. Que vous en semble?

AiNARDA.

Que désormais la comtesse ne voudra plus être le chien du jar- dinier.

DOROTHÉE.

Elle n'empêchera plus les autres de manger.

ANAUDA.

Plus que jamais. Mais du moins elle mangera elle-même.

nOROTHÉE.

Eh bien, qu'elle mange tout son soûl.

Les domestiques sortent. LA COMTESSE.

Vous ne partez donc plus pour l'Espagne?

THÉODORE.

Moi!

LA COMTESSE.

Vous ne me dites plus : Je pars, madame, je pars; mais mon ecEur reste avec vous.

THÉODORE.

Vous riez de voir les faveurs dont me comble la fortune.

lilui baise la mai*. LA COMTESSE.

Que faites-vous donc la ?

THÉODORE.

Nous pouvons désormais traiter d'égal à égal.

LA COMTESSE.

Vous me paraissez tout autre.

THÉODORE.

C'est vous qui êtes changée, et qui regrettez, je crois, que jo sois devenu votre égal. Vous aimeriez mieux que je fusse demeuré votre domestique. Quand on aime, on désire d'habitude que l'objet aimé soit dans une position inférieure. j3

�� � «50 LE CHIEN DU JARDINIER.

LA COMTBShE.

Vous VOUS trompez-, car désormais, il n'y a plus d'obstacle entre nous; vous pouvez être à moi; et dès ce soir, si vous voulez

TIIÉODOIIB.

bonheur inespéré I... Fortune , arrête-toi.

LA COMTESSK.

J*- serai , je suis sûre, la plus heureuse des femmes. — Allez vous habiller.

TtiéODORE.

Oui, je vais voir ce père si miraculeusement retrouvé, et dire connaissance avec mon majorât.

LX COMTESSB.

��Adieu donc, comte. Adieu, comtesse. Écoutez. Qu'est-ce ?

��THéODORB.

LA COMTESSE.

TuéODORB;

��LA COMTESSE.

Uu'est-ce?... — Est-ce donc ainsi qu'un serviteur répond à s«  maîtresse?

TiiéonoRE. Chacun son tour, et à présent je suis seigneur et maître.

LA COMTESSE.

Souvenez-vous nu moins de ne plus me donner de jalousie avec Marcelle, quehiue regret qu'elle y puisse avoir.

THÉUnORB.

Croyez-le , dans ma position actuelle je ne m'abaisserais pu à aimer une servante.

LA COMTESSE.

N'oubliez jamais ce que vous venez de dire.

TUéODOHB.

Vous m'offensez.

LA COMTESSK.

Et moi , qui suis-je donc ' ?

THitODOAB.

Ml femme.

Il lort. LA COMTBSSB.

Je n'ai plus rien à désirer; ei comme le disait Théodore : For- lune, arrête, arrête-loi.

Il y a ^ci UMP grdu qu'il c«t ilifficil<- de r.iTo<luire va français. Tliéodorc vient de dira qu'il éUit ênyntur H mailrt^ vl uu uiouiciil aprèt, il a ajoulè qu'il ue («urrail plat aimnr Doe •enrantc. La comletM feint de l'appliquer celle eipreaioa, et eUedonot à entendre oa'cUe veal toigoan être aimée, bien qu'elle toit derenve û ■erraote de Théodore

�� � JOUllM'li m, SCÈNE V. i&

Entrent RICAKDO cl FRÉDÉKIC.

RICARDO.

Eh quoi! comtesse, au milieu de tous ces changements et de toutes ces réjouissances, vous ne faites point part à vos amis

LA COMTESSE.

Je suis prêle à vous faire part avec plaisir de tout ce que VOM demanderez.

FRÉDÉRIC.

Nous espérions que vous nous auriez appris vous-même la bonne fortune survenue à votre ancien secrétaire.

LA COMTESSE.

Eh bien, félicilcz-moi tout à la fois de ce que Théodore: eÊL comte et de ce qu'il est mon époux.

Elle soit. RICARDO.

Eh bien , qu'en dites-vous?

FRÉDÉRIC.

J'en perds la tête.

RICARDO.

Ah! si le drôle avait tenu sa promesse

FRÉDÉRIC

Le voici.

Entre TIUSTAN. TRISTAN , à part. Tout va à merveille; et voilà comme le génie d'un laquais ptitt aaellrc sens dessus dessous toute une ville.

RICARDO.

Hector, ou qui que tu sois, un moment, s'il le platt.

TRISTAN.

Mon véritable nom est : Moi t-à-lous.

FRÉDÉRIC

Il y parait bien.

TRISTAN.

Eh! ma foi, s'il n'était devenu comte, il y passait avant etMàt.

RICARDO.

Comte ou non , qu'importe ?

TRISTAN.

Lorsque je consentis à m'arranger avec vous moyennant tvtii cents écus, il s'agissait de tuer Théodore domestique, et non pac de tuer Théodore comte. — Or, un comte c'est autre chose, elle prix doit augmenter; car il est bien différent de tuer un comte «■ même une demi-douzaine de domestiques qui meurent les uns éê faim , les autres d'ennui , et la plupart d'envie.

FRÉDÉRIC

Combien te faudrait-il pour le tuer avant ce soir i

�� � 182 LE CHIEN DU JARDINIER.

TRISTAN.

Mille écus

RICARDO.

Soit I je te les promet!.

TRISTAN.

Je voudrais des arrhes pour ce m.irché-là.

RICARhO.

Voici une chaîne d'or.

TRISTAN.

Allez compter l'argent.

FRl^n^RlC.

J'y Yait de ce pas.

TRISTAlf.

Et moi je vais transpercer notre jeune homme. — Écoatet.

RICARDO.

��Quoi encore ? Bouche close.

��TRISTAN.

Triiinc el Ricardo «ort«at.

��Entre THEODORE. TIléODORB.

J^ t'ai vu parler à ces deux assassins.

TRISTAN.

Il n'y a pas dans tout Nnpics deux plus grands imbéciles. Vorcx relie chaîne: ils me l'ont donnée, el de plus ils m'ont promis mille écus pour que je vous tue aujourd'hui.

TIIF.ODOnE.

Ah çà . Tristan , ne serals-tu pas pour quelque chose dans mon f hangemenl de forlunc ? J'en tremble.

TRISTAN.

Si VOUS m'aviez entendu parler grec, vous me récompcnseriei , je suis sûr, plus généreusement que ces gens-là... Mais, ma foi. cela n'est pas difficile de grccquiser '. Il ne s'agit que de parler comme pour les autres langues... Mais les beaux noms que je leur ai invenlés ! Asléclics, Caliborralo. Serpalilonie, Terrimaconio !... Après tout, cela peut bien être grec, et comme personne ne l'en* tend, je l'ai donné pour tel.

TnéODORB.

Je suis en proie à mille pensées qui m'aflligent et m'eiïrayenl. . Ne sais-tu pas que si l'on vient à découvrir la fourberie, je ne ris- que pas moins que mon déshonneur?

TRISTAN.

Quoi! c'est U ce qui vous occupe en ce moment I

THéODORI.

1^ es un vrai démon.

  • Por vidû mia, que u eom

Facil tt grtgtsiscir.

�� � JOURNÉE III, SCÈNE V. 153

TRISTAN.

Laissez aller les choses, et attendez la fin de raventurc.

THÉODORE.

Toici venir la comtesse.

TRISTAN.

Il Défaut pas qu'elle me voie; je vais me cacner.

11 son.

Entre LA COMTESSE. LA COMTESSE.

Comment I Théodore, vous n'êtes pas allé voir votre père?

THÉODORE.

Un grand souci me retient, et j'en reviens à vous demander la permission de faire mon voyage en Espagne.

LA COMTESSE.

C'est encore Marcelle, sans doute, qui...

THÉODORE.

Moi , Marcelle ! Qu'avei-vous donc ?

��LA COMTESSE. THÉODORE.

��J'ose à peine vous le dire.

LA COMTESSE.

Parlez, parlez, Théodore, fût-ce contre moi-même.

THÉODORE,

Tristan, qui a remporté aujourd'hui le prix de la fourberie, Tristan le fourbe des fourbe», — voyant mon amour et ma tris- tesse, et informé que Ludovic avait perdu un fils, a arrangé toute c«tte intrigue. Je suis de condition obscure; je n'ai point connu mon père, et je dois mon existence à mes faibles talents et à ma plume. Le comte me croit son fils, et quoique je puisse obtenir votre main , et avec elle la fortune et le bonheur, la délicatesse ne me permet pas de vous abuser^ et je ne manquerai jamais à la no- blesse de ma nature. Je vous supplie donc de m'autoriser à partir pour l'Espagne ; je ne veux tromper ni vous ni voire bienveillance.

LA COMTESSE.

Vous avez raison, Théodore, de me déclarer noblement qui vous êtes; mais vous avez tort de penser que je sois assez simple pour que cela empêche la réalisation de mes projets. Tout ce que je voulais, c'était un moyen de couvrir l'obscurité de voire naissance. Le bonheur n'est pas dans la grandeur et dans les titres, il est dans l'union des âmes; je vous accepte pour époux; et afin que Tristan ne puisse jamais révéler ce secret, celte nuit, pendant son som- meil....

TRISTAN , du dehort»

Place 1 place !

�� � IM LE CHIEN DU JARDINIER

LA COMTESSE.

Qu'est-ce donc ?

Enire THISTAN. TRISTAN.

C'est moi ! moi Tristan, qui me plains, non sans raison, de U plus effroyable ingratitude que l'on aitjamais vue chez une Temme. Quoi donc ! parce que je fais votre bonheur, qui est dans TuoioD des èmes, — vous, pendant mon sommeil, vous voudriez

LA COMTESSE.

Tu m'as donc entendue?

TRISTAN.

Oh! l'on ne m'attrape pas comme ça.

LA COMTESSE.

Approche.

TRISTAN.

Moi! merci.

LA COMTESSE.

Ne crains rien. Je te promets ma protection , mon amitié; mais i ton tour il faut que tu me promettes un secret absolu sur tout ceci.

TRISTAN.

Mon intérêt vous répond de ma discrétion.

THÉODORE.

Ecoutez. — Entendez-vous ce bruit?

Entrent LUDOVIC, FRÉDÉRIC, RICARDO, CAMILLE, FABIU MARCKLLE, ANARDA, DOROTUÊB

RICARDO, Ù Ludovic.

iNous voulons accompagner votre fiU.

FRéDKMIU

Tout Naples attend qu'il paraisse.

LUDOVIC

Permettez, madame. — Mon fîls , un carrosse t'attend, cl toute h noblesse de Naples à cheval veut t'accompagner. Viens , mon enfant; >iens revoir, après tant d'années d'absence , les lieux qui 1*' nt vu naître.

LA COMTESSI.

Avant qu'il sorte d'ici, je veux, comte, que tous appreniei de moi-m^mc que je suis son épouse.

LUDOVIC

Maintenant que la Fortune arrête sa roue avec un clou d'or. Je venais iri chercher un iils , et j'en trouve deux.

FHÉhélUC

Avancez, Ricardo, et présentez nos compliments.

RICARDO.

Je pourrais complimenter le seigneur Théodore de ce qu'il est encore vivant; car, jaloux de la bienveillance que lui témoignait la comtesse, j'avais promis à ce coquin mille écus, sans la chaîne qu'il

�� � JOURNÉE III, SCENE V. irj

porte, pour qu'il me débarrassât de mon rival. — Ordonnez . mf dame, qu'on l'arrête. C'est à coup sûr un voleur.

THEODORE.

Non pas , je vous prie 
celui qui défend son maître ne fait que

Dn devoir.

RICARDO.

Quel est donc ce brave prétendu ?

THÉODORE.

Mon domestique; et pour reconnaître ce service et tant d'autres, jcle marie avec Dorothée, puisque la comtesse a déjà donné Mar- celle à Fabio.

RICARDO.

Je me charge de doter Marcelle.

FRÉDÉRIC.

Et moi Dorothée.

LUDOVIC.

Quel bonheur!... un fils ! et qui fait le plus beau mariage! TnÉODORE, au public.

Sur ce, noble assemblée, il nous reste à vous prier de ne dire à personne notre secret, et nous finissons, si vous le voulez biefi« la Cimeuse comédie « le Chien du jardinier.

��FIN DU CHIEN DU JARDlMEfU

�� �


  1. Ce morceau est dans l’original une sorte de dialogue où Théodore s’entretient avec sa pensée.