Le monde des images/IV

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Nouvelle Librairie Nationale (p. 86-107).

CHAPITRE  IV
le dérèglement des personimages (Suite)

Le dérèglement qualitatif des figures intérieures héréditaires est plus fréquent que le dérèglement quantitatif. Il peut d’ailleurs coexister avec lui. Les types en sont extrêmement variés, mais, avant d’en aborder la description, je crois utile de dire quelques mots de la faculté intuitive, à laquelle certains philosophes, notamment Bergson, ont fait, dans leurs systèmes, une place considérable. Il m’apparaît en effet que l’intuition est intimement liée à la question de l’équilibre et du dérèglement de ces protagonistes du théâtre intrapsychique, que j’appelle les personimages.

Il existe deux sortes d’intuition ; la première, et la plus simple, n’est qu’une sorte d’observation ultra-rapide. En voici un exemple : je marche dans la rue ; un homme, en apparence confortablement vêtu, passe près de moi. C’est l’heure du dîner, je me rends compte, à je ne sais quoi qui émane de lui, qu’il a faim, qu’il n’a pas d’argent et je lui mets une pièce dans la main. Il me remercie avec émotion : « comment avez-vouss deviné que je meurs de faim ? » Ceci m’est arrivé plusieurs fois et devant témoins, que je pourrais citer. En y réfléchissant, j’ai compris qu’un certain désaccord entre la pâleur, la maigreur, et le lustre appliqué du vêtement, et l’incertitude du regard et de la démarche, m’avaient mis la main à la poche. Ceci est une fausse intuition, en réalité une observation accélérée, qui tient à ce que je suis le fils d’un père et d’une mère également doués pour l’observation. On sait qu’ils collaboraient et que les manuscrits de mon père portent, en marge, de nombreuses corrections et des remarques, infiniment subtiles et justes, de ma mère, auteur elle-même de livres de prose et de vers, où brille une analyse lumineuse. Mon esprit s’est donc fortifié de leurs deux influences congénitales et conjointes. Le fait est que je diagnostique la misère, la gêne, la préoccupation d’argent autour d’une table et dans un salon, chez des personnes en apparence fort à leur aise, comme dans la rue, et du premier coup d’œil.

Ma femme qui a les mêmes ascendants que moi, étant deux fois ma cousine germaine, dans la ligne paternelle comme dans la maternelle (elle est issue du mariage du frère de ma mère avec la sœur de mon père), ma femme possède la même faculté. Nous nous amusons fréquemment à mettre en commun nos avis sur tel ou tel cas, entrevus ici ou là, et ces avis, en général, se corroborent.

L’intuition vraie est un phénomène plus rare et plus compliqué. Je la définirai un état intellectuel émotif tel que la réalité et son ambiance, l’une et l’autre secrètes ou cachées, y sont senties, perçues, analysées, partiellement ou complètement, de façon en quelque sorte machinale. Certains ont, en pénétrant dans un cercle de quatre ou cinq personnes, le sentiment très net de la sympathie ou de l’antipathie, de l’adhésion ou de la résistance, avant qu’une de ces personnes ait ouvert la bouche. D’autres entendent, à travers le silence, ce que l’on pense à leur sujet. D’autres devinent, même dans la solitude, que quelque projet se trame à leur endroit, dans telle ou telle direction, dans tel ou tel milieu. Beaucoup de personnes avaient le pressentiment de la guerre européenne avant le mois d’août 1914 et l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie. L’intuition vraie n’est d’ailleurs ni constante, ni universelle. Elle peut cesser, reprendre, s’élargir, se rétrécir, s’annihiler même ou errer pendant une longue période, et celui qui se fie à elle est sujet à mécomptes et à erreurs. C’est la faculté lunatique par excellence. Les sages la corroboreront toujours par l’observation. Il lui arrivera néanmoins d’inspirer une décision soudaine et heureuse, qui changera la face d’une situation compromise et la redressera.

Quelques êtres privilégiés possèdent à la fois l’intuition et l’observation et se reposent de l’une par l’autre. J’ai remarqué que ce double don est une cause d’optimisme, alors qu’il semblerait que la somme des intuitions et observations fâcheuses et désagréables dût l’emporter sur la somme des agréables. Mon bien cher ami, le docteur Henry Vivier, mort avant cinquante ans, et dont j’ai essayé de retracer le portrait dans mes Souvenirs, était un observateur intuitif, d’humeur toujours joyeuse et même allègre, bien qu’atteint d’un mal qui ne pardonne pas. Comme je le félicitais de cette vaillance, il me répondit un jour : « Le plaisir de voir et de deviner ce qu’on ne voit pas est chez moi toujours nouveau et roboratif. » En effet, comprendre est un plaisir, conjecturer est une volupté, et vérifier la justesse de la conjecture, en étendant ainsi la compréhension, est un délice.

Chose remarquable, la distraction, la suspension, aussi complète que possible, des forces attentives de l’esprit est très favorable à l’intuition. Voulez-vous essayer votre capacité intuitive ? Avant de sortir de chez vous, faites le vide dans votre esprit, secouez toute préoccupation, essayez de réaliser cet état de blanc intérieur, d’écran vide d’images, que connaissent et savourent les rêveurs et les musardiers. Puis, franchissez votre seuil et regardez distraitement les choses et les gens. La première idée qu’ils provoqueront en vous, sera, ou non, une intuition. Baroque ou raisonnable, recueillez-la, et examinez-la ensuite à loisir, comme un papillon saisi au vol. J’ajoute que la cadence du pas, le mouvement de l’automobile, du bateau, du chemin de fer surtout, développent la faculté intuitive, ainsi que la solitude et le silence. Il en est de même du bruit de l’eau : chute d’eau, robinet ouvert, bruissement de la mer sur les galets, etc… Certains fumeurs prétendent que la fumée les rend aptes à saisir l’indiscernable d’une ambiance, le halo d’une préoccupation. Entre parenthèses, ce halo est accessible à l’intuition, comme un tourbillon autour d’un point fixe. Mais la grande caractéristique de l’intuition vraie, c’est la soudaineté. Vous pensez à autre chose, et crac, le sentiment, le pressentiment, la vision d’une situation cachée vous tombent dessus, comme l’aigle sur le lièvre. Votre esprit positivement lie l’abscons, ou le mystérieux, ou l’inédit, ou l’inexprimé

L’intuition du danger est fréquente. On a voulu y voir une sorte de préréflexe. C’est remplacer une explication par un mot. L’intuition du plaisir charnel en commun est le prolégomène — si j’ose dire — des grandes amours. Un monsieur s’incline cérémonieusement en soirée devant une dame qu’il n’a jamais vue, et songe : « Celle-ci va jouer un rôle important dans ma vie. » Même réflexion de la part de la dame. Six mois plus tard, serrés l’un contre l’autre, ces amants comblés emploieront leur reste de souffle à se rappeler cette circonstance ; et leurs caresses et leurs baisers puiseront, dans ce souvenir, un élan nouveau. Au moment de prendre une détermination capitale, celui-ci hésite. Il vient d’apercevoir les conséquences, comme une allée plantée d’arbres aux fruits amers, et conduisant à la vasque noire d’une déconvenue. Plus tard, il vérifiera la justesse de cette intuition, comparable à une ouverture soudaine de l’esprit sur la perspective de l’avenir.

Le poète, le savant, le philosophe, le politique doivent leurs meilleures initiatives à l’intuition. À condition toutefois que l’esprit soit bien et raisonnablement orienté. Il ne s’agit pas d’écouter la première voix qui vous bourdonne à l’oreille : « Fais ceci… ou ça. » L’à-pic intuitif se produit surtout dans la zone du haut bon sens, qui n’est certes pas celle du prud’hommisme. L’usage de l’intuition présuppose une hardiesse, un élan, inclus lui-même dans cette sagesse générale qui est un attribut du soi.

Vous voyez où je veux en venir : l’intuition n’est autre chose, selon moi, qu’une observation seconde, à la puissance « deux », c’est-à-dire à travers une personimage bien équilibrée, à travers un ancêtre sage, qui joue le rôle d’auxiliaire, ou si vous préférez, d’une loupe de précision appliquée sur le réel et découvrant ses perspectives cachées. L’intuition, c’est l’acquit ajouté au témoignage rapide de nos sens par une figure héréditaire ; c’est la rallonge mise à notre vision, à notre audition, à notre sensualité, à notre logique ; c’est notre pénétration mentale mise au carré, multipliée par un aïeul qui fait partie de nous, qui est nous même, pour un temps donné.

Intuition… de tueri, regarder, in, dans… C’est, en effet, le regard tourné vers nous-même, qui nous permet d’aller au delà de la vision observatrice courante. Per-tuition… (tueri, regarder, per à travers) serait plus exact. L’intuitif est celui qui observe couramment à travers ses personimages. Quand celles-ci sont saines et vigoureuses, gravitant sous l’action d’un soi solide, c’est le génie créateur et complet. Quand elles sont déréglées ou déséquilibrées, ce sont les erreurs et les défaillances. C’est pourquoi l’erreur d’intuition a une portée plus grande, un rayonnement infiniment plus considérable que la simple erreur d’observation. Cette dernière est comparable au choc subi par quelqu’un qui se heurte à une porte ou à un meuble en plein jour, L’erreur d’intuition est comparable au choc ressenti par celui qui se heurte à quelque objet dans les ténèbres. La souffrance s’accompagne de vertige.

Claude Bernard, quand il recommandait l’expérience « pour voir », quitte à changer, en cours de route, la direction de celle-ci, préconisait en somme l’intuition. Les faits d’intuition sont nombreux chez les savants, comme chez les artistes, comme chez les hommes d’action. La personnalité la mieux douée, sous ce rapport, que j’ai connue, est Mme Edmond Adam, à laquelle sa fidélité et sa vaillance patriotiques ont valu ce surnom justement mérité : la Grande Française. Mme Adam a toujours apporté, dans les problèmes complexes de la politique étrangère, cette vue rapide, ce jugement ferme et cette divination des motifs profonds et secrets, qui relèvent de la faculté intuitive. Elle dit souvent quelle « écoute ses morts » et je pense que cela est psychologiquement très exact. Les communications extérieures qu’on lui adresse, les renseignements qu’elle sollicite et qu’elle reçoit, ne sont, en quelque sorte, que les stimulants de ce don, sans doute inné, et qui n’a presque jamais de défaillance. Elle a la vision instantanée de ce qui peut être utile ou nuisible au pays, de ceux qui peuvent le servir ou le desservir, de la nuée politique qui monte, de l’orage social qui est dans l’air. Mon père disait d’elle : « C’est une pythonisse. » Même dans les événements ou incidents de la vie courante, j’ai vérifié souvent l’étonnante justesse de ses pressentiments. Avec cela, cette femme d’État est une ménagère très pratique, qui administre sa maison avec une sagacité incomparable, et ne dédaigne pas de descendre aux plus petits détails. Elle peut être très gaie, d’une gaieté d’enfant et son optimisme est célèbre. Même remarque que pour Henry Vivier.

D’après ce qui précède, il faut s’attendre à rencontrer des intuitifs chez les descendants, fils ou petits-fils d’observateurs. Cela se vérifie notamment chez les paysans, forestiers, garde-chasses, pêcheurs, etc…, qui développent, en prévision du temps, des facilités de métier, des circonstances favorables ou défavorables, leurs personimages observatrices. Qu’est-ce qu’une loi, au sens scientifique ? C’est la répétition d’un fait d’observation, généralisée par l’induction. L’intuition est à l’observation ce que la loi est au fait répété. Quelquefois elle double l’observation immédiate, la prolonge et la complète. Quelquefois elle la contredit, et il en résulte un état mental bizarre, la conscience ne sachant ce qu’elle doit préférer de la quasi certitude due au témoignage des sens, ou de cette autre forme de certitude qui naît de la confiance totale dans le pressentiment. Le raisonnement géminé est alors analogue à celui-ci : « Tout indique que je dois passer par un et deux pour arriver à trois. Néanmoins, il y a en moi cette conviction que j’arriverai à trois sans avoir besoin de passer par un et deux. » Ceci prouve que la détermination d’un acte est plus complexe qu’on ne le croit et que les figures intérieures héréditaires y jouent un rôle important. C’est le soi qui libère l’esprit tiraillé et l’oriente finalement dans la bonne voie.

On comprend maintenant par quel mécanisme le dérèglement, temporaire ou permanent, d’une personimage (notamment sous une action toxique ou sexuelle) aboutit à fausser l’intuition et à faire d’elle une appréhension générale, morcelée ou non en phobies. Les ennemis imaginaires, les troubles hallucinatoires, les visions terrifiantes n’ont pas d’autre origine. Corruptio optimi pessima. La faculté la plus secourable de l’homme, l’intuition, devient ainsi son pire tourment.

Tout d’abord il convient de considérer le sexuel, le sensuel, le sentimental, et le sensible ou sensitivo-émotionnel, comme la série, en solution de plus en plus diluée, des étapes d’une même émotion ou d’un même système émotif à travers les personimages. La différence dans le dérèglement y est de degré, non d’essence. Cela simplifie le problème. Voici un exemple concret de ces divers stades.

Un jeune homme, à l’âge, où les personimages sont fortes et vibrantes, aperçoit, par surprise, une belle fille sortant, sans voile, du bain. C’est l’émotion sexuelle type, brutale, ressentie violemment par la figure héréditaire qui emplit l’être à ce moment-là et poursuit ses prolongements dans tout l’organisme, que rend turgescent le désir. L’instinct génésique attaque violemment la figure héréditaire, qui est en train de graviter devant le soi et que le soi tend au contraire à maintenir en équilibre, afin de préserver la raison. Pluie d’images dans l’esprit et dans le corps, fixation de certaines, éparpillement et disparition d’autres images. Mouvements réflexes, accélération des échanges, élimination de sueur, contraction, etc… Le lendemain et les jours suivants, l’émotion, de sexuelle, devient sensuelle, et la personimage altérée change de caractère et de type, soit qu’elle remonte à un ancêtre plus éloigné, soit qu’elle se combine de divers ascendants de type légèrement différent. Le fantôme intérieur lui-même, combinaison de fantômes, ou, si vous préférez, le portrait composite héréditaire change et se transforme devant le soi. Il en résulte un état de trouble, souvent délicieux, au sein d’une distraction profonde. Le jeune homme ne mange plus, il dort mal, il se réveille brusquement, son esprit évoque telle ou telle partie du corps souhaité, s’y attache, s’y complaît, se désole de la reperdre soudain, par une défaillance de mémoire. Supposons que la présence réelle ne vienne pas interrompre ces métamorphoses, et ce spectacle enchanteur de la nudité entrevue passera du sensuel au sentimental, de celui-ci au sensible pur et simple.

La perversion sentimentale, par altération de la personimage, est un état grave, relativement fréquent, d’origine généralement sexuelle ou sensuelle, et qui demanderait une étude approfondie. Cette perversion, autant que j’en ai fait la remarque, se poursuit et s’augmente héréditairement, ce qui est conforme à nos données. Elle se remarque non seulement chez les débauchés, les intoxiqués et autres dépourvus du contrôle du soi, mais encore et surtout chez les oisifs riches, les avares, les manieurs d’argent et fils de manieurs d’argent. Elle peut aboutir à de véritables aberrations morales, à une sorte de néronisme, ou bien à une sécheresse, accompagnée de méfiance absolue et allant jusqu’à la douleur et à l’angoisse.

C’est ainsi que la descendance des grands financiers, des grands industriels rapidement enrichis, des grands brasseurs d’affaires, est extrêmement chargée, en bizarres, en hypochondriaques, en maniaques, ou en pervers de toute catégorie. L’immense fortune léguée est un venin, qui agit à la façon d’un poison chronique et qui fait, de ses détenteurs, des êtres trop souvent complexes (d’une complexité dangereuse) et malsains. Le pouvoir que donne l’argent les pousse à faire le bonheur, puis le malheur autour d’eux, à tirer les gens de la misère pour les y replonger ensuite, sous prétexte d’ingratitude, à jouir de la corruption systématique, de l’avilissement d’autrui. C’est l’histoire classique du « mylord », qui jette des pièces d’or dans le crottin et exige que les mendiants aillent les y ramasser avec leurs dents. J’ai connu, approché, de tels individus, avec une horreur non exempte de curiosité, comme certains serpents venimeux. Il est bien rare qu’une tare physique ne complète pas leurs tares morales ; maladie de peau, puérilisme, altération parcheminée de la voix, marionnettisme du geste, strabisme, anorexie, impuissance, etc…

Cette perversion sentimentale s’accompagne généralement de pathétisme, du besoin de déterminer des crises de larmes, de séparation, de réconciliation, de remords, de scrupules forcés et outrés, de faire grand étalage de chinoiseries. Les malheureux, atteints de ce vice congénital, ne sont contents que quand ils ont fait battre des montagnes, comme dit la locution populaire. Ils se lancent ainsi dans des aventures susceptibles de leur attirer personnellement, par choc en retour, de gros ennuis. Mais ils ont confiance en leur argent pour apaiser, finalement, à prix d’or, les colères et les rancunes soulevées ou exaspérées. Un des grands procès de trahison de la dernière guerre a mis en lumière un de ces funestes hérédos, Pierre Lenoir, fils du célèbre agent de publicité financière Alphonse Lenoir, le grand corrupteur de la presse contemporaine. Ce garçon que j’ai vu au Conseil de Guerre, et qui a été condamné à mort pour intelligences avec l’ennemi, m’est apparu tout de suite comme le type de l’individu hanté par plusieurs personimages financières-sexuelles, masculine et féminine, qui imprimaient à son visage une morne bestialité. Un médecin légiste est venu exposer, à son sujet, des considérations banales et fausses sur le degré de responsabilité morale de ce déplorable sujet. J’ai déjà expliqué qu’au point de vue héréditaire personne n’est responsable, ou tout le monde est responsable. La trahison, comme tout autre crime, plus qu’un autre crime, exige combinaison et discernement. L’impulsion que donne la soif de l’or (et, chose étrange, surtout aux plus que riches) est comparable à l’impulsion sexuelle et amène des ravages analogues.

Pendant le cours du procès, des lettres échangées entre Pierre Lenoir et sa mère, d’un caractère sinistre et, quant à lui, quasi criminel, avaient été publiées par les journaux. Elles ouvraient un jour singulier sur cette psychologie des manieurs d’argent, qui deviennent peu à peu, dans leurs combinaisons avides, les plus redoutables des anarchistes.

Tout Paris a connu la rapide ascension sociale (trop rapide, d’après ce chef-d’œuvre, l’Étape de Paul Bourget) des entrepreneurs… mettons Lamaison, qui avaient fini par fonder et lancer un journal quotidien de grande information. Le père Lamaison, grossier comme pain d’orge, n’avait aucune instruction, ni éducation. De ses deux fils, l’aîné était un vague noceur avide ; le cadet, qui mourut dans un accident, une manière de lad d’écurie, ne parlant qu’argot et ne s’intéressant qu’aux chevaux et aux filles. Pendant vingt ans, journalistes, hommes de lettres, académiciens entourèrent de flatteries cette invraisemblable famille, demeurée cependant aussi ignorante qu’une tribu cafre des choses de la littérature et de l’art. La guerre fit que, sur ce fumier, les compromissions d’argent et la trahison se mirent à champignonner de telle sorte que la justice dut s’en mêler. Alors on vit le fils Lamaison, perdu de peur et tiraillé, cherchant à se débarrasser d’une feuille qui devenait pour lui un danger, n’y parvenant pas et s’empêtrant dans des combinaisans politico-financières et dans des conseils d’hommes d’affaires véreux, qui faillirent le mener en Conseil de Guerre. Les ennuis par excès d’argent, sont ainsi comparables et analogues aux ennuis par défaut d’argent.

Le proverbe « à père avare, fils prodigue », n’est pas toujours exact. J’ai connu un fils d’avare, chez qui l’avarice tournait à la manie, et qui, comme son père, cachait l’or dans des pots et passait ses journées à compter cet or. C’était cependant un homme de grande valeur et qui a exercé une influence légitime sur ses contemporains. Mais son vice congénital le tenait, et dru, allant jusqu’à brider ses facultés créatrices.

La perversion, par dérèglement des personimages, revêt parfois une forme sentimentale, mêlée d’attendrissement facile et de cruauté. Celle-ci rejoint la perversion sexuelle appelée masochisme, du nom du sinistre juif allemand Sacher Masoch, qui la décrivit et la pratiqua. Nous entrons ici dans le domaine réservé des combinaisons pathético ou érotico-mentales, dont les personimages deviennent aisément les protagonistes, et qui font, de certains aliénés moraux, des dramaturges ignorés du public ; les pièces qu’ils inventent et qu’ils forgent avec les débris de leurs figures héréditaires, n’en peuvent pas moins troubler la paix sociale et amener d’étranges convulsions. Les véritables révolutionnaires anarchistes rentrent dans cette catégorie, soit qu’ils demeurent aux confins de l’absurde doctrine et de l’action, soit qu’ils passent carrément à l’action criminelle.

Le type classique en est Marat, inventeur, théoricien et bourreau, au masque caractéristique, à la prose sèchement enflammée et dont l’influence (devenue incompréhensible) tenait au tourbillon sentimental sexuel qui se dégageait de ses hérédofigures. Les sensibles-cruels, les attendris persécuteurs attirent dans leur atmosphère trouble tous les mal équilibrés et tous ceux, parmi les simples et les incultes, que ne défend pas une certaine ironie grossière, mais utile. Il y a encore, et en grand nombre, dans les couches populaires, où les personimages sont forcément instables et assez confuses (par manque de nourriture intellectuelle), des disciples de Marat en puissance ; et ceci nous conduit à l’altération logique des personimages et à la si intéressante et grave question de la persistance et de la virulence des idées fausses.

Une des plus frappantes parmi ces idées, est le préjugé d’égalité. Nous ne le trouvons nulle part dans la nature, où tout est proportion, dépendance et hiérarchie. Il est d’invention humaine et se retourne cependant contre l’humanité, qu’il abrutit en temps de paix et qu’il dévaste en temps de guerre. C’est, au résumé, un principe de mort, puisqu’il n’est réalisé que dans le tombeau, réceptacle de la parfaite égalité devant le ver. D’origine mathématique et même numérique, il satisfait l’envie populaire et est ainsi d’autant plus difficile à extirper. L’erreur de logique, infiniment répandue, de laquelle il découle, est une erreur héréditairement transmise, qui fait partie d’une foule de personimages, conçues comme équivalentes ou égales. En effet, il n’existe pas de perspective de dimension pour les figures intérieures et elles apparaissent donc, ce qui est faux, comme de même taille, de même poids, de même importance, dans le moment où elles nous dominent et nous imprègnent.

Conclusion : le soi est hiérarchique et constructeur, alors que le moi est égalitaire et niveleur. Ces deux pôles individuels se retrouvent forcément dans la société.

La table des erreurs ou « idoles », comme il dit, qu’a dressée Bacon, est un recensement assez complet des altérations logiques des personimages, de leurs obnubilations. Il n’a manqué à l’auteur du Novum Organum que de remonter à la source intrapsychique de ces erreurs. Une intelligence, même vaste et ordonnée, ne saurait être partout à la fois.

Les altérations, logiques ou émotives, des personimages sont contagieuses, de figure à figure, à l’intérieur d’un même individu et d’individu à individu. C’est par l’intermédiaire de ces réapparitions en nous de nos ancêtres que nous nous influençons les uns les autres, alors que, par définition, les soi sont entre eux ininfluençables.

Le premier cas se présente quand un certain penchant, qui ne se produisait et ne s’affirmait en nous qu’à certains intervalles (pendant la domination de telle personimage) tend à s’installer chroniquement, créant ce qu’on appelle une hantise. Il y a alors interposition constante, entre nous et le réel, d’une pensée ou d’une représentation, fixe en ses contours, et à laquelle nous ramenons toutes nos cogitations. L’esprit, opprimé par cette persistance, en conçoit de la fatigue, puis de l’abattement. C’est pourquoi il est si important de se distraire d’un travail par un autre, et non par le repos absolu.

Le second cas, d’altération par influence d’individu à individu, crée ces épidémies du sentiment public, ou d’hypothèses pseudo-scientifiques, que nous voyons, à certaines époques, bouleverser les mœurs et les lois. Une même inclinaison, ou disposition héréditaire, se produit soudain dans les imaginations, et les cristallise sur des plans identiques ou analogues, ainsi que fait un fil d’orientation plongé dans une solution sursaturée. Comment expliquer, autrement que par une contagion des personimages, la vogue, pendant une trentaine d’années, de la fausse doctrine de l’évolution et de ses succédanés ? Ce n’était pas la maigre moisson de faits rigoureusement observés par Darwin et ses élèves qui pouvait motiver un tel emballement. Encore moins la faible qualité esthétique d’une doctrine adaptée à la conception la plus rudimentaire du perfectionnement. Non, il y a eu là, selon moi, une reviviscence et contagion héréditaire des images mentales d’où était sortie, cent ans auparavant, l’Encyclopédie, avec son besoin de légiférer l’univers animé. Sous les courants intellectuels et littéraires, dont le gonflement cause des tempêtes et des naufrages, courent ainsi de grandes réapparitions collectives de figures ancestrales, plus ou moins altérées. Elles entraînent une ou deux générations dans leurs tourbillons, jusqu’à ce que quelques, esprits pénétrants et vigoureux, quelques soi énergiques, réagissent, par une doctrine plus saine, une conception plus réaliste, et viennent exorciser ces fantômes tenaces.

J’ai cru, dans ma jeunesse, comme beaucoup d’autres, à l’évolutionnisme. J’ai vu en lui, quand j’étais étudiant, une des clés de la science. J’ai pu constater ensuite sa puissance d’illusion et comment il interprétait tout, sans rien expliquer ni définir. C’est qu’à cette époque-là, j’étais moi-même sous l’inlluence intellectuelle de tel ancêtre tourangeau ou breton, que je connais bien, et qui ne m’a plus laissé aujourd’hui qu’une singulière aptitude mentale à la compréhension des paysages fréquentés par lui.

En effet, je suis actuellement convaincu que les personimages nous transmettent non seulement des penchants, des aptitudes, des tournures d’esprit, des faiblesses, des tics, des altérations organiques, des mouvements, des traits de visage ou de nature etc…, mais encore une partie de l’ambiance dans, laquelle leurs « réels » avaient vécu. Chacun connaît l’impression de déjà vu que nous procurent certains paysages et certaines circonstances, impression que ne suffit pas à expliquer le terme barbare de paramnésie. Cette reconnaissance mentale est caractérisée à la fois par la soudaineté et par un état de certitude intérieure, accompagné tantôt de contentement euphorique, tantôt de vertige. J’y vois la rencontre d’un site, jadis effectivement hanté et perçu par un ascendant, dont la personimage nous occupe encore, et demeuré adhérent à celle-ci. Les vestiges matériels et pittoresques, transmis héréditairement, sont plus nombreux qu’on ne l’imagine, nous constituant ainsi une sorte de mémoire ancestrale ou seconde, qui peut atteindre, dans les cas exceptionnels, cent cinquante, deux cents ans et davantage. Toute altération qualitative d’une figure intérieure altère, bien entendu, ces vestiges et fait d’eux des écharpes, flottantes, au gré de notre rêve éveillé.

On sait que certains penseurs éprouvent le besoin de situer leur pensée. Elle ne leur paraît prendre de consistance et ramifier, en se diversifiant et en se compliquant, que si elle est mentalement placée dans tel endroit, dans tel éclairage, à la façon d’une statue ou d’une fontaine dans un jardin. Ces élections singulières sont très sensibles chez la plupart des poètes lyriques. Ils ne sont jamais plus pénétrants, ni plus enchanteurs, ils ne donnent jamais mieux l’illusion divine que lors de ces transes visuelles et auditives, qui transportent La Fontaine dans une cour de ferme en plein midi, ou à l’orée d’un bois, Hugo sur l’étendue marine, une plaine ou un coteau, au soir tombant, et Verlaine dans un jardin à la française, « où vont chantant masques et bergamasques. » Si l’on admet que le don lyrique est le renforcement continuel des images, directement perçues ou personnelles, par les images héréditaires, on voit les conséquences qui en résultent, quant à la genèse renforcée de ces sites de prédilection. C’est ainsi que, dans la Mireille de Mistral, où se mêlent si harmonieusement le lyrique et l’épique, comme le lierre serpente autour d’un torse de marbre, l’intensité des horizons et des aspects rustiques semble formée de plusieurs plans, dont chacun ressortirait d’une génération. Cette ferme, ce champ sont vus et décrits ainsi que par un fils qui utiliserait, outre ses sens, ceux de son père, de son grand-père, de son aïeul, ceux de la lignée maternelle, sur deux siècles d’impressionnabilité oculaire à travers une famille de paysans. Cela est inclus dans la fameuse dédicace à Lamartine, où il est dit, en parlant du poète sacré :

C’est un raisin de Crau qu’avec toute sa rame
Te tend un paysan…

Toute sa rame dans le temps, et non pas seulement dans l’espace.

On a dit de l’Iliade d’Homère qu’elle était le produit de plusieurs poètes. Il se peut aussi qu’elle soit le produit d’un même poète, hanté par plusieurs générations d’images poétiques, l’œuvre en commun d’un pédigrée lyrico-épique. L’image en écho ascendant à travers la parenté, voilà une explication du sentiment de peuple en rumeur, qu’éveille en nous un vers de l’Iliade, de l’Enéide ou de la Divine Comédie. Tout de suite, et concurremment, la question se pose : le rythme poétique n’est-il pas le dépôt, chez le poète, que gouverne un soi puissant et harmonieux, de tous les rythmes respiratoires, cardiaques et sanguins de ses principales personimages, une cadence morale issue de nombreuses cadences organiques, transmises héréditairement ? Comme le coquillage concentre et garde le bruit de la mer, l’être humain concentre, accumule, puis élimine et dépense les cadences physiologiques de ses pères, leur donnant issue sur le plan amoureux, ou de la création poétique et musicale. Le lyrisme serait ainsi une somme d’images, transmises sur un rythme verbal, hérité lui-même des rythmes sanguins et nerveux. D’où la magie inhérente à la profonde poésie, qui s’en va, par le monde et les âges, réveiller des vivants à la ressemblance de ces morts dont elle est le legs.

Ce point de vue de la mémoire au delà de l’être, de la mémoire imaginative héréditaire, et de son dérèglement par la vie quotidienne, l’ambiance et le désir, me parait mériter une étude à part. Il en est peu d’aussi subtils, d’aussi mystérieux, d’aussi recouverts par le trantran moral et mental, d’aussi chargés en conséquences.