Le monde des images/III

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Nouvelle Librairie Nationale (p. 62-85).

CHAPITRE  III
le dérèglement des personimages

Diverses influences, venues du dehors sous forme de poisons, ou dérivant de l’instinct génésique (qui semble être, en nous, une inclusion élémentaire et plastique du feu, comme le sang une inclusion élémentaire de l’eau), dérèglent, au dedans de nous, les personimages.

Les poisons, dont le plus et le mieux connu est l’opium, sous toutes ses formes, commencent en général par activer et faire foisonner ces figures intérieures. C’est la période euphorique, où l’euphorie et la sensation de vigueur intellectuelle tiennent précisément à la multiplicité des évocations héréditaires. Le concours empressé des auxiliaires intérieurs fait que tout travail nous semble facile, et comme accompli, pour nous, par un hôte ou plusieurs hôtes mystérieux. Mais, assez rapidement, l’état euphorique cède à son contraire, à la mélancolie, à la fatigue cérébrale, à l’angoisse, au tœdium vitœ. Les personimages se ralentissent, elles deviennent imprécises et vagues, elles s’embrouillent, se confondent, se contredisent, amenant en nous un trouble profond. Une impression de foule incohérente, de dispute interne, succède à l’impression d’harmonie et de sécurité. Comme chaque fois que le taux de la vie diminue et que le soi restreint son contrôle, la propension au vol, au mensonge, aux combinaisons malsaines et criminelles peut se dessiner de plus en plus, avec une intensité qui varie selon le poison et la dose du poison absorbé.

La morphine rend sournois et menteur ; l’alcool, la cocaïne, l’absinthe rendent persécuté et furieux. Je renvoie aux traités spéciaux, me contentant d’étudier ici l’influence de ces substances dangereuses sur les personimages héréditaires, au moral et au physique.

L’action de la morphine et de la cocaïne, par la voie sous-cutanée, est très rapide. La première procure une activité intellectuelle intense, la seconde une délicieuse fraîcheur. L’effort de ces substances porte immédiatement et à la fois sur les grands récepteurs et transformateurs nerveux des figures héréditaires ; le cerveau et le grand sympathique. Elles les bombardent de parcelles infinitésimales, ayant elles-mêmes des affinités avec nos images internes, intellectuelles et organiques. C’est alors, devant la conscience, une pluie d’aspirations vagues, de souvenirs, d’états d’esprit, d’aperçus de caractère et de tempérament, bref d’hérédismes détachés du moi, de mots correspondants à ces hérédismes, le tout baigné d’une satisfaction profonde, accompagné d’une chaleur douce et de fourmillements, de mouvements de déglutition voluptueux et d’excitations sensuelles encore plus directes. D’où la propension à intensifier l’amour à l’aide des piqûres de morphine, de cocaïne, d’ingestion d’alcool, qui se remarque chez de nombreux débauchés. D’une façon générale, ces poisons stimulants altèrent profondément la personnalité, par l’altération progressive des personimages. Ils rompent la gravitation des images, des signes d’images et des signes de signes d’images, ils décoordonnent le rouleau (aux mille rouages complexes et délicats) de la pensée et de la volonté.

Puis, si la manie dure, à la richesse exubérante et incoordonnée succèdent la pauvreté, le ralentissement, la permanence de certaines figures, c’est-à-dire l’hallucination et l’obsession. Le champ éclairé de la conscience est encombré de quelques fantômes grimaçants, décourageants ou terribles, dont il devient impossible de se délivrer, sauf pendant l’afflux, de plus en plus pressé et exigeant, d’une dose nouvelle de toxique. Il est infiniment rare que le mal ne s’accélère pas ainsi diaboliquement, emprisonnant l’esprit et le corps de sa victime dans un rêve de plus en plus limité et redoutable. Le soi, bien entendu, n’est pas détruit, mais il n’a presque plus de prise sur le moi, dont les éléments raréfiés tournent et se heurtent en tous sens, provoquant les troubles les plus divers. On connaît de sinistres exemples d’amoindrissement, de destruction de beaux génies par le poison chronique : un Quincey, un Baudelaire, un Edgar Poë, un Gérard de Nerval. Malheureusement, les études que leur ont consacrées des dames protestantes, ou des carabins effervescents, manquent d’envergure et de compréhension. Elles ont embrouillé le problème, par l’intervention de considérations morales secondaires où étrangères, au lieu de le simplifier, et ajouté ainsi incompréhension au romantisme.

Edgar Poë, par exemple, semble avoir été un des poètes et écrivains les mieux doués ici-bas, pour la puissance et la hiérarchie souple des personimages. Son œuvre lyrique, narrative, philosophique, est comme un ballet bien réglé, parcouru par ces grandes ondes mélancoliques qui accompagnent les remplacements de figures héréditaires les unes par les autres, avec leurs atmosphères alternées de joie et de peine. La dite mélancolie étant un liséré entre la volupté et la douleur, une sorte d’oscillation continuelle, de balancement entre le regret du plaisir enfui et l’appréhension de la souffrance qui vient. Poë a profondément senti et subi ses personimages, ainsi qu’il appert de la pièce le Corbeau où la nostalgie atteint à un paroxysme presque gustatif, et de cet autre poème, Ulalume, tout embué des brumes de l’automne, jointes à celles de l’introspection.

Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change !
a dit de lui le subtil Mallarmé. Rien de plus exact.

Le soi d’Edgar Poë a été recouvert, obstrué par un dérèglement d’images héréditaires, dû à l’alcool, qui ont fini par dilacérer et écharpiller son beau génie. Il en est de même pour Nerval, écrivain délicieux, rêveur aigu, chez qui, sous l’influence maligne de l’alcool et, sans doute aussi, de l’hérédosyphilis (mais la plupart des intoxiqués ne sont-ils pas des hérédosyphilitiques ?) les filles du feu deviennent lamentablement des filles du tréponème et de la bouteille. Lisez, à ce point de vue, angélique ou le Rêve et la vie, et vous y trouverez une remarquable superposition de quelques aperçus du dehors, de plus en plus rares et ténus, et d’une imagerie intérieure en pleine décomposition. C’est l’état hallucinatoire type, c’est-à-dire où le dérèglement du rythme intérieur, qui gouverne la succession des personimages, ne permet plus au soi de distinguer celles-ci des personnes extérieures, réelles, que nous coudoyons. L’être sain, lui aussi, est parcouru de figures hallucinatoires, mais sa raison ne lui permet pas de les confondre avec les visages des passants, ou de ses amis. L’alcool, l’opium, la cocaïne jettent un voile entre la raison et l’imagerie intérieure, de telle façon que celle-ci se substitue au monde extérieur. La hantise prend la place de la vie. L’équilibre entre la fantasmagorie intime et le spectacle du monde est rompu au bénéfice de la première, qui, après un enrichissement éphémère, s’appauvrit. Voici un exemple singulier, et qui éclaire un point demeuré obscur dans les traités spéciaux : J’ai connu un cocaïnomane, sédentaire, fils d’explorateur, qui, vers l’extrémité de sa déchéance, parvenu au stade hallucinatoire, voyait à ses côtés un tigre, toujours le même, dans une forêt qu’il décrivait avec pittoresque. Or, il était âgé de trois ans quand il avait perdu son père, et jamais sa mère ne l’avait entretenu (ajoutait-il à ses moments lucides) de ces explorations, qu’elle avait toujours eues en horreur. Il semble donc bien qu’il s’agissait, en ce cas, d’une personimage paternelle arrêtée et fixée par le poison, jusqu’à devenir une obsession. J’ai cité ce cas dans La Lutte, écrite en 1907, alors que je n’avais pas encore mis au point mes études sur la reviviscence en nous des grandes figures héréditaires, et sur leur morcellement en fragments d’images, ou en images d’images, c’est-à-dire en mots.

Une des filles du pasteur Bronté, Emily, a écrit un livre, Les Hauteurs battues par le vent, où la biographie psychologique de son frère alcoolique, et en proie aux hallucinations violentes, tient une grande place. C’est un ouvrage significatif, en ce sens que l’auteur lui-même témoigne d’une connaissance, en quelque façon congénitale, des abîmes du cœur humain. Cette vierge décrit la passion sensuelle avec une ardeur et une acuité inégalées. Les Withering hights constituent un étonnant témoignage d’hérédo, quant au dérèglement toxique des figures intérieures.

Je considère le delirium tremens, où les personimages acquièrent brusquement une force explosive, comme une greffe de l’intoxication alcoolique sur l’hérédosyphilis. Car il est bien évident que cette dernière ouvre largement la porte aux manies, phobies et philies de toute sorte, notamment à l’usage chronique des poisons mentaux et moraux.

Nous voici amenés à étudier, quant aux personimages et à leur dérèglement — allant jusqu’à l’aberration totale — ce que j’ai appelé l’aliénation morale, dont le degré le plus modeste est le vice solitaire et le plus haut la psychopathie sexuelle, ou inversion. Les lignes qui vont suivre s’adressent aux psychologues, aux médecins et aussi aux malheureuses victimes de ces maux encore mal étudiés, mal analysés et mal connus. Le remède en est dans la volonté, mais dans la volonté longtemps poursuivie et surtout, surtout, bien appliquée.

Un mal qui répand la terreur… ainsi définirai-je le vice solitaire, fréquent dans l’enfance, très fréquent dans l’adolescence, et prolongé parfois jusque dans la maturité. On peut dire de lui qu’il est la source de tous les troubles sexuels, qui plus tard dévieront et désoleront l’existence et feront, de leurs prisonniers, autant de parias anxieux et d’incoordonnés du sens moral. Il n’est personne de plus sage, de plus raisonné, de plus perspicace que l’enfant entre cinq et dix ans. Cet âge est un des principaux moments de l’être humain, par l’équilibre et l’harmonie des personimages qui président à sa formation intellectuelle, et le grand Pie X avait vu juste en y rétablissant le sacrement de la première communion. Je suis père de famille. J’aime profondément les tout jeunes enfants, je les connais bien et je les observe avec sollicitude, à la lumière de mes connaissances médicales et psychologiques. De quatre et cinq ans à dix et douze ans, le soi domine et remporte sur le moi. La personnalité nouvelle se cherche et se trouve en gouvernant librement les images ancestrales. D’où cette impression d’invention perpétuelle, de génie, qu’ont notée tous les observateurs. Chez les enfants à propension littéraire et artistique, un certain style apparaît déjà, avec ses caractéristiques et ses nuances, son imprévu, sa ductilité, pour s’effacer et disparaître ensuite dans l’âge ingrat de la puberté.

Cet âge ingrat, est dominé par l’instinct génésique, sorte de feu propagateur de la race, héréditairement transmis, et qui vit, s’alimente et prospère par le développement des personimages. En effet, il les décoordonne, les enfle, les brise, les éparpille en une foule de sensations et de tableaux obscurs, aboutissant à une « aura ». De douze à dix-huit et vingt ans, l’être humain vit, selon la puissance de ce feu, dans l’aura sexuelle, sensuelle ou sensible. Cela se voit surtout chez les garçons et, à un moindre degré, chez les filles. L’hermaphrodisme, incomplet ou complet, résulte de la coexistence, pendant la conception et la grossesse, de deux personimages de sexe différent, dominant à la fois l’esprit et l’organisme ; puisque nous avons montré que la personimage est à la fois intellectuelle, morale et corporelle, et pousse ses prolongements dans tous les domaines.

Le vice solitaire (sur l’importance capitale duquel l’attention des médecins n’est attirée que depuis peu) part d’une représentation mentale, qui est elle-même liée à une personimage, pour aboutir, par l’assouvissement de l’instinct génésique, soit au gonflement et à l’éparpillement, soit à la fixation de cette personimage. Le grand Charcot avait bien raison de dire que ce qu’il y a de redoutable dans ce vice, ce n’est point la perte de substance essentielle qui en résulte, et qui est d’ailleurs une cause d’anémie, mais bien l’excitation et l’irritation imaginatives. Toutefois l’illustre clinicien ignorait le mécanisme de cette excitation, et considérait encore les images comme une succession arbitraire de tableaux variés, dépendant de l’association d’idées. Il n’avait pas eu la conception des figures ancestrales, soumises à des lois analogues à celles de la gravitation, que j’expose dans ce livre et dans l’Hérédo et que je crois devoir mener, par étapes, à la guérison de toutes les maladies mentales et nerveuses, grâce à l’exercice gradué de la volonté.

Le gonflement et l’éparpillement de certaines images par l’instinct génésique amène, dans l’organisme, des troubles réflexes, d’une importance et d’une ténacité variables. La fixation d’une ou de plusieurs personimages par le vice solitaire conduit aux manies, aux obsessions, aux aberrations sexuelles et à l’inversion elle-même, relative ou absolue.

Il existe, dans la littérature médicale de l’aliénation morale (les Boches disent Psychopathie sexuelle), des cas, parfaitement authentiques, de dévirilisation d’un individu masculin ou de virilisation d’un individu féminin, sous l’influence répétée du vice solitaire. Ces cas s’expliquent aisément, si l’on considère qu’une personimage héréditaire féminine, évoquée maintes fois, stabilisée, devenue envahissante par le mécanisme de l’excitation et de la jouissance sexuelles, finit par pénétrer jusqu’au physique de son descendant et le transformer corporellement. En d’autres termes, il n’y aurait, selon moi, qu’une différence de degré entre l’inversion congénitale spontanée (si même celle-ci existe) et l’inversion acquise. Dans le premier cas, l’imprégnation sexuelle de nom contraire (masculine chez la femme, féminine chez l’homme) se produirait pendant la gestation ; dans le second, après la naissance et sous l’influence du vice solitaire.

Il est d’ailleurs à remarquer qu’il n’est pas une observation d’inverti qui ne s’accompagne de l’aveu de pratiques solitaires dans l’enfance. J’en dirai autant des diverses formes d’aberration sexuelle, fétichisme, obsession, masochisme, etc… pour lesquelles il n’est qu’une seule explication possible : arrêt et fixation d’une image flottant dans l’esprit (c’est-à-dire d’une partie, d’une parcelle de personimage) par l’érection et la jouissance solitaire. C’est ainsi que la caricature individualiste de l’amour peut faire ensuite grimacer toute la vie sexuelle et aboutir a cette catastrophe : l’aliénation morale.

Le terme d’« aliénation » indique que l’on ne s’appartient plus. Mais, alors que, dans l’aliénation mentale caractérisée, le délire est manifeste, diffus, et porte sur toutes les circonstances, grandes et petites, de l’existence, rendant caducs tous les contrats, dans l’aliénation morale le délire est caché, circonscrit, souvent invisible, sauf aux yeux exercés, et porte sur les perspectives, sensuelles, sensitives, émotionnelles de la conscience. Le retentissement intellectuel de ce trouble profond existe toujours, mais dissimulé, quelquefois sous les espèces de l’originalité outrancière et du talent quasi génial. Encore que je n’admette le terme de génie qu’appliqué au grand et souverain équilibre : un Aristote, un Platon, un Léonard de Vinci, un Gœthe, un Mistral.

L’aura sexuelle, cette puissante et redoutable cause de dérèglement des personimages (dont les conséquences organiques peuvent être incalculables, car elle détermine, au sein des tissus, de brusques variations électriques et thermiques), l’aura sexuelle est ressentie par tous. Cependant il n’en existe pas de bonne description, ni absolument sincère. Les uns dissimulent, les autres amplifient. Presque tous mentent, en moins ou en plus. Il faut tenir compte, en effet, du cabotinage et de la mythomanie des invertis, et même des amoureux normaux. Le regard, l’oreille, le toucher, l’odeur surtout, jouent un rôle important dans cet ardent vertige, où apparaissent et flottent, comme au moment de la mort, des aspects, des lambeaux de verbe, de sentiment, ou de paysage, d’apparence hétéroclite. Le désir, poussé à son paroxysme, est une immense déformation, une sorte de cataclysme intérieur, qui sacrifie et immole tout à l’objet désiré. Chez les anormaux, ce cataclysme est encore plus violent et complet que chez les normaux ; ce qui tient sans doute à l’obstacle moral et social, à l’effort fait pour le franchir. C’est de ce point de vue que sont précieuses les confidences et angoisses des invertis. Comme les intoxiqués chroniques, ils éprouvent une sorte de plaisir à se considérer et à se dépeindre ainsi que des damnés, victimes d’une irrémédiable fatalité. Il faut les plaindre en effet, et beaucoup, car l’isolement provoqué par l’aliénation morale est quelque chose d’infiniment douloureux. Mais il faut surtout les engager à se guérir, par une technique volontaire appropriée. Seule l’image peut guérir de l’image. Seule la personimage saine, évoquée à temps dans une méditation intensive, dont je compte un jour formuler la règle, peut guérir de la personimage malsaine. Nous voici au tournant décisif, où la thérapeutique, par les substances chimiques et les serums, doit céder quelque place à une thérapeutique fondée sur la volonté humaine et le choix des évocations, mentales et morales, susceptibles de servir de support à cette volonté. L’esprit règle le corps. L’esprit est un système d’images et de figures congénitales, qui a ses lois. En apprenant à les connaître, à les diriger, à les modifier, on dirigera et on modifiera, en même temps, leurs prolongements organiques et pathologiques c’est-à-dire la plupart des penchants et des grandes diathèses.

Revenons au vice solitaire, à ses ravages mentaux et moraux. Certains enfants, certains jeunes gens, certains adultes mêmes, prennent l’habitude d’évoquer, sous la même influence génésique, quelquefois à certaines heures déterminées, certaines images licencieuses, dépendant elles-mêmes, bien entendu, d’une personimage ancestrale. Car c’est une règle de l’esprit humain que rien ne saurait être perçu par lui directement, si ce n’est le soi animateur, que tout lui parvienne à travers un halo, une forme héréditaires, et qu’ainsi sa liberté soit conditionnée par l’intensité de son vouloir. Le déterminisme, c’est la prison héréditaire. La liberté, c’est le plein usage, le plein fonctionnement du soi. Le déterminisme est un legs. La liberté, c’est l’émanation directe du tonus du vouloir, équilibré par la sagesse. Le vice solitaire renforce en nous le déterminisme, la sujétion et cet esclavagisme intérieur, quant à nos fantômes intimes, dont le dernier terme est la confusion mentale et la déchéance.

Il est effrayant de songer que, d’une représentation malsaine ou obscène, happée et fixée, dans la zone d’une personimage intérieure, par le feu du désir et de la jouissance solitaire, peuvent dépendre le malheur de toute une vie, et le demi-malheur d’une autre vie, sortie de cette vie. C’est ma conviction que, si l’on remontait à l’origine des actes criminels ou fautifs de la plupart des humains, on trouverait une mauvaise image, venue de l’ascendance, profondément imprimée à la puberté ; et qui donne ensuite du trouble, du vice et du malheur, comme un gaufrier donne des gaufres. Éducateurs, parents, pensez à cela ! Écartez de l’imagination tendre et frêle, pâte délicate où tout se grave, les sensations de toute sorte, qui font lever les larves dangereuses. Mais nourrissez l’imagination ! Ne tombez pas dans l’erreur de l’exercice sportif à jet continu, considéré comme frein de l’esprit tumultueux. Vous pourriez avoir des mécomptes. Favorisez, par des lectures et des conversations appropriées, par des promenades, par de la gaieté surtout et de nobles spectacles, favorisez la bonne hérédité, féconde en hérédismes sages, et combattez et chassez la mauvaise ! L’enfant est avide de plaisirs sains, comme l’homme est avide de bonheur. Il est plus aisé de lui dispenser ce plaisir qu’il ne l’est de garantir le bonheur à l’homme fait. J’ai confiance dans la lecture bien guidée, dans l’amusement et dans le jeu. J’ai confiance aussi dans l’atmosphère raisonnable, qui émane de parents clairvoyants, et je bannis, de la table où sont les enfants, le paradoxe, toute confusion, surtout attrayante, au bénéfice du mal ou du faux. Car ils existent, les deux chemins d’Hercule, et il faut les montrer sans cesse aux tout petits, en guidant leur choix, en ridiculisant le mauvais, on faisant peur de ses conséquences.

L’illustration littéraire des lignes qu’on vient de lire est le cas de Jean-Jacques Rousseau. Ses Confessions sont un monument unique d’harmonieux cynisme. Mais les Jean-Jacques sont légion ; d’où le succès durable de ce livre, On s’est demandé, pathologiquement et psychologiquement parlant, dans quelle catégorie situer Rousseau. C’est un hérédo à prédominance sexuelle, tout proche, par conséquent, de l’aliénation morale. Son style, c’est-à-dire sa personnalité seconde, est un mélange de discernement et d’aveuglement. Discernement quant au choix des mots et à leur cadence ; aveuglement quant aux directives de la raison. Le délire terminal de Rousseau est en germe dans certaines pages, bien connues, des Confessions. Ses rêveries solitaires ont commencé trop tôt.

Sans doute l’hérédité nerveuse crée-t-elle un penchant au vice solitaire, qui aboutit à corrompre et désorbiter l’esprit. Mais l’éducation peut et doit combattre l’hérédité nerveuse, une fois reconnue. Il faut alimenter l’imagination des enfants à l’aide de contes, d’histoires, de spectacles moraux. Ce qui n’implique nullement la fadeur, ni la fadaise. Il faut taire ce qui serait susceptible d’alarmer ou d’aiguillonner certaines parties, que j’appellerai réservées, de cette imagination. Il faut éluder la curiosité sexuelle, plus ou moins éveillée, selon les cas. L’axiome est éternellement vrai : maxima debetur puero revenntia. On n’exagérera jamais, en telle matière, les bienfaits de l’ignorance heureuse. Fous, triples fous, les éducateurs qui s’imaginent que la réalité toute nue, précocement apprise et exposée, est une garantie contre le vice ! Par l’aura qui s’attache aux questions sexuelles, et qui ne tient pas seulement à leur secret, cette réalité agira, au contraire, comme stimulant. La mise en garde technique, les sermons documentés contre la débauche sont un aiguillon de la débauche. Pour l’enfant, comme pour le tout jeune homme, la chasteté, c’est la santé. L’ignorance du vice et de la débauche est une solide garantie de la chasteté.

Que chacun de mes lecteurs consulte ses souvenirs et il reconnaîtra la justesse de cette observation.

Qui donc connaît mieux que le médecin ou le pharmacien les périls de la morphinomanie ? Or c’est parmi les médecins et les pharmaciens qu’on rencontre, proportionnellement, le plus grand nombre de morphinomanes. Il est faux que le statuaire, le doucheur, le gynécologue soient garantis contre la sensualité par la fréquentation de la nudité féminine. Au contraire, la proximité, la connaissance profonde d’un piège, d’un penchant, d’une manie favorisent la chute, loin d’en préserver. Le spécialiste en sirènes est plus exposé à succomber au charme fatal que le nautonnier qui, par hasard, passe dans le champ sonore des sirènes.

Le dérèglement des images comporte un grand nombre de modalités, dont l’exposé complet présumerait une classification complète des personimages. Mais celle-ci serait-elle même une revue infinie des ressources plastiques de l’esprit humain.

Ce dérèglement peut être quantitatif, selon que l’évocation des personimages apparaît comme accélérée ou comme ralentie. Il peut être qualitatif, et porter sur telle partie, sentimentale, ou sensitive émotionnelle, ou logique, ou intuitive logique, ou sensuelle, ou verbale de l’ensemble constituant la personimage. Il peut être temporaire ou permanent. Ces divers points doivent être examinés ici.

Il y a un rythme normal (nous l’avons déjà établi) des personimages dans l’être humain et ce rythme, que règle le soi, constitue l’équilibre mental et moral. Analogue à la gravitation, il ramène, au bout d’un temps donné (qui constitue les saisons et les jours psychiques), certains états intellectuels, moraux et corporels. Les créateurs, principalement les créateurs littéraires, connaissent bien ces retours périodiques d’une idée ou d’un groupe d’idées, qui se présentent à l’intelligence sous un aspect différent, mais analogue. Les amoureux et les sensibles connaissent aussi ces reviviscences d’états joyeux ou douloureux, inquiets et confiants, déjà vécus, accompagnés de curiosité charnelle non émoussée, de prédilection étrange pour telle ou telle partie de l’objet aimé. Il n’est pas un rêveur, qui ne retrouve, à quelques années de distance, les mêmes rêves et qui ne s’étonne ou ne s’attendrisse de les retrouver à peine modifiés. C’est, je crois, de cette constatation presque banale qu’est sortie, dans l’imagination tourmentée et déréglée de Frédéric Nietzsche, la thèse outrée du Retour éternel (Widerkunft des gleichen), d’où cet hérédo a tiré tant de conséquences chimériques. Car, en vérité, le rythme normal des personimages ne saurait être calculé, ni chiffré exactement, pas plus que les hauts et les bas de la flamme dans le foyer incandescent. Je pense qu’à ce rythme normal correspond l’équilibre sain des organes et des tissus, comme cela se vit dans un Gœthe, dans un Chevreul, dans un Fabre (de Serignan), dans un Mistral par exemple. La vaste et complexe machinerie spirituelle marche, en ce cas, d’accord avec la corporelle, sans trouble, ni obscurcissement. Le verbe aussi, image d’images, témoin de l’harmonie ou de la discordance des grandes profondeurs de l’esprit-corps, demeure nitide, éloquent, ou sobrement juste.

Littérairement, artistiquement, ce rythme continu des personimages assure la continuité des images et cette unité somptueuse que nous remarquons dans un Shakespeare, un Racine, un Rembrandt, un Léonard, un Beethoven, sous la diversité des thèmes, des couleurs, des sentiments et des sons. Les conceptions géniales de ces maîtres dessinent, par leur contour, des figures précisément calquées sur leur ascendance et l’évocation périodique de celle-ci. Il y a du Hamlet dans beaucoup de héros shakespeariens, de l’Andromaque dans beaucoup d’héroïnes de Racine, une même issue de l’or parmi l’ombre chaude, dans plusieurs toiles de Rembrandt, un même accent de déchirante mélancolie dans beaucoup de compositions et sonates de Beethoven. Le retour de la même hantise intérieure amène des procédés presque identiques de création littéraire, picturale, musicale. Le poète le plus sublime et le plus abondant n’est pas fait de plus d’une douzaine de cycles intellectuels et sensibles, que ramènent ses personnages intrapsychiques.

Supposez que le rouleau s’accélère. C’est aussitôt la confusion mentale et morale, accompagnée de troubles organiques. Supposez qu’il se ralentisse à l’excès, c’est l’obsession, avec ses stigmates physiques.

Frédéric Nietzsche est un exemple d’accélération tératologique des personimages, vraisemblablement sous l’action du tréponème, héréditaire ou acquis. Les changements brusques de direction et de tension de ses visions littéraires et philosophiques sont une cause de fatigue et de dégoût pour le lecteur. Même avant qu’il n’ait sombré dans le gouffre, sa frénésie de pensée touche au délire, et cette pensée est divergente, telle que projetée sur le papier par un accident, dépourvue d’ordre et de méthode. Elle sourd, de ses préoccupations du jour, ainsi qu’une série de geysers hétérothermiques. On a l’impression que le renvoi d’une bonne, ou un orage soudain, eussent pu modifier sa vision de l’univers brusquement.

Il est une œuvre de fou littéraire où surnagent de beaux morceaux d’éloquence, et qui fournit un cas remarquable d’accélération des images. Je veux parler des Chants de Maldoror par un certain Lautréamont, qui mourut tragiquement, il y a de cela une quarantaine d’années. Cet auteur accumule, en une seule page, une vingtaine de sensations différentes et violentes, témoignant d’une sorte de délire demi-lucide. Outre une tendance au sadisme très nette, il offre cette particularité unique de voir les microbes et les insectes grossis, un pou de la taille d’une maison, etc… et il émane, de ces descriptions forcenées, une sorte de terreur psychologique. Bien doué quant à la contraction du langage (allant parfois jusqu’à la crispation et à la crampe) mais logé presque à la même enseigne, nous apparaît Arthur Rimbaud. Ce qui sépare Rimbaud du génie, en dépit de ses nombreux admirateurs, c’est l’excessive rapidité dans la succession des personimages, qui l’animent successivement, de sorte que souvent une image profonde et juste apparaît comme voilée et décoordonnée par une autre de moindre qualité. C’est ce que j’appellerai le vertige des images subintrantes.

Ce vertige, traversé à certains moments d’une sérénité singulière, fut celui de Stéphane Mallarmé. Je l’ai connu et admiré. C’était un petit homme, de voix douce, de manières charmantes, aux grands yeux profonds ; donnant l’impression de la non fébrilité et du calme. Il avait une éloquence sobre, particulière, partant d’une remarque juste, pour se perdre bientôt dans la fumée verbale, et qu’il chérissait justement à partir du point où elle devenait incompréhensible. Je me disais alors : « Il pense trop vite ». Je dis aujourd’hui : « Il avait perdu tout gouvernement sur les figures héréditaires, qui se succédaient trop rapidement en lui. » Il arrivait un tournant où ses métaphores s’enchevêtraient, ainsi que dans l’Après-Midi d’un Faune :

Mon doute, amas de nuit ancienne, s’achève
En maint rameau touffu, qui,
Demeuré les vrais bois mêmes,
Prouve, hélas, que, bien seul, je m’offrais
Pour triomphe la faute idéale des roses.

Le sens y est encore, mais prêt à disparaître dans un amphigouri, tenant à la confusion mentale, signalée plus haut.

Nous reportant à l’Hérédo, nous concluons que c’est l’affaiblissement du soi (impulsion créatrice, tonus du vouloir, équilibre par la sagesse) qui affole ainsi et précipite le rythme psycho-organique des personimages. Beaucoup d’êtres humains sans moyens d’expression, qui ne sont ni littérateurs, ni artistes, souffrent d’une pareille accélération : tous les abouliques notamment, qui n’agissent plus, soit que trop d’images d’actions contradictoires se présentent simultanément à leur esprit, soit qu’au contraire ces déroulements d’images intérieures, d’hérédoïmages, soient trop rares ou trop lents. Les abouliques par surcroît psychique sont aussi nombreux que les abouliques par stagnation psychique, In medio Veritas… alqueactio.

La personinnage étant à la fois, et par définition, psychique et physique, existe-t-il, sur le plan organique, des accélérés et des ralentis de la vie intérieure ? Certainement. Les auteurs contemporains décrivent, sous le nom d’anorexie mentale, une maladie caractérisée par ce fait que l’accélération du rouleau vital (c’est-à-dire des personimages héréditaires) fait, en trois mois, d’une jeune fille ou d’un jeune homme, un vieillard ridé et flétri. Les « demeurés » comme on dit en Touraine, sont au contraire des êtres restés puérils, mentalement et organiquement, malgré le cours des années, et tels à quarante ans que des enfants de dix et douze ans. Autant de cas de rupture de l’équilibre intérieur et de dérèglement des figures héréditaires. Le clinicien doit savoir ceci que tout cas d’acromégaiisme (maladie de Marie, caractérisée par une croissance exagérée des extrémités) ou de puérilisme (génital ou des extrémités) s’accompagne immanquablement de stigmates mentaux ou moraux correspondants. Si l’on interrogeait savamment ces malades, qui souvent s’ignorent (notamment les puérilisés) on découvrirait assez vite, chez eux, le trouble de fonctionnement, ou mieux de gravitation, des hérédoimages, qui est à l’origine de leurs maux. Le malheur est que trop de médecins, abêtis par le matérialisme de Faculté, qui sévit depuis soixante ans, ne connaissent pas un mot de psychologie, et sourient au seul mot d’introspection active. Ils pensent que l’esprit est une dépendance du corps, le cerveau, le siège exclusif de la pensée, et l’animal humain (comme ils disent stupidement) une machine d’où la liberté est exclue. Une telle conception est au niveau de celle des sauvages de la Terre de Feu. Elle était cependant celle d’un Broca et, plus récemment, d’un Joffroy, d’un Féré, même d’un Brissaud.

Premier degré de l’obsession, la préoccupation est la greffe d’une circonstance ennuyeuse ou inquiétante sur une personimage ralentie. Prenons le cas fréquent du monsieur qui doit une certaine somme d’argent, et à qui sa dette pèse. C’est un sentiment assez confus, qui ne se traduit pas en mots, accompagné du chiffre de la dette, immédiatement présent au réveil, et qui accompagne les actes subséquents, ou les réflexions de la journée, comme l’ombre accompagne le promeneur. Il se complique, ce sentiment, de diverses images à demi obscures, que le préoccupé discerne néanmoins avec un peu d’attention, et qui font partie d’une figure intérieure, composée de regrets, de remords, d’attendrissements, de dessèchements, et aussi d’espérances et d’efforts vers l’évasion mentale. Il s’embrouille, puis se débrouille, ce sentiment, à la façon d’un animal qui court sous un taillis et dont la silhouette apparaît, puis disparaît. On s’en croit délivré ; mais il revient, plus lancinant, ou sous une forme baroque, associé à des suppositions optimistes ou pessimistes. Bref, il est entré dans un cycle intérieur, dans une hérédofigure, qui le modèle et le transforme à sa ressemblance, et aussi selon les attractions ou répulsions du soi. À un certain degré de consistance, cette préoccupation, devenant verbale (le verbe est l’image de l’image) aboutit au monologue. Qui n’a pas rencontré, dans la rue, de ces passants absorbés et ronchonnants ? Qui ne s’est pas surpris soi-même, dans l’état de trouble ou d’inquiétude, à exprimer à haute voix son mécontentement, ou au contraire à mentir pour soi, comme afin de se donner le change ! L’hypocrisie monologuée existe ; elle est un témoignage unique de cette sensation de dédoublement banale, qui tient à la présence de la personimage devant le soi et soumise au soi.

L’étude du dérèglement quantitatif des images nous amène ainsi à celle du dérèglement qualitatif.