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Le mystère des Mille-Îles/Partie III, Chapitre 8

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Éditions Édouard Garand (p. 37-38).

— VIII —


— Je ne vous dirai pas ce que fut le temps de nos fiançailles : il ne s’y passa rien de remarquable.

« J’arrive tout de suite à l’événement qui a transformé ma vie et qui vous donnera la clef de beaucoup de mystères.

« Environ quinze jours avant la date fixée pour le mariage, alors que je revenais chez moi à pied, un après-midi, je crois voir, entrant dans un restaurant, Gaston Peltini en compagnie d’Edward McIntire. Comme je les pensais inconnus l’un à l’autre, vous pouvez juger de mon étonnement.

« Pour en avoir le cœur net, je suivis résolument les deux personnages.

« Je n’avais pas rêvé : Edward et Gaston s’installaient à une table et semblaient engagés dans une conversation absorbante.

« De plus en plus intriguée, j’allai m’assoir à une table assez éloignée de la leur et j’observai leur manège.

« Ils devraient discuter une affaire bien importante, à en juger par la gravité de leur figure, l’animation de leurs gestes et les nombreux papiers qu’ils examinaient ensemble.

« J’en savais assez pour l’instant et je sortis, sans être aperçue.

« Quelques heures plus tard, Gaston arrivait chez moi. Je l’accueillis comme à l’ordinaire et ne lui soufflai mot de l’affaire. Mes récents démêlés avec Jarvis et Edward m’avaient rendu prudente. Aussi avais-je décidé de recourir à la ruse pour percer le secret.

« Au cours de la soirée, je dis à Gaston, d’un ton faussement négligé :

— M’avez-vous déjà dit que vous ne connaissez pas mon neveu Edward ?

— En effet, répondit-il avec assurance ; je n’ai jamais eu le plaisir de le rencontrer.

« Cette réponse fut un trait de lumière. Elle me dévoila l’effroyante hypocrisie du personnage en qui j’avais pleinement confiance jusqu’à cet instant.

« Meurtrie plus que je ne saurais dire par ce nouveau coup si soudain, je n’en laissai rien transparaître sur ma figure.

« Je gardai le silence pendant quelques moments, afin de recouvrer mon calme et d’envisager la situation.

« Évidemment, Gaston avait intérêt à me mentir de la sorte et à cacher ses relations avec Edward.

« Mais pourquoi ? Tous deux devaient se livrer à des négociations louches et tenir particulièrement à me les laisser ignorer.

« De déduction en déduction, j’en vins à me dire que Gaston et Edward avaient ourdi un complot contre moi et ma fortune.

« Convaincue de cela, je voulais arriver à savoir au juste ce qu’était cette machination.

« Gaston ayant ouvert son veston, je remarquai, dans sa poche intérieure, un dossier portant une couverture bleue et que j’avais aperçu au restaurant, entre les mains d’Edward. Ce document devait contenir les renseignements voulus.

« En un instant, je conçus un projet pour m’emparer du dossier.

« Contrairement à mes habitudes, je me fis tendre et câline pour Gaston, envers qui j’étais toujours très réservée. Puis, je me jetai sur sa poitrine. Il m’entoura de ses bras et, quand je le vis bien ému, sans défense, je fis mine de le caresser : je promenais mes mains sur sa poitrine et, comme par hasard, j’ouvris son veston. Alors, je m’emparai du dossier et, d’une secousse brusque, je me dégageai de l’étreinte de mon indigne fiancé.

« Si vous aviez vu son air, quand il aperçut le dossier entre mes mains ! Il devînt très pâle et dût s’appuyer sur un meuble pour ne pas tomber.

— Rendez-moi ce papier… confidentiel, parvint-il à articuler.

— Pas avant de l’avoir lu, monsieur qui ne connaissez pas Edward MacIntire ! répondis-je.

« Il devint furieux.

— Rendez-moi ces documents tout de suite, hoqueta-t-il en s’avançant vers moi.

— Si vous faites un pas de plus, j’appelle mes gens.

« Cette parole le fit changer de tactique. Il essaya de la douceur persuasive.

— Pensez-vous, me dit-il, que je veuille vous tromper. Seulement, ces papiers renferment des renseignements que vous ne comprendriez pas et qui, par conséquent, pourraient vous froisser. Rendez-moi mes documents : je vous expliquerai tout et ensuite, je vous les redonnerai.

— Je ne crois plus aucune de vos paroles, mon cher : vous m’avez trop menti, lui répondis-je.

— Je vous ai menti, moi ?

— Oui, en me disant que vous ne connaissez pas le neveu de mon mari. Sachez donc que, cet après-midi, je me trouvais dans le restaurant où vous êtes entré avec le personnage en question et que j’ai été témoin de votre conciliabule.

« À ces mots, il resta cloué de stupeur.

— Partez, ajoutai-je. Je lirai ces papiers et je vous les renverrai. Mais, pas de malentendu : tout est fini entre nous. Je ne veux plus vous voir.

— Renée… commença-t-il.

— Pas un mot de plus : partez.

« Il courba la tête, puis, lentement, passa la porte.