Le nouvel art d’aimer/Texte entier

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Presses universitaires de France (p. 1-166).
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L’amour est éternel. Il a précédé la pensée, car il faut un témoin aimé pour éveiller, pour attiser l’esprit en nous. Mais rien n’est éternel sans épouser le jour

« tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change »


et c’est pourquoi ce temps de convulsions, d’épreuves, voire de pénitence, exige un nouvel art d’aimer.

C’est aussi que l’amour devient aux heures sombres tout le soleil des mœurs : La vie intense de la race se tourne vers lui pour lui confier son courage et sa valeur que le malheur a mis à vif. C’est que la famille devient le nid de délices où abriter de nous tout ce qui vaut de vivre. C’est que la famille s’étend à la nation car chacun compatit à tous dans la difficulté mieux qu’en la commodité. Donc en somme l’amour s’est approché de nous. Il s’en est approché par la souffrance. Il s’agit de le retenir.

C’est là que la femme peut tout, elle qui a fait son honneur d’être dispensatrice de la joie : « Porte du ciel » comme dit Léon Bloy.

« Si j’avais su ! » disent tous les amants à la première déception et quand il est trop tard. Je viens pour éviter à mon lecteur le seul mot sans espoir : Si j’avais su.

Mais l’amour est de tous les âges. C’est donc à la première aventure qu’il faut un guide puisque Platon voulait qu’on déléguât une inspectrice du mariage près des jeunes époux ; et c’est jusqu’au tombeau, car on apprend à vivre — enfin — en regardant mourir.

Ce manuel de la vie commune fera donc gagner du temps aux gens doués pour l’amour ; il éveillera les autres à la création constante qu’est l’accord et il leur ouvrira cette voie de miracle, celle du cœur où plus on sait plus on voit à apprendre. C’est la seule route qui ne soit pas fermée et qui mène partout. Nous verrons luire sur ses bords les héroïsmes de la paix.

En route donc pour l’évolution infinie par l’amour.

Et quelle indication puissante
nous arrive à ce sujet par Platon :

« Les hommes qui veulent vivre une belle vie ne peuvent y arriver ni par la naissance, ni par les honneurs, ni par la richesse, ni par quoi que ce soit, mais uniquement par l’amour. »

Lequel de nous — quand il est assez organisé pour savoir que seules la limpidité de vie, la loyauté de diamant n’entravent pas les facultés qui peuvent nous mener loin et haut — lequel serait assez dément pour ne pas exiger de soi la belle vie ?

Comment y arriver ?

Que le lecteur me suive d’amitié. Il n’échappera pas à son plus haut destin.

Il y a mieux encore.

« La vie est un paradis[1] » malgré tout et plusieurs fois par jour ; mais nous ne voulons pas le savoir. Si nous consentions à le savoir au lieu de la blasphémer, nous chercherions ici les conditions qui feront fleurir en nous cet Éden, ou mieux, qui le laisseraient porter ses fleurs, ses fruits.

La vie ne peut être un Éden que par l’amour. Avec l’amour elle est un paradis envers et contre tout.

Seulement attention ! L’amour est un miracle. C’est un miracle naturel. É. Boutroux n’a-t-il pas dit : « La nature même est surnaturelle ? »

Et Stendhal renchérit :

« L’amour est le miracle de la civilisation. On ne trouve qu’un amour physique et des plus grossiers chez les peuples sauvages ou trop barbares. » « L’amour, voie làctée » dit-il, expression ravissante.

Il s’agit donc de mettre le miracle avec nous.

Qui n’admet pas le miracle
n’admet pas même la naissance de l’homme[2] — car elle échappe à toute loi possibiliste — et il s’opère de toute poésie c’est-à-dire de la raison sans frontières. Or l’amour c’est la chair, c’est le doux corps de toute poésie. C’est aussi la racine de l’immortalité même terrestre : Imaginez Pétrarque avec son œuvre de savant humaniste seulement, sans ses sonnets à Laure, nul de nous n’aurait su son nom.


Quant à Pascal,

sur ce sujet il va plus loin :

« Qu’est-ce qui sent du plaisir en nous ? Est-ce la main, est-ce le bras ? Est-ce la chair ? Est-ce le sang ? On verra bien qu’il faut que ce soit quelque chose d’immatériel. »

Voulons-nous sentir du plaisir et sans exclure le plus haut ? Cultivons en nous l’immatériel par la sensibilité de l’esprit et du cœur.

Entrons donc en amour, c’est-à-dire au pays du merveilleux.

L’homme qui n’invite pas le mystère dans la conduite de sa vie, c’est-à-dire les faces du connaissable qui restent prises dans la brume et ne se sont pas encore découvertes, tronque ses hautes facultés comme un boucher stupide qui tranche n’importe où.

Maeterlinck, pour exprimer l’amour, se sert presque uniquement du mystère : Monna Vanna, L’Oiseau bleu, etc.

Comment vivre sans un appel d’en haut ? Comment se soutenir même sans enthousiasme ?

Il est donc bien entendu pour la France, ainsi que pour tout peuple de civilisation haute — comme les Grecs qui mêlaient les dieux à leurs fêtes les plus profanes, qui mettaient en somme les dieux partout, dans les banquets comme dans le baiser — que toute foi, tout feu sacré que nous stimulerons en nous, foi en Dieu, en la patrie, en l’art, en la beauté, en l’homme et en la femme — exalteront notre génie pour faire un bel amour.

Bref il faut commencer par croire quelque chose pour se faire le muscle et l’élan qui nous donnera le courage d’apprendre, donc de savoir quelque chose.

Invention constante du réel.

Si j’ai dit quatre lignes plus haut qu’il s’agit de se faire un bel amour — et non de le trouver, ce qui serait la pire des paresses car on ne trouve rien qui soit tout fait et bien — je voulais dire simplement : il s’agit de faire beau l’amour qui nous sera donné après quelque recherche.

J’ai connu certains de ces fous de fatuité qui cherchent un phénix. Ils le cherchent jusqu’à leur âge flétri où nulle fille bien plantée, corps et cœur, ne consentira plus à s’approcher d’eux.

Une seule chose étant sûre : notre mort progressive — pour avoir le temps de tracer de nous le signe que nous voulons en laisser — hâtons-nous vers l’amour qui nous stimulera, nous aiguillonnera et nous réchauffera jusqu’à la dernière heure.

Et si je dis : Invente, c’est que rien de la vie n’éclôt sans ce que tu y mets. Elle apporte la trame, à toi de la broder. Quand tu cherches une beauté toute faite, manquerais-tu d’amour-propre d’auteur ? Voudrais-tu qu’elle ait été faite par un autre ? Ne préfères-tu pas te reconnaître en elle par les grâces que tu ajouteras à ses charmes natifs en satisfaisant corps et âme ce bel enfant de bonne volonté qu’est la jeune Française pourvu qu’on ne l’offense pas ?

Je t’aiderai ici à ne pas l’offenser, tu seras ainsi le sculpteur de sa beauté.

C’est pourquoi le mari achevant l’épousée — et réciproquement — le mariage jeune aura droit au respect des nations.

Du haut en bas de l’échelle d’action, il faut tout faire seul de ce qui nous concerne, mais en s’aidant du conseil des justes et des sages pourvu qu’ils soient sensibles.

— Mais comment, diras-tu, trouver la compagne ou le compagnon, et tomber juste et s’achever ensuite l’un par l’autre ?

L’amour, c’est-à-dire la famille religieuse, a fondé la cité : le totem première famille en date. Et plus tard la famille romaine a fondé la force de Rome.

Il faut savoir si les époux veulent bâtir leur foyer avec ferveur, c’est-à-dire avec l’espoir de sauver la race en sauvant leur bonheur, d’en fortifier la nation par des enfants nombreux en qui vivra et s’accroîtra la valeur de la race héroïque dont nous sommes sortis, d’étendre ainsi le génie de la France sur les autres patries avec son rêve d’entente universelle pour l’élévation de l’esprit humain et la consolation de l’homme.

Car s’il ne s’agissait que du mariage avare, égoïste, à courte vue d’antan, celui qui aboutissait au triste fils unique et ne visait que le confort de Monsieur, Madame et Bébé, il est bien entendu que pas une puissance humaine ne m’y ferait donner un instant d’attention.

C’est au mariage total que je consacre ce livre, à celui qui fait prendre à l’homme et à la femme la pleine conscience de leurs pouvoirs, de leurs responsabilités, par rapport à la race, à son salut, à son génie qui fut, de tradition, si fraternel aux peuples justes.

Et quel honneur pour le couple, je dirai même quelle gloire de porter sur ses épaules, après l’échec, la renaissance d’un grand peuple !

Donc on ne mène rien à bien sans l’enthousiasme. Sans lui notre échine ne se redresse pas. Sans lui le bel esquif qu’est l’homme n’a pas le vent dans sa voile.

Orienter les amants vers le sacré de l’union, c’est-à-dire vers le bonheur, celui qui fait l’élan vital, c’est donc simplement en faire tout un homme animal et psychologique.

Mais qu’on n’aille pas croire — le beau est toujours sévère [3] — que dans cette marche au bonheur, nous écartons la jouissance. Rien de grand ne l’écarte ; au contraire, nous lui rendons ses ailes au lieu de la laisser vautrée à terre. Nous la laissons à sa place au lieu de la faire empiéter sinistrement comme on l’a fait depuis trente ans par le livre et par la scène.

Disons donc tout de suite : Qui n’aime ici-bas que son conjoint sans aimer ce qu’il peut devenir par nous — et qui n’aime pas ceux qu’il pourra faire devenir — n’a jamais rien aimé. C’est l’égoïsme à deux qui ne peut que doubler en horreur l’égoïsme à un. Il ne rompt pas même la solitude de l’âme. On ne la rompt qu’en épousant avec l’élu le jour du mariage, le destin de sa race et de tous ceux qu’on pourra lui gagner par le courage et le génie.

On le peut mieux à deux qu’à un car, d’un couple inspiré, éclairé, il naît une force invincible.


Ne médisons pas de la passion.

Quant à nous, conseilleurs qui voulons être les payeurs tant nous sommes certains de nos méthodes pour les avoir vérifiées, nous ne nous méfierons pas de la passion, elle qui meut toutes les vigueurs du monde. Bien orientée la passion c’est la raison dardée, soutenue, disciplinée. Si Jésus vomit les tièdes, c’est qu’ils ne peuvent rien.

Pour mener loin l’étude, la passion n’est-elle pas le feu sacré ? Et qu’est le gai-savoir de Nietzsche sinon l’embrasement sagace par en haut ?

Quoi donc soutiendrait la raison sinon la passion dans sa lutte contre un monde d’inconscients, d’engourdis, de stupéfiés devant la marche précipitée des faits ? Ou disons, pour être moins durs, d’insouciants ou d’étourdis criminels — si l’on songe à l’inconséquence avec laquelle sont décidées le plus souvent les unions,

surtout les unions calculées.

Ce qu’il te faut, mon frère : Inspirer ton instinct.

Exemple : Sans réfléchir, croyant y voir son intérêt, un homme avait fait un mariage politique.

« Alors, me disait-il anéanti, huit jours après, toujours, à table, à l’heure où l’on reprend des forces avec l’amour, tous les jours de toute ma vie, je verrai cette face terne qui m’atterre ? »

C’était un honnête homme. Il ne l’a pas quittée. Elle est heureuse. Mais lui !

Tu n’as qu’un intérêt : Épouser ton amour, cèlui qui te délecte, rien qu’à le voir entrer et qui t’inspire une forme de vie supérieure à celle que tu menais avant de le connaître.

Afin d’aider le lecteur à faire un choix heureux quant à la compagne ou au compagnon, j’ai montré qu’il faut cultiver en soi l’enthousiasme, c’est-à-dire le dieu d’abord. Cela afin d’élire le compagnon pour des raisons d’en haut et non pour des raisons d’en bas. Je ferai du choix un chapitre suivant. Mais disons tout de suite : on peut choisir sa femme pour un beau regard de noblesse humaine, de chaleur généreuse, parce qu’il exprime des sentiments qui nous honorent. On ne peut pas la choisir pour le luisant animal de son œil, pour l’humidité de sa lèvre ou la finesse de son mollet.

On peut choisir son mari pour sa vie ardente au secours des belles causes, pour ses égards pour ses parents (excellente garantie pour l’épouse), pour sa large compréhension, pour son courage à foncer sur l’obstacle, à s’en faire un appui. On ne peut pas le choisir, à moins d’être une fille de trottoir, pour sa carrure, sa carnation, sa beauté ou sa force. Sans compter que je me suis laissé dire que les jouisseuses y peuvent être volées par un bellâtre plein de soi ou par le Samson à la manque. C’est la modestie qui se donne et s’empresse


Pour inspirer ton instinct.

Jetons un regard vers les origines de l’amour.

Il est trop évident de dire que tout ce qui relève la femme sert l’enfant, donc fortifie l’homme et c’est pourquoi j’en parle, la femme étant la mère de l’amour.

Entendons ces maximes cueillies dans les livres sacrés de l’Inde védique :

« Partout où les femmes vivent dans l’affliction la famille ne tarde pas à s’éteindre. »

Parole irréfutable en qui sonne le glas des peuples légers à tête dure qui sacrifient la mère.

Et l’Inde védique ajoute :

« Quand les femmes sont honorées, aimées, respectées et entourées de soins, les divinités sont satisfaites. Mais quand on ne les honore pas, tous les actes pieux sont stériles. »

La femme serait donc une antenne de Dieu ! On ne peut aller plus haut ni voir plus loin en civilisation. Ne laissons plus baisser le respect pour la femme. Chez nous la mère est en croix pour toute la famille.

France, ma belle et folle France, pourquoi n’as-tu pas entendu, depuis vingt ans que je le crie ?

Et prenons les vertus où elles sont. Chaque peuplade, je l’ai vu, peut nous en remontrer chacune sur un point :

Vertu communiante.

Dans la famille primitive, totémique, j’indiquerai des signes qui perdurent, à mon sens, à travers les races :

« La femme ayant hérité le dieu possède une vertu communiante qui lie à elle, puis lie entre eux ceux qui l’ont épousée [4]. »

Avec raffinement de civilisation, nous avons transposé cela dans l’esprit, et j’ai pu noter par des observations non courantes mais saisissantes, que la femme chez nous, ayant hérité le dieu c’est-à-dire l’enthousiasme — en préservant en elle la fraîcheur et la pureté de cœur — gardait de par sa vertu communiante l’instinct et le désir d’unir entre eux d’une amitié qui portât sa marque à elle, ses amis préférés. Je dis préférés d’elle en toute chasteté [5]. Elle perdait ce sens sublime sitôt qu’elle perdait sa pureté en trompant son mari et devenait alors jalouse, particulariste, invivable.

Il y a là, si l’on veut y songer, un pouvoir fascinant d’heureuse action sociale par la femme, un pouvoir unissant — et par l’amour heureux c’est-à-dire bien conduit.

Pour continuer l’idée de mettre dans l’union le miracle avec nous, j’évoque un instant l’antique famille romaine qui fonda la cité d’après Fustel de Coulanges (Cité antique) à force de respect pour ses morts.

Ce fut d’abord à Rome et à Athènes, le droit religieux. Avant la cité, dans la première Rome, ce furent les familles. On se souvient des trois premières. Chacune avait son foyer de dieux domestiques. L’autel était placé près de la porte pour que chaque membre de la famille pût adresser une invocation aux dieux de la maison : leurs morts.

Les familles s’unissaient. Le culte d’une ou deux familles à prestige fut emprunté par d’autres. On leur fit un temple. La cité était née. On ne fonde rien que par le respect.

Rome était née du culte du divin, des ancêtres, de la piété mise à fonder une famille. La religion était la loi puisque Athènes avait une purification tous les deux ans, et Rome tous les quatre ans. À cette fête (le cens et la lustration) ceux qui ne venaient pas au cens [6] étaient rayés du nombre des citoyens.

Je dis : Rome n’était impie qu’envers la femme.

L’épouse n’entrait dans la famille antique que pour transmettre la vie à un défenseur du culte des ancêtres de son mari et devait donc abjurer le culte de ses pères. Si le mari mourait sans qu’elle ait eu d’enfant, elle devait épouser son frère à elle pour avoir une progéniture mâle, plutôt que de rester sans procréer.

Elle n’était que la chose du culte.

Le culte était individuel. Le Pontife de Rome, l’archonte d’Athènes, avait le droit de s’assurer que le père accomplissait ses rites, mais il n’avait le droit d’y rien changer.

Je dis : quel merveilleux élément de culture d’esprit et d’amour que l’invention des rites ! Quelle littérature des profondeurs de l’humanité il y aurait là à recueillir, à compléter, dans ces prières personnelles des chefs de famille à leurs morts !

L’avenir des peuples y serait orienté moins follement que par les mixtures que tirent les chefs d’État — des écrivains les meilleurs et les pires.

Rome, Athènes avilissant la femme de foyer, ne l’éduquant pas à l’effet de sauvegarder la vie, elle qui la donne, en n’offrant pas sa part de l’influence à la créatrice, à la salvatrice, à la mère, commençait son suicide ; qui déprime la femme porte à la cité le premier coup de pioche pour l’enterrer :


Forte de la parole de Seignobos : « C’est à la femme et notamment à la dame qu’est due toute la civilisation », lorsque Montherlant, après ses livres virils : La Relève du matin, Les Onze de la Porte dorée, se fit une coutume d’humilier la jeunesse féminine dans ses livres odieux sur les vierges, je me fis un devoir de lui écrire qu’il donnait un coup de pied au ventre de la France. Et je le referais.


Mais Athènes et Rome ayant dégradé la femme de foyer au profit de la courtisane, semblent avoir manqué de la voix du Féminin candide et de la femme fraîche, du génie maternel enfin sur la Ville, puisqu’elles se dressèrent des prêtresses et des Vestales pour les guider. L’influence des prêtresses fut énorme.

On ne se passe pas du Féminin, du grand. La France-État n’a pas usé du sien, elle le paye.


Des peuplades avaient donné sa part d’influence à la femme, mais atténuée, timide, interceptée.

La famille utérine (matriarcale), deuxième en date, vit dans la Longue-Maison. Ce sont des compartiments sur un couloir où sont allumés des feux. Chaque feu est commun aux deux cases situées face à face.

J’amène ici l’attention du lecteur car nos mères de la IIIe République n’ont pas même eu ce qui suit :

« Les femmes ont le droit d’assister au conseil des hommes, massées derrière eux sans parler… Puis elles ont leurs conseils entre elles. Elles délibèrent et soumettent au chef de la tribu les conseils et les doléances féminines. Celui-ci convoque alors le conseil des anciens et désigne un orateur qui expose les plaintes et les propositions des femmes. »

Aujourd’hui où nous avons des orateurs féminins, nous ne serons de vrais modernes que lorsqu’elles pourront rapporter, devant le Pouvoir ce dont souffre la vie de la famille, et non, comme fit le féminisme d’hier — ce qui concerne la femme isolément.

Le vrai féminisme travaille pour le couple, pour l’enfant, donc pour l’homme[7].

« Dans la famille utérine, les matrones ont des droits dans la vie publique. » Eussions-nous été aussi maigrement représentées, nous eussions eu notre mot à dire pour sauver le pays. Ce qui n’est pas représenté doit mourir. Il entraîne la mort du reste comme un fœtus mort resté dans le corps de sa mère la tue.

Dans la famille utérine les matrones avaient ce droit sacré : elles étaient chargées de signifier la paix…

Qu’on songe au prestige que cela leur donnait sur l’esprit des hommes. Qui relève la femme sauve l’enfant. Qui écrase la femme détruit l’homme dans l’œuf.

Et que le juriste médite sur les fonctions des femmes, sur leur responsabilité dans la famille maternelle. Ces tribus avaient compris que seul dure le groupe dirigé par un couple.

« L’administrateur est le chef du Feu. Il dirige avec la matrone. Le chef du feu représente politiquement la famille. La matrone a la direction des provisions. La mère est la nourrice éternelle de l’homme. Un proscrit menacé passe-t-il ? Il se présente devant la matrone les bras croisés. Il a la vie sauve. »

On voit quelle dignité cette famille primitive octroyait à la mère pour le salut commun. Et l’auteur n’a pas été voir qu’elle orientait les unions, protégeait les naissances, soignait, guérissait les corps et les cœurs.

Il n’y a pas de salut sans organisation, sans surveillance pour et par la mère de famille vénérée.

Elle, la grande réaliste du couple, elle seule peut enchaîner, cohérer le salut parce qu’elle aime.

L’homme primitif le savait. À l’homme moderne plus constructeur que réaliste de le rapprendre en hâte. La créatrice, la mère doit être consultée, elle, seule providence de l’homme, son seul recours du berceau au linceul.

…Les hommes ayant rédigé l’histoire, après avoir détruit le matriarcat, ne se sont pas souciés de glorifier les grandes impératrices d’Orient. « Et qui, plus tard, dit Paul de Lauribar [8] parle de Nitocris ? Elle était reine de Babylone au XIIe siècle avant Jésus-Christ, épouse de Nabuchodonosor qui était un alcoolique et qui paya son intempérance par sept ans d’aliénation mentale pendant lesquels Nitocris gouverna magistralement l’État.

« Un jour on dut envisager la possibilité d’une invasion des Mèdes. Pendant que les ministres se prenaient la tête à deux mains pour chercher le moyen de parer à cette redoutable éventualité, la reine ordonna de détourner le cours de l’Euphrate, indiqua la direction nouvelle qu’on devait lui donner… Et Babylone fut tranquille. Une simple femme avait trouvé cela.

« Chez nous nos gouvernants en 1919 n’ont pas trouvé le moyen d’utiliser la navigation sur nos fleuves français pour suppléer aux manques de transports terrestres et nous apporter charbon et produits nécessaires à l’existence.

« …À l’époque d’Horace, il y avait encore chez les Germains des prêtresses dont les attributions étaient plus étendues que celles de leurs collègues masculins lesquels disposaient cependant du pouvoir suprême. Elles suivaient les armées, arrêtaient l’ordre des batailles et décidaient du moment de les engager. Elles jugeaient, votaient, dans les assemblées dirigeantes, négociaient la paix et en déterminaient les conditions.

« Par exemple le traité d’Annibal avec les Gaulois était particulièrement épineux à établir, le règlement fut confié aux matrones gauloises ; c’est un fait historique. »

Chez nous la mère jugulée par le mariage n’a pas encore la totalité de ses droits civils ni la puissance maternelle pour équilibrer la puissance paternelle quand, sous l’empire d’un vice, l’homme abuse.

Le mariage fait de la femme la mineure éternelle. Si le mari veut vendre, pour boire un coup de plus, les meubles du ménage, si l’ivrogne met, sans consulter la mère, son nourrisson à l’Assistance publique, ou à la maison de correction leur gamin qui a volé une orange, la mère n’a pas un mot à dire pour sauver son enfant. Si le mari lui prend son salaire gagné durement pour nourrir ses petits, aucune loi ne la défend. C’est le règne du bon plaisir de l’homme. Si le chef est généreux tout va bien. S’il a un vice la mère ne peut rien pour sauver la famille, faute de la puissance maternelle.

Que l’amour des nobles hommes nous sauve de cette loi d’iniquité.

Pourtant les défenseurs des Françaises les sénateurs Louis Martin, Larère, Andrieux, etc., ont fait aboutir certaines réformes, et la loi du 18 février 1938 a consacré ces principes :

1. — Suppression pour la femme du devoir d’obéissance. (Le mari n’a plus de contrôle sur lettres et relations.)

2. — Suppression de l’incapacité civile de l’épouse.

Malheureusement le deuxième principe est presque sans effet car la réforme projetée des régimes matrimoniaux, n’a pas encore été faite — elle est à l’étude à Vichy — et presque tous les régimes matrimoniaux donnent encore au mari la gestion des biens. Il peut encore refuser à sa femme l’exercice d’une profession, sauf celle de secrétaire d’État (en 1936), de conseillère municipale en 1941. Elle peut prendre passeport, carte d’identité, inscriptions universitaires. J’ai obtenu en outre par persuasion que la Française n’acquière plus ipso facto la nationalité du mari en se mariant, mais qu’il lui faudrait la demander. Ainsi elle reste française.

Quelques avantages ont donc été acquis, aidés par le livre de Paul de Lauribar. Achevons de tirer la plus faible de l’oppression de la loi misogyne sous laquelle des siècles elle a gémi.

Comme premier geste d’amour
donnons aux mères le pouvoir de sauver l’enfant c’est-à-dire l’homme.


LE FAMILISME


Bienfaits de la ruine.

Du plan de l’amour, tu t’élèves par l’épreuve et la pire. Tu apprends les bienfaits de la ruine.

Ta journée de naguère, bousculée de hâte par les chances et les attraits espacés, se simplifie.

Les affaires ont freiné.

Tu ne peux rien acheter ? Patience. Penser vaut mieux que dépenser.

Madame utilisant ses vieilles robes ne s’énervera pas à en faire de neuves. Son temps lui est rendu pour l’homme son seul bien, pour l’enfant, pour la culture. Monsieur ne croyait pas à l’amitié là-bas dans son hôtel de Neuilly. Les riches ont trop d’amis pour en avoir. Il découvre dans son quartier modeste deux bons camarades de lycée ou d’idées qui viennent se chauffer à son poêle.

Le quartier devient une petite ville moins méchante que la province ou un visage ami reprend son prix depuis qu’on ne peut plus sortir le soir.

Veux-tu que la conversation d’idées renaisse, elle seule féconde ? Dis à tes familiers : « Ici on ne geint pas. » Et : « Ici les gueules de vaincus n’entrent pas. La consigne est de parler d’autre chose. »

La vie de famille devient le seul oasis. À l’amour de le faire beau. L’amour peut s’engraisser de la ruine s’il sait en noter les acquêts.

J’en ai dit le déblai. Plus de distractions coûteuses qui t’attirent au dehors. Préserve bien la félicité qui te reste au fond de l’infortune. Respecte-la. Que nul caractère aigre ou cassant ne vienne ici contrister l’amour et l’effort de chacun pour tous, effort qui doit être total pour que ce feu subsiste.

S’il faut vous serrer tous
autour d’un feu unique comme au temps du totem, vous vous aimerez mieux car on aime toujours ce qu’on supporte. Que la femme, la chère passionnée, ne prenne pas ombrage de la mère admirée de son mari, hier une puissance et qui se dépense à cœur joie pour que nul ne manque de rien. Que
l’épouse s’en émeuve comme lui, même si elles diffèrent

sur les moyens, chacune hier ayant été chez soi le chef d’État. Qu’aujourd’hui les facultés, les succès de chacun s’éprouvent par les autres comme voluptés personnelles ou mieux, comme conquêtes pour le bien de la communauté.

Que les sœurs, les belles-sœurs s’entr’aident et la vie sera douce encore, sous la lampe, le soir.

Compatissons aussi aux bonheurs des aimés. Cela seul nous est difficile car hier nous étions jaloux des alliances. Il s’agit désormais de s’y allier moelleusement par la tendresse.

Il y a des sœurs abusives. On a ridiculement grossi Eugénie de Guérin, ayant grossi Maurice. La critique, pour ne pas lire ailleurs, pour ne pas travailler, ne révèle au public que les mêmes toujours, ce qui les enfle assez piteusement ! Cette critique oiseuse, au lieu de faire son devoir de révéler les méconnus « volait au secours de la victoire et des grands éditeurs » disait gaiement Alfred Mortier. Elle tenait ainsi la France des lettres sous le boisseau. Eugénie de Guérin folle de son frère était appelée « la gangrène » pour sa jalousie par la famille de la fiancée de Maurice. C’était si vrai que plus tard Eugénie empêcha sa belle-sœur, la femme légitime, d’approcher du lit de Maurice pendant son agonie. Que ces horreurs libidineuses ne se revoient jamais. Qu’autour du feu unique, on ne voie que des gens décidés à savoir qu’on n’en peut faire un paradis, comme de la tablée nombreuse, qu’en respectant les droits du cœur de chacun, même sa sauvagerie particulière, sa passion, ses reliques, son secret — et que sur le reste on discute hardiment.


Vous mari choyé,
écoutez en amoureux les déceptions de vos sœurs et belles-sœurs. L’amour seul soutient l’attention. Sans lui vous ne sauriez jamais assez leurs petits drames pour leur porter secours. Soyez leur tendre père à toutes. Vous aurez chaud en vous.

La voix de l’homme ému calme la conscience des femmes inquiètes.

Soyez chez vous l’indulgent justicier, mais sensible surtout à la plus disgraciée.

Ne sortez pas quand vous voyez un débat s’aigrir, un chagrin se creuser. Ne partez pas surtout pour fuir la scène. Toutes elles vivent pour vos yeux.

Répétez-vous : Je suis le bon dieu de la maison.

Ne claquez pas la porte sur une altercation cruelle. En les frappant de votre indifférence, en les laissant aller au bout de leur faiblesse, de leur égarement, vous pouvez les cabrer. Les douces femmes, vous le savez, sont folles quand elles ont de la peine. Elles ont tant besoin de vous, leur bon génie ! Vous pouvez tout sur elles. Remettez ces pauvres cœurs en ordre. Douceur.

Faites lever le bonheur sous ce toit.

Nous entrons dans l’âge du familisme.

Des ressources de la civilisation la plus fine et fière du monde, faisons la famille aussi belle toujours, aussi fervente de ses us et coutumes d’hier que de son jour le jour de joie et de labeur.

« Paris ville la plus sainte, Paris ville la plus folle [9] » fais-nous toujours dignes de toi.

Contons entre nous les exploits de nos morts et ceux de nos vivants car les enfants écoutent…

Soignons si bien notre honneur entre quatre murs, que nul n’ose plus le toucher. Et que chacun de nous soit l’un des purs extraits de la plus belle France, toute recomposée au cœur de la famille.

AMANTS


« L’amour c’est la marche à la perfection, »
dit Georges Polti.

Donc pour fonder un bel amour, ne nous laissons envahir par aucune habitude. Le jeu, la compétition, l’alcool sont autant de fléaux, assassins du bonheur. Ils nous ferment les routes de la perfection donc celles de la joie.

De plus les trois fléaux que je viens d’indiquer, par la trépidation qu’ils infligent à la vie, nous en ôtent le goût. Ils en tuent la saveur et font de nous des morts moraux [10], sans parler des suicidés pour le jeu, des maladies mortelles par forçage du cœur (pour la compétition sportive, la folie ou la cirrhose du foie pour les alcooliques, etc.). Ils nous font perdre la direction du destin (du meilleur). Ils nous en font lâcher les leviers de commande.

Une seule de ces manies et nous ne pouvons plus aller que droit sur le gouffre.

Et cependant rien n’est jamais perdu.

Sens-tu, mon frère, qu’un de ces trois désordres te guette ou t’a saisi ? Ou telle autre manie que tu crois innocente et qui est dramatique sitôt qu’elle empiète et devient l’idée fixe ?

— Ne partez pas en lâche, Madame. La défaitiste elle aussi est un traître. Posez vos conditions. Dites : « Si tu ne vis pas comme tu te le dois, je pars. » Au début, lui remué de fond en comble, céderait. Il sacrifierait son vice.

Un drame du mutisme.

M. Duclos, à Nice, intermédiaire, jouait au baccarat. Mais il était sauvable car il chérissait sa femme douce, dévouée, charmante.

Il fit de mauvaises affaires. Jouant et perdant il ne put payer ses échéances et s’égara. Il soigna les oiseaux avec sa femme en chantant comme chaque matin, et sitôt qu’elle fut sortie, il lui posa ce billet sur la table :

« Pardon du mal que je vais te faire. Le jeu me tient. Je suis perdu. Je veux être enterré au Lavandou. Je te chéris. »

Erreur criminelle : Il en immolait deux par son suicide : — « J’aurais travaillé pour lui avec tant de joie » me disait-elle en sanglotant.

Ainsi fut-il privé 1 — de savoir jusqu’où il était aimé ; 2 — de faire sa preuve de courage en s’arrachant du jeu et rebâtissant sa vie à cinquante ans. Et 3 — « Ah je l’aurais aidé à remonter » dit son patron qui le regrette.

Duclos avait aussi perdu ce réconfort fraternel, bref tout le meilleur de la vie.

Tout cela pour n’avoir échangé avec la compagne que les faits divers, puis la joie, le plaisir, le travail ; mais non l’essentiel (ce qui donne ou qui ôte le courage) et pour avoir méconnu le secours inépuisable de la femme au grand cœur.

Dans un tel cas, mon ami n’hésite pas ; jette-toi dans les bras de ton amie et charge-la d’étrangler ton démon avant qu’il te dévore. Dis-lui : « Enferme-moi, rosse-moi s’il le faut, mais défais-moi du jeu, de la manie. »

La femme et la plus jeune adore te sauver. Simplicité, bonenfantisme et vivre à cœur ouvert. S’appuyer l’un sur l’autre pour vivre double et mieux, et plus haut surtout que la convoitise. Sans compter que tu n’as pas de plus beau moyen pour devenir le maître de sa joie [11].

Toi jeune femme
si le vice du luxe commence à t’enserrer, dis à l’amour de t’en punir bien vite en t’ôtant les moyens de t’y livrer. Habille-toi d’un sac plutôt que de choir là.

Ou si un homme, hier, à la volée, te plut et si son visage commence à te poursuivre, dis sans tarder à l’homme de ton cœur, à celui qui est ton centre, ta racine, le seul qui t’accompagnera, dans la maladie, dans l’âge, dans la mort, dis-lui : « Au secours, guéris-moi, emmène-moi, garde-moi de plus près. »

La peur du mot.
Ce qui perd les unions, c’est la timidité, la peur du mot. On accomplit des meurtres faute d’avoir parlé à son amour.

Aberration. Pis que cela : Ruine du cœur qui ne vit, ne prospère que de se confier. Ayons le courage du mot pour sauver l’essentiel et garder en mains notre meilleur destin.

Elles s’en vont, les sottes, sans rien dire. Et eux aussi quand tout était sauvable et chacun est volé. Mais rattrapez-vous : les recommencements sont plus chauds que les prémices.

Puis l’appel au secours bien net ainsi jeté porte en soi la plus belle des vertus conjugales et je voudrais dire conjuguantes : « Arrête-toi, écoute-moi, c’est grave. »

Il faut un peu terrifier l’amour pour qu’il arrête d’un seul coup la mécanique du jour vécu.

Et répéter jusqu’à effet : « Arrête-toi, cher être et sauve-moi. »

Et puis parler. Débrider et vider l’abcès jusqu’au squelette : se remettre aux mains de l’ami le touchera droit aux entrailles. L’homme aime tant notre faiblesse ! Et ce qu’on ne sait pas assez, par ce cri de sa naufragée qui s’accroche à lui, l’homme, le protecteur aimera cent fois plus sa grande devenue pour un jour de transes sa petite.

Cent fleurs du cœur naîtront de l’humble aveu. Et le bonheur s’en repaîtra.

Saveur des grâces
de l’aveu de faiblesse, on n’a pas assez dit aux amants votre parfum de plénitude, votre goût d’aube et de rosée.


L’amour veut qu’on demande.
Et soyons modestes. Les âmes trop fières et qui veulent donner sans demander se trompent. L’amour n’aime pas cet orgueil. Les stoïques le glacent. Et pourvu qu’Elle ou Lui, n’abuse pas — l’amour veut tant de mesure et de respect — le cher autre aime qu’on demande. Il choisit le poussin piailleur qui l’appelle pour tout. Il est pris par l’enfant petit qui se cache en la femme forte, en le garçon musclé de cœur comme de corps.


Nos vertus ne font pas peur à l’amour
ainsi que le disait l’éducation sentimentale des roués. Elles sont au contraire, ses ailes et sa solidité. Mais il est clair qu’en attitude, il faut nous les faire pardonner par la grâce. L’amour est un artiste et la seule attitude est d’y être agréable. C’est pourquoi la gaieté est si forte sur lui. Il aime nos vertus qui le rassurent ; mais il a besoin de s’en reposer par ces travers ingénus que les gens secs appellent nos défauts et qui sont ces mollesses, ces penchants qui nous expriment et sont notre saveur particulière. Ils portent notre air de visage, l’intimité, la personnalité de l’aimé et font lever la tendresse en les deux. Ces imperfections nous enferment ensemble. C’est par elles que nous ne ressemblons à personne et devenons matière d’art.
Si, dans ce préambule,
j’ai tiré le sens religieux sur l’amour, c’est qu’il ne peut se passer d’une foi, d’une étoile, c’est que nous ne sommes pas des morceaux de viande, mais des émanations de la divinité. « Vous êtes des dieux » dit Jésus qui, en amour, a tout apporté.

Si je découds les lèvres des amants, si je veux qu’entre eux l’essentiel transparaisse, c’est pour leur éviter plus tard l’horreur de vivre moralement chacun de son côté, quelquefois dans le même lit, quand les maladresses ont tué la première fougue.

Je vais pénétrer maintenant dans leur maison, dans leur journée, les prendre par la main pour les aider. On ne peut aider que par les détails.

Je les déniaiserai non de leur innocence, ce trésor, mais de leur sécheresse, cette mort, de leur raideur et de leurs préjugés.


Ce livre étant celui de l’absolu [12],
nous appelons amants ceux qui s’aiment profondément et sont unis par un lien que nuis envieux n’entameront et que la mort épanouira, l’amour étant la seule preuve de l’immortalité avancée parmi nous.

Quels amants ne l’ont pas connu à ce soulèvement qui fait qu’ils ne sentent plus le sol, comme s’ils s’enlevaient de terre dès qu’un attrait puissant se lève en eux.

La grâce ou la beauté ?

Quand l’amour doit être tout le soleil d’un temps d’épreuves, gardons-nous bien de l’appauvrir. La culture physique, une certaine hygiène ont vulgarisé, ont généralisé la beauté moyenne ; mais elles ont brusqué la grâce, elles ont attenté à la séduction secrète de chacune. Je vois la beauté publique partout. Mais son visage est immobile. Elle rit, mais on ne la voit guère sourire à son amour. Quand j’en demande la raison :

— Les garçons nous veulent brèves et directes comme eux, me disent les filles asservies. « Nous sommes comme ils nous veulent. »

Je réponds : — Dites plutôt comme veulent leurs aises, c’est-à-dire ce à quoi on ne pense pas ; mais non comme le veulent leur passion, ni leur fantaisie. Ne savez-vous plus qu’ils aiment surtout être surpris ? Et comment les surprendrez-vous et les ravirez-vous si vous n’êtes que celle qu’ils ont prévue, voulue ?

Ainsi vous les verrez repus, mais jamais, pauvres filles, ivres de vous comme nous les voyions de nous.

Les filles. — Ils n’aiment plus la douceur, la lenteur. L’allure aimable de nos mères les impatiente, les agace.

Moi. — Jamais vous ne me ferez croire que l’homme peut aimer au suprême degré celle qui lui ressemble.

Les filles obstinées. — Ils n’aiment plus la grâce, les manières.

Ma réponse. — Ah pardon, ne confondez pas. La grâce c’est le naturel qui aime. C’est le cœur ensoleillé qui passe sur les traits. S’il y avait la moindre manière dans un visage, ou dans l’allure, la grâce en mourrait aussitôt…

La grâce est ce que Rodin voit passer sur une face de vierge quand il dit : « Le tranquille beau temps de ses yeux. »

Si vous me dites que le garçon n’endure plus la grâce, c’est que jamais il n’aimera ou qu’il se trompe de mot [13]. Et croyez-moi, vos allures cassantes, explosives ne l’attacheront pas jusqu’à l’enchantement qui sillonnait le visage de nos maris quand nous leur souriions en silence à plein cœur.

Vous serez peut-être pour eux « l’ami qui a des hanches » que cherchait Baudelaire ; mais si vous leur montrez cette face de pierre, comment serez-vous la consolatrice qui faisait ce visage transporté de plaisir à notre compagnon quand il rentrait recru par la journée de déceptions, de lutte, et que nous donnions à l’accueil toute sa force de plaisir. Ah croyez-moi, cessez de fracasser les charmes, de bruit, d’éclats de voix ! Le charme est un oiseau. Cessez de l’effrayer.

Ajoutez, ne soustrayez rien à la séduction. Prenez donc aux aînées leur empire sur l’homme et joignez leur attrait au vôtre qui a sa crânerie au lieu de vous en dépouiller — pour changer. Différer c’est haïr, ce n’est qu’une conception de chenille, mais de celle qui ne veut pas devenir papillon.


Et l’infirmière sans la grâce,
près des faibles corps déchirés, la voyez-vous, jeunesse ? ou simplement auprès des cœurs à vif ?

« Vous ne saurez jamais, vous femmes, avec quels gestes de soie il faut aborder notre sensibilité » disait Alfred Mortier.

L’homme délicat l’est tellement plus que nous ! Le rêve lui a fait tant de mal ! Il faut que la grâce en silence étonne sans l’effarer son rêve, qu’elle le berce en le comblant. L’amour est un frémissement, dans un mystère [14]. Si vous êtes sensible, baissez la voix, Madame, quand il passe.

La grâce lénifie, pacifie ; elle guérit les plaies du corps, du cœur, l’indifférence. Seule elle rend active et bonne la beauté qui, sans elle, n’est qu’une statue barbare à laquelle le monde ne peut que se blesser.


Savoir remercier.

Voyez-vous par exemple ce monstre, l’idole qui ne sait pas remercier, qui prend le don du cœur comme chose courante, et quand l’homme lui dit du fond de sa ferveur en poète éperdu : « Liane, je suis à vous » le voyez-vous le butor féminin, du fond de sa sécheresse impavide qui n’a pas tremblé ni reçu l’offrande de l’homme comme on prie, cette offre d’un cœur courageux puisqu’il ose le don, engage l’avenir dès que parle sa foi ? Voyez-vous le monde privé du merci de la femme, de l’homme, du merci de l’enfant à la vieillesse émue ? Il deviendrait la face de l’enfer, la face froide, la pire.

Est-ce contre cela, contre la mort des grâces que Rainer Maria Rilke a dit : « Le beau c’est le début du terrible. » Ce mot redoutable porte-t-il pas en soi tout le mal que peut faire la beauté sans la grâce ?

Puis la beauté est de partout, internationale par essence. La grâce qui emmène la tendresse est française. C’est la forme spirituelle, donc tolérable de l’ardeur, c’est sa coquetterie.

C’en est la forme parisienne.

Rendez la grâce, jeunes filles, à ce peuple ulcéré. Sans la grâce des vierges, des jeunes épouses, des mères embrasées, sans les yeux en fleurs de la jeunesse qui aime, le bonheur s’enfuirait transi, épouvanté.

Vous filles brusques,
ne découronnez pas la France de ce joyau : la grâce de ses femmes car vous y perdriez celle des hommes où est leur foi qui sent si bon ! Vous feriez enfuir ces trésors de la vie donc de l’art : le sourire du héros malheureux, et celui du jeune butor, de la belle brute, qui sous la douceur de la femme, s’assouplit, s’ouvre à la vie et se fait homme humain, toute la lyre enfin de la grâce virile dont le chant ne s’élève qu’apprivoisé par le sourire de l’amante.

Et surtout rapprenez à la beauté
qu’elle se déshonore en s’affirmant rude et fatale.

Si elle, qui apporte l’harmonie, la chasse de ses lèvres et de ses yeux, elle ferme le paradis naturel dont elle était la rose et la musique.

On ne triomphe à fond que de ravir.

Comment la ravageuse pourrait-elle être heureuse ?

La vie n’est paradis que si l’on aime partout même dans les moyens d’arriver à l’amour, que si l’on dit : oui à tout bon visage. Qui dit non à tous, est toujours malheureux. C’est le non de Satan qui ne craint que l’accord.

La beauté plus que tous a besoin de l’amour puisqu’elle y fut prédestinée ; le chasse-t-elle par sa froideur, elle n’a plus affaire qu’à la tentation de l’homme… qui va de l’une à l’autre. De plus elle se momifie car l’amour seul rafraîchit éternellement la face.

Et méditez le seul traitement de beauté qui ne variera pas : La star à la face immobile qui se refuse à la douceur n’est plus à quarante ans que vieille peau.

Tandis que je vois des grands-mères dévouées, à soixante ans en porter trente en poussant la voiture de leurs petits-enfants.

Et n’oubliez pas le genre canaille
et de mauvais aloi de la beauté qui traite l’homme de Turc à Maure, disant : Rien ne me résistera.

— Que si, ma belle ! Elles sont légion ces souveraines de vingt-cinq ans que j’ai vues vieillir seules.

L’homme est nerveux. La porte est ouverte. Si tu le laisses seul de cœur, comment veux-tu que, le vantail de ta porte poussé, il n’évoque pas ta parente modeste ou ton amie qui, si souvent l’a plaint, qui a un culte pour lui, qui n’ose pas l’espérer et qui va lui sourire à plein cœur, comme à son messie.


L’amour nous égalise toutes.

Modestie. Les femmes que j’ai vues aimées fanatiquement étaient laides. Mais comme elles aimaient ! L’amour va à l’amour. Cette fièvre s’attrape. Aussi elles savaient aimer. Fais tes études.

Si tu veux la joie,
homme, veille à tes mots. Toi le chef de la paire ; fais-les doux et légers pour plaire et insistants. Et qu’ils fassent justice à son zèle pour toi.

Le paradis entre vous deux, c’est voir ce que Dieu mit en elle entre tes bras et le lui dire. Et quand il s’efforce pour toi, Marthe, c’est de lui dire : « Quand tu comprends, je te dois tout. Tu me dois l’autre tout. » Et de rire de joie et de rire d’amour.

La crânerie de décrets est de mise. Car il ne faut pas oublier de lui donner conscience de toi, fdle de braves.

Toi, mon ami,
pour être doux comme tous les vrais mâles, c’est-à-dire bienfaisant, réparateur du mal fait à la plus faible, depuis le fond des âges, dis-toi donc :

Même à l’état robuste elle est l’écorchée vive dans notre état social — où rien n’est préparé ni ménagé pour elle si je n’arrive à sa rescousse, moi dictateur de la joie.

L’amour vient pour guérir de douceur le mal fait à la femme par nos lois :

(Droit romain. Code Napoléon, codes de guerre et misogynes, accablant la plus faible, la réduisant à rien. Voir et revoir le code de l’Éternelle Mineure vénéré des juristes, par Paul de Lauribar.)

Et dès ce soir, toi femme
renonce à la bassesse de croire qu’il te faut obéir à l’amour pour lui plaire. J’entends quant à ton attitude lorsqu’il empiète jusqu’à te la dicter.

Il te faut, au contraire, lui varier l’horizon. Oublies-tu son goût d’aventures, de fables, de féerie et sa soif de voyages ? Il veut voir le monde en son jardin {Le grand Meaulnes d’Alain Fournier). Il veut même voir la tragédie dans sa chambre comme le montre Cocteau dans ses Enfants terribles.

Ce qu’il t’a demandé, aussitôt formulé l’ennuie déjà. A toi de prévoir ce qu’il n’a pas demandé. Être deux, c’est cela. Si tu le doubles seulement il bâillera. Et demain tu l’assommeras.

Ajoute-toi. Invente.


Si tu ne trouves pas,
appelle tes aînées. Ta conception de la vie moderne : tourner le dos à ma génération étant hostile, acrimonieuse, ne te donnera rien. Saisis-toi des recettes que nous te tendons pour fortifier l’amour.

Les nôtres étaient simples : N’aimer que celui qui se montre notre ami, celui de notre individu ; parmi ceux qui sont sensibles à notre personne, préférer ceux qui vont à notre personnage. Quand l’ami est trouvé, rester transparente pour lui. Amour c’est lumière d’abord. Exprimer seulement sans bluff ce que nous ressentons. Il y faut se traduire. Mais se traduire naturellement est un art pour ne pas répéter les lieux communs de la sensiblerie. Il y faut le choix artiste, le respect du mystère. Cultive-toi, jeune fille, toi aussi jeunesse virile, pour être digne de l’amour.

Discrétion, tact, mesure, modestie ou tu n’es pas français. Et puis oser, t’oser en ton unicité, ta qualité.

Puis l’amour est un prince de clarté, en même temps qu’il est un charmant ouvrier très adroit de ses mains. Et le fat des deux sexes, le fourbe, le vantard avec cet air voyou qui farce et ne respecte rien ne fait pas long feu avec lui.

L’amour est un archange.

Et vous garçons,
dites-vous bien comme les filles et à tout âge que toute suffisance, toute jactance vous ôte un moyen de prendre et de garder la fille de choix, celle qui est d’une honnête famille où l’on voit droit et clair, dans ce bon peuple solide par excellence.

Elle sait que la vanité entame la droiture et que sans droiture l’homme n’est pas un mâle. On a dit de notre peuple qu’il était de bon sens ; mais ce qu’on ne dit pas et que la vie m’a fait voir à trente ans, où j’eus la preuve que le bon sens voyait plus loin que l’espoir, c’est ceci : Le bon sens est plus vaste que la chimère.


Ne te compose pas,
ne te combine pas pour être aimé. Mais ne répète pas ce qu’on t’a dit ni ce qu’on écrit sur l’amour. C’est chez nous le crachat de la sagesse à peine. Il y paraît que dans ses Pensées sur l’amour, le Français trop sensible à la femme ne le lui pardonne pas et se venge d’aimer. Il ne sait pas sortir de ce ton plaisantin de vieux monsieur acide pour parler de sa source, de sa fin. Simple tic.

Qu’il était plus viril le don du chevalier à sa dame, qu’il confessait en portant ses couleurs !

Tu vaux mieux que ton temps. Exprime-toi, c’est loin. Il y faut des lectures. Rends aux Lettres leur rôle celui de te former, c’est-à-dire demande-leur de t’apprendre sur la vie quelque chose, jusqu’à ta mort incluse.

L’art d’apprendre à ne pas molester un être faute d’attention en voulant le servir à la « va-vite » comme on se débarrasse [15], l’art de vivre enfin c’est-à-dire d’aimer. Que serait donc l’amour si ce n’était pas l’art de vivre ? Il dérangerait tout. Tandis que l’amour bien vécu et respecté arrange tout exactement,

tes affaires y comprises mon ami.


Et puis montons, jeunesse
de tout âge. Sortons de la politique du ventre et du cabas. Ne répétons pas tout le jour : Pas assez de pain, de calories, de sucre, pas de ris. Sans huile ni presque de beurre ni de viande, sans allumage pour le trop maigre feu, que devenir ?

Demande-nous nos trucs. Au lieu de vouloir enterrer une génération sous l’autre, emprunte-nous notre art de travailler quinze heures et sous-alimentés, tandis que nos trente ans repus n’en faisaient pas le tiers. Puisqu’on ne peut plus mijoter, chers gourmets, dans la bonne tiédeur et moiteur d’entrailles douillettes, profitons-en pour brûler d’âme pour notre race, aidons-la, secourons-la dans sa chair, dans sa beauté, dans sa valeur ; et nous serons autrement réchauffés que par la tranche de gigot qui nous manque et le feu qui ne veut pas prendre, y mettrait-on la littérature d’hier, celle de M. et de Mme Frisson qui n’arrangea pas précisément notre histoire.


Et quant à réchauffer nos pauvres,
obtenons du vénéré chef de l’État pour le Secours d’entr’aide d’hiver qu’il soit organisé dans chaque école et chaque mairie par les plus estimées des mères de famille ayant mené à bien sans aide quatre ou cinq enfants.

Dans quatre écoles dont celle de la rue Ampère où fut proposé le paquet de ma maison

1. — On nous a dit de ne pas l’apporter ;

2. — Qu’on le ferait prendre.

On n’est jamais venu. De quel droit oublia-t-on ma rue c’est-à-dire bien d’autres ?

Une dame écrivait nos noms et adresses.

Un monsieur fumait son cigare.

Ceux qui feraient la distribution d’hiver n’auraient pas de main libre pour fumer. Pas de gens à ces écoles distributives que ceux qui touchent aux besognes d’amour, aux ballots de l’entr’aide ; qui les chargent et les portent directement aux pauvres.

Utilisons les mères dont les enfants sont grands. Aimer c’est employer soudain tout ce qui sait aimer avec suite, avec force, avec ordre, le salut pour les autres et sans jamais laisser sur demain la tâche d’aujourd’hui.

Le seul principe utile du travail de secours, comme de tout travail car tout travail sauve de nombreux êtres : Se débarrasser au réveil ou à l’arrivée au bureau, à l’école, du paquet le plus pesant, de la tâche la plus lourde et la plus embêtante, celle qui semblerait décourageante si on ne l’empoignait pas avec ses forces fraîches et avant la fatigue.

Sitôt que le plus lourd est fait, on a des ailes pour le reste. Et par ces gelées de janvier, on a chaud.


Tu aimes comme tu travailles.

Tu vises, mon ami, cette jeune artiste qui étudie la sculpture ? Tiens-toi bien : elle sait ce que signifie le geste…

S’il est direct, s’il fonce, elle est tranquille. S’il est mou, s’il lanterne, si les bras sont ballants, la poignée de main veule, elle est fixée. Tu n’es pas pour elle vaillante.

La jeune artiste te plaît au grave ? Soit. Ne te machine pas surtout : ça se verrait. Sois instantanément celui qu’elle attend de toi, ressuscite par elle et tu seras heureux.

Tu aimes, tu te bats
comme tu travailles. Le travail c’est le combat pour la paix, pour l’amour.

L’homme ou la femme qui ne veut pas travailler ou qui veut travailler le moins possible, travaille pour l’ennemi, pour la mort.


Trois jeunes ouvriers délurés et charmants,
plombiers peut-être, dans ma rue, entouraient hier mon trottoir ouvert sur un point : « Il faut faire ceci » dit l’un qui pérora là-dessus deux minutes. « Et ceci » dit le deuxième. « Moi dit le troisième je commencerais par… » Et il alla chercher l’outil oublié.

« Écoutez-les, dit ma mercière sur sa porte. Ils sont là depuis vingt minutes et vous savez le prix de l’heure. Chacun dit à l’autre : « Fais ça, nul ne commence et voilà de quoi nous mourons. »

Péguy le leur avait crié : « Est-ce toi, le premier peuple hier sur les chantiers du monde, qui mets ton génie à n’en plus « fiche un coup ? »

Si tu ne brûles pas le travail, mon ami, et le travail des bras, et toi, cher intellectuel tout aussi bien, la fille de valeur — qui est chez elle avant l’heure des cours à la Sorbonne — un bourreau de besogne pour épargner sa mère, ne voudra pas de toi.

C’est au travail qu’il te faut être un brave.

Quant au relèvement économique
du pays, ne compte pas sur le voisin, commence. Chéris la France, la mère de tes pères, elle qui te suspend à son sein, à ses souffrances, à sa fortune.

Un jeune homme de banque me disait ce mois-ci : « La nation pleine d’activité ne demande qu’à remonter.

— Mais comment, demandai-je, lui sachant des lueurs sur son métier : l’argent, et (il s’était engagé à dix-huit ans en 1914) un ardent attachement à son pays.

— Oh, me dit-il, c’est simple. Il faut que les gens d’argent le fassent travailler français. » Il entendait que chacun fasse travailler l’argent aux entreprises françaises. Écoutons-le. Ne laisse pas ton magot dans le tiroir. Ne laisse pas tarir le sein de la mèrepatrie.

Rassurons les fondements du travail.

Les amants.

Soient-ils séparés de corps par le respect pour un autre être cher ou par un potentat mâle ou femelle qui leur refuse le divorce, ne fassent-ils que causer et s’écrire, soient-ils liés par la chair et ne fassent-ils que se visiter, ou vivent-ils ensemble, respectons-les car tout lien, tout accord est sacré.

Nous ne prendrons ici sous la rubrique : Amants que ceux qui s’aiment assez fort pour avoir senti qu’ils ne pourraient pas se perdre.

Je noterai seulement les nuances que leur inflige leur état particulier.

Quant aux amants qui vivent ensemble en attendant de pouvoir se marier, n’étant liés que par une mutuelle estime, ils se devraient par élégance plus d’égards encore que les époux. Ils éprouvent même le besoin, pour ne pas se sentir trop en deçà de l’honneur, d’affecter l’orgueil de se croire au-dessus puisqu’ils se sont passés, disent-ils, de se faire attacher ensemble par la loi.

Si tolérant soit-on, ils restent cependant des réprouvés dans la nation du couple uni par Dieu, celle qui fait la force du pays.

L’émotion de la virginité.

Les sacrilèges, les enfants, les gâcheurs qui laissent l’émotion de leur virginité aux mains d’un étranger, d’une étrangère, ceux qui se livrent aux hasards de la chasse, y contractent les habitudes, les manies qui leur gâteront à jamais la fraîcheur de l’amour, son goût de renouveau perpétuel. Ces damnés de l’inconscience, de l’ignorance, de la pègre amoureuse n’auront pas ici leur casier car ils se sont placés du premier coup hors de la vie sentimentale.

Si l’effroi des seuls sévices, des maladies n’en garde pas les oiselles qui sortent seules, pourquoi faut-il qu’elles n’aient pas entendu les cris perçants de ces pauvrettes dans un hôtel de passage autour de la gare Saint-Lazare, d’où j’installai ma dernière maison.

La génération saine le sait bien : C’est tout neufs que Daphnis et Chloé doivent se marier.


Les amants de la rue.

Elle et lui, les amis sans vergogne auxquels un banc suffit pour se tenir les mains et être heureux, ont toute ma sympathie. Ces moineaux francs qu’on voit au retour de Nice en arrivant par la gare de Lyon, le long des Tuileries se tenir sous le bras, à la taille, aux épaules, avec un parfait mépris des passants, ceux-là sont spécifiquement parisiens.

Ces doux effrontés ne voient rien. Ils ne sentent qu’eux-mêmes. Mais ne sachant où les prendre, à la sortie du bureau, de l’atelier, nul ne peut connaître leurs mœurs que nous entrevoyons à la volée. Ils sont la signature de Paris. La province n’aime pas avec cette insolence.

Ils assènent leur dieu au promeneur veuf ou abandonné ou à la vieille fille. Ils les laissent transis de célibat et passent après avoir magnifié la rue. Eux aussi sont sacrés ; ceux-là s’épouseront.


Les amants sans logis.

Ceux-là sans feu ni lieu, lui chez sa mère, elle mal mariée ne peuvent se voir, dignes et peu fortunés, depuis que les « thés » sont trop chers, qu’aux musées ou dans le métro. Ils ne s’embrassent pas. Il ne la tient pas même sous le bras, par une décence pour sa famille à elle qu’elle impose à l’ami.

On n’imagine pas le nombre des amants qui ne se prennent pas et qui n’en auraient pas la place puisqu’ils ont leur camping sur la chaussée.

Quant à ceux qui ne s’embrasseraient pas, même s’ils le pouvaient, ils sont légion. Croire le contraire c’est ignorer le Paris le plus intéressant, celui des artistes, des femmes fines et fières, des gens enfin ayant une haute conception de l’amour, nier les amours d’esprit c’est méconnaître, c’est blasphémer Paris et ses idéalistes. Il en pousse partout.

Ces oiseaux sans perchoir sont bien exquis. Sans pouvoir ou sans vouloir s’approcher du feu, mais pour ne pas se perdre, ils l’attisent autant qu’ils peuvent et s’y consument. Dieu les aime.

Les amants en visites.

Je dois une mention à ceux-là qui ne se voient qu’en visites chez ; les autres et sous le feu croisé des regards salissants. Le 5 à 7 est bien touché, car chacun travaille dans la classe élégante et jusqu’à six heures du soir en rentrant, il faut pourvoir à l’aliment du lendemain pour éviter les queues devant les fournisseurs.

Ne va-t-il rester aux amants chassés de partout que la chambre meublée à mi-chemin du travail et de la demeure, si l’ami ou l’amie est marié ou si l’amante est une jeune fille à qui ses parents refusent ce mariage ? Quelle horreur d’être vue sortant de là !

Décidément, pauvres amis, vous aurez bien mérité de l’amour quand vous aurez gagné le port, le mariage ; car la société brutale vous y coince de plus en plus en vous retirant tout abri hors de lui.


Les amants sans caresses.

Moi qui donne en tout la prédominance au poème sur la réalité, que j’aime ces amants brûlants qui ne s’accordent rien qu’une pression du bras ou du poignet, qu’un baiser sur les yeux, les lèvres ou le front, dans un square ou sous une porte. Il est beau, puisque partout la libido prévaut, que ces démons lui fassent baisser le nez.

Ils défient la nature et la soulèvent vers le dieu. C’est l’espèce dont se fait l’histoire de l’amour. Ils sont les seuls à garder leur prestige et nous laissent leur nom pour avoir tout demandé à la flamme et sans la ramener à la chaleur de sexe.


La fille sans mystère ou
facile, écuelle de l’amour.

À vrai dire je ne crois qu’à la fantaisie d’en haut pour maintenir toujours les êtres l’un vers l’autre. J’ai vu qu’elle crève souvent quand on se touche et j’y ai pris la plus plate opinion des frictions et fricassées de corps quand elles n’aiguisent pas les deux individus.

Quand les lettres d’un homme, hier malheureux par la privation de la femme élue, baissent sous les caresses dont une autre l’accable, que je le plains d’un bonheur qui déprime ! Que le poème est plus vif que la vie !

Les amants sans preuves.

Ils obtiennent tout l’un de l’autre, parce qu’en eux l’exaltation qui devient leur climat est chargée de pouvoirs non employés.

Étant donné qu’en amour une seule chose ne prouve rien : c’est la preuve, ces amants sont donc les seuls étranges, curieux et dépendant du merveilleux. Je vais donc les interroger.

La femme y devient l’inspiratrice
et c’est Béatrice pour Dante quoique le poète ait eu à mettre tout en elle sauf la beauté. N’était-elle pas médiocre jusqu’à rire de Dante, de son trouble quand elle le vit du fond de la salle de réception entrer chez leurs amies, bouleversé, malade d’elle.

Elle n’était donc qu’une âme vulgaire. Il l’avait vue passer à neuf ans à Florence sur le pont de l’Arno et quel empire elle eut sur lui pour qu’il put en écrire plus tard : « Quand je voyais ton sourire, je ne me sentais plus un ennemi [16]. »

S’il la déifiée c’est de ne pas l’avoir eue.


« Aimer, dit Georges Polti,
c’est voir apparaître Dieu. »


Aimer sans prendre, oui.

Et l’on aurait la force de soulever le monde quand on trouve une inspiratrice si l’on rapprenait à s’en faire un culte.

Quant à Laure, la fine dame aux onze enfants, qu’on vit souvent à la messe avec eux, elle n’a pas aimé Pétrarque ; mais elle se plaisait à longer avec lui la Sorgue [17] entraînant l’idolâtrie du poète dans les voiles de son hennin perlé.

Elle lui dit dans Les Églogues de Pétrarque :

« Parlez-moi, mais souvenez-vous de mettre un frein à vos mains avides. »

J’appelle donc amour le sentiment de Pétrarque parce qu’il a tenté la consécration physique et porté des mains dûment énervées sur la manche de Laure, puisqu’elle dut lui faire cette réponse confirmée dans Le Secret de Pétrarque.

(Laure y est son laurier car elle l’a fait travailler.)

— Mais encore, dit-elle, quel espoir suprême nourrit votre amour ?

Pétrarque (il s’intitule Stupée) : « Stupée, berger pauvre sera riche si ses vers vous paraissent beaux. »

Laure : « Donnez-moi le rameau que la reine de Castalie vous a confié. » Elle le prend et le lui tendant :

« Gardez ce présent d’elle qui est en même temps le mien, laissez les autres soucis et soyez désormais à nous. »

Fait-elle assez bon marché de la jeunesse niée de son adorateur ?

Mais quelle forte raison elle a d’être odieusement femme de lettres, de veiller sur elle et sur son renom d’abord puisque Stupée s’écrie :

— « Maintenant je suis heureux de mes veilles. Il m’est doux de me rappeler mes travaux. »

Puisqu’elle le laisse ainsi haut en lui, c’est qu’elle a bien parlé. C’est qu’au poète, à son génie, il fallait ce clair et sec langage d’étoile. Pour avoir osé guider, pour avoir été le contraire d’une femme, elle en devient l’un des plus flamboyants symboles.

Elle est sauvée de la nuit et s’en sauve pour avoir dit en propres termes : « Illustre-moi. Illustre-toi en moi. » Elle savait, la fine mouche, qu’on ne célèbre pas celles qu’on a. On les cache.

Et refusant Pétrarque, le sauvant de la vie, elle fut glorifiée de n’avoir pas aimé.

Avis aux amoureuses qui n’accomplissent pas tout leur devoir d’orgueil.

Avis à celles qui n’orientent pas l’homme quand il en a besoin.

Voilà celles dont l’homme a fait des amantes immortelles.

Si Laure est grande, c’est d’avoir pris le destin de l’homme à son compte et d’avoir osé, pour lui comme pour elle, au nom d’un destin supérieur, le rayer du bonheur, cette veulerie.

Sa force est d’avoir — à blanc — assez ; occupé l’homme pour le forcer à vivre à deux la pureté, ce monstre où est la matière lyrique et de l’avoir lui, sans vivre, labouré jusqu’au génie [18].

Laure, Béatrice ont prouvé qu’on n’aime à jamais au point suprême d’inspiration que les amantes qu’on n’a pas. Il faut savoir si l’on souhaite vivre ou survivre.


À la femme heureuse,
il appartiendra donc de rendre au monde par la voix des poètes à venir, l’accent du bonheur réussi, puisque les grands poètes n’ont illustré que les amours manquées.
La France, la nation la plus
haute en civilisation doit susciter le poète des amours bien menées, celui que nous cherchons à fomenter ici, dont la beauté passera celle de Pétrarque — on ne dépasse pas celle de Dante — quel dommage qu’il ait illustré une sotte, celle qui a osé rire de lui.
À la France d’enfanter le poète
qui deviendra plus grand plus il aura sa femme, plus il l’aura de cœur, d’esprit, de corps [19].

Ne méprisons pas trop le corps, ce brave ; mais sachons lui désobéir en beau pour susciter les amours héroïques, celles qui pourront éclairer l’humain dans ses ténèbres.


Parmi les amants
sans caresses et sans preuves
qui ont ému le cœur du monde : je citerai Axel Fersen. Je prends sur moi de défier la malignité publique qui attribua Fersen à Marie-Antoinette.

Il n’en fut rien et je vais le prouver 1 — par la connaissance de l’homme et de la femme en général ; 2 — par le malheur des souverains ; 3 — par le livre d’Alma Soderhyelm (Correspondance et cahiers intimes de Fersen) travail le plus probe que j’aie lu à ce sujet.

Je dirai quelques traits de la rencontre et du lien, le lecteur jugera.

Avant même d’avoir à lui son régiment français, Fersen sert à la fois les armées suédoise et française. D’après son journal terne où il commence toujours par dire le temps qu’il fait, je le vois d’intelligence moyenne. Mais certes il fut mémorable par le cœur. Son attachement pour la Reine se prouve à chaque page.

C’est que, dès la rencontre, elle avait brillé pour lui de tout l’éclat de la grâce et de l’impopularité. Un portrait montre en elle une fillette exquise. Je laisse parler l’auteur d’après le document (Correspondance) ;

« La Reine qui ne danse pas bien chantait, dansait chez Mme d’Ossian. Elle avait accueilli très bien Fersen. Et quand on lui représenta qu’elle accueillait mieux les étrangers que les Français, elle répondit avec tristesse : « C’est que les Français ne me demandent rien. »

« La Reine était détestée, dit Fersen. On lui attribue tout ce qui va mal et rien du bien qu’elle fait. »

J’explique : toutes ses légèretés de mots passées lui étaient imputées à crimes.

À l’aube de leurs liens, voici une lettre de M. de Saint-Priest :

« En attendant, Fersen se rendait à cheval du côté de Trianon trois ou quatre fois la semaine. La Reine seule en faisait autant de son côté et ces rendez-vous causaient un scandale public malgré la retenue et la modestie du favori qui ne marqua jamais rien à l’extérieur et a été de tous les amis d’une reine le plus discret. »

Compatissons à la jeunesse de cette femme qui fut délicieuse. Le livre ne conte-t-il pas qu’on lui reprochait jusqu’à sa stérilité, et que le Roi étant fort gros, il avait fallu des gymnastiques pénibles pour qu’elle pût être fécondée.

Il sort du livre qu’elle montra toujours dévouement et confiance au Roi. Visiblement ses promenades avec l’ami lui donnaient la force de supporter le reste.

Elle ne cachait rien à Louis XVI ce qui est signe de noblesse.

Le 27 novembre 1789 Fersen écrit à sa sœur Sophie : « Enfin hier j’ai passé une journée entière avec Elle (la Reine). Jugez de ma joie, c’était la première fois. »

Le comte de Saint-Priest dit dans ses Souvenirs : « Elle avait trouvé le moyen de faire agréer au Roi sa liaison avec le comte de Fersen en répétant à son époux tous les propos qu’elle apprenait qu’on tenait dans le public sur cette intrigue. Elle offrait de cesser de le voir, ce que le Roi refusa. Sans doute, ajoute Priest, qu’elle lui insinua que dans le déchaînement de la malignité publique, cet homme était le seul sur qui elle pouvait compter. On verra par la suite que le Roi entra tout à fait dans ce sentiment. »

Il est certain que Fersen avait gagné l’amitié et la confiance du Roi dans ces jours affreux où ceux qui lui restèrent fidèles ne furent pas nombreux.

Fersen tenta le 20 juin de faire évader la famille royale. Le Roi fut reconnu à la frontière par Drouet le maître de poste, à cause de sa suite nombreuse et soumis avec les siens à un nouvel emprisonnement. Toute sa vie Fersen n’a cessé de regretter que le Roi eût refusé qu’il les accompagnât. Il aurait voulu être mort à leur côté en les défendant. La duchesse Charlotte écrit à Sophie Piper : « Tout Paris en veut à Fersen. C’est qu’il avait commandé la voiture pour la fuite du Roi dans une remise rue Saint-Honoré. »

Le Roi exécuté, Fersen en manifeste plus d’horreur que de crainte pour Marie-Antoinette qui avait encore toute la coupe à boire… Mais il a copié ces mots du Journal de Marie-Antoinette les derniers presque de la Reine à lui Fersen : « Adieu, mon cœur est tout à vous. » (Écriture même de la Reine.)

J’ai lu dans Octave Aubry que ses pertes étant grandes, elle alla au supplice avec une tache énorme au bas des reins. Se put-il que nul ne lui jetât dans la charrette un châle pour cacher l’impudeur ?

Fersen apprit sa mort à Bruxelles quatre jours après l’exécution. Dans son journal, il n’aura plus qu’un cri : « Je ne pense plus qu’à elle. Plus je vais, plus je la regrette ! »

Fersen fut massacré lui aussi par la populace de Suède, dix-sept ans après Marie-Antoinette.

Quant à l’affreux soupçon, Fersen ayant passé la nuit tragique, la dernière, à Versailles avec les malheureux souverains, comment ne pas rejeter le soupçon avec dégoût ? Tout était fini, ils se concertaient éperdus. Stoïque elle acceptait le sort lugubre. N’avait-elle pas tenu à paraître au balcon avec sa famille devant la foule hurlante.

Et quant à Fersen grand seigneur gâté des femmes, il ne fut jamais sans maîtresses et sans aventures ; pour finir par Éléonore Sullivan qui aimait fort Marie-Antoinette. Comment la Reine eût-elle permis cette femme à Fersen, si elle, sa souveraine avait été à lui ? Rien de plus antiféminin. Preuve surabondante. La question ne se pose pas.

Marie-Antoinette aimant Fersen ne voulait pas en faire un malheureux. Et comme eût fait toute noble femme, sûre du cœur de son ami, elle lui permettait de vivre.

Il avait été son chevalier servant, son Sigisbée, survivance du moyen-âge et de la Renaissance.

Ce qui fait leur histoire belle c’est de ne pas avoir été vécue. Ils furent deux enfants de malheur qui s’évadent de la haine du peuple dans le sourire et dans la confidence douce. Il la consolait d’un destin tragique par le charme et la joie de la voir, de l’entendre.

Elle avait consolé par l’attrait son ami de tout ce qu’il voyait et qu’il verrait souffrir d’intolérable par elle et par les siens.

Dans la fosse des fauves où ils étaient tombés, ils s’étaient fait leur ciel et leur enthousiasme.

C’est une des plus belles missions de l’amour. Surtout la Reine avait été clémente — et notre art d’aimer doit la retenir — en permettant à son ami de vivre puisqu’elle ne pouvait pas lui donner le bonheur. Là elle était la dame : celle qui respecte l’homme. Elle a pensé à l’autre : elle l’aimait, c’est pourquoi je la cite.

Celle qui ne respecte pas
l’homme est un chausson.

Celui qui ne respecte pas la femme est un minus habens ou un dégénéré.

Parmi les beaux amants
sans preuves, celui de Mme de Mortsauf dans Le Lis dans la Vallée de Balzac lui dit à elle, pure entre toutes les saintes de l’amour et du mariage, ce mot exactement sublime : « Vous avez consolé mon avenir. » Celle qui a reçu cette action de grâces a vécu — cette fois au moins — en l’entendant.

Soyons nous, femmes, pour quelqu’un, celle qui lui console l’avenir.

Soyons-le pour le plus d’âmes possibles.

Qu’il s’agisse d’amours vécues ou seulement parlées et écrites, cherchons aux yeux de l’homme — et mettons-y — une autre flamme plus centrale et plus chaude que celle de la chair.


La toilette de l’âme

Et que la médisance obscène cesse de prêter à une femme l’ami que l’on voit souvent avec elle. S’il est avec elle dehors ou dans le monde, c’est qu’il ne peut pas la voir dans sa chambre. Avant tout, pour juger les amants, pour leur prendre un peu de la vigueur qu’ils dégagent, au lieu de l’envier, faisons en nous la toilette de l’âme. Lavons-nous de cette ignoble façon de tarer tout avant de le connaître.

Cessons d’avoir cet œil péjoratif qui nous avilit plus que ceux qu’il regarde.

Disons-nous au contraire : comment a fait cette fille un peu terne et de peu de figure, pour embraser ainsi ce garçon qui ne la quitte pas des yeux ?

Approchons-nous. Et nous ne tardons pas à voir qu’elle ne parle de rien d’extérieur, ni des faits survenus ni de la pitance ni de la matérielle, choses qui agacent les hommes et que je les en loue ! Elle note les progrès de l’amour, elle lui dit : « Comme tu m’as mieux parlé aujourd’hui qu’auparavant. J’ai repensé à ce que tu m’avais proposé et je trouve qu’en cette voie on peut faire encore mieux. » Elle le fête, l’augmente, elle l’honore pour que chaque mot d’elle aide l’homme à monter, à avancer. Elle s’y ingénie. Celle-là sait aimer.

Au lieu de vilipender les couples que tu vois venir, interroge, écoute surtout celle ou celui des deux qui tient rivé sur ses yeux le regard de l’autre.


Mais fonde-toi sur la bonté
qui est un sage et dont on a toujours besoin plus que sur la passion, cette jument qui piaffe intempestive à tort et à travers. La passion oublie l’autre au fond de son propre bouillonnement. La bonté seule enchaîne et pense l’autre. Elle l’enveloppe d’un réseau d’attentions, de soins. La bonté seule aime juste et sans trous. Elle est la seule passion, elle qui pense, qui ne nous reconduise pas au singe. Donc mets de la bonté partout.’Sans elle pas d’amour.

On n’est pas bon sans un esprit ouvert c’est-à-dire ouvert aux autres. La bonté c’est lumière et magnanimité, signe de race. Elle n’entre pas dans l’esprit obtus qui est assez mesquin pour tenir tout entier dans son sac de cuir.

Celui-là se ferme l’univers des autres, qui le renou- vellerait chaque jour. Il se ferme le champ de l’observation. La bonté, ô nietzschéens à la manque, c’est donc le grand moyen de culture.


Les amants qui vivent ensemble.

Ce qu’ils ont de particulier, c’est que l’homme, le veuille-t-il ou non, et aussi délicat soit-il, est l’exécuteur social, le bourreau de la femme.

Dans nos lois iniques pour Elle, la plus faible n’a de rang que par l’homme. Est-il parfait ? Elle est heureuse. Elle est au bon plaisir de son monarque. Est-il sans mœurs ? Elle est perdue. Mariée à un goujat, c’est une victime. Le divorce la rend suspecte.

Sans mari la femme ne pèse rien. Seul l’homme la classe, la déclasse, la reclasse. Et la veuve n’est qu’une épave. Le moyen-âge le sut bien qui délégua le chevalier à la défense de la veuve et de l’orphelin. Nous n’avons plus de chevaliers. Pourquoi ?

Des génies, après Diderot, Michelet [20], Bernard Schaw dans Candida se dressèrent à notre défense. Qui les continuera ?

Des amants Denise et Dumont ne peuvent se passer l’un de l’autre. La femme de Dumont lui refuse le divorce. L’amante brise avec ses parents et vient vivre avec lui. Il la tient pour sa femme. Il la chérit, la vénère, car il est noble et fin. Ce n’est pas lui qui dirait comme les mufles : « Vous me donnez votre jeunesse, je vous donne la mienne ; nous sommes quittes. » Il sait que la plus tendre est la plus décriée et qu’elle donne plus que lui en donnant tout.

Il la protège, mais de quoi puisqu’elle est sa victime honorablement et socialement ? Ne portant pas le même nom, comment se permettrait-elle un enfant ? Elle a dû rompre avec les siens pour vivre en concubinat. Et la voilà coupée de ses racines et de sa durée, feuille au vent sur la terre ennemie.

Elle est montrée au doigt par sa concierge, ses fournisseurs, elle si digne, comme la bête immonde. Pour ses amis anciens qui ne la saluent plus s’ils sont mariés, elle est la déclassée. Dumont l’a donc arrachée de tout, de tous exactement. Il est le sacrificateur sans phrases.

Lui qu’y a-t-il gagné ? Une compagne exquise, une maîtresse de maison hors ligne. Et pis, il en profite, horreur ! Car sur le restaurant, elle lui fait faire des économies. Non ce n’est pas égal et je plains l’homme, le donnant, de tant accepter en arrachant à Denise la considération.

Il rend vaines la valeur, les vertus d’une femme en la privant de son entourage. Il est en somme celui qui l’a tarée et cela malgré leur tendresse qui est d’un très bel ordre. L’écriteau d’infamie est sur elle. Il n’y peut plus rien. Il l’a diminuée.

Il ne la mettra jamais assez haut dans son cœur si la pauvre petite garde une attitude attrayante et ne lui fait pas sentir ce qu’elle immole. Mais qu’il sache qu’il ne s’acquittera jamais car il lui a ôté l’honneur, ce à quoi la Française est si fort attachée, elle fille de preux ; cet honneur que rien, quoi qu’elle fasse, dans une société implacable, ne lui rendra jamais, car même si ces braves amants s’épousent, les « rosses » des deux sexes ont la mémoire longue et ne désarmeront jamais. Denise est marquée des cuirs de bœuf de la réprobation pour être venue soigner son amour. Jette-toi à elle comme le fleuve à la mer et ne va pas pour cela te croire quitte : elle t’a tout donné. Tu lui prends tout.

L’homme, la femme, en 1941, on le voit de partout n’ont que le mariage. Qu’ils y aillent donc à plein cœur sitôt qu’ils ont le pain, de vingt à vingt-cinq ans, avec le menton rond et rose de la prime jeunesse, avant ces encombrements de la vie passionnelle que la dure cité présente ne peut plus abriter.

La jeunesse masculine
ne sera noble comme elle est qu’en obtenant au plus tôt un statut digne pour la femme [21], et quand elle fustigera l’odieux préjugé contre la plus faible, celle de chez nous dont le poète allemand Hasenclever avait publié les merveilles morales et spirituelles après la grande guerre « et l’art, disait-il, de se tirer de tout par ses propres ressources ».
Cela sans avoir besoin
d’évoquer sainte Geneviève qui sauva Paris, Anne de Beaujeu, qui sauva le royaume de Louis XI de la cupidité des princes du sang, Jeanne d’Arc qui nous sauva des Anglais, etc.

ÉPOUX


La tragédie d’être jeunes.

Vous mon cher et toi mon amie, vous sentez le vide de la jeunesse qui ne s’est encore vouée à personne, qui craint de mal s’orienter. Vous avez éprouvé ce qu’avait ressenti l’exquis poète que fut Jules Verne quand il écrivit à sa mère : « Maman, j’ai besoin d’être heureux. »

C’est l’heure de tout mettre sur une tête chère ; mais placez-vous d’abord en face de l’honneur d’être deux, c’est-à-dire de devenir la force du pays et par un sacrement.


Les disciplines du bonheur.
D’abord connaissez vos assises.

Il le faut pour garder l’ardeur à vivre si propre à notre race, pour la garder sous le fardeau de la suite des guerres. Il le faut aussi pour garder la France, car « sans elle le monde serait seul » a dit d’Annunzio superbement.

Or en France « tout le monde parle de ses droits, personne ne parle de ses devoirs » (Alfred Mortier). Et il ajoute : « L’intérêt général n’est pas la somme de nos intérêts particuliers, c’est la somme de nos sacrifices individuels [22]. »

Ne craignons pas de prononcer le devoir. On le croit évident puisqu’on le fait. Mais l’enfant lui ne l’a pas entendu. C’est d’oublier de redire l’évidence que périssent les peuples avancés [23].

Quelles sont nos assises. Il faut que votre fils les trouve ici quand vers la quatorzième année, il lira ce livre en cachette : « Respectons l’enfant » dit Juvénal. Le respecter c’est lui ouvrir les yeux. Combien se sont perdus pour ne pas avoir entendu à temps formuler en quelques mots bien frappants le devoir.

Quant aux adultes on remet dans ses rails une âme dévoyée, avec un mot qui panse, qui éclaire. On le doit à la France et sans tarder.

Envahissez époux heureux, rebâtissez par un peu de chaleur les âmes sinistrées.

Donc avec le sentiment du devoir en nous, sous notre toit et alentour, quelles sont nos assises ? D’abord Dieu, je l’ai dit, une étoile, une foi, le dieu qui nous mène et qui nous constitue, c’est-à-dire la forme, l’antenne du divin qu’il élance vers nous et qui fait de nous un organe de Dieu.

Puis la nation, la France, la plus belle de toutes qui veut, ayant souffert, concentrer en chacun de nous le maximum de son essence pour garder son élan vital. On ne le peut jamais mieux qu’en aimant. Ayons confiance en nos frères de peine. Mieux vaut être trompé dix fois que de douter partout.

Mettons notre courage aux travaux de la paix dans la marche à l’assaut de toute perfection, je dis dans tous les sens. Et dépassons la dose. Eh oui, remettons-en. Jouons, mes amis, à qui en fera trop et par coquetterie ! Cela pour n’avoir pas des âmes de défaite et pour reprendre le chemin de l’ascension que notre histoire et nos génies nous avaient méritée ; pour tirer enfin le pays de l’inconscience et de l’irréflexion qui désormais sont devenues des crimes.

Chacun n’a plus qu’à être un saint en route vers la perfection par le don de soi-même à son pays ou à savoir qu’il aide à dépecer le domaine des pères. Mais ne l’oublions pas les saints seuls sont joyeux — moine triste, triste moine, disait saint Benoît — et les jouisseurs d’hier avaient des âmes de catastrophe.

Bref que chacun soit assez ; exemplaire pour être ancêtre afin que l’humanité s’en honore. À nous de le prouver par un travail fanatique et dévoué, même s’il est payé car nous renchérirons par quelque zèle en plus, afin d’offrir à la collectivité tel effort pris sur notre peau.

Matons nos morbidesses, notre délicatesse, notre goût de plaisir. Donnons-nous où la race a le plus souvent besoin de nous. Relevons tous les dieux qui souffrent. Prouvons que la France-nation ne fut jamais blette ou moisie, elle la transparente, loyale comme l’enfant, aux limpidités de diamant, mais calomniée de convoitises et hier mal servie par des chefs déficients.

Sans guerre, par nos gravités accrues, faisons respecter nos drapeaux. Faisons-les si beaux qu’on pâlisse en les voyant.

Oui qu’on pâlisse de l’honneur qui se relève sans le sang, par lui-même.

Accordons-nous. Différer c’est haïr, c’est se souvenir des partis imbéciles. Nous ne nous sauverons que par l’union. Les Français ne s’aiment pas asses.

Je mets comme cadeau dans la corbeille des époux le grand devoir d’amener les Français à s’entr’aimer tous comme ils le méritent. L’égoïste qui avait cru se garder pour soi ne savait même pas s’aimer. Il vit, il meurt sans amis comme un chien. Une belle nature ne se dilate qu’en se donnant.

« La force ne fonde rien », dit Napoléon. Je dis : c’est la grandeur qui dure. Et pas de grandeur hors de la protection des faibles et des vaincus.


La grandeur, aujourd’hui
c’est le don aux nôtres, à ceux qui appellent au secours dans ce pays et à ceux qui n’appellent pas. Et pas de vergogne ; savoir qu’appeler c’est aimer, que courir à l’appel c’est mieux.
Et ne pas dire, ne plus dire
jamais : « Attendre », ni « à chaque jour suffit sa peine », ne pas choisir l’instant surtout ! Mais sauver l’essentiel à la minute où Dieu nous le désigne. Il faut pouvoir entre deux portes régler l’éternité.


La minute sacrée
des résolutions hautes ne peut jamais qu’être volée au travail, aux fâcheux, aux déchiqueteurs de nos jours, à nos rongeurs en somme.

Volons-la régulièrement toujours.

C’est dans la minute sacrée, dans la décision de grandeur, de don suprême, celle qui mord ton intérêt au salut de n’importe qui, que ton regard est si beau, jeune homme, jeune femme, que l’amour se lève et vient à ta rencontre.

Mariage pauvre en délices
celui qui ne se demande que la joie.

Soufflez l’enthousiasme et tout vous viendra par surcroît[24].

Car il y a plus à se demander que le bonheur pour que vive l’amour. Par la suite, et j’en ai fait l’expérience, quand l’homme ou quand la femme est frappé par un acte de noblesse de l’autre, quand l’autre est grand, soit-ce en ses petits procédés, c’est là qu’il nous attache pour toujours.

En amour, comme pour la terre, ce n’est pas la conquête, c’est la grandeur qui dure.



Et ne crois pas que cette tâche
effraye la femme fière et douce, la Française : c’est depuis le fond des âges qu’elle t’attend pour tout donner, c’est-à-dire cela qu’on ne pensait pas à lui demander :
l’absolu c’est-à-dire le don total
celui qui, dans tous les sens, donne et sauve parce qu’il pose enfin sur la pierre angulaire où la race, où la femme et l’enfant bâtiront leur église.

On oppressa la femme, la vraie, la nôtre, la toute-femme tant qu’on ne lui demanda pas cela.



Donc à l’eau le « je m’en

fichisme » du bonhomme indifférent à la communauté qui dit : « J’ai tiré mes pattes de la bagarre ; ne m’en demandez pas davantage. » Et pas non plus de tyrannie d’État pesant sur notre vie sentimentale. Que l’amour ne soit affaire d’État, mais affaire morale et surtout élément de culture sensible et spirituelle.

Le garçonnisme à deux.

Si l’égoïsme à un, chacun tirant de son côté, détruit tout espoir d’union, l’égoïsme à deux est doublement criminel, écœurant, crapuleux. Il est doublement assassin s’il écarte les autres et ne veut pas d’enfants ; ou par l’appétit de jouissance excluant les soucis d’en haut.

Ce qui rend heureux n’est pas le bonheur individuel car ce n’est pas le but des nobles vies. C’est le don de soi dans la profonde intimité de la personne. L’amour où l’on respire' est celui où tout donnés l’un à l’autre, la femme et l’homme, voués par ailleurs à la race jusqu’aux limites de l’effort, nous promettent et nous rendent simplement notre France.


Ne sabotons pas l’œuvre de chair
par une obéissance abjecte.

Écoute l’homme, toi femme quand tu le vois sagace, dirigeant et maître de la paire, jamais quand il en est l’esclave.

Voici un cas de l’égoïsme à deux doublement vil : Mme D… vers la quarantaine se desséchait de n’avoir pas d’enfants. Le mari n’a pas voulu lui en donner, jaloux de l’attention des instants de sa femme.

Elle devient la dame au petit chien, ce personnage ridicule. Quand le mari mourra, elle sera la misérable sans un cœur et sans un appui.

Vieillir sans trois enfants au moins, c’est l’infortune, l’abandon, c’est la damnation même.

Ah que je la méprise ! Alors en vingt ans de vie commune, elle n’a pu, étant aimée jusqu’à l’abus, entamer son mari dans ses restrictions laides ? Quelle bassesse de ne pas user de son empire pour arracher l’homme à son égoïsme au nom d’un égoïsme supérieur, celui de voir vivre la chair de leur amour en un enfant, émanation de leur tendresse ? La femme, dans un tel cas, doit aller jusqu’à lui dire : « Si tu me refuses l’enfant je m’en irai. » S’il résiste elle doit simuler un départ, réduire l’entêté ou le mettre aux abois par la privation.

Que j’ai honte de l’amoureuse aimée qui ne fait pas sortir au bon moment, l’homme de ses restrictions d’avare !

Si j’étais le dieu des caresses, je mettrais au ban de toute volupté celle qui le laisse cousu de ses résolutions.

Et réponds-lui donc à temps, mon amie, quand il refuse à toi et à la race la durée par l’enfant :

« Tu te crois aimé ? Tu te trompes, tu ne m’as jamais eue. » Une virginité subsiste en la femme qui n’a pas eu d’enfant. L’homme n’aura pas eu la femme qui ne s’est pas tendue vers lui jusqu’à en exiger l’enfant.


Toi ma sœur, tu ne dois
obéissance à l’homme que s’il n’abaisse pas la paire. S’il déroge, ramène-le au plus bel idéal du mariage que tu peux concevoir et augmenter.

Stagner ne nous est plus permis. Il faut monter ou mourir. Aide ton homme à remonter, sinon à quoi te servirait ta séduction, héritage des héros et des mères ?

La molle inspiratrice ne peut plus nous suffire. Ce qu’il nous faut, c’est la femme, c’est la beauté solide et déterminatrice d’hommes.


Et précisons.

Par ses malheurs qui le dépassent [25], « l’homme est le saint des saints », écrit Gorki. Mais l’homme est saint surtout par le bonheur qu’il apporte en puissance pour peu qu’il sache s’en servir.

C’est ce que je lui montre ici : car c’est l’art le plus négligé du monde. On a cultivé le plaisir qui est aux antipodes du bonheur et qui le tue.

Et que nos abuseurs d’hier à l’égoïsme ensoleillé, qui ne songeaient qu’à varier la jouissance, n’aillent pas appeler sacrifice le don de soi (conception de grenouille).

Sacrifice commun ou sacrifice au cher mari malade, à la compagne éprouvée, au métier séparant, au cas où la joie enfin trouverait un obstacle et devrait se réfugier dans l’ivresse du cœur — il n’y a d’exaltant que cette offrande à l’aimé. Loin que le sacrifice accable il nous réalise et nous rassure de fond en comble. Il nous repose de l’espoir. Quand on se donne entier, on sait pourquoi l’on vit. On ne s’essouffle plus. On arrive. Le destin est touché, on respire à sa cime, largement. Surtout il nous moralise. Moraliser c’est rendre heureux, c’est se donner de cœur partout pour voir une âme s’ouvrir — tâche de créateur — et se donner c’est s’aviver pour les tâches hardies.

On peut être heureux constamment car on peut toujours quelque chose pour quelqu’un.

C’est se donner seul qui nous embrase et nous comble.

Mais il faut appliquer son esprit à l’amour ; l’ère folle n’a pas voulu le faire.

À l’âge de contrition d’y venir.


Résumons pour les jeunes :
L’individu trouve sa dignité dans le couple
Le couple dans la famille passée, les parents d’abord
et future, les enfants
La famille dans la patrie.

Mais l’individu n’est moral, il ne respire à fond, je l’ai dit, que soulevé par un pouvoir spirituel qui le dépasse, qui l’entraîne et qu’il a mis en route par l’amour.

À vous, belles Françaises et chers
Français, de fomenter l’amour.


Tu es fort si tu aimes.

Mais on ne l’est pas sans avoir le sentiment de porter ses chers êtres sur son dos et vers le meilleur sort possible et le plus d’êtres possibles. Étendons la famille.

Il faut en faire un arbre plantureux dont chacun porte avec orgueil toutes les branches.



Le choix.

Celui ou celle qui dit « non » à tout ce que tu proposes, il t’est contraire. C’est le satan de ta nature. Le « non » est le mot de Satan. Ne l’emmène pas pour la vie. Au reste, il n’est bon à personne. Emmène celui qui te croit en tout. Croire c’est accueillir, c’est vivre. C’est aimer.

N’oubliez pas jeunes gens
que nul homme n’a su découvrir l’amoureuse adorable que fut cette fille de Dieu la poétesse Marie Noël. On épousa sa sœur plus belle. Regardez mieux. Sans médire de la beauté, on peut assurer que ce n’est pas elle au contraire, qui porte en soi une promesse de bonheur. C’est l’art de celle qui est toujours prête à s’élancer pour donner, c’est pourquoi la plus sainte est la plus femme, étant la plus sensible, car tu préfères, je pense, l’amoureuse à l’idole ?
Il faut que l’homme d’amour,
ce trésor, cette chance unique d’une vie féminine, sache être la récompense des plus belles natures.

N’oublie pas que tu
auras besoin d’elle pour tout, pour aimer, pour souffrir, pour travailler, pour monter dans la société, pour être heureux, pour être malade, pour pleurer tes parents, pour mourir. Prends celle à qui tu

rendrais et demanderais ces services avec transport. Prends celle qui te laisse heureux, qui t’électrise pour le bien.


Une fille fière est-elle tombée
une seule fois par mégarde ? Relève-la ; élève son enfant. Tu ne peux pas te passer d’elle ? Épouse-la si la chute n’a rien avili dans son cœur. Si elle est restée respectueuse de ses parents, de la famille et de la chère France, bref si elle a gardé de la race et si en toi elle voit le sauveur et l’homme de sa vie, à condition de sa fraîcheur de cœur, tu peux partir, jeune homme, au bras de celle-là, mais veille-la de près.


M. le Maire te l’a dit :
Elle te doit encore une certaine obéissance et tu lui dois la protection. Alors à toi de ne lui demander que ce qui vous honore et vous délecte.

Alors déjà, en te sentant le jeune père de ta femme, ton cœur en toi bondira de bonheur, de santé comme un bel animal.

Veillons aux caractères.

Les goûts sont importants. Chacun peut gagner tour à tour l’autre aux siens par la séduction. Mais l’un des caractères est-il oppressif, désolant, le bonheur est fortement compromis.

À la tâche, Monsieur, Madame. Les époux sont là pour se ramasser l’un l’autre, pour se rattraper au bord du précipice. Rien n’est fini pour qui sait bien aimer et courageusement, c’est-à-dire qui ne craint pas l’ouvrage ni le mot dur, salubre.

Dis au potentat mâle ou femelle : « Mon ami, mon amie, je te voue ma jeunesse », ou « mon âge de force », ou « mes dernières forces » si vous n’êtes pas jeunes. « Que t’ai-je fait pour me parler ainsi ? Change, ou tu tueras l’amour, et dans ce cas, je m’en irai. »

N’en faites rien. Il faut rester et vaincre de stupeur. Mais dites-le sincèrement, comme vous le sentez, — dites-le définitivement — pour effrayer son démon, son humeur.

Il faut parfois jouer son amour, le jouer dans les deux sens, pour le garder en mains quand le poulain est dur de bouche.


Et cela dit, ne traîne pas dans le grief.

Sitôt que tu le vois inquiété de te perdre, refais-lui ton visage charmé qui aime son remords.


D’abord le bon repas
devenu un combat. J’ai assez travaillé des bras pour savoir comme est sacré le repas de l’ouvrier de la tête, des jambes et des mains que nous sommes tous devenus.

Exactitude. L’homme est un animal d’abord. Quand sonne midi 30, affamé par des travaux divers, c’est trop lui demander que de le faire attendre.

— « Mes travaux aussi, dit la femme, sont divers et contradictoires. Les courses, la difficulté, l’attente sur la neige pour se procurer les vivres retarde tout. Patience. »

Certes, et la pourvoyeuse en ce temps doit être vénérée.

Cependant, Madame, comme il faut que tout tienne et le mari d’abord, tirez-vous-en, c’est votre sacerdoce. Et servez l’homme à l’heure ; cela même si je demande l’impossible. Laquelle de nous aujourd’hui ne le résout à chaque pas ? Elle sait si bien, la Française comme l’homme, que chez nous l’impossible est le seul plaisant des possibles pour l’être de race et de belle venue.

Au réveil, posez-vous le défi de parvenir à tout et vous y parviendrez.

— J’ai promené l’enfant, dit l’épouse en retard.

— Rentrez plus tôt.

La vraie femme fait tout en même temps ou ce n’est pas un chef.



Ne troublez pas,
maîtresses de maison, le rare, le précieux tête-à-tête au repas, ni son silence chargé des acquêts du jour, ou peut-être d’un aveu ravissant. Ne troublez pas cela, ne le déroutez pas pour conter les carottes et les saucisses qui vous ont échappé. Plus vous avez de mal à trouver la pitance moins il faut en parler. C’est assez lui donner. Mesure. Et laissons au repos son prix.
Honorons la parole.

Croyez-moi, sous-entendez les carottes.

Il ne faut pas qu’on dise qu’en mariage le terme bas domine. Il ne faut plus de terme bas surtout depuis qu’il est stoïque.

Toi, mon ami,
si tu veux aider la misère féminine, que rien de féminin ne te soit étranger.

Toi, mon amie, pénètre davantage dans les aspirations, dans les souhaits du compagnon, chacun est perdu dans son île. Aimer c’est se mettre à sa place quand il ou elle souffre et ne pas donner tort à sa souffrance.


Informe-toi. Sois curieux.

Confesse-la. Nous aimons tant que tu nous envahisses de cœur !

Si tu vois son petit visage se fermer, tu l’as froissée par quelque mot nerveux. Je répète confesse-la. L’indifférence au front de taureau est le premier des outrages entre époux. Si tu ne fouilles pas l’autre jusqu’à l’os et jusqu’à le vider de son chagrin, chacun va s’en faire un grief par le mutisme. Parlez et pansez-vous mutuellement, vous serez soulagés. L’indifférence est plus dure à porter que la haine et nous ferme à toute compréhension. Les bons époux ne s’en veulent que de froideur.

Chaleur partout. Faites du feu et repartez guéris.


Ton mari ou ta femme
t’a-t-il agacé par un tic ? N’y pense pas. Cherche ce qu’il a fait de bien, de crâne. Et il a toujours beaucoup fait. Ne porte tes yeux que là ou tu aurais gâté le don de Dieu et dégradé l’union.

Ses beaux actes seuls valent l’attention. Eux seuls méritent la mémoire et seuls ils nous enseignent. Quand tu auras assis l’amour à ton foyer et le sentiment du bonheur chez toi — cet amour qui t’élève au-dessus de toi-même — alors tu pourras tout lui dire, même de réprimer son tic.

Mais veille à vos commencements et bride la nervosité. La belle humeur est la moitié du bonheur.


Et quand vous aurez mis au monde l’amour,
il s’agira de l’élever comme un enfant, de le continuer, de le mener à son summun, à son apothéose.


L’illusion
est une plante fragile, mais tenace. Elle casse et elle repousse. Il s’agit de renaître tout neuf à chaque jour pour lui trouver un goût, une saveur nouveaux. La jeunesse n’est pas l’âge de l’illusion, car étant encore veuve (vide) et déserte, elle ne renouvelle pas l’espoir plus que le reste. Je viens lui étoffer la vie comme à la deuxième, à la troisième jeunesse.

Dans un amour vécu sans en sauter, on reprend chaque jour des illusions qui sont la découverte des réalités douces. On en retrouve en pénétrant dans les couches du réel savoureux. La vie n’est plate, sans grain sous le doigt, elle n’est courante, sans accent, que pour les gâcheurs qui n’échangent que des débuts et que des apparences faute d’insister et par pauvreté d’esprit.

Les peuples heureux, dit-on, n’ont pas d’histoire. Il faut montrer celle des gens heureux et demander comment ils font.

Pour que le lien ne claque pas sous les saccades, les horions de l’adaptation, il faut tracer la conscience amoureuse que les peuples ont laissée au hasard.

Pour empêcher le mariage de grincer, de craquer, je viens retoucher le système. Je suis l’ajusteur d’amour.


Jacques et Simone.

— Simone t’a dit des paroles sèches, claquantes ?

Jacques : « Oui, c’est intolérable. »

Moi : « Oh non, timidité cabrée peut-être, ou fierté mal placée, ou cette ironie qui est une fausse pudeur. Je te l’ai dit : par servilisme d’éternelle vaincue arrivé à l’outrance, au nom d’une mode sauvage, elles n’osent plus t’être douces et cela par erreur. Approche-toi. Apprends la patience d’aimer.

L’amour ne naît chez elles, il n’éclôt que sous le souffle chaud de la douceur de l’homme. Les choses douces attirent les choses douces.

Jacques piqué : « Ne prenez pas la peine de dire l’évidence. »

Moi : « Si, puisqu’on n’oublie qu’elle… Ne brusquez rien. Attendez-vous l’un et l’autre, mais aux bras l’un de l’autre. Si là vous vous cherchez encore et vous interrogez suaves et détendus, le Saint-Esprit de l’amour vous viendra. Il assouplira ta belle pouliche. »

Toi, Simone, vierge sévère, épouse aujourd’hui raide et déplorable, mets du liant, t’aurait dit Rodin et je dis : « mets de l’huile dans tes gonds. Laisse-toi fondre. La souplesse est la vie et surtout c’est la femme ».

Je vous dessine la politesse de joie, celle qui ne met pas le charme en fuite, Simone, et celle qui, Jacques, à force d’égards intimes, épanouit l’amoureuse.

Et médite, Simone, ce mot
de Montherlant :

« Je ne peux plus aimer qu’en Espagne car là on me sourit encore. »

Et médite ce remords définitif qui
crucifie la veuve enfin dessillée que je suis par la mort du compagnon chéri, mais maladroitement comme nous faisons toutes et inspirée enfin sitôt qu’il est trop tard.

Plus de repos ! Au lieu de soigner ses joies quand j’avais mon mari, j’ai dorloté mes peines ! Mon sourire irradiait son cher visage. Et je n’ai pas assez souri !

Crime des crimes.


À la mort de l’aimé,
de l’aimée,

qui seule enseigne tout l’amour, ce que nous nommions notre personnalité pendant la vie aveugle des heureux, nous apparaît dans la douleur comme une prétention.

Saisissez-vous, jeunes, de la leçon pour faire mieux que nous, à qui hélas ! on ne l’a pas donnée.

Remettez à sa place la personnalité de vos trente ans pour encenser le don, lui seul maître du monde.

Toi, femme, n’oublie pas
d’amuser le bonheur, ni toi Jacques. Ne négligez pas les caresses de mots, qui font les autres exquises et les petits noms chauds, ridicules et charmants. La gaieté sauve tout.

Ce n’est pas l’amour
qui peut tout sur ton mari, Simone. Ce n’est pas ton amour à l’état brut. Oh non ! C’est ton intention de grâce, c’est ton invention de douceur perpétuelle.

À toi de le secourir contre la fatigue, contre l’humeur, la nervosité de la lutte, de la vie difficile — et que toi seule — don divin, peux lui rendre légère en paraissant.

Affaire d’attitude, mais d’attitude captivante.

C’est parce que Fersen
et Marie-Antoinette ont su se rester exquis dans la tourmente que l’histoire du cœur les sauva de l’oubli.


Reprendre conscience
quelques instants par jour les gestes abattus, vous faire justice de paroles, vous être délicieux sciemment, sérieusement, et pour noter les progrès de l’amour, faire son examen d’amour, ne serait-ce qu’un instant vers le soir. Tout est là.


Aie pitié, Simone,
de ses vertus sévères qu’il ne peut voir fructifier dans le temps présent. Aime ses talents, et ses maladresses davantage s’il s’efforce pour toi.

Aime ses pauvretés. Si elles ne t’attendrissent pas, c’est que tu n’aimes pas encore. Aie pitié de ses petits plaisirs, même étrangers à toi, quand ils ne menacent pas l’union.

Aimer, c’est tout cela, Madame.

C’est à retourner à l’homme, car disait Alfred Mortier : « Il n’y a pas deux sexes. »

En effet les doux corps eux s’entendraient toujours, mais souvent les esprits sont inconciliables.

Marions les esprits.


Tu crois tenir ton homme,
attention, Yvonne, ton mari est cultivé et tes yeux manquent de mystère. Et quand il t’aura lue, que voudrais-tu qu’il fît ? Sa femme c’est son livre et s’il l’a lu du premier coup, il y pensera moins. Augmente-toi, lis les penseurs, les saints, les grands poètes, et leurs poèmes mineurs qui te nuanceront. Ainsi ton regard, mon enfant, sera moins court. Lis les portraits de natures insignes, de figures uniques. Il est grand celui qui ne ressemble qu’à lui. Qui a su différer en beau te fortifie.

La monotonie est contraire à l’amour. Prends garde.


Tu sais tout,
naturellement, jeune mariée, puisque tu n’as que vingt-six ans ! Plus tard, Yvonne, trop tard, tu entreverras tout ce qui put te manquer aujourd’hui pour garder ton mari en plein élan. Supprime ce délai. Je veux tout mettre en tes mains dès ce soir. Étant aimée, ce qui te rend à tort sûre de toi, pleine de toi, tu réponds sur toutes choses à ton mari du tac au tac. Un peu plus de méditation à deux dans un demi-silence où tu t’informerais de son « soi » plus profond comme du tien, lui donnerait de toi une impression plus forte. Étudiez-vous ; il n’est pas de plus belle étude. Garde une magie, un secret, jeune femme, quelque repli dans le mystère. Ne vis pas toute en premier plan.

Ne t’apporte pas toute d’un seul coup sur un plat.

L’amour c’est interrogation d’abord puisqu’il doit alimenter l’esprit. Avant qu’il ait parlé, tu sais ce que tu vas répondre à ton mari. Ce n’est pas ce qu’il veut savoir de toi, mais ce que tu aurais trouvé par lui. Juge du recueillement qu’il y faut.

Nourrissez donc l’amour et l’esprit
par la lecture et le conseil du saint de la famille, de l’amitié ou de vos maîtres. Marc-Aurèle bénissait les siens après des ans. Nous en avons toujours. Le tout est de les croire pour nous en sustenter, donc de les écouter, mais comme on prie. Sinon ils ne peuvent rien pour nous. La moitié de l’amour c’est le respect et le respect pour tous, car le respect pour d’autres nous instruit pour l’aimé. La vie avait tout préparé, mais nous ne voulons pas nous en servir.


Compassion pour la femme.

Elles travaillent aujourd’hui trois fois plus que nos mères qui étaient bien vaillantes. En 1923 Tilgher, jeune philosophe de Rome a noté à Paris un souci tragique de travail sur les visages. Elles matent en elles une fatigue qui doubla depuis 1923. Bref le Paris féminin est stoïque. Attendris-toi sur elle, jeune mari, et tu l’assoupliras. Parle à la jeune folle qu’il te faut « ramener par de bonnes paroles » quand l’impatience de la fatigue l’égare.

Fais ton devoir d’effusion, mon ami, et des tâches mêmes de l’accablée qu’un mot d’amour soulèverait, tu lui feras un collier de baisers. Et puis aide-la avant de sortir, tu lui rendras des forces pour la joie.

Cultivons la parole.

La caresse a laissé parfois moins de rayonnement entre vous deux que l’action de grâces. Être heureux, c’est se dire ce qui va bien en amour. Être malheureux, c’est se taire ou grogner à deux, c’est se dire ce qui va mal. La caresse est bénigne auprès de la parole. Les doux corps, ces enfants, s’accorderaient toujours. Un mot sec est inguérissable. Et pourquoi ruminer à deux la déception ? Se retrouver est une fête. De quel droit l’empoisonner ?


Le loisir.

Tout dépend de lui. Est-il gardé jalousement par les époux pour être goûté à deux dans son ampleur ? Tout est sauvé. Si l’un va à son match, elle au concert ou dans le monde avec une amie, l’union ne se fera jamais. Au concert Élise a monté. Robert au match est descendu. Où donc se rencontreraient-ils si leurs jeux ne sont pas les mêmes ?


Les Français
sont les mieux faits pour l’amour eux intenses, allègres et plaisants par-dessus leur courage. Ils seront faits pour l’amour sitôt qu’ils l’auront entrepris comme la grande affaire. Ce n’est pas commencé. On prend la femme qui vous tombe sous le cœur. On aime par sursauts et l’amour veut qu’on le feuillette en ordre.

Décidons-nous à insister. Entrons dans la riche pâte des joies, la nature est copieuse à qui s’y donne et pénétrons dans la crème des jours, dans la moelle des chances. On s’aimait au hasard de l’humeur et des nerfs. Scrutons-nous… Fondons le foyer sur l’amour studieux, non sur l’amour par crises et par déflagration.

Assez de tes Pensées sur les femmes, bouquets de calomnies galantes, de turpitudes bien troussées, taquins et pleins d’esprit, c’est-à-dire d’injure. Ça ! pour celle qui te jette à la vie, à la lumière et qui t’ensevelit avec piété, quel goût !


Pour t’égaler enfin
et t’acquitter, mon frère (les maris français sont choyés juqu’au scandale), n’oublie pas de confesser à la face du monde — il sera temps, ingrat ! — ton culte pour la femme de ce sol.


Divorces d’impatience.

Il t’a froissée. Tu veux partir, Germaine ? À 19 ans ? Parle à ta mère attrayante, si femme, qui est aimée et le sera jusqu’à son dernier jour. Ne parle pas pour raconter. Dis-lui : « Comment faire ? Comment vivre dans un tel cas ? » Je n’ai pas connu de bonheur bien mené sans qu’une jeune aînée, pleine d’adresse douce et de ménagements, ait inspiré heureusement les amoureux.

Des époux de 20 ans se quittent par colère, qui se seraient adorés l’année suivante. Le principe ! Rester et s’éclairer.

C’est pourquoi le mariage qui a pour lui le temps est bien le seul terrain où l’on ait quelque raison d’entreprendre l’amour.


L’amour, création constante.

S’il est commencé, il n’est jamais fini, mais à la condition de ne pas l’interrompre, d’y veiller sans cesse et d’en faire le chef-d’œuvre. Il faut arriver à l’ivresse de lui crier un jour quand on voit fleurir l’un avec les fleurs de l’autre, quand on l’a fait plus libre de ses instincts d’en bas au profit de ses libertés d’en haut, et d’une liberté qui nous ressemble, il faut arriver à lui faire crier : « Que le rêve était pauvre et l’illusion piteuse avant toi, mon amour, ma constante féerie ! »

Quand donc a-t-on fini de se chérir ? Exactement jamais dès que c’est commencé et pris solidement en main.


Qu’il nous défende,

c’est très noble. Mais il ne sera tout à fait français et digne de nos pères que lorsque à notre bras et pour nous honorer, il le quittera et défendra dans la rue n’importe quelle femme que bouscule ou insulte un ignoble.

L’homme est le magnanime ou il n’est pas.

Et quant à nous, femme, attention de ne jamais mettre par notre inconséquence, un honnête compagnon en position d’avoir à nous défendre.


Quant à vous, femme heureuse,

soutenue, mariée, n’oubliez pas d’inspirer au mari de défendre vos sœurs seules ou veuves, sinon vous frappez sur vos mères, et votre lignée vous rejette.

Ne fête pas mon ami
sa beauté seulement où elle est pour peu de chose — il serait plus juste d’en remercier sa mère — mais son attention pour toi, pour tes travaux, pour les bonnes idées qu’elle te donne pour ton art ou dans ton métier, pour ce plat régalant qu’elle t’a préparé, pour ces inventions qui ne ressemblent qu’à elle, ces petits conforts qu’elle a complotés pour toi ; le livre ouvert à la belle parole qu’elle veut ce soir partager avec toi, pour tout ce qui fait, bienheureux ! que tu n’es plus seul.


C’est la qualité d’âme
d’une femme qui fait qu’on n’est plus seul avec elle. Ce n’est pas sa personne.

La médiocre ne pénètre pas. Elle glisse et ne console pas, car elle te nivelle à tous et cela c’est l’insulte.

Et réciproquement. Ingénie-toi mon frère. Fais en tout primer la noblesse humaine et la beauté de vie si tu veux vivre à pleines ailes.


La Française.

Elle refuse de peser, ce que l’étranger prit pour la légèreté. Elle a par élégance des allures d’oiseau mais c’est une puissance — grise — hélas. Sous chaque toit, il est une héroïne ou une sainte sinon la maison n’aurait pas tenu.

Aime la vigueur féminine, c’est un trop-plein d’amour. Nulle femme ne peut la force qu’elle émet à toute heure pour le bien de chacun. Il faut donc la soigner d’amour après l’effort, la gratifier, la réparer, la dorloter de doux secours. Il faut mêler de femme en elle l’héroïne, c’est-à-dire entamer son abandon puisque nul n’aime les fortes. Il n’y a pas de force féminine qui ne soit montée d’une torture.

« Aide les forts », dit Nietzsche. Au compagnon, je dis : « Aide les fortes si tu veux entrevoir un jour toute la femme. Les femmes secondaires n’en sont que des fragments.

« Aide les fortes. Elles le sont si peu ! »

Elles qui t’aideront à faire la cité forte sont de pauvres petites comme les autres si tu ne vois pas leur effort. Si tu le vois, si tu l’aimes et les en gratifies, elles sont autant de jeunes Samothrace qui portent le vent de l’honneur, du salut dans leurs voiles et qui te sauveront de tout.


Séparation ?

Aux meilleurs temps de l’amour — et ils doivent être toujours meilleurs — ne crains pas trop la séparation et plus elle vous coûte. Si l’on s’est bien étreint, c’est-à-dire corps et âme, absents on s’atteint mieux par la lettre, plus au centre de l’être, sans l’obstacle des coussins de la chair. La possession évolue dans l’absence.


Partager le travail des bras.

Dans la plus belle famille que j’ai vue, trois garçons d’un haut rang spirituel travaillent ferme ainsi que leurs parents. Une heure avant les études, les jeunes gens frottent ou cirent le plancher. La mère va faire l’assaut pour les vivres avant le jour. La jeune bru soigne, allaite son bébé, assure le reste du ménage et la cuisine. Le soir, les trois garçons avec la jeune femme lavent la vaisselle des six personnes en riant et plaisantant afin que sous ce toit, nul ne soit une bête de somme !

Car la santé de chacun les protège tous.


Élevons nos enfants
en gentilshommes de l’esprit, de la ferme, ou de l’industrie et à la fois en ouvriers pour exprimer les faces noble et adroite de la race ailée et réaliste.

Nous n’y aurons rien ajouté. Mais si nous ne cultivions pas en eux ces deux facultés, nous les aurions trahis. Le monde est aux intelligents qui sauront travailler des bras.


PROCÉDÉS

La familiarité.

Elle tue tout. Elle ennuie et vulgarise l’union en nivelant les êtres par en bas. Elle n’est qu’un mensonge car entre deux époux tout est particulier, même exceptionnel par l’alliance chimique des natures.

Restons jaloux de nos signes singuliers. Plus vous allez, grandissez en respect pour le retrait du conjoint, sa solitude enfin où l’homme pense et se recompose. Cette piété c’est la noblesse de l’épouse. La pauvre sotte qui veut qu’il soit « tout à elle » demande simplement qu’il soit peu. Elle prive son couple de tout progrès, de toute évolution, même d’avancement.

Et de même ce délicieux jaloux
qui veut ôter à sa femme ses amis hommes, camarades d’art, d’études, de sport ou de métier, qui

veut qu’elle ne prenne jour et air que sur lui, interdisant ces causeries où chacun enrichit l’autre de ses lumières, s’augmente et se corrige par l’opinion des autres — bornons la réunion à neuf amis comme les Grecs — ce mari la prive des clartés, des concours par où elle aurait pu élever sa famille. Mais n’y admettez pas de jeux et rien que l’entretien à tous.

L’épouse passionnée raffole de son jaloux quand il n’abuse pas. Mais arrêtez-vous l’un et l’autre sur cette pente. Ne vous limitez pas. Étendez votre action par la pensée d’abord, par la considération et par le plus d’amis possible [26]. L’accaparement d’âme n’a jamais rien donné.

Dans l’intimité, ne troublez pas un silence riche. Ne troublez, pour le guérir, qu’un silence douloureux.


Et faites-vous un bon visage.

On n’est béni à la maison que pour sa joie. Il n’y a qu’un grief entre époux : un visage maussade et cela seul est sans pardon.

Tout mariage qui manque à être délicieux est celui où ils ne surveillent pas les ruines que fait dans l’autre une face acariâtre.


L’art d’éviter la mésintelligence.
Jamais de despotisme.

Tout le monde a raison. J’entends que chacun seul connaît ses raisons d’agir ainsi qu’il le fait. L’époux a d’autres fatalités que l’épouse. Il s’agit pour l’autre d’en connaître et d’en suivre la marche.

L’amour étant une création continue qui commence après l’union des corps, il s’agit donc bien d’écouter l’autre, de s’en instruire avec douceur, car pressé ou glacé, l’époux ou l’épouse se fermerait à jamais. Nul despotisme et fraternité douce.

Et te souvenir ô raisonneur fatigant, que

« C’est ton effusion seule qui persuade
Ceux-là que ta logique eût écartés de toi. »
Alfred Mortier [27].


Quand un malheur arrive…

Madame est partie n’en pouvant plus. Son mari despote la chérissait. Apprenant ses raisons, il lui écrit : « Mais sapristi pourquoi ne m’avoir pas dit tout cela ? » Sa réponse : « Tu décrétais. Tu ne me laissais pas placer un mot. » Civilité.

Et réciproquement le mari délicat et doux ne peut endurer la femme tracassière, celle qui vit en premier plan, ne voit que les microbes, ne craint que la poussière et oublie l’essentiel : la paix, la sainte paix, l’allégresse au travail que nous devons avant tout au compagnon.


Que le mari se garde

d’être le tatillon, de trop regarder aux détails de l’intérieur. Laisse-lui son domaine. Comme tu as horreur, mon ami, de lui voir porter la culotte, garde-toi de porter la jupe.

Toi le plus fort gouverne ton humeur.

Le peintre V… était excellent comme on dit ; mais dehors avec les étrangers. Au logis, il criait sans cesse et sa femme portait tout.

Elle avait pu l’entendre crier vingt ans : elle était douce, patiente, mais la santé baissant, elle n’en pouvait plus. Il lui avait ôté le goût de vivre avec ses explosions.

Un soir en rentrant, il cria. Rien de plus qu’hier, rien de moins. Il faisait payer à la pauvre bougresse ses déboires d’artiste.

Elle passa dans la cuisine et s’égorgea. Depuis il se frappe la poitrine. Elle avait pu l’entendre crier vingt ans, pas vingt et un. Elle n’en avait plus la force.

Mais cette femme est morte
par bêtise, par faiblesse de vaincue, timidité congénitale. Si au lieu de faire un bourreau de son mari en l’endurant, elle s’était dressée à temps, aux premiers jours du mariage où il cria, si elle avait dit : « Tais-toi ou je m’en vais », ou même ce soir si elle avait dit : « Tais-toi ou je me tue » il était bon, il se serait calmé et elle lui aurait rendu un grand service. Elle l’avait laissé devenir le maniaque du cri. Apprenons la parole répressive [28].

Nos hommes restent peu ou prou nos nourrissons. Peu d’entre eux sont vivables sans être modelés ; mais nous le leur devons et les passives ne méritent pas de vivre [29].

« Il n’est bon bec que de Paris », a dit Villon. Servez-vous-en, Mesdames. L’inertie vous vole votre pain blanc qui est partout à condition de le pétrir.


LE TRAITEMENT DES FEMMES


Et réprime ton ignorance de la femme. Protège la tienne si tu veux devenir la colonne d’appui d’une belle famille.

Quelle famille aurait pu fonder Carlyle ? Tu en jugeras quand je t’aurai dit à grands traits sa terrible erreur conjugale. Voici un raccourci de son ménage d’après Wizewa et les auteurs contemporains de Carlyle, même par James Anthony Froude, l’historien son disciple préféré. Je résume :

Mme Carlyle avait fait un mariage d’ambition. Elle était bonne, belle, vaillante, intelligente, d’une classe supérieure à lui, fils de paysans. Généreuse elle l’aida toujours à maintenir en lui l’inspiration par la musique et la parole. Mais au lieu d’en faire une compagne, il fit d’elle qui avait une faible santé, sa servante de ferme et cette jolie créature, d’essence précieuse pour un artiste, fut faite ainsi domestique chez soi aux plus rudes travaux : traire les vaches, cuire le pain à la sinistre ferme d’Écosse, au climat humide et malsain.

À la vérité, il ne l’a pas rendue malheureuse parce qu’il était, dit Arvède Barine un homme de génie ; mais parce que paysan avant d’être homme de génie, il lui demandait beaucoup trop. Mentalité de l’époux terrien. Chose plus grave : il ne lui donnait rien de lui. Mme Carlyle écrit alors dans son Journal : « Je suis la plus malheureuse des femmes. Pauvre petite que je suis, dit-elle une autre fois. Je me sens à demi enterrée dans un état intermédiaire entre la vie et la mort. »

Ce Journal est accablant pour Carlyle.

« Elle ne l’a jamais aimé », dit un commentateur. Paroles d’homme. Comment aimerait-on un pareil sanglier ? À mon sens elle fut à lui par admiration pour l’artiste, puisque même si mal traitée, elle soigna toujours en lui sa valeur tandis qu’il ne lui a pas fait sa part. Elle fut donc une immolée, détruite dans sa faible santé par des travaux au-dessus de ses forces, infligés par celui qui avait mission de la protéger.

C’est pourquoi les commentateurs superficiels la trouvèrent maussade (!). C’est ainsi que l’on juge les victimes. Fine comme elle était et portée à se dévouer, respectant comme elle fit le génie de Carlyle, elle s’y fut certes attachée s’il avait été bon ou seulement normal. Mais il ne fut que « grognements, » écrit-elle à John Sterling. Elle mourut donc la première. Il avait tout gâché. Et le remords écrasa l’écrivain qui sortit soudain de l’inconscience par les larmes.

Écoutons-le déclarer à la mort de sa femme : « Sa vie auprès de moi ne fut qu’un long stoïcisme sans joie. Elle toujours bonne et aimable se lève mourante pour me jouer les chansons écossaises », le cahier de Thomson, Carlyle entrevoit ce qu’il n’avait pas su voir : « Hélas, dit-il en la perdant, J’ai été aveugle, j’aurais dû voir comme était brillant mon soleil ! » Il avait des œillères. Il travaillait c’est tout et ne croyait pas devoir autre chose à personne. Erreur sinistre de quelques laborieux qui perdent leur trésor en ne le soignant pas. Ce remords lacérant, atroce était celui d’un criminel hanté par son forfait.

« Tout à coup, écrit-il, s’abattit sur moi comme un éclair descendant du ciel, la terrible révélation que j’avais sacrifié la santé et le bonheur de ma femme » et que, dans son égoïsme, il avait oublié ses obligations les plus sacrées envers elle.

Le remords lui fut une véritable agonie.

Il avait compris, mais trop tard et mourut désespéré.

Il fut un simple goret par rapport à elle qui, mourante se leva pour l’inspirer, le charmer de musique. Il avait travaillé, mais il n’avait pas fait vivre la douce femme dont il était chargé. C’est la condamnation humaine de Carlyle comme des maris pleins d’eux seuls, et nullement, ô confusion des critiques, une fatalité du génie.

Quel mari fin et sensible ne fera son profit de cette horrible histoire ?

Épanouis ta femme, elle ton

beau chef de maison qui soutient tout. Fais-la ta souveraine, ta régente amoureuse pour que tes fils la croient. Fais bloc avec ta femme et la famille vivra.


Toi, mon amie, quand il rentre
débarrasse ton front des petits drames du ménage. Jamais tu ne sauras ce que porte au dehors, dans un jour de Paris, de déboires et de luttes un père de famille. Prends-en ta part et ne pèse que sur le côté qui s’éclaire, que tu peux éclairer. S’il peina sans succès ne l’accable jamais. Console.

Fais qu’il brûle le pavé, qu’il se hâte toujours comme un adolescent en approchant de son foyer. Vive l’épouse qui lui fit cette allure. Le foyer c’est chaleur d’abord.

« Vous le gâtez trop »,
dit le médecin à la femme dévouée du cher mari malade. Vous tomberez à la peine et sans vous que deviendra-t-il ?

La femme : « Ah qu’il soit donc gâté jusqu’à la honte, qu’il s’étale sur mon temps, sur ma vie, en pacha bien-aimé, le cher être qui m’a fait vivre le bonheur ! » Voilà l’épouse de chez nous quand le mari a su l’annexer toute.


Pourquoi il y a des Xantippe.

Parce que celle de Socrate, plus sensible peut-être que la masse passive des épouses, n’endurait pas le sort abject fait en Grèce à la femme du foyer.

Ce put être parce qu’elle avait plus d’ardeur, plus de race ou même plus de cœur. Vous allez juger de l’infâme procédé que dictèrent à Socrate les mœurs du temps, contre l’épouse alarmée, désolée et cela sans que lui, habitué, en sentît même l’horreur intempestive.

Athènes était implacable pour la femme du Gynécée. Elle réservait ses grâces, son luxe, sa culture à la courtisane. L’homme après avoir fécondé sa femme (tâche d’État) n’avait qu’une idée fixe : courir chez la fille à la mode. La police réglementait même les sorties de la femme de foyer et les étoffes dont elle pouvait user.

C’est Platon qui parle :

« Xantippe au dernier jour de Socrate entra en tumulte : « Ô Socrate, s’écria-t-elle, est-ce donc maintenant que tes amis te parlent pour la dernière fois « et que tu vas leur parler ! » Paroles de désespoir, de deuil, d’affection pure et que de Monzie, comme les autres, voit avec malveillance pour rester dans la ligne de ses Veuves abusives et surtout par soumission à la calomnie historique contre Xantippe.

« Que pensez-vous que fit Socrate pour consoler, pour apaiser la malheureuse ? Voyez le procédé et étonnez-vous après cela qu’il y ait des Xantippe quand on les traite ainsi :

« Socrate dit à Criton :

« Qu’on reconduise cette femme à la maison. » Les valets de Criton emmenèrent de force' Xantippe qui vociférait et se frappait. »

Mettons-nous à sa place : bousculée, saisie par des valets et par ordre de son mari qui va mourir et qui pouvait d’un mot consolant, la calmer, la renvoyer apaisée, quel traitement d’ignominie ! Triste méconnue, impuissante dont on couvre la voix, l’adieu déchirant à l’instant suprême, quand il eût été si simple pour Socrate de la laisser écouter avec ses disciples le dernier entretien de sa vie !

Ne pouvait-il faire comme fit Platon pour Axiotée et Lasthénie ? Ces femmes de bonne famille et de haute intelligence bravant les règlements revêtaient des vêtements d’hommes pour venir les soirs, mêlées aux étudiants, écouter les leçons de Platon, beau comme Antinoüs, en blanc, dans les jardins de l’Académie. N’était-ce pas plus noble de laisser faire, de ne pas voir peut-être ces belles délinquantes ?

Je le demande : sous une telle indignation de tels sévices, et comme ultime traitement, quelle épouse avilie et bafouée comme le fut Xantippe — et en public — quelle excellente épouse n’aurait pas éclaté en protestations véhémentes ?

Je n’ai jamais vu de Xantippe chez les maris aux procédés affectueux et plaisants. On prend les mouches avec du lait, dit-on.



Il y a pourtant des mégères.

Certes il faut le savoir. Il faut dire à nos fils comme j’y viendrai au chapitre des parents : « Épouse celle qui fut bonne et tendre avec ses parents d’abord, puis secourable à ses frères, à ses sœurs. Ne t’inquiète pas tant de ses cheveux ou de sa taille que de savoir ceci : sur trois jeunes filles assises et qui bavardent, est-elle celle qui se lève et s’élance au secours d’un estropié qui passe, d’un enfant qu’on renverse, ou de sa grand’mère, car les vieux étant les plus ingrats à soigner puisqu’ils sont les plus malheureux, sa patience est à toute épreuve. Et si la jeune fille y reste douce, voici mon cher, ta fiancée :

« Elle a ce don d’entrailles : la pitié.

« C’est la femme, la vraie, n’épouse pas la fille sèche, brève, sans étoffe sentimentale. »


Le mari restant le chef de la paire
a besoin de se partager la direction avec sa femme. Il veut trouver aussi un chef en elle. Où prendre ces facultés de conduire ? S’élever d’abord en esprit en lui parlant à table de ce qui le délivre et non de ce qui le harcèle.

Et puis le décharger : assumer seule le robinet cassé, la clef qui n’ouvre plus la porte. Ne pas rapporter les embêtements. Respectez le pauvre repas des laborieux. Parlez-lui de son ami qui sort d’ici, qui croyait le trouver, qui a loué ses initiatives. Dites au cher mari que le tour de cou qu’il vous apporta hier vous a sauvée de l’angine ce matin sous la bise devant les fournisseurs. Dites ce qui lui fait du bien. Ne soyez pas sensationniste comme ceux qui ne vivent et pétillent qu’en apportant des nouvelles atroces.

S’il a un ennemi, un collègue pénible dans le service, dites, Madame, ce que vous savez si bien, dites ceci qui seul importe : « Puisque nous nous retrouverons le soir, tu sais bien, mon amour, qu’on ne peut rien nous faire. »

Et surtout s’il le peut,

emmenez-le plus loin que vous et lui. S’il a le soir son violon d’Ingres, son deuxième métier, s’il écrit ou s’il étudie et s’il aime la conversation d’idées, parlez-lui du livre qu’il vous pria de lire. Entrez dans le détail. Dites-lui par où vous éclaira telle image que vous avez relevée. Si l’œuvre était stérile demandez-lui que lire et vous, Monsieur, conseillez-lui, pour s’affermir, les moralistes, les sages, les héros, les grands oseurs sacrés, fondateurs d’ordres, les créateurs de tout genre, tout sauf les amuseurs et les voluptuosistes, comme dit Baudelaire, et je dis : ces limaces qui nous engluent dans leur paresse.

Si Elle ou Lui apporte à l’autre un livre qu’il admire, que l’autre lise ce livre le jour même. N’attendez pas ou vous interrompez l’évolution du couple. Parlez-lui-en ce soir. Attendre quoi, puisqu’on n’est sûr que de mourir ? Attendre c’est un mot de condamné.

J’ai vu deux mariages craquer parce que les fiancés avaient apporté un beau livre à leur fiancée pour la juger par ses appréciations ; et que les dindes avaient fait autre chose (!) pendant deux ou trois jours avant de se jeter sur le volume comme sur le moyen d’accord.

Elles préféraient ne compter que sur leurs yeux. Les deux hommes se retirèrent et firent bien.

Bref si vous le méritez, cherchez
de hauts plaisirs. Ils vous abriteront contre les soucis, les tracas et ce sont eux qui vous feront vivre.


Le mariage d’esprit.

— « Mais si je lis, dit-elle et si j’admire, ne vais-je pas m’y perdre moi-même et mon identité et ne plus savoir où je suis ? Si tu veux que je sois aussi le chef de notre alliance, dis-moi mon maître, mon ami, comment me retrouver et maintenir mon « soi » dans mes admirations ? »

Lui : « C’est simple. Prends la phrase que tu admires le plus de l’auteur qui t’exalte, cherche par où tu en diffères, par où ta nature échappe à ce mot, et si tu trouves — en partant de lui — à lui désobéir normalement et en beauté, cela sans excentricité, sans sortir de la nature, en découvrant même une de ses lois, eh bien ma chère, tu auras simplement enrichi la pensée, tu auras ajouté ton caillou à l’esprit humain. Partons de haut, partons de ce qui nous transporte et nous élève et par là trouvons mieux par nos humbles différences de nature ; nous aurons rempli notre tâche. Illuminons de beauté le devoir, nous l’aurons prolongé comme une poésie en l’adaptant à notre couple. »

Et jugez, chers ménages, combien s’aimeront les époux qui l’un par l’autre ensemble et la main dans la main s’avanceront vers les clartés.

Ainsi ils s’aideront à vaincre les libertés d’en bas (habitudes et somnolences mortelles), au grand profit des libertés d’en haut pour la marche à la perfection, c’est-à-dire à l’éveil total.


Le devoir, terre inconnue.

Il est illimité car chacun de nos dons l’étend. C’est une terre à découvrir chaque jour, ce qui rend la vie fascinante. Sachons en percevoir l’étendue sous les brouillards de la coutume.

Le couple seul peut déchiffrer le devoir en son ensemble, car il y faut l’homme, l’abstracteur et la femme qui est la vie, l’organisante. C’est pourquoi j’avais demandé en 1911 la République du Couple [30]. Couplons d’abord l’esprit humain car la sagesse à un seul sexe, la sagesse célibataire ne tient pas compte de la vie.

Et que la sagesse des nations demeure enfin celle du couple, non celle de l’individu.

Bref mariez-vous d’esprit comme de cœur.


Pour se marier de cœur,
il faut de l’invention dans l’entr’aide elle-même. Il faut la fécondité, la générosité dans cette imagination du secours que nous pouvons porter à l’autre. Cultivons l’esprit de finesse qui distingue cette race. Il faut le renouvellement constant du zèle adroit dans la bonté pour éviter le pavé de l’ours. Donc avivez vos facultés, époux. On n’est jamais assez artiste pour l’amour. Le cœur de l’homme et de la femme, ce cœur mêlé, c’est Dieu.
Mais il s’agit de le mêler
sans dol pour l’un des deux, c’est là qu’il faut tout l’art et tout l’esprit du monde puisque malgré le zèle on peut y échouer si l’on ne s’instruit pas.
Ne crains pas l’ouvrage, couple

heureux, car plus on s’en occupe et plus on s’aime ; c’est même le seul moyen d’arriver à être cette belle proie qu’est la passion totale dont le poète arabe a écrit :

« Dis à celui que l’amour a vaincu :
« Tu as accompli ton devoir. » Ebn El Farid [31].

Quand le feu a bien pris entre vous deux il ne s’éteindra plus. Votre vieillesse même transposera l’ardeur (plus on va plus on est riche de vie) et vous vivrez la flamme aux yeux [32].

Les rabat-joie qui disent qu’après deux ans l’attrait fléchit sont de pauvres cancres en tendresse qui, à force de balourdises, ont mis deux ans à défaire l’amour.


Trompeur volé.

Quand vous saurez vous soutenir mutuellement en toute circonstance, quand vous aurez appris à parler l’amour et le plaisir plutôt que le grief, c’est-à-dire à rendre possible ce chef-d’œuvre, une famille heureuse, s’il t’arrive, mon ami, de tout galvauder par une surprise, par une bévue des sens en prenant une oseuse, une passante, que je te plains et même si l’aventure est sans suites ! Tu es sensible ; des mois tu mâcheras le dégoût de toi-même et l’amertume en t’éveillant aux côtés de la femme de ta vie. Et jamais plus tu ne monteras quatre à quatre pour serrer plus tôt ton amour contre toi. Tu auras tout empoisonné.

Chez toi garde-toi de parler. Redouble de soins, d’attention pour ta femme. Essaye d’oublier le mal que tu lui fis en toi. Par plus d’égards et de zèle pour elle, lave-toi. Ne désespère pas si tu n’es plus heureux. Les morts même après un temps nous font leur regret moins cuisant et ta jeunesse un jour te reviendra.

Mais si tu gardes ta complice, tu es perdu. Ton ménage est à l’eau. Il n’est plus de famille. Tout est flétri, vieilli. Ton allégresse est morte. Tu as souillé ton Nirvana d’où te venaient cent sources de fraîcheur. Pis, tu l’as ennuyé. Tu ne t’y plairas plus. Que je te plains !

Si tu l’apprends, mon
amie, toi sa femme, surtout ne divorce pas ; c’est la fin de tout pour toi et le déclassement commence si tu ne sais plus vivre sans appui. Car les hommes t’offriront tout sauf l’appui.

Une femme a-t-elle épousé un pleutre ? Il s’arrange pour ne pas payer la pension alimentaire à quoi les tribunaux l’ont condamné, elle se voit arracher son enfant même quand elle en a la garde si le père prétend ne pas pouvoir entretenir son fils ailleurs que chez sa maîtresse épousée qui, elle, élève l’enfant dans l’horreur de sa mère ; bref tu entres dans un réseau d’atrocités dont une femme ne sort plus.


Quant à toi, belle épouse trompée,
plus désirable que la gueuse qui a défait un ménage avec enfant, silence. Je demande beaucoup et cependant je le maintiens. Silence et patience. Tout plutôt que la scène. La sagesse, Madame, la voici :
Il n’est rien arrivé.

Surtout ne fais pas la vie dure au franc-fileur.

La mauvaise grâce n’apporte que rupture.

L’arme des épouses trompées existe.

Il n’en est qu’une irrésistible : le reprendre au filet des plaisirs, des bonheurs quotidiens. Faire la scène qui te démange, c’est le perdre à jamais. Brusqué par toi il ira vivre avec elle. Ton arme, tu la sais : lui faire un accueil dé délices quand il rentre. Le concours de séduction est rouvert. Il s’agit de vaincre la farceuse, de la vaincre de haute lutte.

Là, Madame, le destin, quand il est mauvais, c’est votre paresse.


Et quand tu l’auras repris
fine mouche, dis-lui négligemment, afin qu’il n’y revienne pas, que tu prends en dégoût, et précise, « en dégoût de peau », l’homme qui touche à de la femme. Et grave, après la rosserie sincère, ajoute cette vérité : « On se doit de ne toucher qu’à l’amour. »


L’adultère, Mathilde.

Et si, malheur plus grand, Mathilde, vous avez été entraînée à tromper le cher mari, songez que si vous ne rompez pas tout de suite avec l’autre, ou si vous partez avec lui, non seulement vous n’aurez plus d’abri où poser votre tête, car l’autre n’est pas, il n’est jamais l’ami de votre vie ; mais le prêtre vous refuse l’hostie, vous êtes hors de votre foi. Vos enfants mourront de manquer de vos soins et vous ne pourrez pas les assister. Pensez à votre fille, méditez ce tableau :

Mme de L… la déserteuse était partie avec un homme. Le père eut la garde de ses enfants, trois malheureux sans mère désormais aux mains d’une gouvernante.

J’ai revu dix ans après Mme de L… à l’enterrement de sa fille, une beauté de douze ans. La mère faisait peine à voir. Depuis longtemps, elle était abandonnée. Épave à la charité du mari qui n’envoyait que le pain bien sec. Mettez-vous à sa place. Elle se fût traînée aux pieds du père qu’il l’aurait repoussée comme une chienne… car il était aimé ailleurs. On vous prend, Mathilde, aussitôt ce que vous ne gardez pas jalousement.

Trop tard.

Méditez donc vos frasques avant de les commettre. Songez : Oui, mais dans dix ans, que dira ma fille ? Où sera mon mari ? Aux mains de qui ? Que deviendra cette œuvre d’art que nous avions faite de notre amour et de notre maison ?

Et mesurez ce mot : J’ai défait la maison.

Une maison de plus dans les deux sens de la lignée, de la demeure est vouée à la culbute.

Cependant si vous comprenez,

si vous rentrez sans bruit dans la maison tranquille, après avoir chassé l’intrus, pas de confession indécente au mari sous le prétexte que vous aimez la franchise. De quel droit renverser le calme du malheureux, son labeur, sa santé pour faire un bel effet de sincérité romanesque, sans compter la jactance de montrer que l’on est aimée ailleurs, comme si l’aveu scélérat pouvait jamais expier la fraude ! Vous avez perdu le droit à la franchise depuis qu’elle peut tuer celui que vous avez juré d’assister en tout. Assez de confessions moelleuses et gredines ont hanté de sales visions les honnêtes maris. Rentrez cela, Mathilde, et laissez vivre l’homme qui vous a tout donné.

Bouche cousue, ou les mères vous renieront.

N’allez pas vicier de vous l’atmosphère. Propreté, Madame, toujours.

À vous de vous punir

à votre guise pour ne pas trop vous mépriser. Tirez sur vous une tâche de plus, qui déleste le compagnon. Offrez-lui de l’aider dans son travail de courses, de copie. Diminuez sa charge, en vous privant de toilettes, tout en restant agréable à ses yeux. Vous êtes fine et je compte sur vous pour le combler en raison du tort affreux que vous lui avez fait.

Et puis aimez. On répare d’amour plus que de repentir.


Et si l’amant m’a donné un fils ?

me dit Mathilde avec des yeux tragiques.

Ma réponse. — Eh bien vous le prendrez. Payez-le de votre fatigue. Imposez-vous de ne jamais coûter un sou au cher mari pour ce franc-tireur-là [33]. Vous payerez ce fils sur vous en vous privant de ce qu’il coûtera. Et vous renchérirez si vous êtes fière.

Mathilde alarmée faussement :

— « Mais je volerai toujours à mon mari cet amour usurpé qu’il ne doit qu’à ses fils. Laissez-moi tenter tout pour le lui épargner. »

Moi. — Un mot de plus et mon dégoût se lève. Tu as créé ; fais vivre. Paye et souffre, Mathilde, autant qu’il le faudra [34]. Et ne compte pas sur moi pour te plaindre. Au reste l’amour que donne et suggère un brave homme n’est jamais usurpé… Je n’entendrai rien de sentimenteux.

Réparerais-tu le sort de ton mari en te faisant crever quelque organe essentiel pour avorter comme fit Mme S… — qui en mourut — afin de ne pas apporter au mari un enfant de la fourbe ?

— « Mais je l’aurais aimé ce malheureux ! », criait le bon mari en la voyant mourir. N’était-il pas de toi ?

Mathilde : « Il disait cela dans la mort de sa femme. Dans la vie il l’eût accablée d’injures. »

— Certes. Je ne dis pas qu’il existe un remède radical ni la rémission plénière de la faute. Je dis le moindre mal que vous puissiez commettre, par les conséquences de votre écart. Le mal irrémissible étant survenu : la tache, je dis ce qui fera le moins de tort et de souillure au mari donc à la famille, et je répète, au cher mari, votre unique ami et seul bien.

Ne voyez ici que le seul moyen d’atténuer l’irréparable et de garder vos forces pour vos enfants.

Votre bonheur est atteint ? Certes.

Vous l’avez bien voulu. Il vous reste à vivre en stoïque ; mais en stoïque, attention, sans raideur, en stoïque suave ; et à payer continûment, surtout sans confident, ma chère et sans vous prélasser comme jadis dans le cœur de l’amour. Soyez la vigie constante de vous-même. On ne peut tout avoir. Vous avez voulu tâter du brasier. Eh bien grillez maintenant, vous dirait la fourmi de La Fontaine.

Le pur bonheur, son goût d’eau fraîche, ses yeux en fleurs ne vont qu’à la fidélité.

Supprimez-vous. Flambez au profit des vôtres, vous vous rachèterez. Et votre mari reverra en vous ce regard de petite fille — aujourd’hui plein d’alarmes — car vos enfants vous le rendront.


Si tu l’apprends, toi, mari juste
et doux, mets une pierre sur le tombeau que cela creuse en toi. C’est toujours ta compagne qui t’a donné la joie, sa fraîcheur, tes enfants. Jésus a absous l’adultère. Pardonne.


Égards pour la douleur.

Toi, Monique, jeune épouse comblée, quand tu passes avec ton mari à portée de la petite veuve, poignardée de souffrance, apaise ton regard grisé par ton mari. Laisse voir à la jeune veuve l’amour car son pays est là, mais pas la frénésie.

Éteignez vos regards en approchant de la jeunesse qui flambe sur son bûcher, décemment en silence.


Laisse-lui l’influence,
cher mari. C’est la couronne de l’épouse. Vos enfants éblouis l’écouteront mieux. L’influence est la récompense de l’amour.

Si chez elle ou chez lui, le monstre, la légèreté s’entête, si elle n’écoute pas à temps la voix du plus sûr ou lui, de la plus sûre, il n’y a plus qu’à pâtir et à s’époumoner. Que j’ai vu de nobles femmes perdre l’espoir d’arracher l’homme à un penchant fatal devant l’impénétrabilité du chef : il ne les écoutait pas.

Laisse-lui l’influence.


Les poètes de la Bible ont pensé
à glorifier la grande épouse de ce mot :
Son mari s’est levé pour la louanger.

Toi, jeune femme, pense aussi à être celle qui s’est levée pour louanger son mari. Il aime tant notre suffrage ! Nous ne le formulons jamais assez.

— De quoi, dit l’innocente, le louerai-je le plus ? Moi. — « Mais de t’avoir dit ce matin : « Avec toi, j’aime ce que je fais, ce que nous ferons l’un de l’autre. » Il était beau, tranquille, ses vingt-cinq ans étaient graves. Il te riait l’instant d’après dans le visage comme un enfant petit. Tandis que ses camarades claquent l’argent des parents à faire le singe, il fait lui l’homme, le père. Votre enfant est venu à l’heure. Comme il est votre passion, on a toujours assez d’argent pour sa passion. Quand on demande à ton mari s’il veut d’autres petits, il répond : « Mais de quel droit appauvrirais-je mon poème ? Nous sommes curieux, nous voulons voir, ma femme et moi ce que l’amour nous veut. Nous sommes gourmands, nous voulons tout. Nous attendons. Nous sommes prêts, soumis à ce que veut l’amour. »

Fête ici ton mari, Monique. Et nous,
remercions-le. Le mariage jeune est la force du matin.


Nous les assistants de la dernière heure,
obéissons modestes à celui de nous qui va mourir.

Ne faisons pas la belle âme en écartant le prêtre pour ne pas donner au mourant conscience de sa fin.

Ne refusons pas le papier, la plume à l’agonisant qui veut assurer notre sort : nous le torturerions.

Dociles, nous le fatiguons moins qu’en voulant faire mieux. Lui seul sait.

Respect.

Disons-lui seulement, ah tôt,
plus tôt : « Je te dois tout et le reste et moi-même, tout ce que j’ai pu devenir puisque je t’aime. Je suis ton reliquaire et je ne rayonnerai plus que toi. »

Osons les éblouir du bien

qu’ils nous ont fait.
On est toujours assez
fort pour la joie.

PARENTS


Vous avez mis un homme au monde. Vous avez éveillé de la vie. Vous avez déchaîné de l’éternel.

Vous vous aimez, vous avez voulu cette splendeur. Il s’agit de la mettre en œuvre, de la prédestiner par votre art à son plus beau, à son plus fier destin.

Vous n’êtes pas de ceux qui se contentent de nourrir leur enfant, de l’emplir, de le couvrir, de le faner de caresses et de laisser les maîtres leur enfourner le savoir de l’école.

Depuis longtemps nous laissions trop le soin de l’instruction à l’intellectuel pur et parfois impur où put se glisser l’objecteur de conscience et autres partisans qui dressaient nos lycéens en deux camps. Quant à l’éducation, celle du caractère et du cœur, les seules qui importent, il n’en était plus question faute du loisir des parents. Alors tout a craqué. Surveillons tout de près et gardons tout en main.

Pour la protection de la vie si fragile au début et jusqu’à cinq ans, les jeunes mères aujourd’hui sont informées. Leurs manuels sont bien faits, les nourrissons réglés sont moins nerveux. La question de l’allaitement par la mère ne se pose plus puisqu’il n’est pas d’autre sort pour l’enfant depuis que le lait manque, naturel ou stérilisé. Fit-on jamais si beaux garçons qu’avec le lait des mères ?

Il paraît seulement qu’on pourrait rendre propre le nourrisson plus tôt avec un peu d’observation. On le rend moins criard en le laissant crier. On peut créer encore dans cette voie puisque j’ai vu éduquer des petits chiens à ne rien salir. Le médecin peut-être, la sage-femme surtout y aideront. On obstrue le destin des mères en leur faisant laver dix couches par jour. Le corps est élastique : on en fait ce qu’on veut pourvu qu’on l’étudie.

Nous qui ne pouvons deviner les natures en leur petit âge, attendons-les, respectons-les. Que pas un geste des parents ne vienne étonner leur candeur : nous ne savons pas quand s’éveille la mémoire des images. Si nous ne pouvons réveiller nos poupons en musique ainsi que fit le père de Montaigne, entourons-les s’il se peut, de beaux visages dictateurs d’harmonie.

J’ai vu des gens fins se tromper lourdement en ne distinguant pas l’individualité des gens de deux à cinq ans. Elle est marquée plus tôt.

Un ménage avait deux petites filles de trois et cinq ans, Jeanne et Louison. Leurs adorables corps nus dans la salle de bains sortis du tub, Jeanne — cinq ans — ignorant splendidement la pudeur appuya son derrière sur la vitre de la rue pour ramasser je ne sais quoi : les petits sont si occupés ! — « C’est honteux, hurla la nurse imbécile, ne réussissant pas, heureusement, à donner à cet amour le sentiment de la honte. Quant à Louison — trois ans — son père s’étant arrêté sur la porte à la regarder, elle se mit à jeter des cris perçants, tournant le dos et se voilant l’honneur avec ses mains de chérubine. Son père la moqua et fut là, quoique très sensible, un barbare.

Respectons le pli profond des natures. Ne réprimandons pas ce que nous ignorons et dont les motifs nous échappent, soient-ils animaux ou mystiques.

Le respect c’est l’amour. Attention à ne pas dire un mot capable d’étranger [35] ces doux flocons de la divinité qui se souviennent de l’infini et tombent sur nos vies, avant que nous sachions ce qu’ils viennent y faire. Tant que leur chair est molle plus que celle des lis, attention de n’y imprimer que douceur, qu’amour et lumière.

Il est sage l’usage des parents qui le peuvent, de ne pas faire coucher le bébé dans leur chambre. S’ils ne le peuvent pas, qu’ils séparent d’eux le petit lit par un paravent. Sinon c’est leur demander trop de discipline.

J’aime voir la jeune mère faire manger les enfants avant que rentre le père afin de réserver au mari l’entretien fermé avec sa femme, et surtout de ne faire entendre à l’enfant que ce qui est pour lui, dont son corps et son cœur profiteront.

Amuser les enfants

est un art. On peut dire que l’homme ou la femme qui ne sait pas conter d’histoires à un enfant ne sera jamais un poète. Ces récits laissent en le petit une trace profonde. Ne lui racontons que ce qui le rend heureux ou espérant, tout en l’avertissant et le peuplant de belles images de la vie, de conflits entre le bien et le mal, que vous saurez régler pour son soulagement.

Et quand le tout petit de trois à cinq ans, veut jouer à travailler avec sa mère aux légers travaux du matin, gardez-vous de l’en empêcher par routine ou pour qu’il ne se salisse pas. C’est ainsi que le travail de son propre service [36] — qu’il devra désormais faire toute sa vie — lui deviendra un jeu.

Ne dites plus, vous bonnes mères, comme disaient les mères formalistes d’avant 1914 : « Faire travailler mon enfant ? Jamais. Je veux qu’il s’amuse et qu’il soit heureux. Ce sera toujours autant de pris. »

Erreur. On n’est aucunement heureux quand on s’amuse. Ces deux frissons-là n’ont aucun rapport entre eux ; et plus tard les viveurs, si sombres en leur privé, le savent trop. Et pourquoi l’enfant ne s’amuserait-il pas à de petits travaux ?

Lui comme nous, n’est heureux que d’avoir fait ce matin sa conscience belle et jolie pour plaire à ceux qu’il aime.


Ceux qu’on élève à tout entendre

sont plus intelligents. Tant pis. Sacrifions un temps l’intellect et le jeu preste des idées à l’édification d’une forte nature. On fait trop d’esprit chez nous devant les enfants entre adultes. Ou que la mère, après une plaisanterie du père sur les mœurs, prenne la peine de dire à part au gamin : « Père se moque, tu sais bien. Voici ce qui aurait été mal ; voici ce qui est bien et courageux. » Sans cette intrusion bonne qui le fixe, il perd la notion du devoir dont nul ne lui parle jamais — en voyant tout blaguer par ses parents.


Un grand moyen de culture.

de la vigueur morale, de la volonté, c’est de conter aux écoliers l’histoire de la valeur des hommes. Ce n’est pas dans La vie des hommes illustres de Plutarque qu’ils la rencontreront, car mêlée à celle des faits selon leur cours historique, l’enfant ne sait où préférer, où imiter.

Je vois plutôt la formation de l’enfant prise parmi le récit des belles et grandes actions civiques, sentimentales ou guerrières des parents, des grands-parents ou des proches. Nous aurions ainsi une histoire des familles qui éclairerait les profondeurs de la race.

Et quand il n’y en aura plus, puisons dans la fable, dans l’histoire, dans le théâtre héroïque ou lyrique ou même dans notre imagination, les récits directement beaux qui sauront exalter l’enfant à cet âge où il a besoin de monter pour se dilater, ne serait-ce que pour grandir de corps et se développer à la façon d’un petit arbre.

Plus tard, quand il sera solidifié,
nous pourrons éveiller son sens critique, ayant fait par l’admiration un ardent, un généreux en qui peut pousser sans obstacle l’inventeur, le trouveur, le héros, le poète. Mais que toujours en l’être jeune l’admiration commence. Qu’elle fuse d’abord

en lui comme une gerbe. Sinon il est atteint dans son pouvoir. On admire dans la mesure où on existe. On ratiocine, on doute, on critique dans la mesure où on se défait.

Bref, par l’enthousiasme
semons en l’enfant l’énergie du créateur. Et que vienne après l’esprit de finesse, celui qu’il ne peut prendre qu’aux aînés et surtout aux aînées. Alors nous le ferons choisir entre les exploits entendus. Nous armerons en lui le donateur, le sauveur contre le Don quichottisme inutile, contre le zèle intempestif. Nous civiliserons en somme sa valeur, nous la nuancerons pour la faire vivable ; mais sans jamais le décevoir ni le faire descendre de ses possibilités les plus hautes.

De quel droit limiter son champ d’action ? Vivons et faisons vivre l’enfant sous ce grand mot de Georges Polti : « Au départ, dit-il : « Qui ne se propose pas d’être grand est infâme », mot très pratique en somme, car à celui qui obtient de soi l’esprit de grandeur, difficile, tout est facile par la suite.

Ne désenchantons pas l’enfant. Il a besoin de joie, ne le vieillissons pas.


ÉDUCATION DU CARACTÈRE

Le lycée ou l’école laissent à l’externe chez lui un temps si court aux repas que ses parents ne peuvent rien pour lui faire son armature morale. Le seul moyen d’y remédier serait d’établir à la maison dans la joie et comme une fête, l’examen de valeur pour les enfants une fois par semaine.

L’examen de valeur, de volonté.

Il durerait une heure. Selon la saison, pour ne pas nuire aux jeux du corps, il se placerait le jeudi ou le dimanche, avant ou après la promenade, les enfants, les cousins se réuniraient le plus nombreux possible avec leurs proches au logis des parents qui pourraient les recevoir.

Et là, chaque écolier (filles et garçons) ferait son examen de cœur, de volonté à tour de rôle. Il aurait trois minutes pour exprimer ce qui l’a enchanté ou tourmenté cette semaine : lectures, belles actions ou injustices. Je conseille d’insister sur ce qui l’éleva et qui sera plus profitable à tous, car la race est difficile, pessimiste, exigeante et voit plutôt ce qui l’offense. Insistons comme dominante sur ce qui fait l’enfance fière, heureuse et largement respirante, c’est-à-dire la beauté vécue ou lue dans la semaine et la beauté agie. Qu’il dise dans le cercle de famille ce qu’il a pu faire pour autrui.

Rectifions-le quand il admire une attitude, plus que le fond de l’acte. Gare au côté spectaculaire. S’il commença à porter le secours à quelqu’un et s’il manqua de force contre l’obstacle, montrons-lui à ne pas laisser un geste en l’air et à vouloir jusqu’à effet. Pas de bonté sans énergie, sans endurance. Qu’il lise à ses camarades la page où il a pris des forces afin que chacun des assistants en profite. Pour l’action fraternelle, que chacun tour à tour indique ses moyens par une émulation charmante.

Puis passons à ce qui tourmenta l’enfant dans sa semaine, et donnons, après auscultation de chacun, les façons de réduire l’injustice, de l’intimider par la sagesse, la droiture, le courage du mol et sans surtout se servir de ses poings.

L’émulation de noblesse étant créée, la culture du cœur servant celle de l’esprit, il conviendrait d’inscrire à chaque fois la décision ou la plus belle pensée par laquelle on aurait réglé la question, de façon à clore sur elle le débat, ce qui habituerait l’enfant à prendre des notes pour s’en souvenir. Et comme ils devraient y penser dans l’intervalle et dire à la réunion suivante ce qu’ils auraient trouvé de plus riche et de plus probant à ce sujet, il est facile de prévoir combien cet examen les douerait d’une observation plus profonde, éveillerait en eux le don de la concentration, celui de l’orateur, de l’écrivain dont nulle carrière ne peut plus se passer.

Je compte sur le père pour que rien des
plaisirs ou de l’école, rien sous aucun prétexte, ne puisse arracher aux enfants cette heure d’examen de la valeur, de la volonté, par semaine, où s’ouvrira leur conscience. S’il faut une heure et demie qu’on la prenne.

Il va de soi que le père ou la mère en fin de séance doit saisir les meilleures des solutions proposées par les jeunes, ou la trouver si les enfants ne l’ont pas fournie, de façon à les voir partir plus forts, plus munis, plus joyeux. Même en maintenant la discipline de la parole pour chacun des enfants, il faudrait y mettre tant de cordialité qu’ils voient dans ces séances leur jeu le plus grave et le plus passionnant.

Elles auraient aussi l’avantage de faire tomber le mur qui s’élève entre les membres de la famille quand ils ne se parlent jamais de l’essentiel.

On a niaisement compartimenté les travaux et les jeux, comme si le jeu n’exigeait pas de travail, et si le travail n’exigeait pas de jeu. Si l’œuvre la plus sévère ne nous « attrayait pas », comme dit Christine de Pisan, si elle ne nous amusait pas, jamais nous ne la mènerions au bout. Mettez, maîtres et parents, du jeu dans le travail.

Et dans chaque jeu non surveillé, mais dirigé, exercez les facultés hautes qu’il éveille.

C’est autour de la table, que
je vois l’examen et non en rangs comme à l’école. Si je mêle les filles, les garçons, c’est que la fillette doit évoluer en même temps que l’écolier afin qu’ils ne soient plus l’un pour l’autre ces tristes étrangers

des mœurs actuelles ; mais qu’ils soient liés par en haut, par ce qui les éclaire, les attache à leur valeur mutuelle ; ils y seront aidés par la coquetterie de sexe qui ne sera pas sans attiser leurs dons d’esprit

et de secours.

Vous verrez l’entrain qui s’en dégagera.

Peut-être faudra-t-il un
accord pris avec les inspecteurs de l’instruction publique pour décharger l’enfant d’un ou deux devoirs par semaine au profit de cet exercice moral. Et que ces inspecteurs deviennent du même coup inspecteurs de l’Éducation publique. S’il y faut un ministère, qu’on le fasse pour que chaque famille n’y soit pas paresseuse.
Que si le père, la mère
ne peuvent pas présider cet examen de valeur, ils
trouvent, dans la famille, l’oncle et la fille aînée pour les représenter. Il faut un couple pour faire entendre les deux voix masculine et féminine de la conscience. Et si ceux-là ne sont pas libres, prenez la tante et le frère aîné des enfants, ou même dans la famille nombreuse, le frère et la sœur aînés. Mais que l’examen soit tenu partout et le plus fermement et noblement

possible. Que l’inspecteur d’Éducation publique y ait ses entrées et puisse y mettre son mot et son prestige.

Que d’effusion en naîtra, chacun vivant sous le regard de tous à livre ouvert et compatissant aux scrupules, aux charmes, aux efforts de chacun. Les affinités se montrant, la pauvre humanité si douce à respirer de près, se confiant les yeux clairs à ceux qui l’aiment, chacun sortira du désert « terre sans eau » et entrera dans l’oasis.

Nous aurons par l’éducation retrouvé les moyens d’amour et nous n’échapperons plus au seul mot qui montre la route unique du bonheur en aidant l’enfant à s’ouvrir comme une fleur : « Aimez-vous les uns les autres. »

J’ajoute : aimez-vous frénétiquement, sinon vous êtes perdus, Français, vous n’avez plus le choix.


Éducation de la simplicité.

Les beautés d’âme se confessant au soleil du cœur n’auront plus honte d’elles-mêmes. Elles deviendront propagandistes ardentes de la douceur de vivre, et je dirai la douceur héroïque en se vouant au réconfort de tous comme à faire l’âme moins triste.

On n’avait en France comme attitude (mode morale et littéraire) que la honte du beau, la pudeur de l’exquis. On ne cachait que ça. L’enfant apprendra à moquer ce goût pincé d’esthètes, de précieux qui privait la race de sa simplicité, de sa limpidité. On la laissera désormais être belle comme on respire, insolemment.


Et cette émulation d’honneur
d’un honneur chaud et protégeant, dans le plus large champ de l’activité de chacun, comme dans son intimité, cette émulation d’un honneur progressiste et c’est assez pour mettre aux yeux de tous et sur leurs lèvres le bon goût de la vie.


Un désaccord
passe-t-il entre les époux ? Qu’ils s’enferment pour discuter. Au regard du faible, de l’enfant, toute voix de passion qui s’élève est un trouble. Il voit une dispute où ses parents divergent. Il se sent menacé et il l’est en effet ; les véhéments, les absolus n’emmènent-ils pas le cœur dans le débat ?

Mais si c’est à son sujet que ses parents se mésentendent, même s’il n’en est pas démonté comme tout fils affectueux, s’il est né malin et s’il songe à en profiter pour passer à travers, la loi de ses auteurs, il est perdu lui dans sa loyauté par l’égarement de ses guides. Il sera tenté de se faire double pour complaire à ses deux parents et en bénéficier. Dès lors en lui la feinte s’insinue, le détruit dans ses forces hautes de création, de caractère et le voilà descendu comme classe.

Donc aucune querelle sur l’enfant
en sa présence. Il a tout à y perdre.

Qu’il trouve devant lui la loi indivisible, le pouvoir intangible.

Préférences.

Elles sont légitimes puisqu’elles montent des affinités profondes entre le créateur et sa créature (le père et la fille), le fils et la mère, ou simplement alliances entre la mère et une fille, un fils plutôt que l’autre. Cependant ne laissons rien traverser de cette élection devant les autres enfants. C’est assez qu’ils voient leur père, leur mère causer plus longtemps avec celui-ci, celle-là. Cela déjà creuse des gouffres de tristesse entre les frères et sœurs et n’en ajoutons pas en nous laissant glisser à ce penchant. Un lien passe au-dessus du sang, plus haut que la justice. Nous le laisserons vivre et s’épanouir, c’est le trésor des pères tendres et des mères ardentes ; ce sont les délices du fils élu et qui l’engrènent dans les victoires de la vie.

Mais que pour nous punir, parents passionnés, nous fassions au frère non préféré un traitement parfois plus doux qu’à l’élu, de façon à rétablir l’équilibre par la faveur et à ne jamais tirer l’œil du frère moins heureux par une différence matérielle. Favorisez enfin les moins aimés, les moins flatteurs.

Cela ne trompera personne. Mais l’esprit est libre de sa fantaisie même et l’enfant ombrageux n’aura rien à reprocher aux siens s’il fut souvent privilégié.

Que si, parents, vous causez davantage avec le fils le plus intéressant, ce soit de visu pour enseigner aux autres à vous intéresser. Tout doit servir à tous de votre passion haute, de votre dilection.


La bête noire des familles.

Chez les gens sans boussole, on abomine Cassandra, la mère, la sœur ou la tante qui, d’avance, rappelle à chacun son devoir car elle voit dans le présent tel pli de l’avenir qui a bougé. Son impopularité vient de ce qu’elle le voit avant les autres. Au lieu de la bénir, chacun peste d’être dérangé dans sa torpeur et sa coutume ; tous piaffent et se cabrent à qui mieux mieux. Je vais donc répondre pour elle afin de mettre au pas ces poulains excités :

— Pourquoi je veux que ceux qui sont avec moi, ceux de ma maison, fassent leur devoir ? C’est que plus tard ils seront détruits de ne pas l’avoir fait.

— « Mes fils très bons ne m’écoutent pas, me dit un père exquis ; comme ils souffriront quand je mourrai ! »

C’est aussi que seul le devoir les prolonge : quel avorté celui qui ne rejoindrait pas sa raison d’être et sa fonction ! Le devoir seul est illimité, donc complet. Il tient compte de tout. Il est ouvert, il emmène le monde. Tandis que les manques, les failles, c’est-à-dire les lacunes sont des trous dans lesquels on ne peut que tomber plus ou moins éclopé.

Le devoir est ouvert à tout l’esprit. Les fautes sont fermées, bouchées d’erreur et de bêtise.

Et pourquoi, chers casaniers qui ne pouvez sortir de vos acagnardises, haïriez-vous le chef d’âmes, homme ou femme, qui veut vous prémunir ?

« La liberté, dit Aristote, c’est gouverner et être gouverné. » J’ajoute : le premier geste de liberté et de gouvernement c’est de voir le devoir et de le voir d’avance. « Ceux qui ne veulent pas se donner un chef, conclut Aristote, seront soumis par le chef des autres. »

Gouvernons notre amour, parents, comme le reste et recourons à Cassandra.

La fête que doit être le repas en famille.

Contre le mutisme familial que j’appelle le mur entre les êtres, je dirai que la famille deviendrait une fête si tous s’attendaient à table pour se faire justice de paroles ; d’abord au chef en pénétrant dans son effort de ce jour-là pour tous, dans sa conquête pied à pied de leur bien-être.

Quel poids on enlèverait des épaules du père s’il voyait les siens participer à son combat de chaque jour ! Et après lui, en souriant à la mère pour ses gâteries de plus en plus difficiles et fatigantes à assurer. Ne manquons pas d’intéresser les autres aux mésaventures d’école, aux succès, aux rancunes des enfants. Montrons-leur combien l’injustice, l’obstacle même nous servent et nous fondent, et comme tout ennui, tout malheur même contient sa somme de bienfaits.

Exemple : si Machiavel n’avait pas été mis en disgrâce par la République de Florence au village sinistre de Sant-Andrea, jamais dans le tracas des affaires, à son poste de diplomate et de puissance grise auprès des souverains, il n’aurait écrit Le Prince qui l’a rendu immortel « en traçant aux États leur leçon » [37].

Et ne négligeons pas à table les récréations d’esprit et le bondissement chaud de la joie d’être ensemble.

Les lectures pour vous, parents,
les lectures pour eux.

Combien je voudrais que pour les parents, les enfants, elles fussent quelquefois les mêmes ce qui aiderait à les unir d’esprit, à leur donner le même âge, à les fournir de sujets d’entretien à plusieurs.

La France moyenne, depuis trente ans, ne lit que des romans qui ne lui servent pas. Ce n’est pas ainsi qu’on la solidifiera, qu’on calmera ce vice d’étourneau qui dit : « Je lis ça pour ne pas penser. » Eh mes frères, si la pensée vous fait mal, c’est que vous l’aviez mal dirigée et que vous la meniez à votre perte. Tournez-la vers la belle direction de vie. Vous y prendrez tous les remèdes et les ressources qui feront de vous les maîtres de ceux-là qui ne veulent pas penser. Abordons la sagesse, la critique, les Essais qui étendent le champ de l’investigation.

N’oublions pas que lire les journaux c’est désapprendre à lire car il y est défendu de penser : informations, nouvelles et faits divers c’est-à-dire néant, sauf la leçon des faits. Je ne parle pas de la censure ablative, celle qui coupe tout. Mais demandons la censure additive, celle qui s’adjoindra l’information d’idées et saura exiger une idée au moins par colonne, sinon pourquoi écrire ? Alors l’esprit public remontera.


Nous devons aux enfants
d’ouvrir devant eux toutes les voies par la culture. Y a-t-il un meilleur moyen d’échange avec eux aux repas que notre sentiment sur les lectures du

jour pour rectifier selon le cas une fausse interprétation ?

Lire c’est se nourrir. Que notre enfant, selon son âge ait toujours sur sa table de nuit, un livre de vigueur, un livre de penseur ou un poète choisi par nous, à lire trente minutes avant de s’endormir et cela peut suffire. Qu’il nous rende le livre sitôt qu’il l’a fini pour en avoir un autre.

Et accueillons
ses directives pour le choix du volume qui marquera ses goûts, indices de sa vocation.


Mais encore, diront les parents,
que lui donner à lire ? Tant d’écrivains sont si hasardeux, si précaires. Ils font des effets, des jeux d’esprit souvent. Certains sont dangereux ou pessimistes noirs. Que fera par exemple un garçon de quinze ans du mot de Talleyrand : « Méfiez-vous du premier mouvement. Il est presque toujours bon. »

Le mot sera neutralisé, parents, comme virus dans le cœur de l’enfant que vous avez ouvert à la droiture, quand vous lui aurez dit : « Talleyrand là parle en politique, comme Machiavel quand il dit : « La fin veut les moyens. » Il te parle de la fatalité des peuples, des moyens de juguler l’agresseur puisque l’ogre est toujours possible. Il ne te parle pas du bien, du mal ni de la conscience, mais de l’habileté à te défendre contre qui veut te dépouiller. Car là il te faut faire face et ne pas t’aviser de prendre la désertion pour une vertu. C’est un autre jour que tu seras édifiant. Aujourd’hui garde à toi. »

Les parents sont ici les rectificatifs du vrai sitôt qu’il est nocif dans une âme trop tendre.

Pour bâtir chez l’enfant
la conscience de douze à seize ans, je renvoie le lecteur à mon livre : Tu es fort [38] où je désigne les esprits fortifiants. J’étends un peu ce chapitre et j’indique Pythagore [39] et au XVIIIe siècle, à travers ses phrases citées par Sylvain Maréchal ; Platon, Aristote, les Évangiles virils entre tous et pratiques, artistes et promoteurs d’amour ; Marc-Aurèle ; puis Montaigne — pour l’acceptation heureuse du réel quel qu’il soit, dont Anna de Noailles ne se lassa jamais. J’y reviens toujours et non pour le « que sais-je ? » mais pour cette grande simplicité fourmillante des surprises du naturel et d’une âme de bonne odeur.

Aussi parce que ce soi-disant sceptique mourut en gentil seigneur de bonne France, se jetant hors du lit et implorant son Dieu de l’accueillir.

Puis, pour la solidité, lisons les pères de l’Église, la vie des saints « ces sommets de l’esprit humain » [40] : saint Benoît, saint Bernard, le divin François d’Assise dans les Fioretti qui donnent à l’enfant de toute confession l’art de se vaincre et de se concentrer ; Thomas d’Aquin dans le trait qui termine les chapitres de la Somme ; Thérèse d’Avila dans le Château de l’âme qui indique pas à pas la marche à la perfection, c’est-à-dire au chef-d’œuvre, dans tous les ordres. Et j’ajoute pour ce matin la jeune sœur de François d’Assise : Suzanne Spezzafumo de Faucamberge dans La Tendresse de Dieu, perle de la grâce chrétienne, qui console et comble le cœur.

Lire le Pascal des Pensées qui, par la science, prouve et vérifie Dieu.

Lisons Dante éternellement.

Après le Moyen-Age et les Miracles, lisons Shakespeare, pour la violence du coup d’aile ; puis Villon et Jean de Schélandre si osé, si racé, tous deux pour la sève et les sucs de ce sol. De nos jours, lisons, mais après trente ans seulement, les Cuirs de bœuf, miracle de Georges Polti, la plus formidable fresque depuis Dante.

Lisons nos poètes tragiques : Corneille plus mâle que le divin Racine passionnel, car tout Français, dit Péguy, est cornélien. Lisons Goethe, Faust pour le goût de l’action et le reste, mais pas Werther dans la jeunesse. De Maeterlinck, le Trésor des Humbles, Monna Vanna, non Aglavaine et Selyselle qui pèsent trop sur les nerfs et nous serrent les tempes. Pour la vigueur, mais sacrée de sagesse avec le sens de la grandeur, lisons Marius vaincu, Sylla [41], Penthésilée [42], d’Alfred Mortier qui rénova la tragédie en vers pour stimuler la valeur de la race.

Au sujet de la lutte pour la vie, lisons les Fables de La Fontaine. Lisons Rousseau pour l’éveil de la sensibilité, de la justice, en modérant ses orgies d’individualisme. Les Maximes de La Rochefoucauld, les Caractères de La Bruyère, raides et squelettiques, font jouer par la justesse l’observation profonde. Mais que leur trait est sec et stérile ! Il faut venir à Jean Dolent, dans Maître de sa joie [43], Monstres, L’Insoumis, Amoureux d’art, etc., pour trouver le maître du trait souple, artiste, dynamique, celui « qui nous emmène plus loin qu’où il s’arrête, où il semble s’être arrêté ». On ne referme pas ses livres sans y prendre la fièvre du travail. Chez l’être doué, il mobilise le génie.

De Chateaubriand, lisons les Mémoires d’outre-tombe, Le Génie du christianisme.

Comme penseurs actifs, lyriques, lisons de Carlyle, Les Héros ; Emerson, dans la Conduite de la vie. Comme gloire lisons Hugo pour la splendeur de certains vers et poèmes ; mais que de remplissage ! Surtout ne lisons pas Baudelaire trop tôt. Il décourage. Son pessimisme verdâtre met en déroute la sensibilité, il en fait un mauvais maître à cause du génie. Mais servons-nous de sa beauté pour faire de la France le peuple où « l’action sera la sœur du rêve ».

Lisons de douze à vingt ans le radieux enfant que fut Jules Verne qui, par le rêve construit, enfanta et mit en route toutes les découvertes de la science moderne. Lisons sa vie par sa nièce [44] pour le secret de son évolution. À vingt ans, lisons Balzac pour savoir la comédie humaine.

Et lisons surtout
nos grands poètes contemporains. Ils ne sont pas le luxe. Ils sont le pain de l’enthousiasme c’est-à-dire de notre élan vital. Pour avoir un peuple fort et mû par la force d’en haut, il faudrait lire des poèmes toniques et choisis sur les places protégées, esplanades et dans les squares.

Voici le dernier mot au sujet du rôle du poète :

« Le poète est exactement le devin, le prophète de la vie ; c’est celui qui voit, qui sent ce qui échappe aux autres. Il possède le don magnifique et mystérieux d’éterniser l’instant, d’écarter les apparences, de sonder les assises de la vérité. Il ne se soucie ni du temps ni des lieux ni des modes, mais de l’homme. Lui seul a le sens des ensembles, car il regarde d’un sommet. Et lui seul a le sens de la justice car il a le sens de l’amour.

« …Le réalisme voit juste mais il a la vue courte.

« …Les vrais réalistes, ce sont, ce seront toujours les poètes…

« Par eux, instituons notre âme. »
Alfred Mortier [45].

Sachons frémir à ce mot d’Aristote : La poésie est plus sérieuse que l’histoire.

On ne fait pas un homme humain
sans poètes lyriques.
Après Lamartine, Vigny, Musset,
Leconte de Lisle, Villiers de l’Isle-Adam, le Verlaine de Sagesse et des Fêtes galantes, ne rayons pas ceux de notre génération selon l’usage des aveugles, car les nôtres ont eu notre confidence. Ils nous ont hérités. Ils nous ont imprégnés. Ils sont notre substance. Ils sont notre durée comme notre allégresse. Il faut lire nos poètes ou vieillir.


Entre tous les poètes lyriques,
loin de ceux du fin du fin, des précieux comme des excentriques, loin de ceux qui ont désarticulé, énervé, efféminé le svelte, mâle et grand langage français, comme fit Valéry en poésie [46], lui si parfait dans sa critique ; loin des paroxystes dont il ne faut retenir comme inspirée qu’Anna de Noailles, mais nul de ses suiveurs, loin voluptuosistes en somme qui sont le ver rongeur de la valeur, lisons pour la sûreté

de leur art, de leur inspiration et de leur caractère, lisons ceux-ci qui peuvent nous bâtir solidement sur ce fond de grandeur limpide, naïvement et spécifiquement

française : Claudel, Péguy, esprits religieux ; Alfred Mortier (classicisme ailé), Vaine aventure, Temple sans Idoles, Souffleur de bulles, frisson nouveau d’intelligence dans l’amour et l’honneur ; René Fauchois (Délices des mourants), familial et d’inspiration terrienne ; Gasquet ; Rolmer (Chants perdus) ; Xavier de Magallon quoique éloquent et visuel, mais superbe dans sa réponse à Anna de Noailles en 1917 (Pléiade) ; Sébastien-Charles Leconte

(Tentation de l’homme, L’Holocauste) ; Louis Lefebvre, le plus saint des poètes de la Grande Guerre (Silentium) et, chose étrange, un étranger Milocz, qui n’a faussé aucun de nos prestiges.

Pour former de hautes volontés, de grands affirmatifs de leur foi, lisons Barbey d’Aurévilly, Léon Bloy et surtout Georges Polti dans Le Manuel de la volonté [47]. Lisons Jeanne d’Arc de Hanotaux et Le Procès de Jeanne. Lisons le Mémorial de Napoléon à Sainte-Hélène où, grand vaincu, il éclairait encore le monde. Souvenons-nous que là il a écrit ce mot qui signifie : dans l’éducation poésie avant tout : « La tragédie est l’école des hommes d’élite. » Et cet autre mot gros d’espoir : « Non, Jésus n’est pas un homme. »

Dans un relevé si court, on oublie certes des poètes essentiels ; mais ceux que je viens d’indiquer pour rester dans mon sujet sont les plus sûrs et les plus constitutifs ; ils sont en outre (sauf Magallon et S.-Ch. Leconte, eux plutôt poètes de l’honneur), de ceux qui enrichissent l’art d’aimer et nous intéressent directement. Ils découvrent des terres vierges de notre âme, des Amériques du cœur.

Le poète est l’accoucheur du courage et de l’ingénuité des êtres. Et lui seul peut, en un beau vers, recomposer la France.

Qui n’a pas lu les poètes, de quinze à trente ans, s’est desséché dans l’œuf.

Les jeux.

Varions-les sans qu’un seul prédomine.

Je vois que les jeunes y ont leur routine ; changeons-la. Chaque génération devrait en inventer en conservant ceux qui les délectent encore. Créons-en s’il en manque. Fleurissons nos enfants.

La culture physique a fortifié la race en défatiguant l’homme ; elle l’allège de son corps jusqu’à ce qu’il ne le sente plus et en fasse un simple instrument de son esprit. Des garçons d’avenir y ont cependant été tués dans la cour du lycée par un choc sur la tête ou une chute. Quant aux sports, ils ont cassé les membres à tant de mes amis de vingt ans, ils ont fait tant de cardiaques, ils ont forcé tant de chevilles, sans parler des pulmonaires, ni de la poliomyélite des filles au retour d’un match surmenant [48], qu’il ne faut pas compter sur moi pour les recommander. Une autre raison forte pour les appréhender : un médecin constata dans les journaux, vers 1926, que des jeunes filles ayant trop fortifié leurs muscles, avaient éprouvé des souffrances démesurées après leur mariage pour mettre leur enfant au monde. N’excédons pas la nature en lui demandant trop. Un peu plus de sport ménager pour les filles, un peu moins sur la piste et l’amour se portera mieux.

Faisons tout pour que notre
enfant ne soit pas l’un des trois cent mille idiots qui s’écrasent pour voir arriver Ladoumègue.
Équilibrons leurs jeux.

Les jeunes gens sourient quand nous leur disons l’éclat des petits jeux de naguère aux jours de pluie. Les gens d’esprit se renvoyaient la balle. Les femmes y apportaient leur sagesse du cœur ; autour d’elles pouvait se former la vie sentimentale. Inventons de nouveaux tournois des jeux de la parole ; car cet esprit bref et brutal né des sports n’a rien donné qui vaille.

Ajoutons que les Romains n’aimaient pas le sport. Ils disaient qu’il fait de mauvais soldats.

Inventons des réjouissances champêtres.

Qu’on y lutte d’esprit et de lumières dans les entr’actes des jeux du corps- ; la bête s’en trouvera bien et l’amour s’en trouvera mieux.

Et n’ôtons pas la danse à la jeunesse,
elle a ses vertus aériennes. Faisons de beaux dimanches à nos adolescents car leur semaine sera dure.


Le vice des sports.

Ils ne laissent aux jeunes aucun loisir et, ce qui est pire, aucun goût pour la vie de l’esprit et du cœur. C’est la tare du temps. Elle nous a coûté plus que nous ne pensons.

Je demandais à un professeur de Grasse en 1935, des garçons épris de lettres pour dire de beaux vers en public, ce qui hier les ravissait.

Le professeur : « Il n’y a pas de garçons épris de lettres. Le sport les absorbe totalement. » Ce mot n’est pas seulement terrible, il est tragique. C’est un glas [49].

Comment se formeront ces écoliers : volonté, mœurs, caractères, et le cœur et l’honneur qui s’apprennent en feuilletant les exploits des grands êtres ? Comment seront-ils des esprits vertébrés, solides, humains, cela sans la moindre ardeur pour les lettres ?

Ils ne viseraient donc plus dans le monde que ce que peuvent leur donner leurs poings et leurs jarrets, c’est-à-dire la lutte la plus basse ?

Les lettres au contraire sont l’art dictateur de la paix par excellence. Ce qui nous manque en face du terrain de tennis ou autres sports, c’est la maison du sport de l’âme ou de l’esprit.

Que surveillés de loin les garçons et les filles puissent aller causer, éveiller les idées, les sentiments, échanger les publications qui les passionnent, les discuter une heure en conversations publiques et rompre ainsi une heure avec la brute.

Allez causer garçons, avec la fille
fraîche, avec la femme digne, celle qui sait la vie. Et sachez voir qu’au lieu du temps perdu comme vous le croyez, c’est du temps gagné pour votre avenir. Les étudiants, filles et garçons dansent, courent et luttent ensemble. Ils échangent leur inconscience. Quand échangeront-ils leur conscience ?
Ce qui leur manque, c’est de penser, de

méditer ensemble pour que nous revoyions la jeune France à hauteur d’elle-même. Le garçon se veut noble et brave sous le regard de la fille fière et droite. Faisons-leur confiance.

Il s’agit avant tout de conserver ces petites vertus qui font les grands pays.


Spectacles.

Puis obtenons pour nos enfants les spectacles classiques fournis par chaque génération. La Comédie-Française joue sempiternellement Corneille et Racine pour n’avoir pas à étudier les classiques nouveaux, ceux qui nous représentent. Elle n’a plus d’école, elle ne forme plus d’acteurs de tragédie. Pourquoi ? Tandis que nous vivons la plus lourde des tragédies de tous les temps. Là seulement pouvaient s’appuyer les natures capables d’un haut destin. Si la tragédie est l’école des hommes d’élite, avons-nous donc trop de ces hommes ? Quelle ironie saumâtre !

Exigez parents qu’on nous rende les hautes formes du théâtre, celui des poètes, le théâtre héroïque, la tragédie en vers, tout ce qui peut mettre en nos fils le sens de la grandeur, la volonté de porter le destin à ses cimes.

À aucune époque, dit Barbey
d’Aurévilly, le théâtre n’a eu chez nous la gravité d’institution qu’il aurait dû avoir. Ne disons pas qu’il n’est plus temps. C’est toujours l’heure du théâtre de beauté car la jeunesse en a besoin pour s’éployer. Exigeons parents, le théâtre classique de nos plus beaux contemporains. À ceux que j’ai cités plus haut j’ajoute ceux qui me tombent sous la mémoire : Prométhée de Peladan, L’Ève de Péguy, L’Otage, Le Partage de midi de Claudel, Le Miracle

de Judas de Louis Ernault, etc. Les scènes d’État nous le doivent. Elles manquent à leur mission en sautant la génération qui rénova la tragédie et rapporta le sens de l’éternel. C’est la beauté qu’on met sous le boisseau. Elle se venge. Refaisons-lui sa place, celle d’éducatrice de la foule.


Parents, exigeons des éditeurs
les écrivains qui nous bâtissent, nous cimentent, non ceux qui seulement nous émoustillent. Qu’attendons-nous, tandis qu’il faut vingt ans pour acquérir l’essentiel ? Et trouvons nos auteurs nous-mêmes ; la critique des journaux à gros tirage ne pouvant plus s’exprimer qu’au sujet des auteurs lancés par les gros éditeurs, quelle sécurité vous offre son conseil ? En voici un exemple :

Trois orateurs devaient au banquet du Faubourg s’exprimer sur mon œuvre vers 1925. Avant de parler, le plus sûr des critiques [50] me dit à l’oreille. Excusez-moi si je parle de vous plutôt que de vos livres. Ils sont précis, vous avez une conception de la vie, vous avez un système d’observation. Il faut vous étudier de près pour ne pas dire de bêtises. J’ai trop à faire. Je préfère, pour mes chroniques de livres, attraper un petit roman qui se lit en deux heures.

Autant dire que la critique débordée ne vous parle plus, cher lecteur, que de ceux qui ne disent rien.

Interrogez les maîtres, ceux qui lisent encore ; trouvez, connaissez vos auteurs. Et dirigez la critique par votre choix.

Au nom de la famille
obtenez, parents, qu’on efface enfin des journaux le crime de la première page. Elle nous déshonore par la description sadique des meurtres en leurs détails avec photos, mise en vedette des gredins. Que votre fils ne voie sur le journal un crime, s’il le faut, qu’à la dernière page et sous une rubrique d’infamie [51]. Sinon l’enfant qui, à Guignol est pour le voyou qui rosse le commissaire, l’écolier amoureux du pittoresque et du vainqueur, verraient volontiers dans le crime une aventure à imiter pour figurer sur le journal s’il y voit une action d’éclat.


Si vous aimez l’enfance,
obtenez des tribunaux une plus forte répression du crime des ivrognes.


L’immonde ivrogne de vingt ans qui
a massacré sa mère à coups de talon sans qu’elle meure — pour la voler en décembre, répondit au juge : « J’étais tellement ivre, je ne savais ce que je faisais. » Que le bon juge dise : « Vous serez donc puni de vous être assez enivré — et d’une — pour vous mettre en état de tuer celle à qui vous devez tout. — Et de deux. — Coût : vingt ans de travaux forcés. »

Et là que de mollesse encore ! Comme il serait plus sain de dire : « Si votre mère n’est pas morte ce n’est pas faute de coups. Pour le meurtre et l’ivrognerie, vous irez à l’échafaud avec le voile du parricide. »

Et plus de fonctionnaire veule qui vienne avec son droit de grâce nous sauver cette tête, ni celles des ogresses qui supplicient leurs petits. Pour elles que les mères obtiennent la mort sans phrases. Protégeons les faibles, ces amours avant tout.


Demandez au législateur
de secourir la mère de trois et quatre enfants qui va dire au gendarme : « Mon mari me frappe. Ce soir, il m’a dit : « Je te tuerai demain. » Que le gendarme ne puisse plus répondre : « Je ne peux rien. Quand vous serez par terre, on vous ramassera. C’est tout. »

— Et mes pauvres petits ? gémit-elle.

Silence. La loi n’y avait pas pensé. Abomination. Éclairez le législateur. Obtenez, vous parents d’enfants choyés, qu’à la prière de la mère menacée, un agent veille sur la maison au retour de l’ivrogne et qu’au premier sévice il coffre l’égorgeur, avant que tombe la seule protectrice de ces pauvres enfants !


Pour la famille pauvre
et nombreuse, obtenez que jamais un exploiteur d’accord avec le service de santé, et trompant le Conseil municipal, ne puisse plus démolir de vieux immeubles abritant soixante-douze familles nombreuses, comme il fut fait à la rue des Deux-Ponts sous le prétexte d’insalubrité — sans avoir procuré d’avance à ces familles le local salubre où on les enverra.

Car j’ai bien vu l’annonce de la démolition, mais quand j’interrogeai les familles malheureuses, je vis qu’on les chassait sans leur offrir d’abri. Elles avaient deux ou trois jours, au refuge des baraquements de chevaux du boulevard Jourdan pour chercher un logis. On entendait claquer les dents de froid en passant à leur portée.

Et quand je repassai un an après dans la rue des Deux-Ponts, je vis des immeubles à gros loyers, à confort moderne remplacer les maisons de pauvres.

Méfions-nous du prétexte d’insalubrité. Exigez, vous famille heureuse, qu’avant de démolir l’abri de la famille nombreuse, on la loge et mieux. Bref qu’on loge les pauvres avant de les déloger.

Que pour le couple avec enfants qui vit dans la chambre meublée, on réprime le marchand de vin ou le cafetier, loueur de meublés qui dit au couple : « Consommez. Je ne garde la chambre que pour ceux qui consomment. » (Prime à l’ivrognerie.)


Inspirez au législateur
des lois meilleures par voie de presse, de persuasion individuelle ou publiée. Exigez du journal où vous vous abonnez l’information d’idées [52], et donnez une idée par jour au secours de ceux qui souffrent. Mettez-nous à contribution, nous sommes là, pour vous fournir l’idée. Si l’on ne vous entend pas, affichez la pétition de la famille française. Il faudra bien que l’on vous cède.


Pour calmer l’appétit de beauté
de l’être jeune qui a besoin de monter pour grandir, au lieu des informateurs de crimes, imposez aux journaux des informateurs de nos gloires morales,

celles qui font la race au lieu de nos flaireurs de honte. Et publiez par jour une vie exemplaire et un poème bien choisi. Je trouverai le temps de vous faire le choix. N’allez pas croire que le bien soit ennuyeux et le mal pittoresque. C’est le crime au contraire qui est sempiternel et monocorde en ses moyens. C’est le bien, c’est le sauveteur, qui invente, lui aventureux comme un chevalier de contes de fées, car il doit mater même ceux qu’il veut secourir, nul ne voulant être sauvé : Aux inondations de Toulouse (1878) le commandant Raymond de Faucamberge, mon père, me conta depuis, que pour sauver dans les barques avec son 29e Bataillon de chasseurs, les riverains de la Garonne à l’instant où ils étaient menacés, il dut parfois les enlever de force. Les religieuses voyant une impudeur à se laisser empoigner par les braves chasseurs, criaient comme femmes qu’on viole.


Sans un jury mi-partie maternel
pour juger des crimes du cœur, nous n’aurons pas même une demi-justice malgré l’honorable essoufflement des juges. Toujours ils auront des faiblesses pour les crimes dits passionnels, qui sont les plus inexcusables. Il n’y a pas de meurtres passionnels. On ne tue pas ce qu’on aime. On se tue. Les juges seront lâches à punir les marâtres ; le poupon ne les intéresse pas encore, tandis qu’il faut voir dans sa mort l’égorgement d’une âme, d’un corps, d’une lignée.

Le jury maternel demandera qu’on recherche l’instigateur du crime (la tête avant le bras qui l’exécute). Le jury des mères punira celui qui, des mois, excite une âme simple contre leur bourreau commun, le despote familial. Les mères séviront contre celle ou celui qui, des semaines, ose dire devant un juste : Qui nous délivrera d’un tel ?


Et dans le public,
que plus un propriétaire n’autorise sa concierge à dire au locataire : « Vous avez trois enfants ? Passez. Ici on ne prend pas d’enfants. »


Aimer c’est régler l’intolérable
d’abord. Comment vivre heureux quand il y a cela au fond des mœurs ? Luttons, peinons jusqu’à effet, jusqu’à informer le pouvoir, qu’on ne nous laisse plus le pied en l’air.


Partagez-vous, parents, l’autorité.

Qu’elle soit une, c’est-à-dire couplée, complète. Ce qui se décide à un seul sexe est stérile. Sans le couple à sa tête, nul État ne vivra. La République est morte pour n’y avoir pas invité la femme c’est-à-dire la vie. L’État à un sexe ne représente que la moitié de la vie, c’est-à-dire la mort. Travaillons pour la vie. Sans une mère assise à la droite du chef, nous ne ferons pas d’États respirables.


Sans Anne de Beaujeu

à qui l’histoire n’a pas fait sa place, le royaume de Louis XI aurait été déchiqueté par les princes du sang. (Voir le livre de Jehanne d’Orliac : Anne de Beaujeu, roi de France.) « Jeanne d’Arc a fait l’unité française », dit Hanotaux. Elle l’a faite par son mot : « Le sang de France » et sa campagne de miracle où elle a réussi, dit le colonel Charles Romain dans son livre : Les Guerrières, un mouvement où avait échoué Napoléon Ier.

Au commencement de ce siècle,
« le duc de Saint-Simon qui se disait issu de Charlemagne s’avisa de fonder une religion qui eut pour adeptes un assez grand nombre d’hommes célèbres, qui finit par aboutir à d’inexprimables ignominies ; mais il y avait une chose étonnante, c’était le culte de la femme inconnue, cette Désirée des Nations qui devait sauver le monde et que chacun devait chercher avec le plus grand soin par toute la terre ».
(Lettre de Léon Bloy à sa fiancée.)

Cherchons la Désirée des Nations. J’ai travaillé à l’être. Cherchons tous. Cherchons toutes. Et soyons Celle-là chacune dans notre coin.


Si l’amour est la chose de la femme,
consentons, Mesdames, à propager l’amour, à l’orienter au lieu de nous cacher la tête quand on le mortifie.

Le soldat de 1914 avait été trop beau. La Française a plié devant lui. Qu’elle retrouve le courage du mot, parlant à l’homme et en public. Qu’elle reste française d’embouchée et se fasse obéir quand le salut l’exige.

« La femme, dit Fauchois, n’ose croire à sa puissance que dans le mal. » Qu’elle ose y croire dans le bien et la face du monde changera :

La terre aura vingt ans.

On a défait des groupes menaçants, on a bien fait. Qu’on en fonde un seul bienfaisant qui fasse prévaloir les requêtes pour protéger la vie.

Fédérons la force de salut, la famille.

Faisons-la représenter. Faisons-la exaucer.

Plus de lanternerie.


La voix de la femme
a été couverte. Alors on sait la suite. Ne recommençons pas. Sans un conseil de femme pour formuler ses lois, Platon lui-même s’est trompé. En demandant les femmes communes aux guerriers, il violait les lois de l’amour, de la santé, de la pudeur, de la famille. Il eût jeté la Grèce dans le vice. Il sapait la cité.
Hommes d’État, interrogez la mère.


À la maison
et dans le cercle de famille le plus étendu possible, chaleur partout car tout le monde a froid au cœur. L’effusion guérit tout. Le seul mal, c’est le mur de silence entre les gens de la famille. C’est l’indifférence bestiale.


Que les fêtes nous servent
à élever nos cœurs vers le plus valeureux, même s’il n’a pu faire qu’un pauvre effort raté. Donnons à celui-là surtout, atterré de vergogne d’avoir été éconduit de partout, donnons le cri d’accueil emballé qui le requinque et le console.

Refaisons ainsi le printemps à la maison.

C’est dans ce cri d’accueil aux yeux brillants que l’on nous fait quand nous poussons la porte, que nous prenons des forces pour huit jours.


L’amour, création continue.

L’effusion, cet instant où l’être affleure en mots gracieux vers l’autre est son instant-sommet. Fixons-la dans nos gestes, nos paroles ou nos yeux, tour à tour. Disons à l’effusion : « Je te défends puisque tu fus, de ne plus être. » Et fixons-la dans nos journées comme l’interdiction de regarder nos proches avec froideur, comme la défense d’interrompre l’amour.


La tête de famille.

Vous connaissez la figure ennuyée, fermée qu’on se fait parfois en famille. Nous ne voulons plus de cette face de bois, de cette tête de famille. Nous voulons ouvrir les visages. Il faut que la famille soit le jardin de joie. Il ne faut plus qu’un être jeune s’ennuie dans la famille. Nous voulons passionner la famille et la race.

Faisons du feu dans notre cœur.

Vieillir, c’est pénétrer dans l’impassion. Les possédés sont seuls harmonieux.


Que le garçon de treize ans
entende un jour son père lui dire quelque chose de ceci :

« Tu fumes, tu fais le fendant… Es-tu un homme ? Je le croirai quand tu l’auras prouvé. Comment ? En prenant sous ta protection toutes les femmes de la maison, en commençant par ta mère. Si ton père accablé de travaux au dehors ne peut soulager ta mère d’une tâche, commence, toi l’homme qui reçois encore tout sans rien donner — mesure bien cette honte — tire-t’en en payant de ta personne pour que ta mère, à l’heure où sa santé baisse, ne soit pas la bête de somme de toute la famille, ce qui est le pire des crimes de ce temps et de tous les temps.

Pour cela, ce n’est pas malin. Dis à ta mère : « Je me lèverai tôt. Pas tant de sports ailleurs ; un peu à la maison ; je laverai par terre. Je sauterai prendre le lait, le pain. Quel déshonneur y a-t-il à cela tandis qu’il en est un si laid, maman, à t’y laisser aller ! Je ne serai plus ce pacha, cet enflé qui s’engraisse de la peine des femmes. »


L’HEURE SEXUELLE

Les enfants ont grandi. Les parents sont moins à l’aise avec eux. Hier votre lycéen n’est pas rentré à onze heures. Vous vous demandez ce qui va devoir être cédé à René (seize ans), à Marcelle (dix-huit ans).

Si la jeune fille s’ennuie, si elle paraît touchée de langueur malgré le travail et pendant la sortie, que la mère prenne sa confiance. Qu’elle sache si cet ennui a un visage. Sinon distrayez-la, entourez en hâte de jeunes la jeunesse pour éviter la morbidesse des vierges. Le jeu, le bavardage et la coquetterie, pour le lien à former, l’occuperont un temps.

S’agit-il de faire du tennis avec le camarade enfin trouvé ? Qu’elle y aille avec son frère s’il se peut. Et dès ce jour qu’elle soit avertie de ce qu’elle risque à se retirer — fût-ce un instant — du groupe avec son partenaire.

Parlez-lui sans ambages ; ajoutez le dégoût des garçons bien nés pour la fille qui se lâche. Renseignez la fraîcheur sans la faner (nous sommes au pays de la délicatesse) et sans lui ternir le goût de vivre.

Que la mère sache toujours où est la jeune fille et jusqu’à quelle heure.

Que la fille se sente veillée d’amour et non de suspicion. Que le père ne craigne pas de lui dire sa confiance, quand elle sort. S’il montre une inquiétude, l’enfant si elle est fière et tendre — se tiendra — pour les siens qu’elle chérit.

Encore est-il bon de surgir à l’improviste car la jeunesse est faible.


Quant au garçon,
qu’on l’informe plus tôt ; non à l’âge curieux où il a envie de savoir le secret de la naissance, mais à l’âge où, par un tourment naïf et répété, nous lui voyons le besoin de savoir.

Dans le dernier cas, dès qu’il pose à sa mère l’éternelle question : « Comment se font les enfants ? » celle que posait à Rousseau son Émile, qu’elle réponde comme lui simplement mais gravement : « Les femmes les font avec des douleurs qui leur coûtent quelquefois la vie. » Il y a déjà là, semble-t-il, — par la compassion — de quoi glacer la rigolade française que l’on n’évite guère sitôt que l’être inculte évoque l’union.

Si les parents cultivés lui ont montré les statues immortelles : La Vénus de Milo, les nus sacrés de nature des Grecs de la belle époque, ou La Victoire de Samothrace, intimidante de calme, de grandeur, l’adolescent est paré par la piété pour le beau contre le ricanement des polissons de son âge. Ainsi il naît à la qualité et le voici plus prêt à chercher la fille pure avant tout, comme à exiger d’elle cette haute dignité spirituelle dont les mœurs à elles seules seraient bien incapables.

Mais que le père dise aussi seul à seul à l’homme de seize ans, qu’il risque, en un triste levage de deux heures, la santé, l’allégresse de sa famille à venir, sa joie et celle des petits et le contentement de soi.

Toi jeune père, sauve-le de la noce par l’amour.


Quand le fils a vingt ans,

qu’il entende ceci : « Toi, l’homme, le jeune responsable, tu méditeras, tu comploteras le bonheur de tes sœurs avant le tien. Présente-leur tes meilleurs camarades. Tu y apprendras la politique de l’amour et sa police en ouvrant l’œil sur les « flirts » de tes sœurs que tu susciteras car elles ne peuvent épouser le concierge. Aide-les à former un beau lien digne de la famille. Et dis-moi si ces vertus ne te serviront pas — par l’esprit de finesse qu’elles exigent et cultivent en toi — dans tes amours, ton mariage, ton bonheur, même dans ton œuvre d’artiste.

POUR TOUCHER LE CIEL DE L’AMOUR

L’égoïste, ai-je dit plus haut, ne sait pas s’aimer. Il se borne. « Si les astres ont besoin les uns des autres, combien moi, davantage, j’ai besoin de mes frères ! » dit Claudel ; et je dis : de leur mettre le pied à l’étrier.

Pensons aux autres. Chacun nous rend des terres de notre âme.

— « Et pourquoi ? répond un pauvre homme, j’ai tant de mal à assurer la vie des miens. »

Réponse : — Mais pour l’assurer mieux, d’abord, chaque ami nous en indique un moyen de plus. Aussi pour nous ouvrir l’entendement. Tous nos dons sont à conquérir et chacun nous y aide. Nous rencontrons nos dons en sortant de nous-même pour approuver autrui ou contredire le prochain, car penser c’est sortir et c’est sortir de soi pour y rentrer plus profondément ensuite.

L’art aussi nous y aide : « Roulons dans la vie des autres comme une pierre au gouffre », dit Eugène Carrière, le grand peintre dont la peinture a augmenté le cœur français.

Donnons-nous, donnons de nos forces, et il restera bien un Dieu pour ne pas nous en punir.

Jamais on ne tient mieux en mains sa force d’âme qu’au fond du dévouement.

Je te parle ici de devenir un maître.


Et débarquons la femme
qui tire tout à elle, qui ne laisse pas l’homme sensible à tout l’humain.

Le cœur de France aidé par l’art doit être la lyre pendue au vent qui recueille et transforme en consolations toutes les suppliques passantes.


Et servons-nous de nos artistes.

Ne laissons plus dire la turpitude : « Les arts ne fleurissent pas pendant les guerres », car c’est là qu’on en a grand besoin pour tenir. Qu’on dise partout les poètes et ils foisonneront.

Que le poète chante nos héros encore vivants. Offrons-leur l’effusion nombreuse dont manquèrent toujours nos sacres officiels. Pourquoi, dit le beau poète Milocsz

« Pour quel plaisir ou pour quelle vengeance
Refuser aux vivants ce que l’on donne aux morts ? »

Pas de los aux grands hommes, aux héros morts, que ce soit au Panthéon ou ailleurs, sans le los de la femme et la voix du poète.


L’art, c’est le sang du juste,
du plus juste [53].

La beauté c’est sa force la plus désespérée qui s’arrache de lui pour créer en nous cet être sacré que, sans l’art, nous ne serions qu’aux heures du malheur ou de l’extase. L’artiste veut que nous soyons divins moins rarement, plus familièrement.

Quand l’art nous fait sentir nos signes divins, ce n’est pas alors qu’il nous déshumanise — bien au contraire — car les dieux seuls sont assez hommes.

De nous, exigeons Dieu qui toujours, dans l’homme, attend son heure. Et que l’artiste nous y aide.


Surtout ne craignons pas le grand.

Lui seul est simple, aisé. C’est le petit qui nous complique et nous embrouille.

Et cherchons le vertige. Ne craignons pas la grande aventure d’esprit que comporte l’amour.

L’amour n’est bénin que pour les cœurs sans force et sans munificence. Interrogeons nos grands artistes. Eugène Carrière, par des moyens providentiels exprime ce que j’appellerai le danger des amours totales, seul danger qui vaille de vivre et qui suffise à exprimer la vie, seul danger qui nous réveille d’entre les morts, seul danger celui-là qui ne nous perde pas sous les couches de matérialité, ces matrices de désespoir.


Sus au pessimisme fétide.

« Les Français sont mécontents de tout et toujours », disait Napoléon. Je dis : certes ils sont exigeants car ils ont un haut sens de la perfection.

Mais ces coquetteries siéent aux peuples heureux. Je dis donc : sus aux grognards perpétuels, car ils n’ont pas grogné quand il l’aurait fallu [54].

Sus au pessimisme devant l’enfant surtout, de chair trop meurtrissable [55]. Le pessimiste ment. Il faut un tel concours de bons miracles chaque jour pour que nous vivions seulement, pour que nous ne soyons pas pulvérisés par les cent dangers qui nous guettent à chaque heure que, le pessimisme est au plus un tic noir, une manie putride.

La seule dignité française : ne pas geindre et cohérer la race par l’amour.


Dans la douleur du deuil
lui-même, borne-toi jeune femme. Tu as perdu ton enfant préférée et te voici devenue terre sainte. Ne le sois pas cependant trop longtemps : si ton mari allait t’être enlevé, jamais tu ne guérirais d’avoir cessé deux ou trois ans de lui sourire.


LA PARENTÉ


Les vieux.

Ne la réduisons pas en la fuyant. Chacun peut tout pour tous. Jeunesse apprends des mères à assister les vieux d’abord. Ils mènent déjà la maladie qui les emporte. Ils n’ont plus d’avenir ; la vue baisse non l’esprit. La nuit monte, drame total. C’est quand nos yeux faiblissent que ceux de l’esprit s’ouvrent. Ils ont perdu, elle l’homme chéri, lui la compagne tutélaire, et tant de ceux qu’ils aimaient. Ils ne s’éveillent plus que sur la mort sans s’y faire.


Solitude et douleur définitives. Plus faibles que le nouveau-né sans être, comme lui doux à voir, ils ont tout donné. Place à eux, qui, sans force, portent le pire. Ils sont la tragédie en marche et le dénouement c’est demain.


Grandeur des vieux.

Hier avant d’atteindre leur âge de débâcle, ils étaient magnifiques.

À Samoëns (Savoie), je vis une lutte singulière à la corde entre gens de quarante-cinq à cinquante-huit ans (côté des vieux) et les gars de seize à vingt-huit ans (côté des jeunes).

À ma stupéfaction les vieux ont vaincu les vrais jeunes qui, à la preuve, ne l’avaient pas été. C’est que les vieux se disent à l’instant décisif : « Vas-y et gagne ou crève. Nous ne sommes plus assez forts pour nous reposer. » C’est la splendeur morale.

Et comme nous serons plus longtemps vieux que jeunes, ce qu’il faut respecter en eux, après les affronts dont les humains les abreuvent, c’est la tendresse enivrée qu’ils auraient si la plus belle des jeunesses, la vôtre — jeunes parents et grands enfants — savait encore les consulter, les croire aux heures décisives, cruciales où la famille souffre pour se fonder et pour durer.

« Les maisons sans vieux sont maudites », a dit l’Orient. Que l’Occident veuille s’en souvenir.


L’âge directorial.

Puis les vieux savent tout. Eux seuls. Chaque âge apporte à notre champ d’activité une somme nou- velle d’expérience. On ne sait pas du tout en science de l’homme, à quarante ans ce qu’on sait à cinquante. On prend parfois en pitié à soixante, à soixante-dix ans des décisions manquant d’une lumière, qu’on a prises à cinquante, à soixante ans, et lueur dont les dix années suivantes auront pu nous munir.

C’est pourquoi l’on ne concevra jamais sans terreur aucun directoriat confié à la jeunesse.

Chaque âge a sa maîtrise.

Servons-nous du sens directeur des grands aînés. En montant vers la lumière, j’entends vers la vie éternelle si les vieux l’ont méritée, ils découvrent enfin la plus large étendue du champ d’action de l’homme, comme ils voient mieux l’obstacle sur lequel il a chu. Qu’ils nous le montrent et nous l’épargnent.



C’est pourquoi dans mon
Art d’aimer 1927 et 1928 j’ai mis l’âge-sommet de l’amour à quarante ans. Là seulement on ne fait plus de fautes contre l’enchantement qui naît.



Soignons les parents
d’abord, mais ceux aussi du conjoint. Dans la famille totémique utérine le gendre a des devoirs maternels envers sa belle-mère, gardienne du sang sacré. Il a l’obligation de contribuer à son aliment par une

forte dîme sur sa chasse et sa pêche qu’il lui remet à intervalles réguliers. L’usage des peuplades, on le voit, nous enseigne, celle-ci en délicatesse. Nous saurons en retenir quelque chose.

L’enfant lui aussi est à
soigner d’abord. Il est notre somme, notre total charnel, spirituel, animique. Nous sommes ses divinités bienfaisantes. Il nous est confié. Sans nous, il est perdu, ce qui le rendrait sacré, même si son adorable faiblesse ne nous mettait aux yeux des larmes de séduction.

Mettons-le sur le même plan que notre mère. Et soignons-les ensemble. La vraie femme fait tout en même temps. Sauver sa mère est sauver son enfant. Il a tant besoin des grand’mères !

Toi, jeune grand’mère d’aujourd’hui
au teint de pêche, qui pousse la voiture de ton petit enfant et en traînes deux par la main, toi qui conserves ta minceur et tes yeux de gamine et ton visage rond, te voici gardée d’un seul coup de tous les ridicules de la vieille coquette.

En te mirant dans les yeux des petits, en souriant aux anges, tu as leur âge, ma charmante ; on n’est une vraie jeune à cinquante ans que quand on est grand’mère.


Cependant ne t’use pas trop
autour de l’enfançon. On ne peut faire à ton âge, même avec ton allure de fillette, ce qu’on fait à

vingt-huit. Et bientôt chez tes filles gâtées, toi consumée de zèle, avec tes débauches de don, tu serais la bonne à tout faire sans gages.

C’est de ton conseil, c’est de ton regard qui pénètre et déloge le mal, c’est de ton influence que tes filles ont besoin et plus que de tes bras. Veille à ne pas leur manquer pour t’être donnée dissolument sans mesure. Aucun déchaînement n’est sain et pour personne.


La toute-femme.

Ce qui la distingue des femmes fragmentaires, celles qui disent ainsi que les servantes : « Si je suis ici, je ne suis pas ailleurs », c’est que l’autre, la toüte-femme est comme Dieu, partout. Elle est dans la peau de tous ceux qu’elle protège. Elle sait à chaque heure que tel ou tel des siens a froid ou chaud, qu’il manque de ceci, de cela. Elle sauve tout à la fois et ce qu’elle trouve pour l’un lui sert pour l’autre.

Je n’en dirai pas autant de Mme de
Grignan que sa mère Mme de Sévigné avait rendue célèbre à la cour par son idolâtrie. Celle-là ne sut faire qu’une chose à la fois. Ce n’était pas un chef. Le chef est magnanime. Mme de Sévigné mourait de la petite vérole à un étage du château de Grignan. Soignée, mais non par son enfant, elle appelait sa fille, son idole qui ne vint pas. Et la pauvre marquise expira en disant : « Tout de même, si j’avais été aux Rochers, mon fils aurait été près de moi. »

Mme de Grignan craignait-elle la petite vérole pour elle ou pour sa fille ?

Son abstention n’en eût été que plus laide.

On assiste d’amour sa mère d’abord et c’est cela qui protège l’enfant.


Apprenons à nos fils,
à nos filles à ne pas tuer de leur bonheur en se mariant, les parents du conjoint. De jeunes mariés abusifs, des jeunes femmes jalouses ou sans entrailles, ont dit à l’autre : « Je ne verrai pas tes parents. » Des pères, des mères en sont morts de chagrin. On ne peut commettre de crime plus hideux, plus néfaste que détacher de l’arbre ombreux et protecteur ses jeunes branches. Ceux-là sont maudits entre les maudits. La nature les châtiera vivants : Pas de vie ne se passe sans qu’on ait besoin du secours des siens. Les parents alors outragés d’abandon resteront sourds. N’oublions pas le discrédit que les jeunes jettent sur eux : que cache-t-on, pense la foule, quand on se cache du regard des parents, quand on s’écarte du bercail comme brebis galeuses ? Ils jettent la méfiance sur leur famille, se dégradent eux-mêmes. Ils descendent d’un rang et toutes les religions les rejettent.


Le choix.

À vous parents de guider le choix de l’époux, de l’épouse. Que le jeune homme entende ceci :

« Pour les filles, tes camarades de jeux, d’études, n’oublie jamais ceci, toi qui aspires au mariage : Les filles sont ce que veut le garçon qui leur plaît ». Ou’il la veuille donc haute et qu’il la veuille pure pour préparer en elle son sanctuaire, celui de son sort le meilleur, de sa valeur, de ses rêves, de ses reliques, où il vivra, se reposera et se magnifiera.

La femme pure est la condition de la grandeur de l’homme. Où prendrait-il le sentiment de sa noblesse si ce n’était aux yeux de l’épouse qu’il révère, celle en qui luit l’orgueil des actions de son homme ?


Dans la chasse à l’amour
pour y trouver ton bien, je m’en prends au plus fort. C’est toi, le jeune mâle, et tant qu’il y aura cinq femmes pour un homme, c’est toujours toi, morceau de prix, qui es maître de tout. Veux-tu, jeune homme, voir en la jeune fille ta véritable femme, la ressource et le port ? Sa jeunesse un instant s’égara-t-elle avec toi ? Respecte-la quand même, respecte-la malgré elle, s’il le faut [56]. Vénère la jeunesse de la femme pendant qu’elle est féconde et peut concevoir l’homme.


C’est pour quelques viveuses
déchaînées qu’on s’est permis de douter de la féminité chez nous si magnifique, « J’ai vu des hommes en France, écrit Gérard Mutius, l’auteur allemand des Trois Royaumes, épris de personnalité. Ces hommes sont semblables aux autres. Mais la Française oui, c’est quelqu’un. » (Lettre à Octave Uzanne.)

Dans le doute exprimé au sujet de nos femmes, il n’y eut qu’appétit de scandale et qu’ignorance de la réalité. Si j’avais un reproche à faire à la mère actuelle, ce serait de trop se dévouer au corps de l’enfant plus qu’à son éducation. C’est pourquoi j’y obvie.

Ceux qui parlent mal de nos femmes n’ont donc pas à la maison de jeune sœur douce et sévère qui fait penser son père, son frère à ce qu’ils doivent faire dans la journée ? Sur son petit front grave et bourré de soucis, je vois cette sagesse de l’amour qui fait la part de chacun et porte le destin de tous. Sa mère meurt et la fillette sauve tout. Ses épaules menues ne plient pas sous la charge écrasante et tous, son père en tête qu’elle soigne, sont devenus ses enfants.

Elle est plus femme qu’une mère, mais avec plus d’anxiété que n’en avait sa mère, puisque enfant elle ne sait rien que d’amour en devinant le besoin de chacun, en lui faisant sa part de pain et de chaleur.

Fillettes méconnues, anges gracieux de la bonne intention, qui pâlissez de peine et de fatigue à rendre sages les frères, bons butors explosifs, à consoler le père, qui dira le bienfait que vous êtes chez vous ?

Épouse celle-là ; sois à toi seul sa mère, son père, son grand-père (celui qui a des faiblesses pour elle) et son petit garçon pour qui elle peut avoir autant de faiblesses qu’elle voudra, sans que ce gamin-là, comme ses frères, en profite pour lui grimper surla tête. Car elle a soif d’être pour toi, sacrée comme ta mère, folle comme ta petite fille de joie. Jette-toi vite à celle-là. Elle te sauvera de tout.

Fais-en ta jeune sœur d’ardeur et vous tracerez à vous deux la ratio de l’ardeur, de la plus haute.


Ne crains pas de lui enseigner
la gamme entière du bonheur, comme l’ont craint les maris-pontifes, ceux qu’on quitte. Pour que le couple ait toutes ses grâces, les tiennes et les siennes, c’est elle qui devra te retenir car tu dois la venger d’avoir été trop sage.

Le charme brave de ce temps c’est que la femme la plus sainte veut prendre aussi et non donner seulement. Elle sait qu’on s’attache mollement à la femme qu’on frustre et qu’un sourire qui jeûne et se contraint ne verse pas la sainteté plus que la joie. Elle entend n’être sage que si l’homme qu’elle aime a su montrer assez de verve et de courage pour ne pas lui doser la joie. Honnêtes ? elles le sont et mieux que leurs aînées, car leur vertu veut se solidifier d’ivresse.


Le logis des amours.

Qu’il est vain et désuet le mot de dandy trop jeune du cher poète Sylvain Royé mort pour nous à vingt ans à la Grande Guerre, auteur de poèmes exquis : « Comment se marier, dit-il, si on n’a pas deux cabinets de toilette ? »

— Mais en se lavant tour à tour, dirait M. de La Palisse à ce délicieux garçon qui se noie dans un verre à dents.

Qu’il ne soit pas grand le logis des amours. Un peu serrés on s’aime mieux. Des époux se sont désunis pour avoir fait deux chambres en augmentant leur situation. Diminuer les charges c’est garder quelques libertés pour acheter des livres, faire un petit voyage, une fête du cœur, pour voir un spectacle exaltant. Respect à l’esprit avant la guenille.

Mais si Monsieur peut avoir son bureau à la maison il le lui faut. L’amour a bien compris pourquoi.


Avant les noces.

Des mères trop fines ne parlaient plus à leur fille le soir des noces du secret de la paire. La mère entendant sa fille pérorer en bravache à tort et à travers au sujet du couple, la croyait informée. Erreur. La vierge avait entendu tout sauf le nécessaire.

Je citerai donc le seul avertissement qui m’ait semblé indispensable. Je ne vois rien à y changer :


Les jeunes mariés vont partir
pour une destination voisine mais inconnue. Pierre a vingt ans, Jeanne dix-huit et ils vont là comme à la fête.

La mère de Jeanne (38 ans) : — Allez-y comme à la vie. Le marié sort. Jeanne : « C’est vrai, tu sais, je crâne par venette. J’ai pu te paraître avertie. Mais le fait est là : je ne sais rien. Je voudrais ne pas avoir l’air trop bête. Parle-moi. On m’a dit qu’il y avait un secret assez dur pour la première nuit. »

La mère : « Si on te l’a dit, tu en sais assez pour ne pas te croire infirme. Tu aimes, n’est-ce pas ? On ne le sait qu’à l’heure de tout laisser pour un ? »

Jeanne : « Oui. »

La mère : « Alors de quoi me parles-tu ? N’es-tu pas fière de donner surtout si le don coûte un peu le premier soir et quelque autre parfois. Ne souffres-tu pas dans les jambes et dans les reins quand tu restes une heure sur tes talons Louis XV devant la glace pour draper une robe sur toi ? Et de quoi ne souffrons-nous pas ? Est-il un dur effort acharné, véhément qui ne blesse d’abord ton inertie ? »

Jeanne : « Oui, mais… »

La mère : « L’amour n’est pas naturel à la femme ; mais l’homme épris a tôt fait de l’y incliner,et deux jours après, tout s’arrange mieux que tu ne l’espères. Alors je te répète, de quoi me parles-tu ? Parlons d’amour et laisse-toi porter. Un seul mot : ne subis rien que ce que tu désires. Tout le reste est servage. »


Et que la mère de Jeanne
dise au jeune mari avant qu’il emmène la petite épousée :

« Je dois vous confier, mon ami, que c’est la première semaine de l’union qui régie la santé des femmes. Ballottée de courses, de formalités, de fatigues, usée d’angoisse passionnelle, des cent travaux de la coquetterie pour faire le trousseau, harassée par l’installation, Jeanne ne doit devenir femme que parvenue dans le coin de paix où ses émotions pourront se déplier et s’épanouir en vous. Voyagez, fleuretez ferme en route, puis reposez votre femme d’abord. Et nichez-vous pour ce que Sévigné appelait la consommation. »

Pierre sourit devant les disciplines du bonheur auxquelles il n’avait pas songé et le voici promu le grand frère d’ardeur.

La mère grave, inquiète :

« Je parle de santé, je parle de bonheur. Un cher gaillard dûment épris, a tôt fait de démolir une vierge s’il ne se fait pas aussitôt la mère de sa femme et ne borne pas d’abord son plaisir à nous la mettre en joie et en chansons, à lui faire des joues bien élastiques. Plus tard vous saurez cela de tendresse. Je n’interviens que pour avancer l’heure et pour vous dire aussitôt ce que vous n’auriez su sans moi qu’après dommages. Plus tard le doux cuir féminin subira mieux l’assaut et se fera plus résistant.Il s’agit de fortifier le terrain par la douceur. »


Et l’habitude du mari ?

« Dans le bon mariage, la femme doit apprendre, le mari doit oublier », écrit Suzanne Spezzafumo. Toi Jeanne, parle si quelque habitude du mari te contraint et qu’il change pour toi son habitude. Des sottes sont parties plutôt que d’expliquer. Explique.


Il n’y a pas de génération consciente ;
ou plutôt il n’y en a qu’une savante, lucide, inspirée, celle de la nature qui seule a tous les éléments de la question ; et vous n’en avez qu’un : ce que vous croyez être votre commodité. La nature seule connaît l’heure de vos santés. La première

heure est la meilleure, la plus chargée de sucs, de chances, d’avenir. Vos décisions artificielles et cérébrales, vos décisions de taupes, en gênant les projets de la nature, n’organisent sûrement que la mort.

Il faut préméditer l’enfant comme l’amour. Il faut y aspirer pour qu’il soit beau. Il faut y aspirer sans cesse pour s’aimer seulement, pour que la femme s’ouvre toute à la vie et pour être tous deux nourris de plénitude. Il ne faut pas le comploter, plus qu’il ne faut le repousser. On ne combine pas l enfant : on se l’inspire.


Quelle émotion divine
lorsque, enfants encore, ces époux aux yeux de bleuets, faits humains par leur fils, l’enveloppent de soins souples, enchaînés, accordés ! Ils ont enfin, par le petit, acquis le battement perpétuel de l’amour, de l’élan soutenu et la chaleur du nid. Rien en eux n’interrompt plus l’amour. Ils sont sortis des saccades célibataires et chacun ne frémit plus que du sort des trois.

Le mari, le père enfant y est encore plus séduisant. Bonté de l’homme, tu fais trembler d’aise la nature engourdie. Le cœur des femmes se fend sous le plaisir de voir un jeune père et qui comprend son rôle. L’homme vraiment bon l’est au delà de ses forces et la famille et l’attendrissement lui refont chaque jour les forces nécessaires.

Les fatalités du conjoint.

Nous serons toujours obligés de nous y soumettre [57]. Mais tout nous réussit pourvu qu’on s’en soucie à deux et que, dans l’intervalle séparant, on fasse à la volée — par la séduction — du mot et du regard, des organes d’étreinte.


SOUMISSION AU PLUS HAUT DESTIN
CONDITIONS DU GÉNIE


Ce qui doit disparaître aux époques sévères, c’est la fatuité, les petites vanités qui nous fermaient le chemin du génie, c’est-à-dire notre plus haut destin. Les maîtres sont modestes. Le génie est lyrique c’est-à-dire fervent. Il n’admet que des humbles de cœur. L’abandon, le désistement de l’homme aux mains de Dieu reste le signe chrétien posé sur la nature ; c’est que la soumission met l’homme dans l’atmosphère translucide du génie, tandis que l’amour-propre dont firent état les moralistes, bouche de sa carcasse le seul de l’autre où se donne la vérité comme l’amour.

Le brasier (j’ai nommé le génie, l’art, la passion) n’admet que l’humilité éclairée. Il fond, il fracasse toutes les vanités.


La France est le peuple loyal
et droit par excellence. « Dès la gare, me dit un beau romancier hongrois : Pogany, je notai, par contraste

avec les nations faites, machinées de figure que la France reste la limpide. Seule elle a le visage nu, l’âme lisible sur la face. »

On a médit de la France. Elle est claire, mais ardente à prendre sa passion pour la réalité. La famille est jalouse étant passionnée.

Les alliances se forment. Les préférences sont là. Elles sont génératrices de drames. L’enfant adore les vainqueurs de la famille. Il n’entoure que celui qui réussit. Et là l’iniquité se lève. Les plus grands morts de la lignée ne sont pas les plus honorés.

Bref, une assemblée au moins par an s’impose, où la famille, elle qui fait la cité [58], jugulera la passion et remettra ses membres dans le sens de la justice du cœur. Elle honorera publiquement ceux qui auront porté le plus haut le sens familial, la protection de l’âme, de l’esprit, de la valeur de la tribu.

Dans la famille primitive d’Australie, c’est grâce aux cérémonies religieuses qui réunissaient les tribus éloignées à époques régulières, c’est grâce à ce centre fervent que s’affirma leur unité sociale. Nous manquons d’unité sociale. N’y a-t-il pas là une idée ? Essayons de la mettre au monde :


Les Assises de la famille.

Chaque famille française aussi étendue que possible à tous les cousinages, pourrait avoir ses Assises le 1er janvier après le repas de fête pour commencer fructueusement l’année, et une fois avant l’été pour consacrer et inspirer les vacances, créatrices de beaux liens.

Comme tenue sociale, on pourrait y examiner, d’abord ce qui aurait pu être acquis dans l’année par l’influence de la famille heureuse pour la famille nombreuse et besogneuse, notamment dans l’ordre que j’indiquai plus haut. Et l’on pourrait s’entendre pour faire aboutir par action personnelle les mesures les plus salubres.

Quant à la tenue morale elle serait surtout agissante. Je vais y arriver.

Pour la tenue verbale, les Assises de la famille ne seraient nullement un tribunal punitif. Elles seraient consultatives en des cas de conscience difficiles. Elles seraient conseillères d’activité, de justesse dans le bien et viseraient à gagner de vitesse le combat pour la vie sur l’inertie, la veulerie, le laisser-aller, l’acagnardise, la routine.

Comme l’examen de valeur des enfants, les Assises des adultes et des petits seraient présidées par un couple qui ne serait pas fatalement des époux et dont chacun serait nommé à main levée par l’assemblée quand l’un des deux serait malade ou viendrait à mourir [59].

À chaque assemblée le président, la présidente, tour à tour, se serviraient des succès remportés par le groupe pour le bien public et des faits d’actualité pour prouver que le bien, que le bonheur d’un peuple, ce combat contre l’inertie, veut une énergie impliable. Rien n’est plus mal reçu que lui car chacun veut dormir. Au lieu de laisser somnoler le bien, les Assises de la famille l’électriseraient par l’exemple. La jeunesse saurait enfin où il est ; par ses vertus agoniques [60] d’émulation elle viendrait à y voir le sport par excellence le seul qui, au lieu d’une coupe, remporterait un bien-être pour la race et l’individu. Et l’effort de notre belle jeunesse cesserait de se perdre au vent, à la compétition en dépense tragique et plus vaine que toute vanité : essoufflement et lésions contractées et vouées à quoi ? À des rivalités de coqs ! Tandis que dans le monde en réfection tout peut être tenté avec effet pour le bonheur pourvu qu’on ne laisse pas en passer l’instant. Qu’aux Assises de la famille on sonne la cloche d’alarme du bonheur, de la valeur en prières qui supplient la jeunesse de ne plus les laisser à l’abandon !

Je vais examiner à vol
d’oiseau quelques-uns des cas d’invention du bien — il veut tant d’imagination — qu’il s’agit de faire acclamer par un public de même sang, c’est-à-dire prêt par l’amour à renchérir par fougue juvénile sur les plus beaux exemples qu’on lui donne.

Et quand la fièvre du bien sera née nous n’aurons plus qu’à la laisser agir.

Après ce rappel à la mission d’ardeur salvatrice, les Assises combattront les opinions jalouses ou passionnées en citant au tableau d’honneur ceux qui auront fait le plus par rang de services rendus, pendant le semestre ou l’année, pour le prestige ou la prospérité de l’arbre familial. Qu’il ne s’agisse plus ici d’éclat, de séduction, de réussite quoique la considération ajoutée y doive trouver place ; mais d’efforts effectifs, au secours de l’un ou de plusieurs parents, salut opéré par celui qui entraîne les autres.

Comment l’émulation ne s’étendrait-elle pas bientôt à tous les vaillants ? Comment nier la force, l’appui qui en naîtrait ?

Le parent brillant, le puissant, le vainqueur cesserait d’émerveiller la jeunesse quand elle verrait que c’est à ce vieux cousin de condition obscure, mais adroit et zélé que la plus belle fille de la maison a dû d’épouser le ministre estimé.

La fillette charmante restée seule à quinze ans pour élever ses cinq frères et sœurs dont un nourrisson de dix mois et qui s’en tire à la joie de tous serait largement applaudie et aidée. Et qu’il le soit, l’industriel qui obtient le plus de fougue au travail parmi ses ouvriers, celui qui a rappris au salarié à étreindre sa tâche comme une femme aimée, ainsi que fit à travers les âges notre exquis artisan français.

Qu’on prime les enfants qui se disputent à qui assurera les courses, le service de l’aïeule impotente. Un ban pour ceux qui n’ont pas borné le devoir à la nichée, et qui — de vitesse — ont gagné, le temps et le moyen d’assister la tante paralysée. Dans l’action continue seule on trouve le pouvoir d’en ajouter. Les oisifs eux ne sont jamais libres pour d’autres. Nous donc, les écrasés de bon travail joyeux, par l’entraide multiplions la vie.

Non sans garder pieusement le loisir en commun, où, par l’effusion, se refont nos courages. Qu’un grand mort de la lignée soit évoqué à chaque audience avec ses hauts mérites, et la séance sera mise sous son nom.

Si l’un des nôtres entrait dans une voie néfaste
quel serait le rôle de ces Assises ?

Il s’agirait de rattraper l’égaré, d’envisager son drame avec respect, d’écouter ses raisons, de lui parler sans blâme, puis de provoquer un mouvement d’épaulée de chacun pour le tirer de là, de telle façon que, la famille, le cernant de chaleur, remettrait tout en place avant que la vengeance peut-être, chez ; une femme ou un mari trompé et laissé seul devant le ressentiment, en fasse, par un crime, la proie de la justice.

Ainsi, de vitesse toujours, nous aurions sauvé la famille d’une tache et déchargé les tribunaux.

Que jamais la présidente
ne quitte ces Assises sans dire aux femmes, elles qui sont les mœurs, ceci ou son équivalent :

« Toi, femme, demande-toi beaucoup. Tu n’as jamais approfondi toute une peine d’homme ni la vertu sans frein dont il serait capable avec un peu d’assentiment profond chez la femme qu’il aime, ni sa bonté si tu voulais l’animer toute ! L’amour seul peut déchaîner la valeur.

« Élève-toi jusqu’à la foi de l’homme. Prends conscience du vertige d’honneur que tu dois lui rester.

« Soyons, Mesdames, la grande fortune
d’une vie d’homme,
leur bonne fortune, jamais. »

Et toi, chère patrie, sers-toi de tes femmes providentielles.

Le 1er juin s’il se peut, portons les Assises de la famille à l’orée d’un bois de France où les jeunes et les petits se serreront autour des aînés et des vieux pour être dignes de l’été.

  1. Mot d’un frère Karamazoff.
  2. L’enfant qui n’a jamais connu son père reproduit des tics de la marche comme du caractère de son père. Cela, la science ne l’expliquera pas.
  3. de Bonald.
  4. Lahy : Du clan primitif au Couple moderne. La femme était fécondée par le dieu. Le mari ne venait que pour mouler et agiter le germe.
  5. Origine de la plus haute et belle sociabilité française, tournois, salons, familisme, apostolat féminin, etc.
  6. Dénombrement.
  7. Voir Une Politique de la maternité, par Aurel.
  8. Le Code de l’éternelle mineure.
  9. Péguy.
  10. Ils deviennent au réel la proie d’un chancre : leur vice
  11. Titre du livre superbe de Jean Dolent, maître du trait artiste (1902).
  12. J’ai montré que l’absolu est seul vivable et respirable dans mes ouvrages précédents.
  13. Connaissez-les plus avant qu’ils ne font.
  14. Hanz Ryner. Le Drame d’être deux, écrit avec Aurel.
  15. On ne peut servir qu’en écoutant pieusement.
  16. Vita nuova.
  17. J’ai vu la maison de Pétrarque à droite, au bas de la Sorgue où il promenait Laure, et le laurier qu’il planta pour figurer sa dame.
  18. Voir Le Drame d’être deux, où la scène est rapportée dans son ampleur.
  19. Le poète Gustave Zidler a supérieurement chanté l’amour vécu et la famille sans donner pourtant assez de place à la femme qui n’y est qu’une nébuleuse.
  20. Le mot de Michelet : « La France mourra au xx° siècle de sa guerre à la femme. » Je dis : non, car nous avons assez de nobles hommes pour reclasser la Française.
  21. Chaque contrat de mariage est un tissu d’affronts pour l’épouse.
  22. Marginales.
  23. La Chine vit peut-être encore parce que ses veilleurs de nuit répètent chaque soir : « Aimez vos père et mère. Obéissez-leur, respectez les vieillards. Instruisez vos enfants, pas d’injustices, etc. »
  24. Voir comme complément de ce livre : Les Commandements de la femme par Aurel.
  25. « Dieu a manqué de mesure, dit Alfred Mortier. Nous ne sommes pas à la taille de nos malheurs. » (Les Marginales, 1935.)
  26. L’homme sans un ami ne mérite pas de vivre, dit l’ancien.
  27. Le Voyage. Extrait du Souffleur de bulles.
  28. Voir l’exemple complet dans L’Art de joie par Aurel.
  29. Il faut à la femme une combativité forcenée pour sauver seulement la vie.
  30. Le Couple, par Aurel (1911). Réédité en 1935. Éditeur : Figuière, dépôt chez Aurel, 20, rue du Printemps, Paris.
  31. Moallakat. Traduction Pierre Louys.
  32. Pour exprimer l’amour intuable, j’ai pris cette expression pour titre d’un essai, en 1936.
  33. Mot de Jeanne Mami.
  34. C’est pour la fustiger qu’ici je la tutoie, pour la remettre sur ses pieds.
  35. Joli mot de Saint-Simon qui dit si bien ce que je veux, et qu’on devrait garder.
  36. Cirer ses petits souliers, secouer ses habits, épousseter, que sais-je ?
  37. Voir Machiavel dans Le Souffleur de bulles, portrait en vers, par Alfred Mortier ; puis Machiavel, Pages choisies, par A. Mortier, avec biographies et Machiavel, pièce d’A. Mortier (1931).
  38. Éditeur : Messein, 19, quai Saint-Michel (1940), p. 43.
  39. Dans Plutarque, Œuvres morales.
  40. (Bergson).
  41. Marius vaincu (1910), Sylla, tragédie du pouvoir (1913) Mercure de France.
  42. Penthésilée (la grandeur féminine) (1923).
  43. Maître de sa joie (1902), ainsi que Monstres, etc. ; grand sensible il est aussi un mystique du rire. Le rire est chez lui créateur.
  44. Jules Verne, par Mme Allotte de La Fuye.
  45. La Dramaturgie de Paris, par Alfred Mortier (1917)
  46. En imitation de Mallarmé, de sa manie anglaise, lui qui disait : « Mieux doué j’aurais été plus loin. »
  47. Polti est l’auteur considérable de 36 situations dramatiques, de L’Art d’inventer des personnages, de L’Égaré, de L’Éphèbe, etc.
  48. Je constatai en 1936 à l’institut Mécanothérapique du Dr Guyot, à Lausanne, que trois jeunes filles (dix-neuf à vingt-deux ans), au retour d’un match éreintant, malgré leur parfaite santé, ne s’étaient pas relevées le lendemain, frappées de poliomyélite. Le surmenage avait-il dégagé le microbe ou l’avait-il déchaîné ?
  49. Paris rectifiera heureusement.
  50. Ernest Charles.
  51. Comme par exemple Le fumier social ou : La poubelle des mœurs.
  52. Unissez-vous pour le demander par centaines d’abonnés.
  53. Le Commandement d’amour dans l’art, par Aurel.
  54. Mais que les Français sont bons enfants, faciles par ailleurs et endurants ! Je les vis de 1914 à 18 non seulement s’accoutumer à descendre dans les caves contre les bombardements, mais toujours un boute-en-train plein d’esprit, à commencer par le mien, faisait de la cave un salon fort gai.
  55. Il me faut bien faire cet adjectif car il n’a pas d’équivalent.
  56. Être femme, c’est haut. À celles qui l’oublient, rapprends-le, mon garçon.
  57. Maladies, parenté, coutumes ou métier, faiblesse passagère.
  58. La famille sauva Rome de Carthage mieux outillée.
  59. La ville devrait désigner et ouvrir deux heures toutes les salles possibles à la famille pauvre pour se réunir.
  60. Au sens de combatives.