Le petit trappeur/03

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Texte établi par Théodore LefèvreThéodore Lefèvre (p. 18-23).


CHAPITRE III

départ de wilhelm. — arrivée en amérique.



Quatre ans s’écoulèrent au sein de cette vie tranquille et paisible, mais le chagrin devait bientôt venir visiter le pauvre Wilhelm. Son père adoptif tomba malade, il se mit au lit pour ne plus se relever, et malgré les soins et le dévouement de son enfant, le pauvre soldat sentit que sa dernière heure était arrivée.

« Mon enfant, lui dit-il un soir qu’il se sentait plus faible, je vais mourir et te laisser seul sur la terre ; n’oublie jamais les préceptes que je t’ai enseignés ; fais toujours ton devoir et tu seras heureux.

« Ne pleure pas, ajouta-t-il en entendant les sanglots du désolé jeune homme, souviens-toi que la mort est douce pour l’homme qui n’a aucun reproche à se faire ; adieu, mon fils, je te bénis, et .....» Il ne put


Faucon - Le petit trappeur, 1875.djvu
À l’entrée d’une clairière il aperçut un homme
un long fusil à la main : c’était un Trappeur.

achever, la mort venait de rendre sa belle âme à la liberté.

Le malheureux Wilhelm resta plongé dans une affreuse douleur, il était insensible aux douces consolations de Stanislas et semblait n’avoir conscience de l’existence que par la peine dont son pauvre cœur était abreuvé. Il ne sortit de son anéantissement que pour suivre à sa dernière demeure la dépouille mortelle de celui qui avait pris soin de son enfance et qui jusqu’à son dernier soupir avait été un si bon père pour lui.

Au bout d’un mois le baron de Wolfensheim lui fit comprendre que, n’étant plus un enfant, il fallait qu’il surmontât sa douleur et qu’il choisît un état. Le baron s’offrit pour le protéger dans telle carrière qu’il voudrait embrasser.

Stanislas, qui venait d’être nommé officier de hussards, aurait désiré que son ami se décidât à entrer dans son régiment, sachant que la puissante intervention du baron le ferait facilement parvenir à un grade élevé ; mais Wilhelm avoua que, dès son enfance, ses désirs s’étaient toujours portés vers les voyages lointains, que la lecture des expéditions des hardis navigateurs n’avait fait qu’augmenter la tendance naturelle de son esprit et qu’il désirait se faire marin. Quel que fût le regret que le baron et son fils éprouvèrent de découvrir chez Wilhelm une vocation qui allait l’entraîner loin d’eux, ils n’essayèrent même pas de le détourner de son projet, sûrs qu’ils étaient que leur jeune ami ne pouvait manquer de réussir dans une carrière embrassée par goût. Le baron employa donc ses protections à le faire nommer novice, et il fut décidé qu’il s’embarquerait sur le Washington en partance à Hambourg et qui allait mettre à la voile pour l’Amérique du Nord.

Le jour du départ fut encore un jour de douleur pour Wilhelm, car il allait quitter les seuls êtres qui s’intéressassent à lui pour aller vivre au milieu d’indifférents ; mais la fermeté de son caractère ne l’abandonna pas ; il s’affermit dans sa résolution, et pour éviter de nouveaux regrets à ses amis, il sut retenir ses larmes prêtes à couler.

Le moment le plus pénible fut celui où il quitta sa chèvre, car elle lui rappelait tous les plaisirs et les jeux qui avaient embelli son enfance. Ne voulant pas laisser sa bonne nourrice entre les mains de mercenaires, il l’offrit à la jeune Berthe, sœur de Stanislas.

La pauvre petite, qui aimait beaucoup Wilhelm, lui promit en pleurant d’en avoir bien soin, et avec la naïveté de son âge, lui recommanda de lui rapporter beaucoup des belles choses qu’il trouverait dans son voyage.

Le baron de Wolfensheim ainsi que Stanislas voulurent accompagner Wilhelm jusqu’à Hambourg, afin de le recommander au capitaine.

Le voyage se fit rapidement, et le 1er mars Wilhelm embrassa ses bienfaiteurs pour la dernière fois avant son départ.

Stanislas lui fit promettre de lui donner de ses nouvelles aussi souvent qu’il le pourrait, et ils se quittèrent en se jurant une amitié éternelle.

Le baron lui rappela les sages avis de son père adoptif et ajouta quelques nouveaux conseils relatifs à la carrière qu’il allait suivre.

Enfin il fallut se séparer, et le pauvre jeune homme vit ses amis descendre dans le canot qui devait les emmener bien loin de lui, peut-être, hélas ! pour toujours. Il resta sur le pont du vaisseau jusqu’au moment où la terre, disparaissant peu à peu à l’horizon, ne fut plus qu’une ligne presque imperceptible et où enfin elle s’effaça complètement à sa vue.

Rien de remarquable n’arriva dans son voyage, jusqu’à l’entrée du golfe du Mexique, où une affreuse tempête s’éleva et mit en péril l’existence de notre héros. Au milieu de la tourmente, Wilhelm déploya un grand sang-froid et une habileté dont on ne l’aurait pas cru capable : il mérita les félicitations du capitaine et les louanges de tous ses camarades. Notre jeune homme s’était trompé sur le véritable aspect de sa vocation. En embrassant la profession de marin, il avait été plutôt poussé par son esprit aventureux et son amour pour les voyages et pour l’histoire naturelle, que par un goût spécial vers l’état militaire ; mais, accoutumé dès son bas âge à sacrifier ses inclinations à ses devoirs, il était parvenu par son obéissance, sa bonne conduite et son exactitude dans son service, à mériter l’estime du commandant et des officiers, et l’amitié de tout l’équipage.

La magnifique végétation qui se montrait à ses regards toutes les fois que le navire longeait la côte, lui faisait vivement désirer d’aller à terre ; aussi saisit-il avec empressement l’occasion qui se présenta de partir avec le canot qui devait faire de l’eau dans la petite anse des Tortues, ainsi nommée par la grande quantité de ces animaux qui viennent y déposer leurs œufs dans le sable.

Wilhelm arrivé à terre, n’étant retenu par aucun service, prit son fusil, des munitions, quelques provisions, et s’avança dans l’intérieur du pays. Il se trouva bientôt sur la lisière d’une forêt. Les arbres gigantesques et la magnifique flore de l’Amérique, si différente de la nôtre, attirèrent d’abord la curiosité du jeune naturaliste, et passant d’un objet à un autre, avide de se rendre compte de tout, il se trouva entraîné plus loin qu’il ne l’aurait voulu.

Après plusieurs heures de marche, la faim s’étant fait sentir, Wilhelm s’arrêta pour manger le peu de provisions qu’il avait eu la précaution de prendre avec lui ; songeant ensuite que l’heure était venue de se rendre à l’anse des Tortues, il se leva tout joyeux et pensa, dans la présomption de son âge, pouvoir très-facilement reconnaître son chemin. Il se trompait : Wilhelm n’avait pas le talent merveilleux des Indiens pour se retrouver au milieu du labyrinthe des forêts où nulle route n’est tracée ; aussi, plus il marchait et plus il s’éloignait de son but.

Le soleil commençait à s’abaisser à l’horizon : Wilhelm, pensant qu’il lui serait encore plus difficile de se frayer une route dans l’obscurité, prit le sage parti de monter sur un arbre pour y passer la nuit, et se recommandant à Dieu, le courageux jeune homme fut bientôt profondément endormi.