Le premier mot

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Contes facétieux
Contes de Caliban (p. 19-27).

LE PREMIER MOT


L’enfant venait d’atteindre ses sept mois. C’était une bête humaine magnifique.

A sa naissance, il pesait les neuf livres, ce dont son père — le diable m’emporte si je sais pourquoi — était fier comme Artaban même. Comme le parrain répondait au prénom discrédité de Benoît, le phénomène avait été déclaré, à la mairie et sur les fonts, sous celui d’Hilaire, pris tout bonnement au calendrier, à la date de sa bienvenue au jour qui nous éclaire. Le saint, en effet, qui préside aux joies et aux peines du 20 mai signe : Hilaire, au registre de la Providence. Ce fut, je crois, quelque évêque d’Arles, qui n’eut rien de gai que son nom.

Le ménage était l’honneur de nos douces Batignolles. Aux lieux où s’arrondit le dix-septième, il constituait l’un de ces couples exemplaires et sans gloire où la Salente démocratique salue son idéal de bonheur plat, à deux. Neutres à l’envi, le citoyen Paul Legris et Marie Barbier, son épouse, ne se signalaient, au physique ou au moral, par aucun de ces dons d’exception dont la nature s’obstine, en dépit du cordeau des lois, à marquer ses martyrs d’élite, afin que la société les reconnaisse. Elle, ni jolie ni laide, d’un blond dédoré, assez bien faite, si le mannequin de bourre des essayeuses est un modèle de forme féminine, les yeux de cet azur dormant que les peintres appellent le bleu bête, elle avait la bouche d’un bel arc et vraiment cupidonienne. Cette bouche, son attrait, et dont le carmin était lustré par la rosée du souffle, n’était pas plus faite pour rester close au baiser, évidemment, que l’œillet d’Inde ne l’est pas pour se soustraire au dard de l’abeille. Les connaisseurs ne s’y méprenaient guère, et Mme Legris était, en conséquence, fort suivie dans ses courses et balades.

De lui, je ne vous dirai rien ; n’ayant, j’ai beau chercher, rien à vous en dire. On ne sait pas pourquoi le Père Eternel décroche du néant certains hommes, qui s’y trouvaient comme chez eux, pour les envoyer sur la boule tournante. Peut-être est-ce par pitié pour le suffrage universel, dont il faut bien alimenter les urnes dévorantes ? A moins que, dans sa bonté infinie, il ne veuille pourvoir au recrutement du fonctionnarisme, comme lui-même éternel, et que, dans ce but, il ne moule et remoule sans fin entre les miséricordieuses nuées le type administratif du parfait employé ? De cette espèce de « roseau pensant » Blaise Pascal eût béni, en Paul Legris, ce que j’appellerai le bambou de la bamboula française, pour en spécifier l’espèce, abondante aux Batignolles.

Et Paul Legris, le matin, allait à son bureau, puis il en revenait, le soir, avec ou sans parapluie, selon les oracles météorologiques, ponctuel, machinal, impersonnel, insipidement. Une partie de dominos à l’estaminet le traînait jusqu’à l’heure du dîner qu’il rentrait prendre avec sa femme, à leur cinquième, et, la pipe fumée, il se mettait au lit et s’endormait, ayant vécu. L’État « émolue » ce service de dix-huit cent livres par an : il emploie à ce prix cent mille diplômés des lettres et des sciences, et trois cent mille autres attendent, pâles de faim, à sa porte, leur tour de se vendre, âme et corps, à l’abrutissement salarié ! Oh ! dans les pampas et les savanes, courir le buffle, rifle au dos !… Mais laissons.

Durant ce temps, les frelons d’amour bourdonnaient autour de l’œillet du dix-septième.

Un jour enfin l’enfant s’annonça. Puis il vint, un 20 mai, fête de saint Hilaire, évêque d’Arles en Provence. Neuf livres de chair à canon, que le baptême fit chrétienne. Et voici qu’un rayon de la grande joie naturelle illumina le pauvre front de l’is pater responsable, marqué pour l’être et béni du ciel dans ses œuvres. Il allait, léger, allègre, exhaussé par sa paternité, à son bureau, à son café, dans les rues, partout clamant l’hosanna du poupon colossal et faisant à lui seul tout le bruit de l’étable autour de cette nativité.

Les Batignollais sont de fort bonnes gens, acquis à l’optimisme, et incapables de s’arracher entre eux, du nez, les lunettes roses de l’illusion conjugale. Pour ces sages du vieux jeu, l’enfant qui vient, d’où qu’il vienne, est toujours le bienvenu et son père est félicitable. Paul Legris passait entre deux haies de poignées de mains. La chance proverbiale et signalétique lui échut, d’abord sous forme de gratification, puis, au jour de l’An, d’avancement : il fit même un petit héritage.

Hilaire, superbement allaité, tournait au produit de concours. Il était l’enfant gras, ce rêve des commères. Elles le visitaient, ébahies de ce petit hercule potelé, et s’en allaient, pensives, sans avoir pu le dérider, d’ailleurs, car il était grave comme un juge. Il les regardait de ses yeux ronds, fixes et intravisionnaires, pareils à ceux des monstres de foires, rebelle aux caresses, inflexible aux risettes, inquiétant de mutisme.

— Cette pauvre Mme Legris, se disaient-elles, son mioche est privé de la parole ! Voilà ce que c’est ! ajoutaient-elles en barbelant d’un clin ce trait d’insidieuse malice.

Et de fait, on ne connaissait pas le son de voix du prodige.

Sourd ? nullement, et, bien au contraire, puisque au moindre bruit il tendait l’oreille, et même avec une avidité d’ouïe singulière. Ainsi ne s’endormait-il qu’au prix d’une chanson maternelle, et la cacophonie des pianos circonvoisins déchaînés le tenait-elle en pur état d’extase. C’était jusqu’à ce point que, dans ses soliloques au long des rues, l’is pater se demandait s’il n’avait pas, lui, modeste rond-de-cuir, donné un autre Mozart à la France. Quant au verbe, point, et la petite bouche en restait vide, quoique épanouie comme celle de sa mère et déjà enchâssée de quenottes. D’où provenait cette anomalie, si, comme, la Faculté le professe, le mutisme n’est que la conséquence de la surdité.

Dans leur souci grandissant, les parents se décidèrent à consulter l’un des docteurs de cette Faculté. Il inspecta l’enfant, contrôla le jeu de ses organes, et, n’y découvrant rien que de rationnel, conclut à quelque retard de l’intellect expliqué, d’ailleurs, scientifiquement, par la prépondérance hyperphysique de la matière.

— S’il ne parle pas, décréta-t-il, il parlera, et, qui sait, comme Démosthène, peut-être. En attendant, exercez-le et tirez un peu au dehors l’âme tapie derrière cette masse adipeuse et qui paraît s’y garer de la pensée.

— C’est bien, fit résolument l’employé, il ne sera pas dit que j’aie mis au monde une brute. Dans huit jours, il dira « papa » ou j’y perdrai mon nom de Paul Legris….

Et il se mit sans répit à la besogne.

Ce fut en vain, il dut le reconnaître et s’en désespérer. Hilaire récalcitrait à toute imitation de son formulé. Même ce vocable, initial en toutes langues humaines, premier exercice de la phonation, diphtongue quasi animale encore et plutôt cri que mot, « papa », ne frappait les méninges du jeune anthropoïde ou du moins ne s’y répercutait. Il demeurait lèvres closes, les regards creux, semblable à ces babouins emperruqués nommés hamadryas, qui doivent être les magistrats du peuple des singes, tant leur maintien est sévère.

— Jamais il ne parlera, déclara Paul Legris à sa femme, et j’y renonce ! Qu’est-ce que c’est que ce bipède-là ? L’as-tu fait avec une statue ?

— Il dira donc « maman », jura la mère, et je m’en charge. Les phoques le prononcent, raisonnait-elle, et ils ne sont que des phoques. Il n’est point jusqu’à des poupées de caoutchouc ou de bois dont la mécanique n’obtienne l’émission réitérée de la double syllabe. A plus forte raison l’amour maternel ! Qu’il se refuse au « papa », soit, mais au « maman », impossible, fût-il enfant du diable !

La lutte fut longue et acharnée, car Marie Barbier souffrait en son orgueil de mère du babil à sous-entendus des commères. Elle eut beau user de tous les moyens, même de ceux dont dispose la nourrice : lui refuser le sein, le pincer où le caresser, lui donner et lui retirer un jouet, lui prodiguer violence ou tendresse, elle ne descella point la mâchoire mystérieuse. Quoi ! pas plus « maman » que « papa » ? Elle en pleurait de rage et de honte. Une nuit pourtant elle crut ouïr quelque chose. Elle sauta du lit et, pieds nus, vint au berceau. Il y était à demi dressé et il y proférait enfin une onomatopée, hélas ! toute digestive : « Bouou ».

Ce balbutiement éructatoire n’était encore que le principe imitatif du langage, mais il ouvrait les champs verts de l’espérance. Elle réveilla son mari :

— Hilaire a dit : « Bouou ». Viens vite.

Mais l’is pater avait perdu la foi au futur Démosthène.

— Je m’en bats l’œil, grommela-t-il, c’est un idiot.

Et il se retourna, le front dans la ruelle.

Le temps courut et ramena l’anniversaire du mariage, qu’on commémore encore dans les naïves Batignolles. Un petit balthazar annuel assembla autour de la bourriche d’huîtres et de la fiasque de Champagne, les amis et les commères, convives ordinaires et réciproques de la fête de famille. Élargie de ses deux rallonges, la table, décorée de toutes les fleurs de la saison, semblait une corbeille de square, et comme il sied chez les petites gens, en pareille occurrence, le traiteur fut chargé de la direction d’une bataille gastronomique que je n’ai pas à vous décrire. Elle se termina dans cette exaltation des toasts qui mêle à toutes nos joies intimes l’apothéose de la République, et l’on allait la consacrer par des modulations sur le thème de La Marseillaise, lorsque les dames eurent l’idée d’y associer Hilaire, que le bruit des coupes entre-choquées avait d’ailleurs réveillé dans sa barcelonnette.

Elles l’apportèrent en chemise et, dans sa nudité chérubine d’ange fessu, elles le disposèrent au milieu des fleurs. Il ouvrait sur elles son regard intérieur, où l’âme obscure se heurtait comme une chauve-souris à une vitre. Tout à coup, il desserra les lèvres, sembla voir son père pour la première fois, lui sourit, et d’une voix de cuivre, il fit :

— Cocu.

Hilaire Legris est aujourd’hui anarchiste.