Un cas de psychomancie

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Contes facétieux
Contes de Caliban (p. 28-35).

UN CAS DE PSYCHOMANCIE


Je pense que les prodiges psychiques réalisés en ce moment devant les sociétés savantes par Mrs Pipers, médium extraordinaire et truchement terrestre de l’âme du feu docteur Phinuit, de Lyon, m’autorisent enfin à vous conter l’histoire de ma vieille amie, l’excellente Mme Arpajou, d’ailleurs décédée l’an dernier entre mes bras.

Cette histoire, que je suis seul à connaître, je ne la narrais qu’aux initiés de l’occultisme, et de préférence à ceux qui croient à la survie. Il y en a : ce sont les féroces. Ceux-là ne savent pas quels drames terrifiants ils ajoutent à nos drames sublunaires. Qu’ils en jugent sur le cas de la bonne Mme Arpajou.

Delphine Arpajou, jusqu’à quarante ans, mettons trente-cinq, avait été l’une des plus charmantes femmes de son temps, et je n’hésite pas à ajouter : l’une des plus honnêtes. Mariée, en effet, à l’absurde Arpajou, homme vulgaire, bête et sensible, dont elle n’avait même pas obtenu d’enfants, elle l’avait bientôt pris en réelle aversion. Tout sur la terre et dans les cieux enseigne que le mariage est, sans la fécondité qui l’excuse, une mauvaise blague de notaires, et vraiment une oeuvre de mort. La nature intervint et Delphine aima. Il était temps. Elle atteignait à la trentaine. Ma vieille amie Delphine aima un brave et beau garçon, très doux et très fort, riche aussi et intelligent, qui s’en vint à l’adorer. Une liaison se noua, si fatale, si franche, tranchons le mot, si naturelle, que le confesseur lui-même de la dame ne put que l’en absoudre chaque semaine. C’était là vraiment le minimum de l’adultère, devant le bon Dieu. Du reste, la passion de ces deux êtres charmants l’un pour l’autre montait de jour en jour à l’inassouvissable et passait les rêves de poètes. Anacréon s’y noyait dans le lac de Lamartine.

Qui l’eût cru ? Arpajou, lui aussi, aimait sa femme. Mari stupide, il ressentait sa honte et remâchait son malheur. Dépossédé d’un bien sur lequel il s’arrogeait vingt droits légitimes et qu’il ne partageait même plus avec son voleur, il ne put résister à son réel martyre, il tua l’amant de sa femme. Un duel fut le prétexte de cet assassinat. A dater du jour où elle n’eut plus cet amant pour vivre, Delphine cessa pour ainsi dire d’être femme. Elle ne descella plus les lèvres. Muette, fantômatique, hagarde, elle vieillissait chaque jour d’un an, et le triste Arpajou trépassa de douleur à son tour sans avoir réentendu la voix, sans avoir revu le regard de l’implacable désolée.

Ce fut alors que, doublement veuve, Delphine versa dans la dévotion et, selon le mot de son directeur de conscience, s’abîma en Dieu. Mais la piété entraîne au mysticisme, et l’on sait que, du domaine de la foi au domaine des sciences occultes, la limite flotte indécise. C’est au pied des autels flamboyants, dans les confessionnaux chuchotants, parmi les aromates hallucinatoires et sous le vent des orgues que les doctrinaires de la psychomancie recrutent le plus grand nombre de leurs prosélytes. Et l’heure sonna au cadran de la logique où ma vieille amie Mme Arpajou se mit, au sortir des offices et communion reçue, à faire tourner des tables. Je la rencontrai à cette époque. Curieux de frotter mon scepticisme aux phénomènes de l’au-delà, je hantais dans le monde spirite. En outre, j’avais beaucoup connu l’amant dont la perte enténébrait cette âme, et le hasard d’une causerie le lui ayant appris, elle avait accroché son éternelle douleur à mes souvenirs de jeunesse.

Un jour elle me parla franchement de lui. Elle m’avoua qu’elle était en communication constante avec l’esprit du bien-aimé. Il ne la quittait pour ainsi dire point, flottant autour d’elle, et l’enveloppant de sa présence impalpable.

— Non seulement, me dit-elle, il n’a point cessé de m’aimer, mais il m’aime de plus en plus, il me désire, il m’appelle, il m’attire, il pleure, et son désespoir me laisse brisée. Je ne tarderai point à le rejoindre, je le sens et l’espère.

Je lui donnai à observer que, pour que son départ fût efficace et suivi d’une bonne arrivée, il convenait d’abord de savoir en quel lieu de l’au-delà le cher amant résidait, et qu’il y allait de leur réunion.

— Selon la foi que vous confessez, fis-je, et qui est la bonne, il y a là-haut deux séjours bien distincts pour les âmes désincorporées, et il n’y en a que deux qui sont : le paradis et l’enfer. Tâchez donc de savoir de lui-même où il se trouve, soit dans quelle partie du sein d’Abraham, afin de ne pas faire fausse route en vous en allant et de ne pas vous courir après, l’un et l’autre, pendant toute l’éternité.

— Ah ! certes, me jeta-t-elle, il est au paradis ! car l’amour a de ces cris sublimes.

Or, à quelque temps de là, Mme Arpajou me pria de passer chez elle. Je l’y trouvai malade, les yeux rougis par une nuit de larmes, et dans un tel état de prostration qu’il me fut impossible de composer mon visage pour lui céler ma pitié.

— Hélas ! sanglota la pauvre mourante, il souffre, il crie, il brûle, et c’est à cause de moi. Le crime qu’il expie, seule j’en suis la cause et l’objet. Damné mon ami, il est damné ! Et moi aussi, voyez, je vais mourir !

Elle se tordait les mains, elle roulait sur les oreillers sa tête échevelée.

— Je ne le reverrai plus, cria-t-elle, jamais, jamais ! jamais !

Que dire, qu’eussiez-vous dit, pour apaiser un telle angoisse, et quel coeur de roc n’en eût été bouleversé ? Un mot, un seul mot, pouvait lui rendre l’espérance, mot impie, il est vrai, mot à compromettre soi-même le salut de sa propre âme, mot diabolique enfin qu’un Voltaire n’eût pas retenu peut-être, mais est-on Voltaire ?

— Ne plus le revoir, lâchai-je hors de moi, ne plus le revoir ?… Qui vous en empêche ?

Elle se dressa, me regarda, béante…, et je m’enfuis, épouvanté du moyen que je venais de suggérer à cette ouaille fidèle de notre très sainte Église. Afin de se réunir à son bien-aimé, il fallait… oui, il fallait aller délibérément là… où il était… vous savez où !

Le lendemain, je reçus de Mme Arpajou un billet que j’ai gardé, et que je transcris :

« Venez, je me meurs. J’ai à vous parler. — Delphine. »

Avant de monter chez elle et sous prétexte de prendre exactement de ses nouvelles, je m’informai auprès des serviteurs.

— A-t-elle requis un prêtre ? leur demandai-je.

Non seulement elle n’en avait point requis, mais elle avait refusé de recevoir celui, son confesseur même, qui s’était présenté pour l’oindre du viatique.

— Vous venez à point, sourit-elle, je n’en ai plus que pour une heure ou deux. Asseyez-vous, donnez-moi la main, et voyez comme je suis heureuse !… Je vais le revoir !… Et c’est à vous que je devrai ma félicité éternelle…. Merci.

— Quoi, dans l’enfer !… Vous, Madame ?

— Puisqu’il y est, fut sa réponse rayonnante.

Et tout de suite elle ajouta :

— Il n’y faut, vous le savez, qu’un péché mortel !

Et elle me montra un petit guéridon à trois pieds, sur lequel s’étalaient des photographies de mon camarade de jeunesse, l’homme aimé pour lequel elle avait été faite par Dieu lui-même et qui l’attendait.

— Il ne souffre plus. Il ne pleure plus, il ne sent plus les flammes, m’expliquait-elle ; il est là, au pied de mon lit, prêt à m’emporter, tremblant de joie…. Je le vois.

Ma responsabilité m’apparut terrible, je l’avoue, et je voulus la dégager, car elle augmentait mon compte, déjà si lourd, d’incrédule adonné aux philosophies du doute expérimental. Elle comprit mon trouble profond, et elle reprit :

— Rassurez-vous. C’est une autre communication qui m’a décidée, car, hier, après votre départ, j’hésitais encore. La chrétienne convaincue qui est en moi, et qui y reste encore obstinément, n’était pas éclairée par la lumière de l’au-delà. J’ai évoqué la puissance astrale qui guide ma religion même et qui l’assure des vérités du dogme révélé. Elles m’ont appris que si mon doux amant, si bon, si noble, si fidèle, endure, à cause de notre amour, les supplices de la géhenne dantesque, par contre, mon odieux et détestable mari a été recueilli dans les zones paradisiaques et placé parmi les anges pour son martyre conjugal et ses déboires. Sachant ceci à n’en point douter, ma résolution a été prise, et j’ai congédié le prêtre, vraiment trop dur, qui menaçait, par une absolution intempestive, de me remettre en présence de mon bourreau et de son assassin, l’intolérable Arpajou….

Sur ce nom, elle expira et je n’eus que le temps de recevoir dans mes bras sa belle tête aux tempes blanchies.

Un mois après, j’appris par une table tournoyante que ma vieille amie avait eu raison de croire en la bonté de Dieu et à sa justice. Elle me révéla qu’elle nageait en paradis avec mon camarade de collège, et que c’était Arpajou qui grillait en enfer, — et j’abandonnai mes recherches de psychomancie.