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Le salut est en vous/Chapitre 11

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Traduction par inconnu.
Perrin (p. 275-289).

CHAPITRE XI

LA CONCEPTION CHRÉTIENNE DE LA VIE NAÎT DÉJÀ DANS NOTRE SOCIÉTÉ ET DÉTRUIT INFAILLIBLEMENT L’ORGANISATION DE NOTRE VIE BASÉE SUR LA VIOLENCE. QUAND CELA ARRIVERA.

La situation de l’humanité chrétienne avec ses prisons, ses bagnes, ses gibets, ses fabriques, sa concentration des richesses, ses impôts, ses églises, ses cabarets, ses maisons publiques, ses armements toujours grandissants et ses millions d’hommes abrutis, prêts, comme des chiens, à se jeter sur ceux contre lesquels le maître les excite, serait terrible si elle était le produit de la violence, mais elle est avant tout le produit de l’opinion publique. Or ce qui est établi par l’opinion publique peut être détruit par elle.

Des sommes se chiffrant par des centaines de millions, des dizaines de millions d’hommes disciplinés, des armes de destruction d’une force inouïe, une organisation arrivée au plus haut degré de perfectionnements, une légion d’hommes chargés de tromper et d’hypnotiser le peuple et tout cela obéissant, grâce à l’électricité qui supprime la distance, à des hommes qui considèrent cette organisation comme avantageuse pour eux et qui savent que sans elle ils disparaîtraient : quelle force invincible cela ne paraît-il pas ! Cependant il suffirait de voir où nous allons fatalement, il suffirait que les hommes aient honte de participer à la violence et d’en profiter, comme ils ont honte de l’escroquerie, du vol, de la mendicité, de la lâcheté, pour qu’aussitôt, de soi-même, sans aucune lutte, disparût cette organisation qui semble si compliquée et si puissante. Et pour cela, il est inutile qu’il entre quelque chose de nouveau dans la conscience humaine, il faut seulement que se dissipe le brouillard qui voile aux hommes la véritable signification de certains actes de violence ; l’opinion publique et les mœurs chrétiennes, qui se développent, absorberont les mœurs païennes qui permettaient et justifiaient la violence, mais dont le temps finit. Et ce progrès se fait lentement. Seulement, nous ne le remarquons pas comme nous ne remarquons pas le mouvement quand nous tournons avec tout ce qui nous entoure.

Il est vrai que l’organisation sociale, dans ses principaux traits, porte encore le même caractère de violence qu’elle avait il y a mille ans, et même pire sous certains rapports, comme les armements et les guerres, mais l’opinion publique chrétienne grandissante commence déjà son action. L’arbre desséché semble aussi solide qu’avant, il semble même plus solide parce qu’il est devenu plus dur, mais son cœur se creuse et sa chute se prépare. De même l’organisation sociale actuelle, basée sur la violence. L’aspect extérieur reste le même, — les mêmes oppresseurs, les mêmes opprimés, mais leurs vues sur leur situation respective ont changé.

Les hommes qui oppriment, c’est-à-dire ceux qui participent à l’administration, et les hommes qui profitent de l’oppression, c’est-à-dire les riches, ne constituent plus aujourd’hui, comme autrefois, l’élite de la société et ne présentent plus l’idéal de bonheur et de grandeur vers lequel tendaient jadis tous les opprimés.

Aujourd’hui ce sont les oppresseurs qui souvent abandonnent volontairement les avantages de leur situation pour celle des opprimés et cherchent à leur ressembler par la simplicité de leur vie.

Sans parler des professions déjà méprisées telles que celles d’espion, d’agent de la police secrète, d’usurier, de cabaretier, il en est un grand nombre, jadis considérées, comme celles de policiers, de courtisans, de juges, de fonctionnaires administratifs, ecclésiastiques ou militaires, d’entrepreneurs, de banquiers, qui sont aujourd’hui regardées par tous comme peu enviables et même réprouvées par les personnes les plus estimées. On rencontre déjà des hommes qui abandonnent volontairement ces fonctions autrefois enviées, pour des situations moins lucratives, mais qui ne sont pas liées à la violence.

Ce ne sont pas seulement des fonctionnaires qui renoncent à leurs privilèges, mais aussi des particuliers riches. On en voit qui, obéissant déjà à l’influence de l’opinion publique naissante et non, comme autrefois, à un sentiment religieux, abandonnent des biens qui leur sont échus par héritage, ne considérant comme juste que la jouissance de ceux acquis par le travail.

Les jeunes gens les mieux doués, à l’âge où, n’étant pas encore corrompus par la vie, ils choisissent leur carrière, préfèrent les professions laborieuses de médecin, d’ingénieur, de professeur, d’artiste, d’écrivain, ou même simplement de propriétaire rural vivant de son travail, à la situation de juge, d’administrateur, de prêtre, de militaire payés par le gouvernement, ou à celle des hommes qui vivent de leurs rentes. La plupart des monuments sont élevés aujourd’hui, non plus à des hommes d’État, à des généraux et encore moins à des riches, mais à des artistes savants, inventeurs, à des hommes qui, loin d’avoir quelque chose de commun avec le gouvernement, ont souvent lutté contre lui. Ce sont eux surtout que la poésie et les arts glorifient.

Aussi la classe des hommes de gouvernement et des riches devient chaque jour moins nombreuse et son niveau moral s’est abaissé. De sorte que, à en juger d’après l’intelligence, l’instruction et surtout la moralité, les hommes qui sont aujourd’hui au pouvoir et les riches ne sont plus comme autrefois l’élite de la société, au contraire.

En Russie et en Turquie, comme en Amérique et en France, malgré les changements fréquents des fonctionnaires, le plus grand nombre d’entre eux sont cupides, vénals et si peu recommandables au point de vue moral qu’ils ne satisfont pas aux exigences les plus élémentaires d’honnêteté requises par le gouvernement. Aussi entend-on souvent les lamentations naïves des gouvernants qui s’étonnent de ce que les meilleurs de nous, par un hasard qui leur semble étrange, se trouvent toujours dans le camp de l’opposition. C’est comme si on se plaignait que, par un hasard étrange, ce ne sont pas les gens policés et bons qui acceptent des fonctions de bourreau.

Ce n’est pas non plus parmi les riches que se rencontrent aujourd’hui la plupart des hommes supérieurs de la société.

Les riches ne sont plus que de grossiers accapareurs d’argent n’ayant pour souci que d’augmenter leurs richesses, le plus souvent par des moyens impurs, ou bien les héritiers dégénérés de ces accapareurs qui, loin de jouer un rôle important dans la société, inspirent un mépris général.

Bien des situations ont perdu leur ancienne importance. Les rois et les empereurs ne dirigent plus rien ; ils ne se décident presque jamais à introduire des modifications intérieures ou à changer de politique extérieure. Le plus souvent ils abandonnent la solution de ces questions à des institutions gouvernementales ou à l’opinion publique. Tous leurs devoirs se réduisent à être les représentants de l’unité et de sa puissance. Et même ce devoir, ils l’accomplissent de moins en moins bien. La plupart des chefs d’états, non seulement ne gardent pas leur ancienne majesté inabordable, mais se démocratisent au contraire de plus en plus et même « s’encanaillent » en déposant leur dernier prestige, c’est-à-dire en détruisant justement ce qu’ils sont appelés à maintenir.

Il en est de même des militaires. Le haut fonctionnaire militaire, au lieu d’encourager dans les soldats la grossièreté et la férocité nécessaires à leur œuvre, répand lui-même l’instruction dans l’armée, prêche l’humanité et souvent même, partageant les convictions socialistes des masses, nie l’utilité de la guerre. Dans le dernier complot contre le gouvernement russe, beaucoup des affiliés étaient des militaires.

Il arrive souvent (tout récemment encore) que l’armée, appelée pour rétablir l’ordre, refuse de tirer sur la population. Les allures de caserne sont franchement réprouvées par les militaires eux-mêmes, qui en font souvent l’objet de leurs railleries.

Il en est de même pour les juges : obligés de juger et de condamner les criminels, ils conduisent les débats de façon à les innocenter le plus possible, de sorte que le gouvernement russe, pour obtenir la condamnation de ceux qu’il veut punir, confie toujours ces affaires non à des tribunaux ordinaires, mais à la cour martiale, qui n’est qu’une parodie de la justice. Les procureurs mêmes renoncent souvent à requérir et, contournant la loi, défendent parfois ceux qu’ils ont mission de charger.

Des jurisconsultes savants, dont le devoir est de justifier la violence du pouvoir, nient de plus en plus le droit de punir et introduisent à sa place les théories de l’irresponsabilité. Au lieu du châtiment ils préconisent la guérison des prétendus criminels par un traitement médical ou moral.

Les geôliers et les gardes-chiourmes deviennent souvent les défenseurs de ceux qu’ils ont pour mission de martyriser, et souvent les gendarmes et les détectives sauvent ceux qu’ils doivent perdre.

Le clergé prêche la tolérance, parfois même la négation de la violence, et les plus instruits de ses membres cherchent à éviter dans leurs sermons le mensonge qui est la base même de leur situation et qu’ils sont appelés à soutenir.

Les bourreaux refusent d’accomplir leur ministère, de sorte que souvent, en Russie, les arrêts de mort ne peuvent être exécutés, et que, malgré tous les avantages accordés aux forçats parmi lesquels on recrute les bourreaux, ceux qui acceptent ces fonctions deviennent de plus en plus rares.

Les gouverneurs, les commissaires, les percepteurs ont souvent pitié du peuple et cherchent toutes sortes de prétextes pour exempter les pauvres diables de l’impôt.

Les riches n’osent plus jouir de leurs richesses pour eux-mêmes uniquement, mais ils en sacrifient une partie à des libéralités.

Les propriétaires fonciers construisent sur leurs terres des hôpitaux, des écoles et quelques-uns même abandonnent leur propriété aux cultivateurs ou y établissent des colonies agricoles.

Les propriétaires d’usines et de fabriques créent, eux aussi, des hôpitaux, des écoles, des caisses de retraites, des spectacles pour leurs ouvriers. Certains forment des associations dont ils font partie au même titre et avec les mêmes droits que les autres membres.

Les capitalistes abandonnent une partie de leurs capitaux à des institutions publiques d’instruction, d’art ou de philanthropie. N’ayant pas la force de se séparer de leurs richesses de leur vivant, beaucoup parmi eux les lèguent à des institutions publiques.

Tous ces phénomènes pourraient sembler des cas exceptionnels si on n’en devinait la cause unique, comme on s’étonnerait en avril des premiers bourgeons si on n’en connaissait pas la cause générale, le printemps ; de sorte que, en voyant quelques branches se gonfler et verdir, on peut dire avec certitude que les autres vont en faire autant.

De même en ce qui concerne les manifestations de l’opinion publique chrétienne. Si cette opinion publique agit déjà sur quelques personnes, les plus impressionnables, et les force, chacune dans son milieu, à abandonner les avantages que leur procure la violence, elle continuera à agir et son action se poursuivra jusqu’au moment où elle changera toute l’organisation actuelle et la mettra d’accord avec l’idée chrétienne qui a pénétré déjà dans la conscience des hommes de l’avant-garde.

S’il se trouve déjà des gouvernants qui ne décident rien de leur propre autorité, qui cherchent à ressembler le plus possible, non à des souverains, mais à de simples mortels, et qui sont prêts à abandonner leurs prérogatives et à devenir les premiers citoyens de leurs pays ; s’il se trouve déjà des militaires qui comprennent toute la barbarie de la guerre et désirent n’avoir à tirer ni sur les étrangers ni sur leurs concitoyens, des juges et des procureurs qui ne veulent pas charger et condamner des criminels, des prêtres qui évitent de prêcher le mensonge, des publicains qui cherchent à adoucir le plus possible la rigueur de leurs fonctions, et des riches qui abandonnent leurs richesses, — la même chose arrivera fatalement aux autres gouvernants, aux autres militaires, juges, prêtres, publicains et riches. Et, lorsqu’il n’y aura plus d’hommes qui veuillent occuper ces situations, ces situations elles-mêmes basées sur la violence disparaîtront.

Mais ce n’est pas par cette seule voie que l’opinion publique conduit les hommes à la suppression de l’ordre de choses actuel et à son remplacement par un nouveau. À mesure que les situations basées sur la violence deviennent moins séduisantes et moins ambitionnées, leur inutilité devient plus évidente.

Nous voyons toujours, dans le monde chrétien, les mêmes gouvernants et les mêmes gouvernements, les mêmes armées, les mêmes tribunaux, les mêmes impôts, le même clergé, les mêmes riches, propriétaires fonciers, industriels, capitalistes, mais leur situation vis-à-vis les uns des autres n’est plus la même. Les mêmes chefs d’état ont les mêmes entrevues, les mêmes rencontres, les mêmes fêtes, le même apparat ; les mêmes diplomates ont les mêmes conversations sur les alliances et sur les guerres ; les mêmes parlements discutent les mêmes questions d’Orient et d’Afrique, et les cas de guerre, et le Home Rule, et la journée de huit heures ; toujours les mêmes changements de ministères, les mêmes discours, les mêmes incidents, mais pour ceux qui s’aperçoivent comment un article de journal change parfois la situation plus que des dizaines d’entrevues de monarques et de sessions parlementaires, apparaît de plus en plus nettement que ce ne sont pas ces entrevues et ces débats parlementaires qui dirigent les affaires, mais quelque chose d’indépendant de tout cela et qui ne réside nulle part.

Les mêmes généraux, officiers et soldats, les mêmes canons, forteresses, revues, manœuvres, mais la guerre ne se produit pas. Un an, dix ans, vingt ans se passent. En même temps on a de moins en moins confiance dans l’armée pour réprimer les émeutes, et il devient de plus en plus évident que les généraux, les officiers et les soldats sont simplement des figurants de processions solennelles, objets d’amusement des gouvernements, des sortes de corps de ballet qui coûtent trop chers.

Les mêmes procureurs et juges, les mêmes assises, mais il devient de plus en plus évident que les tribunaux civils rendent leurs arrêts sans souci de la justice, et que les tribunaux criminels n’ont aucun sens parce que les punitions n’atteignent pas le but poursuivi par les juges eux-mêmes. Ces institutions ne servent donc qu’à nourrir des hommes incapables d’autre chose plus utile.

Les mêmes prêtres, archevêques, mais il devient de plus en plus évident que ces hommes ne croient plus eux-mêmes à ce qu’ils enseignent et, par suite, ne peuvent plus donner à personne une foi qu’ils n’ont pas.

Les mêmes percepteurs d’impôts, mais de plus en plus incapables de prendre par la force le bien des contribuables, et il devient de plus en plus évident que, sans percepteurs d’impôt, les hommes peuvent, par une souscription volontaire, pourvoir à tous les besoins sociaux.

Les mêmes riches, mais il devient de plus en plus évident qu’ils ne peuvent être utiles qu’en cessant d’être les administrateurs personnels de leurs biens et en les abandonnant à la société, totalement ou du moins en partie.

Et, lorsque tout cela deviendra tout à fait évident, il sera naturel aux hommes de se demander : Quelle utilité de nourrir, d’entretenir tous ces rois, empereurs, présidents et membres de toutes sortes de chambres et de ministères, si de toutes leurs réunions et de tous leurs discours rien ne résulte ? Ne vaut-il pas mieux, comme a dit un plaisant, faire une reine en caoutchouc ?

Et à quoi bon l’armée avec ses généraux, ses musiciens, ses chevaux, ses tambours ? Quelle est son utilité puisqu’il n’y a pas de guerre, que personne ne veut conquérir personne et que, si même la guerre éclatait, les autres peuples ne permettraient pas d’en retirer un bénéfice, tandis que, sur les nationaux, l’armée refuse de tirer ?

Et à quoi bon ces juges et procureurs, qui, au civil, ne jugent pas d’après la justice et, qui, au criminel, reconnaissent eux-mêmes l’inutilité du châtiment ?

À quoi bon les percepteurs d’impôts, qui s’acquittent de leur tâche à contre-cœur, puisqu’on peut réunir sans eux les sommes nécessaires ?

À quoi bon le clergé, qui ne croit plus depuis longtemps en ce qu’il prêche ?

À quoi bon les capitaux, concentrés entre les mains de quelques-uns, puisqu’ils ne peuvent être utiles qu’en devenant la propriété de tous ?

Et une fois ces questions posées, les hommes ne peuvent pas ne pas arriver à la résolution de cesser d’entretenir toutes ces institutions devenues inutiles.

Plus encore, les hommes qui occupent ces positions privilégiées seront amenés à la nécessité de les abandonner.

L’opinion publique condamne de plus en plus la violence, c’est pourquoi ces positions, qui sont basées sur la violence, sont de moins en moins recherchées.

Un jour, à Moscou, j’ai assisté à une des discussions religieuses qui ont lieu ordinairement à la Quasimodo, près de l’église, dans l’Okhotny-Rïad. Une vingtaine d’hommes s’étaient réunis sur le trottoir et s’entretenaient très sérieusement de religion.

En même temps un concert avait lieu à côté dans le bâtiment du cercle de la noblesse, et l’officier de police posté là, ayant remarqué ce groupe, envoya un gendarme à cheval avec l’ordre de faire circuler. À vrai dire, l’officier n’avait nul besoin de disperser ce groupe, qui ne gênait personne, mais il avait été posté là toute la matinée et il fallait bien que ce ne fût pas pour rien. Le gendarme, un brave garçon, en mettant son poing sur la hanche et en faisant retentir son sabre, s’approcha de nous et ordonna d’un ton sévère : « Circulez ! qu’est-ce que cette réunion ? » Tous se retournèrent vers lui et l’un de nous, un homme doux, répondit d’un air calme et affable : « Nous parlons de choses sérieuses, pourquoi donc nous séparer ? Il vaut mieux, jeune homme, descendre de ton cheval et venir nous écouter, cela te sera utile aussi. » Puis il se tourna de nouveau vers nous et continua l’entretien. Le gendarme tourna bride et s’éloigna sans mot dire.

La même chose doit avoir lieu dans tous les actes de violence. Ce pauvre officier, il s’ennuie ; le malheureux est mis dans une situation qui l’oblige à faire acte d’autorité ; il vit d’une vie à part ; il ne peut que surveiller et donner des ordres, donner des ordres et surveiller, quoique sa surveillance et ses ordres n’aient aucune utilité. Dans la même situation se trouvent un peu déjà et bientôt se trouveront tout à fait tous ces malheureux chefs d’état, ministres, membres des parlements, gouverneurs, généraux, officiers, archevêques, prêtres, et même les riches. Ils n’ont rien autre chose à faire que de donner des ordres, et ils le font, ils envoient leurs subordonnés — comme l’officier, le gendarme — pour gêner les hommes. Et, comme les hommes qu’ils gênent s’adressent à eux avec la prière de ne pas les gêner, il leur semble qu’ils sont très nécessaires.

Mais le temps viendra — il vient — où tout le monde comprendra clairement que ces autorités sont absolument inutiles, ne font que gêner, où les hommes qu’ils gênent leur diront, comme celui de tout à l’heure, avec autant de douceur et de calme : « Ne nous gênez pas, je vous prie. » Et tous ces envoyés et envoyeurs seront forcés de suivre ce bon conseil, c’est-à-dire de cesser de caracoler au milieu des hommes le poing sur la hanche et de les gêner ; mais, en descendant de leurs beaux chevaux et en ôtant toute leur ferraille, ils viendront écouter ce qui se dit et, se joignant aux autres, rentreront dans la vie véritable.

Le temps vient où toutes les institutions basées sur la violence disparaîtront par suite de leur inutilité, de leur stupidité, et même de leur inconvenance évidente.

Ce temps sera venu quand il arrivera aux hommes de notre société qui occupent des situations créées par la violence, ce qui est arrivé au roi, dans le conte d’Andersen intitulé : Le nouvel habit royal, lorsque l’enfant, ayant aperçu le roi nu, a crié naïvement : « Regardez, il est nu ! » Alors tous ceux qui le voyaient aussi, mais ne le disaient pas, n’ont pas pu ne pas le reconnaître.

Il s’agit dans ce conte d’un roi très amateur de vêtements nouveaux et à qui des tailleurs ont promis un habit extraordinaire, un habit dont l’étoffe a cette propriété particulière de rester invisible à quiconque n’est pas apte à la fonction qu’il occupe. Les courtisans qui viennent suivre le travail des tailleurs ne voient rien, car les tailleurs poussent leurs aiguilles dans le vide. Mais, en se souvenant de la propriété de cette étoffe, tous disent qu’ils la voient et s’extasient sur sa beauté. Le roi fait de même. Le moment de la procession où il doit paraître dans son nouvel habit arrive. Il se déshabille et revêt l’habit imaginaire, c’est-à-dire reste tout nu et se promène ainsi dans la rue. Mais, en se souvenant de la propriété de l’étoffe, personne ne se décide à dire qu’il n’y a pas d’habit jusqu’au moment où un petit enfant s’écrie : « Regardez, il est tout nu ! »

La même chose doit arriver pour tous ceux qui occupent par inertie des situations devenues depuis longtemps inutiles, au premier qui s’exclamera naïvement : « Mais il y a longtemps que ces hommes ne sont bons à rien ! »

La situation de l’humanité chrétienne, avec ses forteresses, ses canons, sa dynamite, ses fusils, ses torpilles, ses prisons, ses gibets, ses églises, ses fabriques, ses douanes, ses palais, est réellement terrible ; mais ni les forteresses, ni les canons, ni les fusils ne tirent d’eux-mêmes, les prisons n’enferment personne d’elles-mêmes, les gibets ne pendent pas, les églises ne trompent personne toutes seules, les douanes n’arrêtent pas, les palais et les fabriques ne se construisent pas d’eux-mêmes. Tout cela est fait par des hommes. Et, lorsque les hommes comprendront qu’il ne faut pas le faire, tout cela n’existera plus.

Et ils commencent déjà à le comprendre. Si ce n’est tout le monde, du moins les hommes de l’avant-garde, ceux qui seront suivis de tous les autres. Et cesser de comprendre ce qu’on a compris une fois est impossible, et ce qu’ont compris les hommes de l’avant-garde, les autres peuvent et doivent le comprendre.

De sorte que le temps prédit où tous les hommes seront instruits par Dieu, désapprendront la guerre, transformeront les glaives en socs de charrue et les lances en faucilles, où, en traduisant en notre langue, les prisons, les forteresses, les casernes, les palais, les églises demeureront vides, et les gibets, les fusils, les canons sans emploi, n’est plus une utopie, mais une nouvelle forme de la vie vers laquelle s’avance l’humanité avec une rapidité de plus en plus grande.

Mais quand cela arrivera-t-il ?

Il y a dix-huit cents ans, le Christ a répondu à cette question que la fin du siècle actuel, c’est-à-dire de l’organisation païenne, arrivera lorsque les calamités humaines se seront multipliées et que la nouvelle heureuse de la venue du royaume de Dieu, c’est-à-dire la possibilité d’une nouvelle organisation de la vie non basée sur la violence, sera prêchée sur toute la terre. (Saint Mathieu, XXIV, 3-28.)

« Quant au jour et à l’heure, personne ne les connaît, seul mon Père les connaît (Saint Mathieu, XXIV, 36), dit le Christ. Car il peut arriver toujours à chaque instant et quand nous l’attendrons le moins. »

Quand cette heure arrivera-t-elle ? Le Christ dit que nous ne pouvons pas le savoir. Nous devons donc toujours être prêts à sa venue, comme doit veiller celui qui garde sa maison des voleurs, comme doivent veiller les vierges qui attendent avec leurs lampes le fiancé, et, de plus, nous devons travailler de toutes nos forces pour avancer cette heure, comme devaient travailler les serviteurs pour faire fructifier les talents qu’ils avaient reçus. (Saint Mathieu, XXIV, 43 ; XXVI, 13-14-30.)

Et il ne peut pas y avoir d’autre réponse. Savoir quand viendra le royaume de Dieu, les hommes ne le peuvent pas, car cette heure ne dépend de personne autre que des hommes eux-mêmes.

La réponse est comme celle de ce sage à qui un passant demandait s’il en avait pour longtemps avant d’arriver à la ville et qui répondit : Marche !

Comment pouvons-nous savoir s’il est encore loin le but vers lequel l’humanité se dirige, puisque nous ne savons pas comment elle marchera vers lui, et qu’il dépend d’elle de marcher ou de s’arrêter, de tempérer ou d’accélérer son mouvement.

Tout ce que nous pouvons savoir, c’est ce que nous, qui composons l’humanité, nous devons faire ou ne pas faire pour que vienne le royaume de Dieu, et cela nous le savons. Il suffit à chacun de commencer à faire ce qu’il doit, et de cesser de faire ce qu’il ne doit pas, il nous suffit de mettre sur nos actes toute la lumière qui est en nous, pour qu’aussitôt s’établisse le royaume de Dieu promis et auquel tend l’âme de tout homme.