Le sorcier de l’île d’Anticosti/Au pays de la Louisiane/Chapitre III

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III

LE DÉPART

Cependant tous les préparatifs du départ étaient terminés. Robert, pensant qu’il valait mieux éviter les routes frayées, avait décidé qu’on voyagerait à cheval ; ses sœurs, excellentes écuyères, n’y virent aucun inconvénient.

Ils n’emportaient pas de bagages ; ceux-ci devaient être expédiés avec un convoi militaire qui partait sous peu pour Saint-Louis.

Les jeunes filles, maintenant que leur père n’était plus là, n’éprouvaient aucun regret de quitter la Nouvelle-Orléans.

Comme ils se mettaient en selle, le cœur un peu serré, la plus grotesque des apparitions vint frapper leurs regards ; c’était un bizarre cavalier à la face glabre, un long nez retroussé comiquement, coiffé d’un tricorne déformé sous les ailes duquel apparaissaient deux bons yeux d’enfant, naïfs et étonnés, Une longue souquenille, trop large pour lui, l’enveloppait comme une robe et tombait piteusement le long des flancs d’un vieux mulet qui, par une bizarre similitude, ressemblait à son cavalier, tellement il était long et maigre.

— Eh ! Daniel ! s’écria Robert, où allez vous donc ainsi ? Comment ! vous voilà monté sur la Grise, la vieille porteuse de choux. Je croyais que vous aviez peur des chevaux.

— Ah ! maître Robert, dit une petite voix flûtée qui paraissait déplacée dans la bouche de ce grand corps, ce n’est pas un cheval, c’est une mule.

— Je le sais bien, mais cela ne me dit pas où vous allez en cet équipage.

— Mais je vous accompagne, vous et ces demoiselles, répartit le pauvre homme en devenant rouge comme une pivoine.

Malgré leur tristesse, les jeunes filles partirent d’un éclat de rire fou : l’idée de voir le vieux Daniel, le souffre-douleur de leurs jeunes années, avoir la prétention de suivre leurs chevaux en ce singulier équipage leur parut tellement extravagante qu’elles ne se calmaient un instant que pour recommencer de plus belle. Robert lui-même partageait leur gaîté.

— Oui, oui, riez, dit philosophiquement le bonhomme, moquez-vous de votre pauvre « bonne », comme vous m’appeliez autrefois quand je vous faisais jouer ! Vous n’aurez certainement pas le cœur de m’empêcher de vous suivre. Tenez, sans moi vous auriez oublié ce que j’ai là dans un sac : votre livre de poésies nouvelles, mademoiselle Paula ; votre écharpe brodée, mademoiselle Lucy ; votre nœud d’épée, monsieur Robert.

Les jeunes gens, touchés, se regardaient, émus et souriants.

— Allons, viens, dit Robert. Mais je t’avertis que nous irons vite et que nous te laisserons sans doute en route, toi et la Grise.

— C’est à voir ! répondit Daniel tout heureux de la permission accordée, et dont la monture se mit à trottiner derrière celles de ses jeunes maîtres. Le jeune officier modérait leur allure, ne voulant pas fatiguer ses sœurs et sachant du reste qu’il n’y avait rien à craindre dans les environs immédiats de la ville.

Daniel fit bonne contenance, se laissant cahoter par sa vieille mule, et sachant se rendre utile par mille petits soins dont les jeunes filles le récompensaient d’un doux sourire. Elles avaient toujours vu autour d’elles cette figure falote, et étaient habituées au dévouement de ce pauvre être, que le père de leur mère avait recueilli dans les ruines fumantes d’une cabane incendiée par les Peaux-Rouges. L’enfant tenait encore dans ses petits bras le cou d’une femme morte, sa mère sans doute, dont les sauvages avait enlevé la chevelure, et près d’eux, un autre cadavre, celui du père, avait subi la même mutilation.

Ce sont probablement ces horribles scènes qui avaient détraqué le cerveau de l’enfant, faisant de lui un être bon, dévoué, mais incomplet. Il était attaché à la famille de son bienfaiteur comme le chien l’est à son maître.