Le stupide XIXe siècle/CHAPITRE IV

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Nouvelle Librairie Nationale (p. 174-224).

CHAPITRE IV

affaissement progressif de la famille, des mœurs, des académies, des arts. — disparition d’une société polie que remplacent les « salonnards »

Nous avons déjà eu l’occasion de remarquer que les erreurs politiques sont en général descendantes. Qu’il s’agisse de mouvements révolutionnaires, de principes d’anarchie, ou de mauvaises lois, les uns et les autres descendent de l’État dans les familles et de l’intérêt général dans les intérêts privés. Cette vérité de fait est invisible à la foule, incapable de saisir une relation de cause à effet. Elle est partiellement invisible aux assemblées élues, qui ne l’entrevoient que par intervalles, dans de brusques éclairs de lucidité. Mais ceux-ci sont rares et de courte durée. L’affaissement de l’État au XIXe siècle a ainsi retenti directement sur la famille et sur les mœurs. Ont été d’ailleurs frappés de stérilité, en vertu du principe ci-dessus, tous les efforts faits pour relever la famille et les mœurs, en partant d’elles et en remontant vers l’État. C’est un peu comme si on voulait guérir l’atrophie musculaire progressive, ou les douleurs fulgurantes de l’ataxie, en partant des muscles et nerfs des membres, au lieu de s’adresser d’abord à la moelle épinière, dont la sclérose amène ces altérations nerveuses périphériques. C’est Maurras qui a relevé cette vérité si simple, méconnue chez nous depuis cent trente ans.

La famille française, au cours des âges, et au témoignage de tous les historiens, chroniqueurs et mémorialistes, avait toujours été exceptionnellement saine et forte. Le régime monarchique en était la cause, qui dispensait à l’architecture sociale (voir notamment les ouvrages de Funck Brentano) les bienfaits d’une conception politique paterfamiliale. Des sentiments religieux fortement ancrés, des traditions de vertu et d’économie domestique, le respect profond de la mère et de la femme, le droit d’aînesse suppléant la paternité en cas de défaillance, une éducation sage et suffisamment rigoureuse, une instruction saine et nourrie par l’exemple, tenaient la famille française à l’écart des secousses inévitables, et d’ailleurs peu profondes, de l’État monarchique. La Révolution d’abord, ensuite l’extension et le développement de la grande industrie, sans contrepoids ni régulateur politiques, changèrent tout cela, à notre détriment. Le législatif (privé du Souverain qui seul donne la prévision, la continuité et l’équilibre) sous l’effort des « philosophes » encyclopédistes et des pseudo métaphysiciens allemands (id est protestants) abandonna et méprisa la famille pour se concentrer sur l’individu. Le XIXe siècle est antifamilial en France : grande et triste nouveauté qui devait aboutir, en fin de compte, à une effroyable et progressive diminution de la natalité française. Car la baisse de la natalité est la conséquence directe, le symptôme ultime de la décadence familiale, de ce que j’appellerais : la rupture du toit.

Les choses ont cheminé lentement, en raison des fortes assises que l’esprit familial avait chez nous, et qu’il devait à la ruralité. Qu’est-ce que la ruralité ? C’est la coutume issue des travaux des champs, de leur ordre et de leur méthode. Notre pays, au temps de sa grandeur (qu’il lui appartient de récupérer) se répartissait en ordres religieux et en familles, représentant le spirituel et le temporel. Les Ordres s’alimentaient dans les familles et leur dispensaient, en échange, ces principes directeurs que rien ne remplace et qui constituent, si l’on peut dire, la métaphysique courante de la vie. L’enfant était d’abord une bénédiction et une joie, puis un aide et une grandeur. Il n’a jamais cessé de l’être, en même temps qu’il est, pour ses parents, une école de patience et de fermeté. Mais le père de famille, frappé et molesté par des lois iniques et aveugles, a cessé de le comprendre et de le sentir. Il n’a plus vu dans la paternité qu’une charge, une complication, une inquiétude d’avenir. L’avortement politique est à l’origine de l’avortement tout court. Là stérilité volontaire politique est à l’origine de la stérilité familiale tout court.

Par là-dessus, est arrivé le divorce, qui, dans les circonstances les plus favorables, fait de l’enfant un petit paria moral, déchiré entre des tendances contraires. Ceux qui gémissent sur la diminution de la natalité, tout en respectant le divorce, me font penser à des gens qui, trempant leur soupe au curare, se désoleraient d’être paralysés. Il faut savoir ce que l’on veut : ou la liberté de rompre le lien conjugal et de faire du mariage une simple coucherie, avec les suites que ce mot et cette chose comportent ; ou le maintien du lien conjugal, qui comporte naturellement quelques servitudes, et le maintien concomitant du lien familial. C’est d’ailleurs une singulière illusion d’optique que de penser que le célibat (non religieux), procure plus de liberté que le mariage. Il n’est de vraie liberté, intellectuelle et morale, que dans une règle et une discipline. Les pires servitudes guettent le célibataire. Il finit en général par épouser sa bonne, et à un âge où il n’a plus à attendre de celle-ci que les humeurs, sans le plaisir. J’en sais de tragiques exemples. Peu à peu l’on a remarqué que le divorce, considéré comme sujet de vaudeville, était plutôt un sujet de drame. J’ai écrit le Partage de l’Enfant, en m’appuyant sur la déchirante réalité, et ce livre, d’abord presque inaperçu, a fait ensuite son chemin en profondeur. Les enfants du divorce, devenus hommes et femmes, ont pris en haine la cause de leur infortune juvénile. Enfin le divorce, qu’on croyait destiné à diminuer le nombre des crimes passionnels, les a, au contraire, multipliés.

C’est la faillite sur toute la ligne.

Cependant que le divorce rongeait et minait la famille bourgeoise, l’industrialisation, le centralisme administratif et le fonctionnarisme, renforçant les méfaits du partage forcé, rongeaient et minaient la famille paysanne. L’intervalle de la sage Restauration mis à part (qui fut comme une halte ou répit, dans le Stupide, entre les hécatombes du premier Empire et les hécatombes du second, puis de la troisième République) cette machine à dépeupler, qui est la démocratie, plébiscitaire ou parlementaire, commença à tarir la sève familiale. Les économistes, ces carabiniers, ne s’en aperçurent et ne se mirent à crier et hurler, que le mal déjà profondément enraciné. Après eux vinrent les thérapeutes et doctes académiciens et penseurs (respectueux bien entendu de ce régime, cause du mal dont ils s’inquiétaient) lesquels proposèrent des remèdes en forme de cautères pour jambes de bois. Nous en sommes présentement aux philanthropes,, qui fondent des prix pour les familles nombreuses. Mais il en est très rapidement des prix académiques comme de ces lots des tirages d’emprunts, que les gens oublient de retirer ; ni la générosité, ni l’initiative des particuliers ne sauraient remédier à la gangrène de l’État. L’individu se soigne par l’individu ; la famille se traite par la famille ; l’État ne peut se guérir que par l’État ; ses fautes retentissent, et violemment, sur la famille et sur l’individu.

La famille et sa solidité dépendent de l’exemple que donnent les parents. Chacun de nous peut en faire la remarque. L’autorité et la direction des études appartiennent au père ; la gestion de la maison appartient à la mère, qui l’inculque aux filles, comme le père inculque le latin et le grec aux garçons. Hors de ce bon sens, tout est folie. Mais la corruption de l’autorité dans l’État (et le césarisme est une corruption de l’autorité, au même titre, sinon de la même manière que le parlementarisme) amène logiquement, et même physiologiquement, la déchéance de l’autorité dans la famille. Autorité ne veut pas dire brutalité. Le maître est d’autant moins sévère qu’il est plus tranquillement reconnu comme maître, obéi, et que ses ordres salutaires ne sont pas remis constamment en contestation. Autorité ne veut pas dire : punir. Autorité, cela signifie : n’être pas contraint de punir. Il y a des moments, dans la famille comme dans l’État, où il est nécessaire de sévir, et alors, pour sévir moins longtemps, il est bon de sévir fortement. Car ces moments doivent être abrégés le plus possible.

Relativement facile à exercer quant à l’enfant, l’autorité du père de famille devient plus malaisée quant au jeune homme lequel est, du reste, beaucoup moins raisonnable et beaucoup plus menacé que l’enfant. C’est alors qu’il faut au père de famille, s’il veut que son fils ait une bonne tenue morale (d’où dépendra le bonheur de son existence), avoir lui-même cette bonne tenue. La prière est la sauvegarde du jeune homme, elle est cette barrière métaphysique que ne donne pas la philosophie occidentale. Mais comment le jeune homme prierait-il, s’il ne voyait son père prier et fervemment ? Ayant vécu, observé, élevé des enfants, j’affirme que l’éducation (sur laquelle repose l’instruction) est impossible, elle-même, sans la religion. C’est pourquoi la frénésie anticléricale, au XIXe siècle, a porté à l’éducation, et donc à la famille, à la vie de famille, un coup terrible. Je dis la frénésie anticléricale, apparente ou masquée. Car il y a un fanatisme qui ne s’avoue point, un fanatisme hypocrite et feutré, un fanatisme à fond huguenot, merveilleusement enlacé au dogme démocratique, cohabitant et grandissant avec lui, dont les ravages, de 1789 à 1914, ont été pires encore que ceux du fanatisme à découvert.

La guerre de religion, en France, au XIXe siècle, a été menée par les juristes, et dans le législatif, contre le catholicisme, religion nationale et, comme telle, maintenant la famille française. C’a été, avec les grandes guerres démocratiques qui ouvrent et qui ferment le Stupide, la principale occupation des deux Empires et des trois Républiques, dont l’essence politique (nous l’avons vu) est identique. Le protestantisme s’est chargé de la guerre religieuse dans l’enseignement. Le judaïsme, puissant surtout par sa finance internationale (démocratie, c’est ploutocratie), s’est chargé de la guerre religieuse dans la famille et dans l’État proprement dit. L’entreprise administrative et électorale anticléricale, connue sous le nom de maçonnerie, s’est chargée de conjoindre l’une à l’autre et d’influencer les tribunaux, contraints d’appliquer des lois, non seulement iniques, mais guerrières.

C’est ainsi que le divorce a été l’œuvre du juif Naquet. Je l’ai connu ce juif et vu à l’œuvre. C’était un effrayant oriental, bossu comme dans les Mille et une Nuits, avec des yeux d’almée sadique, tordu au physique, tortueux au moral, et qui savait ce qu’il faisait. Il se mit dans la famille française comme ses compatriotes dans la finance française, et la tarauda. Dans les ouvrages qu’il publia vers la fin de sa vie, apparaît sa haine talmudique du peuple trop confiant où il avait posé sa tente, et aiguisé ses couteaux rabbiniques. Le plan était de dissocier la famille chez les non-circoncis, chez les goys, de telle façon que la famille juive (où le divorce n’est point pratiqué) gardât sa cohésion et sa force, en face de sa rivale en morceaux. La même intention, le même procédé avaient inspiré Bonaparte — fils de la Révolution — dans l’institution des majorats. C’est une thèse assez répandue, chez les sceptiques renaniens, que la nocivité juive s’exerce ethniquement et inconsciemment, sous la poussée d’une libido de destruction, non volontairement ni systématiquement. L’exemple de Naquet anéantit cette thèse indulgente. J’ai acquis cette conviction, fondée sur la connaissance de l’homme et du milieu, que Naquet était en mission juive chez les Français et procédait, contre nous, de façon non seulement systématique, mais scientifique. Il faisait de la chimie politique et sociale, voire législative, avec une perversité raffinée. Là comme ailleurs, le libéralisme imbécile, dont les méfaits « a stupiditate » ne se comptent plus, vint en aide au Procuste de Sem, qui coupait en deux les petits Français, rejetant du côté du père et des grands-paternels le tronçon n° 1, du côté de la mère et des grands-maternels le tronçon n° 2. La stérilité, et donc l’extinction familiale française, étaient dans les vues de ce hideux messianique, véritable assassin de la famille de chez nous. Là, Drumont seul y vit clair : mais, dénonçant le mal, il n’indiqua que des remèdes vagues. C’était un grand génie de bibliothèque, qui n’avait aucune partie d’homme d’action. Dans son beau livre sur l’État et la Natalité, un des plus profonds et lucides esprits de notre génération, le marquis de Roux, envisageant les rapports du divorce et de la dépopulation progressive, note qu’en 1883, la dernière année avant le vote de la loi Naquet, il y avait eu en France 2806 séparations de corps, alors qu’en 1913 il a été prononcé 15261 divorces. Mais ce n’est pas tant le divorce accompli qui combat la natalité, que la possibilité de recourir au divorce, que l’instabilité du mariage, rapprochant celui-ci de l’union libre, où la stérilité est la règle. En outre, les enfants de divorcés, se rappelant leur condition malheureuse, redoutant de la renouveler pour leur descendance, auront une tendance naturelle à restreindre la natalité. Ils ne retiendront du mariage que le plaisir ou l’intérêt immédiat, sans reconnaître son but essentiel, qui est le foyer et la continuation familiale.

Ce qui marque de sottise fondamentale le siècle piteux et funeste, dont nous nous occupons ici, ce n’est pas l’ignorance et l’aveuglement de la masse (à peu près identiques à tous les âges, à quelques différences près), c’est l’ignorance et l’aveuglement de ses organes de direction, de ses conducteurs et de ses chefs, c’est aussi leur débilité dans la décision. L’esprit d’ordre et d’autorité doute de lui-même, ou n’ose pas se déterminer. Les docteurs et théoriciens hésitent, trouvent leur hésitation élégante et font d’elle une règle de vie. Or le doute, lui aussi, est stérile, et sur tous les plans de l’activité humaine. La première victime de l’insanité politique, législative, morale, sociale, c’est toujours l’enfant, soit à naître, soit naissant, soit grandissant. Le XIXe siècle commence par se demander s’il faut le procréer, cet enfant, le laisser venir à la lumière du jour. Puis, une fois qu’il est là, s’il faut lui inculquer une foi, la foi de ses ancêtres, s’il n’est pas préférable de lui en inculquer une autre, venue d’Allemagne, cela au nom de l’État. Cet État le sèvre de ses parents, de la conjonction indispensable de ses parents, pour peu que ceux-ci le désirent. Il le fait grandir dans l’incertitude et dans la confusion familiales. Finalement, au moment où d’enfant, ce jeune Français devient homme, l’État, impérial ou républicain, plébiscitaire ou parlementaire, lui remet une feuille de route et l’envoie aux frontières mourir pour la Patrie, sans doute, mais en l’honneur de principes faux, eux-mêmes générateurs de guerres sans fin.

Car si du divorce, nous passons à l’enseignement, il n’est pas niable, une seule minute, que le prétendu enseignement laïque du dernier quartier du XIXe et de sa queue jusqu’en 1914, soit, plus exactement, un enseignement kantien, c’est-à-dire luthérien et allemand. Cela, aucun conservateur, aucun libéral, aucun républicain patriote n’a voulu le voir, et quelle plus grande preuve de stupidité (au sens étymologique du terme) que cette incapacité d’énoncer le mot d’une situation jugée criminelle et funeste ! Il n’y a pas d’enseignement sans morale. La morale est à la base et à l’origine de l’enseignement, comme l’oxygène est à la base et à l’origine de la respiration. Sans une morale, quelle qu’elle soit, l’enseignement croule, non seulement comme le pensait Guyau, faute d’obligation, et donc de sanction, mais encore faute d’assises et d’ambiance. Or, pour un Français, il n’y a pas deux morales, il n’y en a qu’une : la morale catholique, incorporée à notre sang, à notre humeur, à notre habitus, à notre conduite depuis des centaines d’années et inséparable, même aux yeux de l’athée logique, de l’esprit, du cœur national. Qu’est-ce qu’une morale qui ne serait point traditionnelle, dont la carte muette ne persisterait pas, par l’hérédité, dans l’âme de l’enfant ? Eh bien ! les « novateurs » du XIXe cherchant une morale qui ne fût point la catholique, n’en découvrirent qu’une : l’impératif catégorique de Kant, fils du libre examen de Martin Luther. Au centre de la table du repas évangélique, tel que l’a peint Fra Angelico (dans le site le plus sensible et le plus délicat de l’âme nationale, où s’élaborent le génial et l’humble, ces deux formes du Divin), ils osaient installer, les « novateurs », ce plat boche, cette horreur, cette insanité : l’impératif catégorique qui pue l’université poméranienne et, au delà, les comptoirs de la Hanse ; car, derrière Kant, il y a le juif Hamann, auquel Kant emprunta la fameuse distinction du phénomène et du noumène, et la nouménisation de son axiome moral numéro un.

Fortune prodigieuse d’une vue de Luther, reprise par un juif métaphysique de Kœnigsberg, puis par un métaphysicien luthérien de ce même Kœnigsberg, recueillie par les tribus réformées installées en France aux sommets de l’État républicain après 1870, devenue la règle morale, par l’enseignement supérieur et l’école primaire, de millions de petits Français. Imaginez une loi décrétant l’étau obligatoire du casque à pointe pour tous les nouveau-nés de la terre des Gaules et vous avez l’image exacte de cette prétendue laïcisation de notre enseignement qui a donné lieu à tant de discours, fait couler tant d’encre, et déchaîné cinquante années de persécutions mornes. C’est pour cela qu’on s’est battu, pour ce résidu luthéro-kantien de règle morale individuelle, tendant à devenir règle universelle, et qui empoisonne la raison par l’orgueil, en débilitant l’entendement ! Car il ne s’agit pas, pour l’être sain et d’esprit clair, de remettre perpétuellement en cause les principes de la morale traditionnelle et du bon sens. Il s’agit de partir de leur acceptation pure et simple pour défricher les sentiers, ardus et contournés, de la vie normale. Il s’agit d’un viatique et non d’un thème de discussion préalable. Il s’agit de guider, non d’égarer.

Ces vérités si simples, les politiciens protestants et kantiens, maîtres de la politique française, ne voulaient pas même les entrevoir, parce qu’elles auraient gêné leur guerre religieuse. Quant aux gens d’Académie et de Faculté qui les entrevoyaient, ils n’osaient les proclamer, dans la crainte, soit de perdre leur avancement et de s’attirer des ennuis universitaires, soit (et surtout) d’être qualifiés d’esprits rétrogrades et réactionnaires par des crétins entre les crétins.

Il faut se rendre compte de ce qu’était le célèbre Gambetta, ce rhéteur génois, dont la finance juive et le dogmatisme huguenot avaient fait un demi-Dieu, après Sedan, et qui proféra la phrase décisive : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » La Providence a permis que je le visse de près (car il fréquentait chez mon père et dans notre milieu), à l’âge où les impressions sont vives et souvent justes. Gambetta formait le type complet du bohème intelligent, roublard et hâbleur, pilier de café, au quart instruit, demi-improvisant, apte à pomper l’interlocuteur et à lui resservir ses propres arguments, tel que l’avaient formé les dernières années du désarroi impérial et les échevelés du Parnasse. La fortune d’un tel touche-à-tout dans le régime des assemblées est certaine. Il apparaît comme un génie encyclopédique aux regards des timides provinciaux, amis de l’ordre, respectueux du désordre que délèguent à la Chambre et au Sénat, les temps troublés. Homme d’extérieur, outrecuidant, gonflé d’axiomes absurdes, il ébaubit les hommes rangés de l’Ordre Moral, par une hypocrisie qui n’est pas la leur, par un histrionisme de carrefour, où ils découvrent des réminiscences classiques. Mon père me racontait qu’un riche propriétaire et député du Midi, froid et composé comme on l’est souvent en ces régions prétendues frénétiques, lui disait de Gambetta, avec gourmandise : « C’est un personnage mêlé de Plaute et de Pétrone. » Ce Cadurcien de sang génois aimait les filles, les gouapes, les discussions byzantines et les intrigues compliquées. Il cultivait aussi la petite fleur bleue mais défraîchie, et oscillait de la catin espionne Païva à la « présidente » Léonie Léon, qu’on appelait, en souvenir des Liaisons dangereuses, une Tourvel pour corps législatif. En lui, un sentiment sincère : la haine de l’obstacle intérieur qu’est le catholicisme à tous débordements ; la haine et la crainte du frein religieux. Gambetta dérivait de Diderot, non de Voltaire, avec un pouvoir inné de fascination grossière.

Son succès, qui fut immense et funeste, accuse la déchéance intellectuelle et morale d’une époque, où se ramassent et se concentrent pour un nouvel effort de virulence, toutes les insanités roulant en torrent depuis 1789. Succès reposant sur un mensonge, car on sait aujourd’hui que Gambetta, qui jouait les patriotes meurtris et irréductibles, s’entendait secrètement avec Bismarck, par l’intermédiaire de la Païva et de son amant Henckel de Donnersmark. Sidérés par la faconde du borgne sonore, les salonnards et conservateurs de l’époque firent ce succès, plus que les vieux copains du café de Madrid. Quand le pitre bien doué mourut des suites d’une balle de revolver, tirée au cours d’une scène de faux ménage, ses prétendus adversaires le pleurèrent, autant que ses partisans, et jetèrent naïvement un voile pudique sur les circonstances vraies de ce sale trépas. Le testament de leur Gambetta (politique s’entend) ce fut cet anticléricalisme français, d’ordre de Bismarck, qui faisait pendant au « kulturkampf », et lui survécut.

À d’autres époques, il y eut chez nous des Tartuffes du style et de l’envergure de Gambetta. Mais on leur arrachait leurs masques. La légende gambettique, bien que sérieusement entamée, dure encore. De telles plantes grasses ont souvent prospéré sur le fumier de la démocratie.

Dans un autre genre, Paul Bert, le faux savant, est très représentatif de la seconde moitié du XIXe siècle. Il avait de connaissances juste assez pour se figurer qu’il savait tout, pour alimenter son outrecuidance. Du fatras de physiologie et de biologie, qui se bousculait dans sa pauvre cervelle infatuée, était issue cette persuasion de la non existence de Dieu, qui est l’apanage du primaire exalté. Il conçut que, pour faire le bonheur des Français, il fallait extirper Dieu de l’enseignement et aussi de la charité publique, des hôpitaux comme des écoles. Grave besogne, où la mort le surprit. Pendant quelques années, la presse radicale et une bonne partie de la presse libérale le représentèrent comme une sorte de génie, sans alléguer d’ailleurs — et pour cause — aucune preuve à l’appui de cette appréciation non motivée. Aujourd’hui Paul Bert apparaît ce qu’il était en réalité : un idiot. Mais c’est un idiot qui a agi, grâce à la complicité de l’ambiance, et dont la nocivité a pesé et continue à peser sur l’enseignement public.

Après la guerre de quatre ans, il s’est passé quelque chose de singulier et de bouffon : La République (momentanément tirée d’affaire par la supériorité de l’École de guerre française sur l’École de guerre allemande, car tout est là), ressentant confusément quelque gêne de l’impureté de ses origines, hésita à commémorer Gambetta, tout en concevant la nécessité de le commémorer. Le cœur du faux grand homme, à la suite de circonstances bizarres, demeurait conservé, à part de sa dépouille, dans un bocal d’alcool, comme une pièce anatomique. On imagina de le porter, en grande pompe, ce cœur, d’abord au Panthéon, directement, puis au Panthéon, en passant par l’Arc de Triomphe ! Ces tergiversations donnèrent lieu à maintes polémiques burlesques, d’où la mémoire du Décordé sortit quelque peu écorniflée, comme disait Jules Renard. Mais à quiconque voudra connaître le rôle exact de Gambetta pendant l’autre guerre franco-allemande, je recommande par-dessus tout la lecture de l’ouvrage incomparable de Henri Dutrait Crozon (Gambetta et la Défense nationale), paru à la Nouvelle Librairie nationale. Il n’y a rien à ma connaissance, dans la littérature européenne, depuis Swift, qui puisse être comparé, en force comique et tragique, à ce travail de redressement historique, appuyé uniquement sur des textes officiels. C’est grand comme le monde ! Aucune réfutation de ce travail unique n’a été tentée par les derniers zélateurs de celui dont la langue ensalivée et menteuse (et non le cœur), eût dû être transférée au Panthéon.

Ledit Panthéon, conservatoire de divers représentants du Stupide, se trouve donc renfermer côte à côte, aujourd’hui, les restes de Victor Hugo, ceux de Zola et le cœur de Gambetta. Ce trépied du culte démocratique a toute la valeur d’un symbole. Au fronton, on voit, gravée dans la pierre, l’apothéose de cette épopée impériale, célébrée en long et en large par tous les historiens d’Académie, les Masson, les Vandal, les Henry Houssaye, qui a mis l’Europe à feu et à sang, pour aboutir à Trafalgar et à Waterloo, puis à Sedan, au massacre et à la dépopulation. La charge, que bat le petit tambour d’Arcole (célébré par Mistral dans un poème resplendissant comme une matinée de printemps rue Soufflot), est ainsi, en effet, la plus gigantesque « charge » (au sens rapin du mot) qui ait été montée au peuple français. À l’intérieur de ce monument élevé à l’Erreur, reposent le grand sexuel verbal Hugo, dans la pourpre de ses insanités lyriques et épiques, le grand fécal Zola, officiant de cet Êtron Suprême, qui est le dernier mot de la mystique révolutionnaire, et l’inénarrable viscère gambettique. C’est le cas de dire : comme on subit ses dieux on les honore. Depuis peu, ce tas laïque s’est complété de l’illustre chimiste Berthelot, génie funeste, auquel des millions d’amputés et de mutilés devraient apporter leurs béquilles et leurs moignons sanglants, car il inventa les principaux explosifs qui font aujourd’hui le bonheur de l’humanité et la sécurité des familles. Il n’y manque que son ami Renan, lequel paralysa, par le doute systématique et malingre du défroqué harmonieux (un doute qui ne doute pas de soi) deux générations que la démocratie vouait à l’holocauste de 1914. En vérité, on pourrait écrire une « prière sur le Panthéon » d’une autre portée et d’une autre signification que cet évangile selon saint Ernest, la « Prière sur l’Acropole », honorée par une Université la tête en bas, et dont fut abrutie notre jeunesse.

Un des « bienfaits » de la presse quotidienne aux innombrables rotatives, qui commença à fonctionner vers 1850, avec une ampleur sans cesse accrue, fut de répandre, dans le peuple ouvrier des villes, ces stupidités majeures de la bourgeoisie, devenue classe dirigeante. Il faut ici distinguer deux périodes : celle où le prolétariat industriel (pour employer ce mot affreux, mais typique) n’a pas ses journaux à lui. Il ingurgite alors le brouet que lui fabriquent les empoisonneurs de l’ancien Tiers. Celle (à partir de la Commune de Paris) où il a ses organes à lui, mais acceptant les mêmes idoles et farcis des mêmes erreurs que ceux de monsieur Adolphe Thiers, sans calembour. Ceci s’explique par le fait qu’alors que le paysan est méfiant, même et surtout vis-à-vis de l’imprimé (en quoi il faut admirer, une fois de plus, son bon sens), l’ouvrier est extraordinairement candide et la proie facile du caractère d’imprimerie. La bourgeoisie française aura depuis longtemps abandonné le culte des fétiches démocratiques, conservés dans la glace du Panthéon, que d’innombrables ouvriers, se croyant révolutionnaires dans leur classe (alors qu’ils le demeurent dans le style de la classe combattue par eux), continueront de vénérer Saint Hugo, Saint Zola, Saint Renan, etc… et de prendre pour des émancipateurs ces asservisseurs à la sottise antisociale et inhumaine. Car rien n’est humain comme l’humanisme. Mais rien n’est inhumain comme l’humanitarisme.

Émancipateurs !… Mot magique, par lequel la sottise homicide et bestiale s’environne des lauriers, se coiffe des couronnes du bienfaiteur et du génie. On sait que, dans les premiers jours de la Commune de Paris, les fédérés laissaient respectueusement passer, chapeau bas, le long des barricades, le corbillard emportant Charles Hugo, fils de Victor Hugo, au père Lachaise. Ils croyaient, on leur avait dit, que Hugo était des leurs, qu’il était pour l’émancipation. En fait, Hugo, monstre d’orgueil et d’égoïsme, comme tous les asservis à leur instinct, était pour l’émancipation de soi-même et ne flattait le peuple que par peur, selon ce raisonnement très romantique, et qui fut aussi celui de Zola : « Les bourgeois me ménageront toujours et je n’ai rien à craindre de leur triomphe, en cas de guerre civile. Prenons donc une assurance du côté du prolétariat, et de ses meneurs. » Il serait fâcheux qu’un calcul analogue pût être attribué à Anatole France.

C’est un sujet d’étonnement, pour qui réfléchit, que cette confiance imperturbable des milieux ouvriers, tant de fois dupés, dans leurs chefs suspects, que leur manque absolu d’ironie, en présence de toutes ces carrières politiques faites sur leur dos et à leur dépens. C’est leur forme de stupidité à eux, plus excusable que celle des bourgeois, parce qu’elle ne repose point sur un monceau de diplômes, et de certificats et attestations de clairvoyance et d’intelligence. L’ouvrier est, avant tout, sentimental, et il souffre de revenir sur un enthousiasme, par lequel.il s’abandonne à son guide, à son maître, à son docteur. Admettre que celui-ci s’est moqué de lui, servi de lui, l’a berné, lui apparaît comme une diminution personnelle. Acculé à la constatation il se dérobe par la colère, il ne se libère point par le rire. Au lieu que le paysan rit de tout, et, pour commencer, de lui-même. Il rit du deuil et du malheur d’autrui. Il va jusqu’à rire de sa propre mort. C’est qu’il vit dans le contact immédiat du maître des maîtres, de la nature, qui apprend à se soumettre, à se démettre et à se gausser (humaine revanche) des maux auxquels on ne peut se soustraire.

Le résultat, c’est que la famille et les mœurs paysannes ont jusqu’à présent résisté victorieusement à la propagande homicide par la presse, l’exemple et les contacts, des Grands Stupides du XIXe (notamment de Hugo, de Renan, de Zola et de leurs disciples et émules). Alors que la bourgeoisie haute, moyenne et menue, a été fortement contaminée ; alors qu’une forte partie de l’ancienne aristocratie était préservée ; alors que le monde ouvrier était sérieusement atteint. Le mot forgé par Thackeray, dans un livre d’ailleurs médiocre, le snobisme, c’est-à-dire l’engouement vaniteux, plane sur tout le tableau, littéraire et politique, des ravages du roussisme (ou rousseauisme) et du romantisme. L’aristocratie vraie et la paysannerie ignorent le snobisme ou, quand elles le rencontrent, s’amusent royalement de lui. Un des meilleurs et des plus fins critiques des progrès prétendus de la science, de la littérature, de la politique, que j’aie fréquentés, était le comte Eugène de Lur Saluces, dont on trouvera quelques fermes propos, dignes du XVIIe siècle, dans l’Enquête sur la Monarchie de Maurras, ce bréviaire du salut français. Originalité de vues, justesse, hardiesse, suprême bon sens, voilà ce qui brillait dans ce seigneur intrépide et courtois, inaccessible aux fariboles, blagues, farces, iniquités, insanités répandues chaque matin, à des millions d’exemplaires, par les feuilles à grand tirage, et cela depuis soixante-dix ans. Il examinait les choses par lui-même ; il avait tout lu, lisait tout, s’intéressait à tout ; et son avis, toujours pertinent, avait le tranchant et la précision d’un bel acier, aux mains d’un chirurgien habile et bonhomme.

Émile au contraire, habitant d’un petit hameau, la Cossandrie, situé à flanc de coteau entre Blois et Tours, devant un des plus beaux paysages du monde, ne lisait que quelques bouquins que je lui prêtais, ou que lui prêtait son curé, avec le Petit Parisien de la veille ou de l’avant-veille. C’était un vigoureux célibataire, retiré de sa vigne, vendue à un voisin avec un sage bénéfice, observateur et critique né, comme il arrive fréquemment dans cette contrée, jadis heureuse et demeurée railleuse. Je dis « jadis heureuse », parce que la Touraine a été décimée par la dernière guerre et que la Cossandrie, en particulier, a perdu huit beaux gars sur dix, qui faisaient l’orgueil de leurs braves cultivateurs de parents. L’idée qu’ils étaient morts pour assurer le triomphe de la démocratie dans le monde, remplissait Émile d’une ironie amère et sans fin.

— Où ça perche-t-il la démocratie ? (demandait-il au garde champêtre, qui avait eu lui-même deux petits-fils tués en 1914, dès le début, alors que la République désarmée opposait des jeunes poitrines au fer allemand). Il ajoutait : « Fameux boucher, la démocratie ! Brancheteau (boucher du voisinage) n’est point à la hauteur de c’te garce-là. »

Quelqu’un lui parlant de la nécessité de ménager les Allemands si l’on voulait être payé par eux, Émile répliqua : « Quand on a écrasé la tête de la vipère, c’est là qu’on s’paye avec sa piau. » Il disait aussi, au moment de l’armistice : « Pourquoi qu’on leur zy fait point payer quelques milliards céans. L’occasion ne repasse point deux fois. » Ce qui prouve que Clemenceau et Foch auraient eu profit à le consulter. Quand son voisin Boneu (Alfred), vigneron comme lui, épelait, dans une feuille quelconque, le prétendu progrès du socialisme, ou de n’importe quoi en isme, Émile ajoutait, après chaque phrase : « dans la lune ». Ça faisait un effet magnifique. Avec ces trois petits mots, le philosophe de la Cossandrie eût anéanti tous les discours de Jaurès et de ses émules. J’ai utilisé avec profit la formule émilienne à la Chambre.

Émile ayant demandé à se rendre compte de la valeur de Victor Hugo (qui lui était suspect, à cause des éloges hagards, périodiques et dithyrambiques du Petit Parisien) je lui prêtai les Misérables. Il les lut assez rapidement, ayant bien appris à lire et à compter, me les rendit, et demeura une semaine sans émettre aucune appréciation. Comme, intrigué, je l’interrogeais sur le plaisir qu’il avait pris à cet ouvrage illustre, il me répondit : « Si j’avais su que c’était si long, j’aurais commencé par la fin. » Puis, au bout d’une autre semaine : « Quand on fait l’éloge du mauvais monde, faut ben qu’on soit puni tout de même. » Il voulait dire que Hugo avait justement payé de l’exil l’apologie de Jean Valjean et de Fantine. Du reste, toute personne ayant son portrait dans le Petit Parisien lui était logiquement suspecte, vu l’iconographie de cambrioleurs, d’assassins ou de simples ivrognes, à laquelle s’adonne l’organe des Dupuy. Les considérations politiques, généralement officieuses, mais aberrantes, de cette feuille universellement répandue, paraissaient à Émile destinées à excuser les forfaits étalés aux colonnes de la première page. Il secouait la tête : « C’est enco pou nous faire avaler leu salopelies. »

Un jour qu’Émile transportait, sur une petite charrette, un tonneau plein, celui-ci glissa et lui râpa les fesses : « Mon pau délié » criait Émile, pendant que je le pansais sommairement, d’après les principes désuets de mon vieux maître Tillaux, chirurgien de l’Hôtel-Dieu aux environs de 1885. Quand ce fut fini : « Msieu Léon, j’ai-t-il pas maintenant droit, comme un autre, au poltrait d’mon délié dans le Petit Parisien ? »

Je n’en finirais pas de citer ici les propos excellents et mesurés d’Émile, infiniment supérieurs à toutes les malices pédantes de son voisin de Véretz Paul-Louis Courier, qu’une dame respubliquaine, se croyant cultivée, me vantait sous le nom de Jean-Paul Courier, en souvenir sans doute de Jean-Paul Chopart. Mais je veux citer ici la phrase qui, selon moi, fait la somme des méditations et aphorismes de ce sage Émile selon le cœur d’Horace, toujours parfumé au vin blanc et à l’oignon, du tour des oreilles au creux des mains. Nous nous entretenions devant sa petite boîte, ou maison, qui donne sur le sublime paysage de la Loire, au jour tombant. J’étais debout, et lui, courbé, coupait à la hachette de petites bûches moussues. Il s’interrompit, regarda la nature resplendissante et murmura : « Elle se fout de nous, ça c’est bien vrai ; mais elle est la seule qui ne nous dise point des mentelies. » Ceci pour vous montrer que bien des académiciens ne seraient pas dignes de chausser les sabots d’Émile, ces sabots dont le bruit rythmique, sur la terre dure, annonce que le gel est prochain.

Académiciens, académies ! Ces mots ont bénéficié, au XIXe, de l’atmosphère de crédulité qui s’attachait aux autorités littéraires et scientifiques, remplaçant, ou prétendant remplacer l’autorité politique royale et le dogme religieux. Le respect légitime et la vénération traditionnelle, en se retirant, s’attardaient encore à quelques institutions, perdues dans la démocratie comme des pilotis dans la vase et, en s’y attardant, s’y cramponnaient. Spectacle navrant, bien connu des naufragés et aussi des naufrageurs, qui en bénéficient et s’y complaisent. Spectacle comique aussi, en un certain sens, car le révolutionnaire assagi, qui est accueilli à bras ouverts par une docte compagnie, ou un conseil d’administration, est demeuré un type classique et dégage une gaieté de bon aloi. Le XIXe siècle est l’enterrement de ce qui avait fait, pendant tant de siècles, l’honneur et la force de la France, mais un enterrement comportant, parmi ses pleureuses, un certain nombre de rieurs, auxquels on ne saurait en vouloir de leur vengeresse hilarité.

Un personnage de l’Immortel (le célèbre roman d’Alphonse Daudet) déclare, à un moment donné, que « les corps constitués sont lâches ». Ils sont tels, en effet, quand ils n’ont point le grand arc-boutant héréditaire de toutes les institutions monarchiques. Dans une démocratie, où tout branle, s’éboule, se liquéfie, se décompose au hasard des secousses politiques et sociales, une Académie, c’est-à-dire, par définition, un corps d’élite et privilégié, qui vit de tradition, un tel corps se trouve orphelin, abandonné. C’est en vain que pleuvent sur lui les dotations et les legs. Il est sans cesse menacé par la convoitise et la cupidité des meneurs et dupeurs du peuple. Afin de les apaiser et de les amadouer, il faut donc qu’il les accueille dans son sein et, avec eux, tous ces travers funestes qui faisaient la joie d’Aristophane. Le jour où le révolutionnaire, ayant rempli sa besace, et désirant la garer, se fait conservateur, il sollicite un de ces fauteuils où l’on dort si bien, sous un simulacre de lauriers ; et les conservateurs, croyant encore à sa puissance, (alors qu’elle est déjà passée à un loup maigre), s’empressent de l’accueillir parmi eux. J’ai assisté trop souvent à cette comédie pour n’en avoir pas noté, avec les amusantes phases, les traits principaux.

Prenons, par exemple, l’Académie française : à toutes les époques, il est bien entendu que la brigue et l’intrigue ont fait pénétrer en elle des médiocrités, au détriment d’écrivains de valeur, qui avaient droit à son accueil. Mais c’est au courant du Stupide, et notamment de sa seconde moitié, qu’elle a commencé à devenir un Conservatoire de politiciens, dont elle s’est trouvée, à un moment donné, quelquefois fort embarrassée. Tel ce malheureux Émile Ollivier, personnifiant l’Empire libéral, qui, après le désastre de Sedan, ne put jamais prononcer son discours de réception, et au sujet duquel ceux qui avaient voté pour lui s’écriaient : « Ah ! si nous avions su ! »

On sait qu’en général les hommes politiques, qui donnent ou vendent les décorations, n’acceptent pas de décoration. Celle-ci est remplacée pour eux, quand ils ont quelques années de bouteille, (je veux dire de maroquin), par un fauteuil à l’Académie. Ce fauteuil est, en démocratie, la récompense promise à l’anarchiste ou au socialiste qui a, comme on dit poliment, évolué, qui s’est fait plus ou moins libéral. Prenez un révolutionnaire, trempez-le, pendant plusieurs années, dans l’eau tiède des honneurs et de la fortune, et vous obtenez un libéral. Inutile de citer des noms, ils sont trop. Je n’écris pas ceci pour chagriner quiconque. J’écris ce livre pour instruire, et tâcher d’épargner à la génération prochaine les funestes et sanglantes écoles qu’ont faites ses aînées.

Il y a déjà longtemps que l’Académie française, qui connut autrefois des heures glorieuses, ne sert plus à grand’chose, si ce n’est à faire obtenir à ses membres des émoluments supérieurs, dans les feuilles auxquelles ils collaborent. On dit, et c’est possible, qu’elle aurait conservé un certain prestige au dehors. Cependant je ne m’en suis guère aperçu, au cours des quelques séjours que j’ai faits, dans ma jeunesse, à l’étranger, notamment en Angleterre, en Hollande, en Belgique, en Espagne. Pas une fois je n’ai entendu demander, en parlant d’un écrivain célèbre ou simplement connu : « Est-il de l’Académie ? » je pense que ce prestige existe surtout chez les demi-lettrés de chez nous. Ce qui compte à l’étranger, comme ce qui compte chez nous, se désintéresse, en général, de l’Académie. On commence à la confondre avec le Sénat. Il en aurait été autrement si des écrivains tels que Balzac, Mistral, Barbey d’Aurevilly, Fustel, Alphonse Daudet, Drumont. Maurras, par exemple, avaient appartenu à l’Académie française. En revanche, il est impossible de consigner les noms de fameux inconnus (ce qui ne serait rien) et de mauvais historiens et de détestables poètes (ce qui est pire) accueillis, à bras ouverts, dans cette inconséquente maison. Cette liste complète dégagerait ce genre de bouffonnerie dont j’ai déjà parlé, spécial aux époques de décomposition intellectuelle et morale, qui prétendent donner le ton, et dicter la loi, en matière d’intelligence et de morale.

Je parle de ces choses, comme des autres, avec un désintéressement total, n’ayant jamais connu, ni même effleuré, le désir de prononcer un discours de réception sous la Coupole, et ayant hérité de cet esprit d’indépendance absolue, qui était celui de mon père. Je fais partie, avec plaisir, de notre chère petite Académie Concourt, où je retrouve, périodiquement, d’excellents camarades, avec qui nous échangeons de vieux souvenirs ; qui nous fait une petite rente bien agréable en ce temps d’or-papier (où il faut travailler trois fois plus qu’auparavant pour nourrir les siens) et dont l’utilité immédiate est incontestable. Car notre prix annuel lance l’auteur qui en bénéficie. Je n’aurais jamais pu me résoudre à rencontrer, même une seule fois par mois, un vieux raseur carabiné comme F. Masson, ou un pendu gelé, comme de Régnier, ou un détritus de la politique respubliquaine comme Hanotaux. À la Chambre, le contact avec les adversaires est tolérable parce qu’on a le loisir de leur jouer des tours et de leur parler franc. Mais, à l’Académie, la courtoisie et la bienséance étant de rigueur, il est interdit de se manger le nez, ou de mettre de la poudre à éternuer dans les pots de vin. Alors bonsoir ma vieille ! C’est ce qui me permet d’écrire ici ce que tant de gens pensent et disent tout bas : à savoir que l’institution académique, école de servilité dans tous les domaines, est, présentement, plus nuisible qu’utile aux lettres françaises.

Elle est nocive, comme maison de refuge et de respectabilité pour politiciens fatigués. Elle est nocive comme incitant à la littérature fade et neutre, où se complaît le libéralisme. Elle est nocive, comme visant à créer artificiellement des écrivains de seconde zone, les non-coupolés, auxquels les coupoles imposeraient, s’ils en avaient le courage, des règles absurdes et une mauvaise syntaxe. Elle est nocive enfin, et au résumé, comme fausse élite. Car, si le manque d’élite est funeste, et contribue au désordre social, le simulacre d’élite ne l’est pas moins. À un moindre degré (parce que jouissant d’un moindre relief de vieille réputation) l’Académie des Sciences et celle des Sciences morales participent des défauts et verrues de l’Académie tout court, au XIXe siècle. On a pu écrire plusieurs volumes sur les bévues de l’Académie des Sciences, dont les comptes rendus manifestent d’ailleurs un vide, d’année en année plus effrayant. Les bévues sont de tous les âges. Mais l’Académie des Sciences leur confère une solennité et une durée, qui peuvent avoir, à une époque férue de science, de détestables conséquences. On doit distinguer, au sein de cette vaine et illusoire compagnie, deux mouvements de sens contraire et également absurdes : l’un réflexe, de misonéisme, qui la pousse à mépriser et à rejeter toute initiative originale et toute personnalité puissante ; l’autre, ultérieure, d’engouement, qui lui fait accueillir et chérir ce qu’elle chassait la veille, avec un enthousiasme et une ténacité exagérés. De sorte que ses décisions et préférences oscillent entre les deux pôles de l’erreur qui sont, en science, de rejeter trop vite, ou d’adhérer avec trop d’entêtement.

J’ai assisté de près à de nombreuses brigues pour l’Académie française et pour l’Académie des Sciences et j’en ai conservé à la fois un souvenir amusé et écœuré. Il est étonnant que des hommes d’un certain âge et d’un certain poids se soumettent à d’aussi humiliantes démarches, ou acceptent d’être confondus avec la tourbe de faux lettrés et de faux savants, qui encombre ces prétendus sanctuaires des Lettres et des Sciences. Une fois admis, après bien des rebuffades, et pleins de rancœur, ces gens de valeur prennent en grippe les collègues qui les ont ainsi humiliés et ne songent plus qu’à se venger d’eux, ou à susciter des candidats qu’ils pourront, à leur tour, brimer et molester. D’où un sadisme sénile-académique qui mériterait une étude à part.

Il est arrivé, au XIXe siècle, que le terme d’académique a donné lieu à confusion avec celui de traditionnel, ou de classique, et que la tradition littéraire et l’art classique ont ainsi subi le contre-coup et porté le poids du discrédit académique. Désireux de réagir contre les règles absurdes et les canons médiocres imposés par l’esprit académique (où voisinent la routine et l’envie), des hommes de grande valeur ont vitupéré, par erreur, contre la tradition et le classicisme, qui n’ont rien à voir avec cette routine. Il en est résulté des dévoyés, ou de vaines outrances, aussi des confusions fâcheuses. Si l’on considère, par exemple, les Beaux-Arts, des artistes délicieux et puissants et parfaitement classiques (au sens élevé du mot) tels que Manet, Monet, Renoir, Cézanne, Carrière, par exemple, ou en sculpture, Rodin, ont été méconnus, raillés, engueulés, combattus, au nom de prétendus principes traditionnels, qui n’étaient que de sales et mornes poncifs et conventions d’Académie. Injustice qui a fait souvent tenir à ces grands artistes, légitimement irrités, des propos révolutionnaires, d’ailleurs parfaitement idiots ; car la sottise provoque la sottise. Mais ce n’étaient pas eux qui avaient commencé. On se demande aujourd’hui, quand on contemple une toile de Manet, de Monet, de Renoir, de Cézanne, de Carrière, un buste ou un monument de Rodin, ce qui pouvait étonner les visiteurs des anciens salons et adversaires acharnés de ces maîtres. Ce manque de goût ne se trouve ni au XVIe, ni au XVIIe, ni au XVIIIe siècle. Il est particulier au XIXe et démontre, dans le domaine des arts plastiques, comme dans celui des idées, une forte propension à la laideur conventionnelle, considérée comme un joli et un mesuré.

Pour ne pas aimer certaines toiles de Manet, de Monet, de Renoir, par exemple, il faut ne pas admirer la lumière, manifeste surtout en peinture, mais qui joue, dans tous les arts et en littérature, un rôle prépondérant. Sans établir un rapport de parenté, qui serait forcément arbitraire, entre la lumière et l’intelligence, on peut dire que toutes deux vont de pair. La lumière, c’est l’intelligence du peintre. L’intelligence, c’est la lumière de l’écrivain. Renoir (ignoré pendant quarante ans de sa laborieuse existence) a inventé un blond, parent des bleus de Watteau et qui constitue, à mon avis, une conquête de l’homme sur la nature. C’est un blond animé, d’une suavité comparable à un vers de Virgile et de Racine, un blond auprès duquel tout paraît maussade et sombre, un blond tel que vu par un œil d’enfant partant pour une journée de plaisir, ou par une amoureuse courant à son rendez-vous. De même, Manet et Monet ont peint des ombres colorées, comme elles le sont en effet par les journées de soleil, où tout se combine de violet et d’or. Au temps de la Renaissance, où la lumière était en honneur, au XVIIIe aussi, où l’œil des amateurs français fut si prodigieusement exercé, cela eût paru tout naturel. De 1830 à 1880, il fut entendu, convenu, réglé que l’ombre était grise et que le soleil consistait dans une bande jaune. Au XIXe, la vision du vulgaire, qui est crépusculaire et déjà cadavérique, s’était imposée aux amateurs par les Académies. Car le genre académique, pour toutes les Muses, c’est la nuit et la mort. Tout ce qui est vivant et lumineux répugne à ces conservateurs de règles fausses.

Le type de ces derniers était, à mes yeux, un très brave homme, très « Institut », du nom de Gérôme, dont j’eus, pendant plusieurs années, l’œuvre maîtresse, une navrante « Tanagra », sous les yeux, dans le salon d’une vieille amie. Cette Tanagra était une jeune personne assise, censée nue, dans le saindoux onctueux de ses propres formes, n’appartenant à aucune catégorie du corps féminin. On n’imagine rien de plus affreux que ce prétendu Beau selon l’École. Le fait d’avoir produit un tel navet, et de s’en glorifier, indiquait que le bon Gérôme avait ignoré toute sa vie le premier mot non seulement de son art, mais de la nature, laquelle est, pour tant de gens, un délice éternellement caché. Les Gérôme ont peuplé le XIXe siècle, où ils ont fait la loi académique, massacré de leurs dons, de leurs élèves, de leurs œuvres, de leurs lauréats, les rues et musées de Paris et de Province. Mais le plus drôle était encore d’avoir baptisé ce sac de bonbons, immangeables et roses, « Tanagra » !

Avec la vision sans lumière va généralement d’accord la vision empaillée. Ceux qui ne voient pas le soleil ne voient pas davantage le mouvement. Ils le voient à la façon des acteurs du Conservatoire (ce mot est horrible), c’est-à-dire encore et toujours conventionnel. Un mouvement réel, saisi par un œil exercé, paraît faux au commun public. C’est ainsi qu’un monsieur ou une dame qui pleure doit toujours mettre académiquement sa figure dans ses mains, qu’un monsieur en colère doit tendre le poing, qu’une dame qui implore doit s’agenouiller, les bras rejetés en arrière, etc. Le grand artiste rompt avec ces routines et fait pleurer hors des mains, rager sans poing tendu, implorer en avant, etc. Dans les époques de sensibilité et d’intelligence artistiques, ces beautés sont comprises et accueillies d’emblée. Elles choquent et rebutent dans les autres. Elles ont choqué et rebuté au XIXe. De même en littérature, où un écrivain, un artiste, un poète, un musicien de tendances hardies mais classiques (car le classique est hardi et franc, comme tout ce qui est sublime) est traité de révolutionnaire, d’incompréhensible, etc., et de désespoir, tourne en effet au désordre et à la confusion. J’ai vu ce cas plus de cent fois.

C’est une erreur de croire qu’à aucune époque le sublime n’a couru les rues. Le sublime est, au contraire, très facilement compris des gens simples, en contact direct avec la nature, par exemple des pâtres, des marins, des laboureurs. Il n’est jamais compris des primaires qui, déviés par des notions fausses, académiques principalement, vont d’emblée au caricatural, pris pour le sublime, c’est-à-dire au romantisme. On a dit qu’il y avait une éducation préalable du beau. C’est très vrai. Le beau n’est pas subjectif comme disent les boches, ni affaire d’appréciation, il existe en soi. Il y a un beau, extrait de la nature. Il y a un beau, extrait de l’imagination. Il y a un beau, enfin, extrait, partie de la nature, et partie de l’imagination. De même que certains mots dérivent de la mémoire individuelle, certaines racines verbales de la mémoire héréditaire, et que certains termes participent de la mémoire individuelle et de la mémoire héréditaire. Mais il y a aussi, chez beaucoup d’êtres, une propension naturelle au beau, qui se remarque dans une paysanne, par exemple, portant sa cruche légère sur son épaule ronde, ou dans une mère rieuse jouant avec son jeune enfant nu ; et ce beau-là peut aller jusqu’au sublime.

Parlant de là on se rappelle les innombrables querelles du Stupide : « Il n’y a que la nature… Il n’y a que l’Idéal… Il n’y a que le labeur, que l’effort… Il n’y a que la spontanéité… etc. » Le couchant est-il pourpre, doré, vert ou violet ? Il est tout cela à la fois et, pourtant, presque insaisissable ; car la fugacité du beau n’a d’égale que sa certitude. Il est indubitable et essentiel comme la mort, et, comme elle, ne dure qu’un moment ; or, c’est lui qui donne son prix à toute l’existence. Les temps sans beauté morale, intellectuelle, physique doivent être considérés comme des malheurs et je pense qu’en effet, matériellement et spirituellement, ils aboutissent à des catastrophes. Il y a une relation voilée, mais constante, entre l’esthétique générale et la quiétude dans la sincérité ; c’est ce que l’on appelle les heures dorées. La poésie (qui est la pénétration de l’harmonie universelle) est un élément souverain et une légère garantie de l’instable paix entre les hommes. Les chefs-d’œuvre vrais devraient être les anges gardiens de l’humanité. Seulement, on ne les écoute guère, on se détourne d’eux, on les ignore, chez les peuples qui n’ont plus de guides ni de boussoles, ou qui usent de méchants guides ou de boussoles affolées. C’est un spectacle pathétique que celui de la beauté classique, littéraire, musicale, picturale, dramatique, aquafortiste (car l’eau-forte est un art spécial et puissant) venant frapper aux portes de ce siècle maussade et prostré, dont nous relevons ici les faiblesses, et rebutée et repoussée ; alors que ces mêmes portes s’ouvraient toutes grandes devant la sottise et la laideur. Spectacle non moins pathétique, celui du bon sens politique, philosophique, moral, social, économique, chassé comme un galeux, cependant qu’on dressait des autels à l’insanité crue d’un Michelet, ou dubitative d’un Renan, et à cette « doctrine » pour préau de maisons d’aliénés qu’on appelle le démocratisme. Spectacle affreux, mais exemplaire, car le refus conjoint de la beauté et du bon sens a tout de même une haute signification. L’art n’est-il pas un peu le corps de l’esprit : Mens sana in corpore sano ?

Aux yeux des Académies, quelles qu’elles soient (quand le niveau général de l’intelligence est à marée basse), ce qui est haïssable et condamnable avant tout, c’est l’expressivité. S’il est arrivé à l’Académie française d’accueillir des écrivains expressifs au cours du siècle précédent, ce fut ou par inattention momentanée, ou parce que ces écrivains avaient forcé la porte du succès. Mais ses véritables préférences vont aux proses molles et défibrées, insipides, qui n’ont de nom dans aucune langue (ni notamment, dans la langue française), à un Octave Feuillet, à un Cherbuliez, à un Marcel Prévost par exemple, à la poésie artificielle et mécanique d’un Hérédia, d’un Henri de Régnier, au sinistre néant d’un Aicard. Elle veut bien de la fausse fantaisie d’un Rostand, parce qu’elle est antifantaisiste et telle que d’un acrobate aux pieds de plomb. Elle ne veut pas de celle de Théodore de Banville, dont Rostand, avec ses douze cent mille représentations et exemplaires, ne fut que le plat et fade imitateur. Elle veut bien des exposés glaciaires (et au fond profondément ridicules), en cosmogonie, en philosophie et en histoire, d’un Leconte de Lisle, et de sa frigide et sotte conception de l’antiquité. Elle ne veut pas de la pénétrante poésie d’un Baudelaire, ni d’un Verlaine, parce que l’un et l’autre ont le divin secret de cette intensité qu’elle hait. Hérédia, c’est le beau conventionnel, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus hideux. Leconte de Lisle c’est le sage, solennel et conventionnel, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus fol. Rostand, c’est l’éblouissant conventionnel, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus morne et de plus terne. À eux le dignus intrare. On devine avec quels transports de satisfaction l’Académie française, au XIXe siècle, eût rejeté Villon, Ronsard, Rabelais et Montaigne !

Même remarque pour les autres classes de l’institut, et notamment pour l’Académie des Beaux-Arts, justement surnommée l’Académie des Laids-Arts. Quant à l’Académie des Sciences morales (dont le titre est à lui seul une dérision) elle est, en réalité, le dépotoir de tous les laissés pour compte de la politique et du barreau. Les gens « bien pensants », qui la composent, y ont accueilli récemment, à bras ouverts, un ancien préfet de police du nom de Lépine, qui s’était illustré en faisant asperger et assommer les jeunes catholiques sur le parvis de Sainte-Clotilde et du Gros-Caillou, au moment de l’affaire dite des Inventaires. Je cite souvent ce fait historique, comme le symbole de la déraison des classes dites « dirigeantes » au stupide XIXe siècle et dans les premières années du tragique XXe. Ces classes sont en réalité dirigées par deux mobiles : l’envie et la peur. Elles envient l’homme qui sort du rang, dans quelque domaine que ce soit ; et, s’il embrasse la cause de l’autorité et de l’ordre, elles ont peur de lui, peur des représailles imaginaires que son audace, et surtout ses succès, risqueraient d’attirer à leur pusillanimité. Il n’est rien de plus joyeux (quand on possède un bon estomac bien entendu) que de défendre la société et la tradition, au nom de principes un peu fermes, et de voir aussitôt se hérisser ceux-là mêmes pour la sécurité desquels on se dévoue. Le libéral, ce pilier d’Académie, ayant depuis cinquante années et davantage, l’habitude d’une certaine ration de coups de bâton et de caveçon, que lui administrent les jacobins et autres révolutionnaires, en veut mortellement à quiconque attaque ses ennemis et détourne de lui leur attention. Le centre est plus effrayé et indigné par une manifestation de force, venant de droite, que par une manifestation de violence venant de gauche. Il tient à bien faire constater qu’il n’est pas avec ces « énergumènes » de droite, qu’il prétend confondre avec ceux de gauche, mais qu’en fait il déteste bien davantage.

À quoi cela tient-il ? À la disparition progressive de la société polie, qui faisait non seulement le charme, mais la force et l’originalité de l’esprit français, avant le chaos révolutionnaire et libéral. À cette ascension trop brusque du parvenu de la classe bourgeoise, que Bourget a exposée dans l’Étape, livre égal aux plus grands de Balzac. Au remplacement de cette société polie (qui connaissait ses travers et en riait) par le grave et sentencieux salonnard. Les gens frivoles sont les mêmes à toutes les époques. Mais les gens sérieux, quand ils n’ont rien dans la tête, sont un danger. Ils le sont davantage encore, quand ils manquent de cette logique inébranlable, jointe à l’esprit de détermination, que l’on appelle le caractère.

Molière, écrivant son Misanthrope, le montra aux prises avec la vantardise, la sottise et la frivolité. Le véritable salonnard (que ne pouvait connaître Alceste, attendu qu’il n’existait pas encore), et qui est tout l’opposé de l’aristocrate, joint la débilité de l’âme au sérieux. Les premiers admirateurs et propagateurs des doctrines terribles de Rousseau étaient des salonnards. La Cour de Louis XVI en était infestée. Le venin des Droits de l’Homme et du citoyen (évangile falot du Stupide) les intoxiqua tout d’abord. Par eux, ces misères, lourdes de sang, descendirent dans la bourgeoisie haute et moyenne et, de là, dans les rangs, encore peu nombreux, des artisans. C’était avant que la grande industrie (tombant sur la terre de France, au moment même où la politique jacobine abolissait les corporations et privilèges, et nivelait le pays) coïncidât avec l’ouverture des écluses du prolétariat. Il y eut là une de ces catastrophes, lentes et presque invisibles si, ce n’est pour un de Maistre, un Bonald un Le Play, qui précèdent la catastrophe à grand spectacle. La Terreur fut, indirectement, une conséquence de l’emballement des salonnards pour Rousseau. Jules Lemaître l’a solidement établi dans ses conférences sur l’auteur du Contrat Social. Non instruits par l’expérience (ce qui est une des caractéristiques de l’inintelligence) ces mêmes infortunés adhérèrent en foule au libéralisme, ensemencé par les Girondins. Ils devinrent ainsi le vaste bouillon de culture de toutes les épidémies mentales et politiques, littéraires et philosophiques, que nous avons passées en revue et dont le démocratisme fait la synthèse.

La société polie, aristocratie réelle et donc intellectuelle, maintenait chez nous, aux siècles antérieurs, l’équilibre par le bon sens. Les salonnards, remplaçant la société polie, instaurèrent aussitôt le culte de deux fétiches aux ravages incalculables : l’homme dit « de génie » et « la foule ».

Car la conception de l’homme de génie, telle qu’elle fut forgée par les salonnards, est une conception romantique, au même titre que celle de l’arbitrage et du jugement de la foule. On la trouve exposée tout au long par Victor Hugo, dans son William Shakespeare. Elle a donné naissance à Bonaparte, qui en fut le premier bénéficiaire, avant Chateaubriand et Hugo. Elle se résume assez aisément : l’homme de génie est celui qui, en plus de dons naturels, (quant à l’origine desquels on ne s’expliquera que plus tard), a tous les droits en bloc et aucun devoir. Il se reconnaît à ceci, qu’il porte en lui une grande vérité, laïque et terrestre, encore insoupçonnée des humains, et qui va être l’origine d’un progrès foudroyant. Pour Michelet, la « Bible de l’Humanité » est ainsi constituée par une série de révélateurs, d’entraîneurs de masses, s’avançant, du fond de cette ombre, qui est le passé, vers cette lumière, qui est l’avenir. Conception identique chez Quinet. Très voisine, avec quelques hésitations et repentirs sur le tard, chez Renan. L’idée foncière, rarement exprimée, mais généralement insinuée, c’est que l’homme de génie est un demi-Dieu, qui peut même remplacer Dieu, à un moment donné. De là, une nouvelle conception de l’autorité fondée sur le génie, et d’après laquelle, les peuples ne doivent s’incliner que devant lui. Hugo y ajouta la bonté ; mais c’est ce que Pascal appelait une fausse fenêtre pour la symétrie ; et d’ailleurs Hugo n’était pas bon et n’avait de goût que pour la bonté extraordinaire et spectaculaire, que pour la bonté en tant que ressort dramatique.

Bonaparte, au milieu de son lac de sang et de ruines, mais auréolé du génie, correspond à la définition. C’est pourquoi le démocrate Hugo, qui détestait le neveu pour des motifs personnels (et d’ailleurs c’est un fait que Napoléon III manquait absolument de génie), ne cessa de magnifier l’oncle. Il a été le génie de la guerre alors que lui, Hugo, sera le génie de la paix et de la bonté. Ensuite il en viendra un autre, très exactement au XXe siècle, qui fera les États-Unis d’Europe, et décrétera la quiétude et la béatitude générales de l’humanité. Les « génialistes » actuels ne diffèrent de ceux de la génération précédente que sur ce point ; le prochain demi-Dieu ne sera pas un poète, ni un tribun. Ce sera un savant, un type dans le genre de Berthelot (un peu allongé) ou de Pasteur, un peu élargi. Quelques génialistes se risquent jusqu’à une précision. Il guérira toutes les maladies, en supprimant toutes les infirmités, vraisemblablement aussi en prolongeant la limite d’âge ; ou bien il inventera des machines à tuer, des explosifs d’une puissance telle que la guerre deviendra impraticable. Il nous restera, il est vrai, les embêtements et deuils courants de l’existence. Mais bah ! ce sera l’affaire d’un autre type d’homme de génie, d’un grand musicien, par exemple, qui noiera le tout dans des ondes harmoniques ou symphoniques. Un moment, on crut que la seringue Pravaz, suffisamment garnie de morphine, pourrait remplacer ce grand musicien. Par la suite, il fallut déchanter ; la morphine, bien et mal suprême, diable chimique, avait un envers qui tuait.

Vers la fin du XIXe siècle, où les prétendus génies avaient foisonné, tout au moins dans les journaux quotidiens, sans amener le bonheur universel, une certaine lassitude poussa quelques-uns à brûler ce qu’ils avaient adoré. Ce fut la théorie pathologique, et même aliéniste, de l’homme de génie, aussi comique et absurde, en son universalité, que la théorie contraire du génie demi-Dieu. On prétendit qu’Hercule était un fou, chargé de tares épouvantables. On découvrit le pouls lent de Bonaparte et sa manie de compter les fenêtres, quand il entrait dans une ville prise. Finalement, au début du XXe siècle (où se prolongent encore la plupart des erreurs et stupidités du XIXe) on aboutit à cette conclusion, tout de même plus raisonnable, qu’il y a des génies bienfaisants et équilibrés, des génies malfaisants et déséquilibrés. Mais quel chagrin pour les philosophes du libéralisme, aux yeux desquels personne n’est très bien, ni très mal, et le monde est composé d’un vaste assemblage de « ni bien, ni mal » plantés, çà et là, d’hommes de génie, lesquels éclairent la route de l’évolution, sœur du progrès indéfini !

Quinet précise et vaticine : l’homme de génie est celui qui crée quelque chose qui n’existait pas encore, qui extrait du chaos une forme nouvelle. Le brave homme était nourri de germanisme et allait joindre, aux monstres du romantisme français, la tératologie romantique allemande. C’était, pour l’esprit, un autre Michelet, mais morne et sans dons littéraires, un Michelet privé de trompette. Étant tel, l’homme de génie est forcément révolutionnaire. Il enfante dans la terreur et dans les larmes, afin que tout le monde soit content ensuite. C’est un père de famille qui casse ses meubles, bat sa femme et jette ses enfants par la fenêtre, puis met le feu. En suite de quoi, tous ses voisins jouissent de blandices et de délices inouïs. Aux personnes qui croiraient que j’exagère, je recommande la lecture des œuvres philosophiques de Quinet, ainsi que de ses Révolutions d’Italie. Cet auteur est, comme Michelet, un type de dément aux dehors bourgeois et logiques, qui joint la platitude à l’extravagance, à la façon de Saint-Simon, de Fourier, de Victor Considérant. Ce qui est remarquable et, en un certain sens, consolant, c’est qu’un temps, muni de pareil docteurs, n’ait pas abouti à des hécatombes pires que celles que nous avons subies. Il faut que notre pays ait la tête solide, pour avoir résisté à de pareilles lumières, et s’en être tiré avec un minimum de cinq invasions en 130 ans. Avec des conducteurs et pilotes nourris et imbibés de Hugo, de Michelet, de Quinet, de Rousseau, etc., nous avions droit à une invasion tous les dix ans. La bêtise est plus cruelle que la méchanceté.

La seconde idole des salonnards, et qui agit sur eux par la peur, c’est la foule. Ils sont pour le suffrage universel, parce qu’ils s’imaginent que celui-ci substitue la foule tranquille et votante « en ses collèges » à la foule furieuse, armée de torches et qui met le feu aux châteaux. C’est une illusion, bien entendu : le suffrage universel institue, dans le pays où il sévit, un désordre et un désarroi permanents, qui favorisent la violence, au lieu de l’atténuer. Je dirai avec M. Prudhomme (que je préfère, entre nous, à Vallès) que cette prétendue soupape est un brandon. Mais cette fleur de libéralisme que l’on appelle le salonnard, gémissant sous des maux dont il vénère les causes, se repaît d’illusions, de nuées, de vent. La foule, est à ses yeux, un monstre hurlant et irrésistible auquel il s’agit de jeter de fausses nourritures, afin quelle ne mange point les classes possédantes. L’homme de génie est un monsieur qui détient un garde-manger de ces fausses nourritures. De temps en temps, quand la foule devient méchante et que l’occasion de lui infliger une bonne leçon est propice, on peut faire appel à la force vraie. Thiers prendra alors la place de Victor Hugo et de Michelet. La popularité de Thiers chez les salonnards, après la Commune de Paris, a été aussi grande que celle de Galliffet. Attirer les gens par des concessions calculées, des reculades successives, puis tirer dessus et taper dans le tas, cela est de la grande politique et le fin du fin de la démocratie !

On a beaucoup joué de la foule, de la masse, de 1789 à 1914, de ce qu’on affirmait être ses aspirations, ses désirs, ses volontés, ses saintes colères, son délire sacré, etc. Il y a foule et foule. Celle que le romantisme, le libéralisme ont déifiée, parallèlement à l’homme de génie, c’est la foule politique, notamment la foule irritée, quel que soit le motif de son irritation, et la foule enthousiaste, quelque soit le motif de son enthousiasme. Pour la foule comme pour l’homme de génie, après la période de latrie, est venue celle de critique et d’analyse et on a décrit surabondamment la psychologie et la pathologie des foules. En fait, la foule n’a que des instincts, de simples réflexes, dont certains hommes habiles, et d’ailleurs sans génie, savent jouer. Je me suis trouvé personnellement en contact avec des foules animées de sentiments très différents à mon égard (ce qui est le cas de tous les hommes politiques). Mais, sympathiques ou antipathiques, elle ne m’ont jamais inspiré un sentiment qui ressemblât, de près ou de loin, à du respect. Exception faite pour les foules religieuses, à Lourdes ou ailleurs, — foules miraculées, d’un caractère spécial, unique, et qui ne rentrent point dans les catégories dont je m’occupe présentement, — ce qui caractérise la foule politique, c’est son flottement. Elle ne sait plus, au bout de quelques minutes, ni ce qu’elle veut, ni où elle va ; et les meneurs, qui l’ont mise en mouvement, sont, à partir de là, totalement incapables de la diriger. Je ne parle que de la foule française, ignorant celle des autres pays.

Je ne pense pas qu’un homme, quel qu’il soit, si habile et pourvu de poumons d’airain qu’on le suppose, puisse jamais s’imposer à la foule de façon durable, je veux dire au delà de quelques minutes. C’est pourquoi, quiconque bâtit sur la foule (de la rue ou votante, du suffrage universel) bâtit sur une poussière de poussière. Rien de plus comique que l’affirmation romantico-salonnarde, d’après laquelle l’instinct de la foule serait en général bon et sage. L’instinct de la foule est aberrant, suspendu à ses réflexes, sujet à retournements brusques, inférieur à celui du plus humble animal isolé. Ce qu’elle ressent le plus vivement, c’est la peur, et c’est alors qu’elle l’éprouve le plus soudainement qu’elle est aussi la plus dangereuse pour elle-même et pour les autres.

Le salonnard, au XIXe siècle, ne créé pas les bourdes, mais il les transmet. Il est plus nocif que le parvenu, parce qu’il est frotté de connaissances, qui ne sont pas toujours superficielles, et parce que sa situation sociale lui confère une autorité et un rayonnement. Quand il s’est fait recevoir, par-dessus le marché, à l’Académie (on connaît la définition fameuse : l’Académie est un salon), alors le désastre est complet. S’il écrit à la Revue des Deux Mondes, c’est déjà grave. L’opinion absurde, que professe sur tel ou tel problème politique ou social, dans son coin, un instituteur primaire n’a relativement que peu d’importance. Mais une ânerie longuement exposée, dans un recueil ancien et estimé, par un âne aux sabots dorés, et couvert des reliques de la bonne éducation et de l’instruction supérieure, conquiert aussitôt audience et séance chez les badauds dont nous avons parlé. Elle devient, par là même, difficile à extirper et elle pousse des prolongements dans les divers milieux sociaux. La propagande révolutionnaire des ouvriers est quelque chose d’insignifiant (au point de vue des conséquences politiques) en face de la propagande libérale des salonnards. Il y a toujours de la ressource avec une tête non meublée, ou meublée de simples manuels. Avec une tête qui se croit meublée, et qui l’est en effet d’idées fausses, il n’y a plus aucun espoir d’amendement. Seule, la dérision est ici de mise, qui substitue, à la peur du vrai, une peur plus grande : celle du ridicule. Quand vous rencontrerez, par hasard, un résidu des Droits de l’Homme et du XIXe siècle, sous les auspices d’un salonnard, n’essayez pas de le convaincre ; fichez-vous de lui hardiment, et abondamment. Il faut sarcler l’ivraie et la cuscute.

Du plus lointain des âges, l’esprit, ce grand antidote de tous les poisons intellectuels et sociaux, courait à travers le peuple français, du modeste artisan jusqu’au Roi. L’esprit est dans les fabliaux, sucrés par lui comme les grappes de raisins, aux grains drus, de nos coteaux ensoleillés. L’esprit est dans les lettres du roi Henri IV, esprit léger, se raillant soi-même, et mesurant le rire à la grandeur. L’esprit est le compagnon hardi de l’héroïsme, de la colère, du repentir et du pardon. Il adoucit les feux de la haine, et ceux, mêmement embrasés, de l’amour. Il prévoit et pare les contre-coups et chocs que toute action décisive déchaîne contre celui qui vient d’agir, et dont le pire est l’à quoi bon. Car il blague jusqu’au scepticisme, dangereux dès qu’il devient solennel, et qu’il fleurit en docteurs et en sentences. L’esprit français n’est pas seulement un redresseur de torts. Il est un avertisseur et un guide. Ses flèches peuvent écarter de grand maux, nés souvent de l’incompréhension et de la laideur, plus souvent encore de l’excessif. Elles dissipent enfin la confusion, qui naît du heurt des concepts et des systèmes, et crée une sorte de nuit mentale, où les orgueilleux de l’esprit se bousculent et se meurtrissent à tâtons.

Or l’esprit est presque entièrement absent du XIXe siècle français. Il est parti avec la Révolution ; il a été en exil avec Rivarol et il n’est revenu que timidement, au cours des cent et quelques années qui nous occupent, chassé par les penseurs de néant, les verbeux tribuns et les mornes salonnards. Sans doute il y eut, pendant le second Empire et quelques années de la troisième république, les boulevardiers. J’en ai connu personnellement quelques types attardés, un Aurélien Scholl, un Albert Wolff. On ne saurait comparer leurs boutades aux fortes issues railleuses, satiriques, mêlées de miel et d’amer, du XVIe, du XVIIe, du XVIIIe, des moralistes et des auteurs comiques. Dieu sait pourtant si la matière à moquerie était ample, riche, surabondante, capable de nourrir la verve de cent Aristophane et d’autant de Molière, capable d’exciter et d’alimenter aussi ces grands hommes inconnus, ces démolisseurs obscurs, qui résument une vérité vengeresse dans une phrase courte, une remarque vive, un dicton, un proverbe, un trait quelquefois immortel. Il semble que ceux-ci aient été désemparés et presque refoulés par le rythme des tragédies sanglantes (émeutes et guerres) qui se déroulèrent pendant ces cent trente ans, de même qu’il parait déplacé de rire au milieu d’un drame de famille, ou d’une chambre mortuaire. Puis, quand les hommes ne s’entretuaient pas pour l’assouvissement de leurs marottes, ils continuaient, pendant cette période, à se détester et à se combattre sourdement, dans de poussiéreuses querelles, où leurs travers et leurs vices perdaient du pittoresque par le pédantisme. Le grand ennemi du rire, c’est le cuistre. Il a sévi sous le premier Empire comme jamais. Bonaparte (voir le Mémorial) est un cuistre. Il est le pet de loup de Bellone. Après la défaite de 1870, il fut généralement admis que c’était le cuistre allemand qui avait vaincu les armées françaises ; et pendant cinquante ans, nos compatriotes, Sorbonne en tête, s’encuistrèrent de la plus déplaisante — et plaisante — façon. L’excrément Zola, par exemple, prétendit être un excrément sérieux : « Je n’ai pas d’esprit », répétait-il.

C’est ainsi qu’un voile grisâtre, marqué çà et là de larges taches rouges, semble jeté sur le XIXe siècle français. Chacun y prétend enseigner son voisin. Chacun éprouverait quelque honte à le divertir. La moquerie discrédite celui qui l’emploie ; et les anti-blasphémateurs eux-mêmes, Veuillot par exemple, n’usent que du fouet, jamais de l’épingle, dont les blessures peuvent être cependant les plus cruelles et les plus malaisées à panser. Le romantisme (se sentant vulnérable par la satire et la simple gaîté) bannit le comique, soit directement comme ennemi du peuple, soit indirectement, en lui substituant le jeu de mots, ou la fausse farce, plus lugubre encore que le pédantisme. D’ailleurs il monte en chaire et brandit le tableau noir. Sa compagne, la démocratie, fait de même. Quand on dresse partout des idoles burlesques et des fétiches obscènes et branlants, on est naturellement porté à en interdire l’accès aux rieurs. L’incrédulité officielle, pour s’installer, a besoin de la crédulité générale, et vous imaginez si le sourire calculé, pesé, macabre de Renan et des Renaniens se méfie du rire large de Rabelais, ou de la vireuse blague de Rivarol. Partout est planté l’écriteau : Défense de Rire. Un écrivain tel qu’Henri Rochefort est suspect même à ses partisans et amis, qui craignent qu’il ne se retourne contre eux à un moment donné, ce dont il ne se privera certes pas. Il arrive alors, au comique abandonné et renié, de tomber dans le vaudeville, la chansonnette insignifiante, la bouffonnerie sans sel ni portée, ou de se noyer dans l’allusion, cette satire poltronne.