Le titre de roi de France et de Navarre au XIVe siècle

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LE TITRE
DE
ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE
AU XIVe SIÈCLE.


Une erreur que nous avons rencontrée plusieurs fois déjà dans divers travaux d’érudition tels que recueils de textes, inventaires d’archives[1], etc…, nous engage à publier cette note pour mettre en garde les érudits.

Quelques rois au commencement du XIVe siècle portèrent le titre de roi de France et de Navarre (Francorum et Navarre rex). Quels sont exactement ceux auxquels il appartient ? Si nous consultons le Manuel de diplomatique de M. Giry, p. 322, il nous dit : « Seuls en Europe, les souverains de la France ne firent jamais d’addition permanente au titre de roi de France. Les provinces qu’ils réunissaient les unes après les autres à la couronne ne se distinguaient pas du royaume ; le roi qui les incorporait au domaine royal n’acquérait donc pas de titre nouveau. Il faut faire une seule exception pour le royaume de Navarre apporté à Philippe le Bel par sa femme Jeanne de Navarre et qui resta uni au royaume de France jusqu’à la mort de Charles le Bel (1284-1328). Les rois de France pendant cette période joignirent à leur titre celui de roi de Navarre (Francorum et Navarre rex). » Or cette affirmation est inexacte. Jamais Philippe le Bel n’eut ce titre. Jeanne, étant restée propriétaire des biens qu’elle avait apportés en dot, conserva son titre de reine de Navarre pendant toute sa vie, et immédiatement après sa mort (2 avril 1305, n. st.), Louis X son fils aîné lui succéda dans ce royaume[2]. Au reste, dans aucun des nombreux actes de Philippe le Bel conservés dans les registres de la chancellerie ou déjà publiés, nous ne l’avons trouvé avec le titre de roi de France et de Navarre.

Après la mort de Louis X, le royaume de Navarre eût dû revenir à sa fille Jeanne, née le 28 janvier 1312 (n. st.) ; mais Philippe V, après l’avoir administré en qualité de tuteur, se le fit attribuer ainsi que les comtés de Champagne et de Brie par traité conclu le 27 mars 1318 (n. st.)[3] avec Eudes IV, duc de Bourgogne, oncle maternel de Jeanne, moyennant une indemnité. Philippe V n’ayant pas laissé d’héritiers mâles, à sa mort la Navarre aurait dû en vertu de ce traité revenir à Jeanne. Charles le Bel lui succéda néanmoins au royaume de Navarre comme à celui de France et fit renouveler à son profit la transaction de 1318[4].

Le 1er février 1328 (n. st.) Charles IV mourut, laissant sa femme Jeanne d’Évreux enceinte. Jusqu’au 1er avril de cette même année, jour où elle accoucha d’une fille, Philippe VI de Valois fut nommé régent des royaumes de France et de Navarre ; mais après cette date, l’assemblée des états du royaume, réunie sous la présidence de Philippe VI, proclama Philippe d’Évreux et Jeanne, fille de Louis X, roi et reine de Navarre, comme fief tombant en quenouille, au préjudice de leurs compétiteurs[5]. À aucune époque donc, Philippe VI ne porta le titre de roi de France et de Navarre ; mais seulement du 1er février au 1er avril 1328, celui de régent des royaumes de France et de Navarre.

Ainsi, comme conclusion, il y a trois rois seulement qui portèrent au xive siècle le titre de roi de France et de Navarre ; savoir : Louis X, Philippe V et Charles IV, et c’est à tort qu’on l’a attribué quelquefois à Philippe IV ou à Philippe VI.


Jules Viard.
  1. Voici quelques exemples de cette erreur. Dans l’Invenlaire sommaire des archives du département de la Seine-Inférieure, série G, t. I, p. 218-219 (liasse 910), on lit : « Mandement de Philippe de Valois, roi de France et de Navarre, adressé à Guillaume de Quoitinehan, clerc et bailli de Caux, pour qu’il ait à faire rendre justice à l’archevêque, etc… Or ce mandement n’est pas de Philippe de Valois, mais de Philippe V le Long. » — Dans le Recueil des Ordonnances, t. I, p. 541, on lit : « Fontanon, t. II, p. 251, rapporte un fragment d’ordonance qu’il date de 1292, mais sans marquer d’où il l’a pris. Comme il n’est pas bien seur qu’il soit de Philippe le Bel, on s’est déterminé à le rejetter icy. » Or, ainsi que nous le montrons par notre note, cette ordonnance avec la suscription « Philippe par la grâce de Dieu roy de France et de Navarre » ne peut être que de Philippe V le Long et non de Philippe le Bel. — M. Ch. V. Langlois, au t. XXXV (2e partie) des Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques, p. 415 et 416, publiant une lettre datée de Créci le 18 août 1310 et adressée au sénéchal de Rouergue par Philippe roi de France et de Navarre au sujet de la saisie par les seigneurs justiciers des lépreux accusés de lèse-majesté, la fait suivre de cette note : « La date de cette pièce (dont les dernières lignes ont été altérées par la négligence des copistes), est fausse, car Philippe le Bel ne se serait pas intitulé roi de Navarre en 1310, et cette année-là, au mois d’août, il voyagea en Normandie et dans le Perche ; il ne fut pas à Créci. Il faut lire probablement 1321. C’est en 1321 qu’eut lieu, comme on le sait, cette persécution contre les lépreux du midi, dont les chroniqueurs ont laissé des récits atroces. » — Or cette pièce est certainement de 1321 ; car, d’une part, le titre de roi de France et de Navarre ne fut jamais pris par Philippe le Bel, et d’autre part, nous voyons dans les Itinéraires des rois de France publiés au t. XXI du Recueil des historiens des Gaules et de la France, p. 486, que Philippe V était bien le 18 août 1321 à Créci. — Le P. Anselme, dans son Histoire généalogique de la France, t. I, p. 89, donne aussi à tort le titre de roi de France et de Navarre à Philippe le Bel.
  2. Voy. Secousse, Mémoire sur l’union de la Champagne et de la Brie à la couronne de France, dans les Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, t. XVII, p. 295, et Renvoisé, Étude sur le règne de Louis X, dans les Positions des thèses soutenues par les élèves de la promotion de 1889, pour obtenir le diplôme d’archiviste paléographe (École nationale des Chartes), p. 77.
  3. Secousse, op. cit., p. 300 à 303.
  4. Secousse, op. cit., p. 304 à 307.
  5. Voy. Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises, t. IV, p. 363, et dans la Revue des Questions historiques, 1896, t. LIX, mon article sur la France sous Philippe VI de Valois, p. 342.