Le vieux muet ou un Héros de Châteauguay/03

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Imprimerie du « Soleil » (p. 1-7).

LE
VIEUX MUET
ou
UN HÉROS DE CHATEAUGUAY


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PROLOGUE


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Il y a trente-cinq ans, vivait, à Saint-Sauveur de Québec, dans une pauvre hutte située sur la rive sud de la rivière Saint-Charles, un vieillard légèrement voûté, mais qui avait encore l’aspect d’un géant par la hauteur de sa taille et la largeur de ses épaules.

Une longue chevelure blanche et une barbe vénérable encadraient sa figure au teint d’ébène.

On l’eût pris, de prime abord, pour un descendant de la fière tribu huronne.

Il habitait, avec un chien terre-neuve, son seul et inséparable compagnon, cette masure qui n’était éclairée que par deux petits carreaux. Elle avait servi autrefois de forge aux ouvriers travaillant à la construction des navires dans le chantier de feu Jean-Élie Gingras : c’était l’un des derniers vestiges de ce temps qu’on appelle encore, à Québec, l’âge d’or.

D’où venait ce vieillard ? quel était son nom ? à quelle nationalité appartenait-il ?

Nul ne paraissait le savoir.

Un jour de printemps, en revenant de la pêche, deux jeunes gens l’avaient rencontré sur la grève, portant un fusil sur l’épaule, et suivi d’un chien à la mine peu rassurante.

Les jeunes pêcheurs, sans doute effrayés par les grognements du chien, et aussi par la taille imposante de l’inconnu, s’étaient hâtés de reprendre le chemin de leur demeure. Ils répandirent partout la nouvelle de la rencontre qu’ils avaient faite.

Saint-Sauveur, il y a un demi-siècle, n’était pas cette belle et populeuse paroisse que nous admirons aujourd’hui ; tous ses habitants se connaissaient aussi intimement que s’ils eussent été les membres d’une même famille.

L’apparition soudaine d’un tel colosse arpentant la grève, l’arme à l’épaule, ne pouvait manquer d’y créer une véritable sensation. Mais, disons-le à la louange des pionniers de cette paroisse, l’idée ne vint à personne que cet hôte de la grève pouvait être un loup-garou ou un croque-mitaine ! Car il y avait longtemps, alors, que la sorcellerie ne faisait plus de dupes dans la bonne ville de Québec. Néanmoins, la curiosité publique était piquée ; et, dès le même soir, quelques-uns des principaux paroissiens résolurent de se rendre à la grève, le lendemain, pour rencontrer cet étranger.

Les jeunes pêcheurs avaient ajouté que le colosse devait habiter l’ancienne forge, d’où ils avaient vu une épaisse fumée s’élever en spirale.

Le lendemain donc, sans autre arme qu’un sac rempli de provisions, quatre citoyens partirent en éclaireur pour aller sonder le mystère.

Rendus au pied de la route qui conduisait au chantier-Gingras, et qu’on nomme aujourd’hui la rue Saint-Ambroise, ils aperçurent le vieillard assis sur le seuil de la cabane, les coudes appuyés sur les genoux et le front plongé dans ses larges mains.

Au bruit de leurs pas, le cerbère, qui était couché devant son maître, se leva en aboyant ; mais le colosse saisit l’animal qu’il musela solidement, puis, redressant sa haute taille, il attendit les visiteurs.

Ceux-ci, après avoir salué l’inconnu, qui leur rendit la politesse, lui adressèrent tour à tour la parole ; mais, à la surprise générale, le vieillard, pour toute réponse, mit un doigt sur sa bouche et secoua tristement la tête.

À toutes les questions qui lui furent posées, il répondit par les mêmes gestes ; ce qui fit croire à ses interlocuteurs qu’ils étaient en présence d’un muet.

Cette infirmité apparente lui gagna d’emblée la sympathie des nouveaux venus, qui le considéraient maintenant avec le plus grand respect.

Sa figure exprimait la douceur et la franchise, et ses manières polies annonçaient une bonne éducation.

Il n’en fallut pas davantage pour rassurer et charmer nos curieux.

D’un geste affable, l’étranger indiqua la porte. C’était une invitation à entrer. Les visiteurs se rendirent à cette muette prière et franchirent le seuil.

En entrant dans la forge, ils furent frappés de la propreté qui y régnait.

Il était évident que le vieillard résidait là depuis plusieurs jours, car le plancher avait été réparé, et l’on y voyait quelques meubles grossiers, mais solides, rangés dans un ordre parfait.

Au centre, une table ; dans l’angle gauche de l’unique pièce, un lit fait avec des branches de sapin ; en face de la porte, le long du pan, un banc et deux chaises ; au-dessus, accrochés à de longues fiches, un fusil, une gibecière, une perche de ligne enfermée dans un étui, un filet, etc. Plus loin, une armoire sans porte contenant quelques assiettes et autres vaisseaux de grès. Le large fourneau de la forge faisait, pour le moment, l’office de poêle de cuisine.

Bref, la propreté et l’ordre rendaient presque agréable le séjour de ce logis pauvre et isolé.

Cette cabane ne portait qu’à l’extérieur les marques de son usage primitif ; à l’intérieur, les traces de fumée avaient disparu sous une couche de chaux.

On l’eût dite l’image de ce vieillard inconnu et mystérieux, dont la figure était noire, mais dont l’âme semblait aussi blanche que la neige.

Le colosse tira de dessous la table un panier plein de poissons et de gibiers, pris ou abattus par lui la veille, et en distribua la plus grande partie à ses hôtes. Ces derniers furent heureux d’avoir l’occasion de lui offrir, en retour, leurs provisions, que l’étranger accepta gracieusement.

Mais les quatre visiteurs crurent devoir abréger leur visite qui commençait à devenir embarrassante pour tout le monde. Car bien que le vieillard semblât comprendre leur conversation, il n’y répondait que par signes !

Après avoir serré la main du malheureux, ils se retirèrent le cœur ému.

Le dimanche suivant, les fidèles de Saint-Sauveur, qui allaient à la messe de cinq heures, ne furent pas peu surpris de voir arriver à l’église notre géant, toujours suivi de son compagnon.

Ayant attaché le chien au tronc d’un arbre, il entra dans le temple, se prosterna pieusement devant l’autel de la Vierge-Immaculée, et y demeura à genoux tout le temps que dura le saint sacrifice de la messe. Son humble attitude et son recueillement firent l’édification de tous.

Et chaque dimanche, dans la suite, beau temps mauvais temps, les paroissiens le virent entendre la première messe avec la même dévotion. Sa place de prédilection, dans l’église, était l’autel de Marie. C’est vers cette bonne mère qu’il levait ses regards suppliants, et c’est par elle que ses soupirs et ses prières ardentes montaient, comme un pur encens, jusqu’au trône de Dieu !

Aussi bien, sa conduite irréprochable et exemplaire lui mérita bientôt l’estime et la considération de la brave population de Saint-Sauveur.

Le géant aimait la solitude. Il ne visitait personne, et ne sortait que pour vendre du poisson et du gibier.

La pêche et la chasse étaient ses seuls moyens de subsistance, et ils paraissaient suffire à ses goûts fort modestes.

Mais si le vieillard ne visitait personne, il avait l’honneur de recevoir souvent la visite du révérend Père Durocher, de pieuse mémoire, supérieur de la communauté des Oblats de Marie.

Que se passait-il entre le bon Père et le vieux muet, dans le cours de leurs longues et fréquentes entrevues ? Nul n’osait le leur demander ; et ceux qui interrogeaient le saint missionnaire au sujet de l’étranger, n’en recevaient pour toute réponse que ces mots : « Aimez-le, il est digne de votre affection… »

Quoi qu’il en fût, après chacune de ses entrevues avec le révérend Père Durocher, le solitaire semblait moins malheureux, et parfois même son visage, d’ordinaire triste, s’éclairait d’un doux sourire.

Le vieux muet avait acquis son droit de cité. À la curiosité qu’avait fait naître la venue de cet étrange colosse, succéda une bienveillante sympathie. Sa figure devint familière à tous. C’était un membre de la grande famille.


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