Le vieux muet ou un Héros de Châteauguay/04

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Imprimerie du « Soleil » (p. 8-20).

UN SAUVETAGE ÉMOUVANT


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C’était en 18…, par un de ces chauds dimanches de juillet où les citadins, après les offices religieux, aiment à s’éloigner un peu de la ville, afin de respirer un air plus pur, tout en se reposant des fatigues de la semaine.

Les privilégiés de la fortune se payent le luxe d’une promenade en voiture à travers les jolies paroisses qui environnent Québec, ils n’ont que l’embarras du choix, car Beauport, Charlesbourg, Lorette, Cap-Rouge, Sainte-Foye, Sillery, sont des lieux charmants qui invitent au repos et à la rêverie.

Mais les pauvres, dont les jambes sont aussi solides que le cœur est joyeux, se rendent à pied en dehors des barrières, et vont passer le reste de l’après-midi à l’ombre des grands arbres.

Les familles entières descendent à la rivière Saint-Charles. Là, sous les regards des parents, les enfants prennent leurs joyeux ébats.

Plusieurs bambins, jambes nues, courent au bord de l’onde, en dirigeant des bateaux minuscules qui dansent sur l’eau, au bout de leur ficelle, et dont les oscillations causent des émotions à ces marins en herbe.

Ailleurs, de gentils mioches, légers comme des papillons, se poursuivent, s’empoignent, se bousculent et roulent, pêle-mêle, sur le sable fin de la grève.

Leurs rires argentins résonnent et leurs petits cris éclatent parfois comme une décharge de pétards.

Les parents, témoins de ce gracieux spectacle, partagent les joies des enfants. Et ces joies si pures leur font oublier les soucis de la veille, et retrempent leur courage et leurs vertus.

D’autres enfin — les amateurs de l’art nautique — prennent place dans une barque légère et battent les flots en cadence en faisant retentir l’air de mille refrains.

Bref, tous les goûts peuvent se satisfaire, et l’homme est libre de choisir les amusements qui lui plaisent le mieux, pourvu qu’il sache respecter toujours les règles de la morale et de la prudence.

Or, ce dimanche-là, pour échapper à l’intensité d’une chaleur torride, un grand nombre de personnes étaient venues se reposer sur la rive sud de la rivière Saint-Charles, à l’endroit connu sous le nom de « l’ancien chantier Gingras ».

La marée est haute, et l’onde perfide que dore la lumière éclatante du soleil, déroule mollement ses plis en modulant sa chanson monotone et reposante.

Quelques jeunes gens bien délurés s’agitent sur le rivage. Ils gesticulent et parlent tous à la fois. On les dirait sur des charbons ardents.

— Tiens ! voilà Joachim Bédard ! s’écrie l’un d’eux, en jetant son chapeau en l’air.

— Hourra ! hourra ! font les autres, en entourant le nouveau venu.

— Que me voulez-vous donc ? demande Joachim Bédard, étonné et ahuri.

— Ce que nous te voulons, cher petit Joachim, reprend Pitre Verret, le plus bavard de la bande, c’est que tu nous prêtes ta chaloupe pour aller faire un tour sur cette charmante nappe d’eau, et, va sans dire, que tu viennes avec nous, mon petit cœur ! Puis, sans lui donner le temps de répondre, il continue : « Vois ta barque onduler et parfois bondir, comme si elle voulait briser sa chaîne. Vite ! sors ta clef, et rends la liberté à cette gentille prisonnière ! ».

— Oui, oui ! approuvent les autres lurons, désireux de se signaler aux regards, autant que de naviguer.

— C’est bien ! fait Joachim Bédard ; allons-y !

— Moi, je vous conseille de ne pas y aller ! dit, sur un ton autoritaire et prétentieux, un petit vieillard nerveux qui interrogeait le firmament.

— Pourquoi cela, père Latourelle ? demande Joachim Bédard.

— Parce que nous allons avoir un grain accompagné d’éclairs et de tonnerre, et je vous assure qu’il est dangereux de s’aventurer sur l’eau.

— N’ayez pas peur, père Latourelle, répond Joachim Bédard, nous ne nous exposerons point. Du reste, nous avons bon bras et bon œil que diable !

— Jeunes gens ! réplique le vieillard, en élevant la voix, je vous répète que vous feriez, mieux de rester ici. Je suis un vieux marin, moi, et je vous dis que nous allons avoir une bourrasque terrible.

— Nous serons prudents, père Latourelle, reprennent les jeunes étourdis en sautant dans l’embarcation.

Un ! deux ! trois ! commande celui qui paraît le chef de la bande. Et les rames, maniées par douze bras vigoureux, impriment à la chaloupe un élan qui l’éloigne rapidement du rivage.

Lorsqu’ils ont atteint le milieu de la rivière, Joachim Bédard, le commandant, invite Pitre Verret, le premier ténor du chœur de l’orgue, à chanter une chanson.

Pitre Verret, sans se faire prier, entonne de sa plus belle voix le chant du Napolitain :

Le doux printemps se lève,
Riche comme un beau rêve :
Partons, amis, partons. (Bis)
L’hirondelle légère
Ne rase pas la terre :
Les vents nous seront bons. (Bis)


Refrain

Vogue, (Bis) vogue, ma balancelle ;
Chantez, gais matelots ;
Que votre voix se mêle
Aux murmures des flots (Bis).


II


À l’horizon de brume
Le Vésuve qui fume
Promet Naples aujourd’hui (Bis).
Dans cette ville heureuse,
La vie est gracieuse
Comme un jardin fleuri (Bis)


Refrain

Vogue (Bis) vogue ma balancelle ;
Chantez, gais matelots ;
Que votre voix se mêle
Aux murmures des flots (Bis).

III


 Quand la nuit tend ses voiles
Sous ce beau ciel d’étoiles,
Le gai Napolitain (Bis).
Chante la sérénade,
Puis sous la colonnade
S’endort priant un saint (Bis).


Refrain

 Vogue (Bis) vogue, ma balancelle ;
Chantez, gais matelots ;
Que votre voix se mêle
Aux murmures des flots (Bis).


Des applaudissements frénétiques, s’élevant du rivage, saluent les dernières notes égrenées dans l’air par la voix superbe et sonore de Pitre Verret.

Le père Latourelle, en secouant la cendre de sa pipe, dit à ses voisins : « Il chante comme un rossignol, ce gaillard-là, mais c’est dommage que lui et ses amis n’aient pas suivi mon conseil, car le grain approche, et je redoute pour eux un malheur. »

En parlant, le père Latourelle, montrait du doigt un gros nuage noir, qui, pareil à un drap mortuaire, déroulait à l’horizon ses plis frangés.

Le vent, un vent brûlant, commençait à agiter faiblement la surface de l’eau ; et l’oreille percevait déjà un bruit vague qui ressemblait à un roulement de tambour : c’était le tonnerre qui mettait d’accord les sons de sa sinistre et mâle voix.

Mais notre artiste, grisé par les applaudissements, chante, chante toujours. Et ses compagnons, ivres de joie et de liberté, continuent à jouer de la pagaie et de la rame, sans même soupçonner l’approche de la tempête. Pourtant, s’ils dirigeaient leurs regards vers le nord, ils verraient maintenant plusieurs nuages se rapprocher pour ne former bientôt qu’un seul et immense rideau dont l’un des coins menace d’obscurcir le soleil !

Verret en est à sa dixième chanson, et il chante avec une verve endiablée :

C’est l’aviron,
Qui nous mène,
Qui nous monte !
C’est l’aviron
Qui nous monte
     En haut !


quand, soudain, le vent s’élève avec une rage épouvantable ; un long serpent de feu déchire la nue et la foudre éclate !

— Au rivage ! s’écrient tous les rameurs.

Un nouvel éclair sillonne le firmament et la pluie, une pluie torrentielle, se met à tomber !

Les rameurs essayent, mais vainement, de diriger leur embarcation vers la ville.

La frayeur s’ajoutant à l’inexpérience, paralyse leurs membres, et la chaloupe, mal gouvernée, danse comme une coquille au gré du vent et des flots !

De la rive, les gens suivent cette scène avec effroi ; les parents des jeunes rameurs crient à fendre l’âme, et, cependant, personne n’ose aller au secours des malheureux !…

Le père Latourelle, plus énervé que jamais, casse sa pipe en maugréant :

« Ah ! les imprudents ! les étourdis ! je leur ai bien dit qu’il leur arriverait malheur… »

Au même moment, et comme si le ciel voulait réaliser ce sombre présage, un coup de vent terrible fait chavirer la chaloupe, et les six jeunes gens sont lancés dans les flots !

Quatre des malheureux réussissent à se cramponner à l’embarcation, mais Bédard et Verret en sont trop éloignés pour pouvoir la saisir.

Bédard, qui est un habile nageur, se maintient à la surface de l’eau, tandis que Verret, ignorant la natation, disparaît pour ne plus reparaître…

Tout à coup, du rivage, retentit cette clameur presque joyeuse :

Le vieux muet ! le vieux muet !

En effet, notre héros, sortant on ne sait d’où, accourt, suivi de son chien.

Avec la souplesse d’un jeune homme, il saute dans un canot, et, après s’être signé, rame dans la direction des naufragés.

Il est vraiment beau de voir s’élancer, tête nue, sous le feu des éclairs, ce brave colosse qui risque sa vie pour sauver celle de ses semblables !

Mais c’est une tâche d’une exécution quasi impossible que cet homme vient de s’imposer ! Car le vent, soufflant dans la direction du sud, repousse le canot à mesure qu’il avance !

Les vagues s’élèvent à une hauteur effrayante, et quand le canot arrive à leur crête, on dirait qu’il va sombrer dans le gouffre !

La distance à franchir est d’environ quatre arpents.

À la puissance et à la fureur des éléments, le rameur oppose la force et l’adresse. Tenant son canot nez au vent, il lui fait couper la vague écumante, et le force à courir vers le lieu du danger.

Malgré le bruit des flots et les éclats de la foudre, il entend à présent les cris et les appels désespérés des naufragés.

Alors, redoublant de courage et rassemblant toutes ses forces, il imprime à l’embarcation des élans qui la font bondir de vague en vague avec l’agilité d’un coursier. Quelques pieds seulement le séparent des malheureux. Encore un effort, et il est auprès d’eux !

Il jette l’ancre, et tend d’abord une rame à Joachim Bédard, qui lutte toujours contre les flots. Mais ce dernier, en voulant saisir la rame, disparaît dans l’abîme !

Sans hésiter, le vieillard plonge dans l’onde amère ; le chien suit son exemple, et tous les deux reparaissent presque aussitôt, l’homme tenant Bédard, et le chien soutenant l’infortuné Verret !

S’approcher du canot et y monter avec son fardeau, est pour le sauveteur l’affaire d’un instant.

Le ciel, évidemment, lui prête force et courage.

Il arrache Verret de la gueule du chien et le dépose au fond du canot. Puis, tendant tour à tour la rame à ceux qui se tiennent cramponnés à leur chaloupe renversée, il a le bonheur de les recueillir dans sa barque.

Cependant, il ne peut compter sur l’aide de ceux qu’il vient d’arracher à la mort, car tous sont exténués par les efforts qu’ils ont faits pour sauver leur vie.

Aussi, comprenant toute la difficulté de la situation, le vieillard se recommande à la sainte Vierge et se met à ramer vaillamment.

Les spectateurs, agenouillés sur le rivage, adressent au ciel les prières les plus ferventes.

Peu à peu, le vent s’apaise, les nuages se dispersent et la mer devient plus calme.

Maintenant que la bourrasque a rentré ses fureurs, le canotier sent ses forces revenir, et le canot obéit aux vigoureuses poussées qu’il lui donne en frappant l’onde de ses rames.

Enfin, il touche au rivage, et la foule se lève en poussant des acclamations délirantes !

Mais à ces acclamations se mêlent tout à coup des cris déchirants. Une femme fend la foule et se jette sur le corps inanimé de Verret, que le vieux muet a étendu sur le sable de la grève.

Mon enfant ! mon enfant ! s’écrie-t-elle, en baignant de larmes la figure du jeune homme…

Notre héros fait signe à la mère de se calmer, puis, se penchant sur le corps du malheureux, il se met à pratiquer sur lui la respiration artificielle.

Pendant qu’il opère ainsi, la mère ne cesse de crier : « Sauvez mon enfant, mou Dieu ! sauvez mon enfant ! »

Et le vieillard, impassible, continue sa nouvelle tâche avec un dévouement admirable.

Soudain, il tressaille de joie en voyant la poitrine du jeune homme se soulever, et en entendant un faible soupir s’exhaler de ses lèvres.

— Il vit ! il est sauvé ! s’écrie la mère avec transport.

Le colosse reprend son travail avec plus d’ardeur, et, au bout de cinq minutes, Verret restitue à la mer le breuvage mortel.

Il est sauvé.

À la demande de la mère, le géant prend le jeune homme dans ses bras, comme il eut fait d’un petit enfant, et le place sur un matelas qu’on a mis dans une voiture pour transporter Verret à sa demeure.

Le vieux muet veut rentrer dans sa cabane ; mais il est entouré, retenu, pressé par la foule enthousiaste et reconnaissante.

Joachim Bédard et ses compagnons se démènent comme des gens qui ont perdu la raison. Ils sautent, chantent, rient et pleurent tour à tour !

Prenant les mains du colosse, ils les couvrent de baisers, et lui expriment leur profonde gratitude. Ils s’en éloignent, puis s’en rapprochent pour lui témoigner maintenant leur admiration, et l’assurer de leur dévouement.

— Monsieur ! s’écrie Joachim Bédard : vous vous êtes jeté dans l’eau pour nous sauver la vie ; eh bien, nous, tonnerre ! si jamais ça se présente, nous nous jetterons dans le feu par dessus la tête pour vous sauver ou pour vous défendre !

— Oui ! oui !…hourra ! hurlent les autres naufragés : nous donnerons volontiers notre vie pour sauver la vôtre !

Et tout le rivage retentit des acclamations joyeuses de la multitude !

Le vieillard, un peu confus, mais tout rayonnant, montre à la foule le ciel, voulant exprimer par ce geste que les actions de grâces doivent s’adresser à Dieu !

Oui, un sourire rayonne sur le bon visage de notre héros ; ce sourire est le reflet du vrai bonheur que procure toujours à l’âme la satisfaction du devoir accompli. Et il se félicite, non pas de ses exploits, mais d’avoir eu le grand privilège d’être choisi par Dieu pour faire des heureux…

Ce soir-là, il eut pour son chien des caresses plus tendres, et il lui fit partager en commun son modeste repas, comme le chien avait partagé avec lui les dangers et les honneurs de la journée !

Puis, malgré la fatigue qui paralysait ses membres, il s’agenouilla devant l’image de la sainte Vierge et y resta longtemps, le front courbé, l’âme débordante, remerciant Marie de lui avoir procuré ce bonheur. Un moment, des larmes jaillirent de ses paupières :

« Ici, c’est le passé qui parle au souvenir ! »

Enfin, ne pouvant plus se tenir à genoux, il se jeta sur son lit de sapin et dormit comme un bienheureux.