Le vieux muet ou un Héros de Châteauguay/07

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Imprimerie du « Soleil » (p. 37-41).


PREMIÈRE PARTIE.

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LA FAMILLE LORMIER

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Avec la bienveillante permission du lecteur, nous remonterons à la source de cette histoire et ferons connaître l’origine, la jeunesse et les antécédents de ce personnage mystérieux que la population de Saint-Sauveur avait surnommé le Vieux muet ou le Bon sauvage de la grève.

Dans une de nos belles paroisses du district de Montréal qui bordent le majestueux Saint-Laurent, vivait, en 1812, une famille de cultivateurs composée du père, de la mère, de deux garçons et de deux filles.

Pour ne pas blesser les susceptibilités des alliés de cette famille, dont plusieurs demeurent encore au Canada, nous la désignerons sous le nom fictif de Lormier.

Habitant la paroisse Sainte-R…, depuis son enfance, le père de notre héros y avait acquis à cinq arpents de l’église, un lopin de terre sur lequel il élevait modestement sa famille.

L’aîné de ses garçons, Victor, avait atteint sa dix-neuvième année. Il venait de terminer, dans un collège de Montréal, un cours classique très médiocre.

Disons que le père Lormier et son épouse avaient accordé la plus grande part de leur affection à ce fils, dont ils voulaient faire un homme de profession, un mesieu.

La meilleure place au foyer et le meilleur morceau à table avaient toujours été donnés à cet enfant privilégié. Celui-ci ne manquait pas de talents ; mais, gâté par la tendresse aveugle de ses parents, il était devenu orgueilleux, exigeant et paresseux.

Au physique, il ressemblait beaucoup à sa mère, qui était maigre et délicate, mais au moral, on ne lui voyait pas de ressemblance dans sa famille.

Le cadet Jean-Charles, âgé de seize ans, était l’antipode de son frère ; et, au moral comme au physique, il était le portrait de son père — véritable colosse — qui passait pour être un des hommes les plus forts de la province de Québec.

Jean-Charles sortit de l’école le lendemain de sa première communion.

Il aimait l’étude passionnément ; mais, en fils soumis et obéissant, il s’inclina devant la volonté de ses parents, qui voulaient faire de lui un habitant.

D’ailleurs, un généreux désir lui était venu de se sacrifier pour son frère.

Certes, l’aîné ne faisait rien pour s’attirer les bonnes grâces du cadet. Au contraire, il l’abreuvait sans cesse d’injures. Mais Jean-Charles acceptait tout pour l’amour de Dieu et par respect pour ses parents.

Cependant, il n’avait pas renoncé à l’étude complètement. Il étudiait sous la direction du curé de la paroisse, M. l’abbé Faguy, qui avait pour lui l’affection d’un véritable père.

L’enfant travaillait le jour aux travaux de la ferme, et, le soir, pendant que les camarades se livraient aux jeux, lui, s’enfermait dans sa chambre où il peinait jusqu’à minuit et une heure du matin. Il faisait de rapides et réels progrès.

Durant les vacances, Victor, qui voyait dans cet excès de travail un reproche à son adresse, cherchait à humilier Jean-Charles et à le tourner en ridicule aux yeux de la famille. Mais ces humiliations ne semblaient pas produire d’effet sur l’esprit de Jean-Charles. Il laissait dire son frère, et continuait son travail. Cependant, trois ou quatre fois par mois, il fermait ses livres pour aller faire une partie de chasse en compagnie de son vénérable précepteur.

Jean-Charles maniait le fusil avec une grande dextérité, et il revenait presque toujours de la chasse la gibecière bien garnie.

À seize ans, il était déjà un homme, car sa taille mesurait cinq pieds et onze pouces ! Il promettait de devenir un colosse comme son père.

Chevelure d’ébène, peau basanée, front large, œil brillant d’intelligence et d’énergie : tel était le portrait de Jean-Charles Lormier.

Tout le monde, excepté son malheureux frère, l’aimait et le respectait.

On l’aimait, parce qu’il était affable et laborieux ; on le respectait, parce qu’il remplissait tous ses devoirs envers Dieu et envers ses parents.

Le curé de Sainte-R… avait observé depuis longtemps chez cet adolescent les plus rares qualités du cœur et de l’esprit. Mais celles qu’il admirait le plus, étaient la piété, la modestie et la charité.

Sa piété, vive et constante, édifiait les grands comme les petits ; sa modestie l’empêchait de voir ses propres mérites ; sa charité s’exerçait envers tous les enfants de son âge, mais elle semblait être plus vigilante envers ceux d’entre eux qui avaient le malheur de s’éloigner des sacrements.

Dans cette poitrine d’enfant battait déjà un cœur d’apôtre !

Le curé Faguy cultivait soigneusement ces belles qualités natives. Et l’élève subissait avec bonheur la douce influence du maître qui se dévouait sans cesse pour lui.

« En voilà un qui fera son chemin ! » disaient de Jean-Charles les braves habitants de Sainte-R…


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