Le vieux muet ou un Héros de Châteauguay/08

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Imprimerie du « Soleil » (p. 42-53).

LA LOYAUTÉ DES CANADIENS-FRANÇAIS.


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Nous sommes toujours surpris, et avec raison, de voir certains fanatiques mettre en doute la loyauté des Canadiens-français.

Pour faire disparaître ce doute de leur esprit malade, il nous faudrait, ni plus ni moins, renoncer à notre belle langue et à notre sublime religion. Car, à maintes reprises, sur le champ de bataille, nos compatriotes ont prouvé que l’Angleterre n’avait pas, au Canada, de sujets plus braves et plus loyaux qu’eux.

Quinze ans à peine après la cession de notre pays à l’Angleterre, c’est-à-dire en 1775, lors du siège de Québec par les Américains, qui donc repoussa l’envahisseur ? L’histoire nous dit que ce fut une poignée de Canadiens-français, ayant à leur tête le capitaine Dumas.

Et, c’est en cette mémorable journée (31 décembre 1775), que les chefs de l’armée américaine, Montgomery et Arnold, trouvèrent la mort en voulant prendre d’assaut la vieille cité de Champlain.

Pourtant, avant de parvenir jusqu’à Québec, l’armée américaine s’était mesurée avec la milice anglaise, et elle s’était emparée de Carillon, de Saint-Frédéric, de l’Île-aux-noix, de Chambly, de Montréal et de Trois-Rivières… Mais il appartenait à des Canadiens-français de réparer, ici, les échecs successifs des Anglais, et de sauver l’honneur de l’Angleterre !

Cependant, dès l’année suivante, les Anglais se voyant débarrassés des Américains, recommencèrent à persécuter nos compatriotes.

Ce qui humiliait probablement ces grandes âmes, c’était de penser que le salut du Canada était dû à la vaillance canadienne-française !

En 1778, le gouverneur Carleton, que les ultra-loyaux avaient accusé d’avoir eu trop d’égards pour nos compatriotes, fut rappelé en Angleterre et remplacé par le général Haldimand, qui se fit cordialement détester.

Haldimand ne semblait avoir qu’un seul désir : angliciser et protestantiser, par la violence, les Canadiens-français.

L’Angleterre en débarrassa le Canada en 1785.

Et que dire du règne de ces autres gouverneurs : sir Robert Prescott et sir James Henry Craig ? Ce dernier, surtout, fut le plus grand persécuteur de notre race. Malheur aux Canadiens-français qui osaient revendiquer leurs droits ! Pour ce crime, il fit jeter dans les cachots : Papineau, Bédard, Taschereau, Blanchet, Laforce et plusieurs autres.

L’histoire a donné à l’administration despotique de Craig le nom de « Règne de la terreur. »

Ce stupide tyran quitta le Canada en juin 1811.

Saluez avec respect, lecteur, le nom de son successeur : sir George Prévost !

Au début de son administration, il se montra courtois, libéral et généreux envers nos compatriotes, et s’efforça de réparer les injustices commises sous le règne de Craig.

De tels procédés lui attirèrent bientôt l’estime et le respect des Canadiens-français, qui ne demandaient qu’à être traités comme des hommes libres et non comme des esclaves !

L’Angleterre, d’ailleurs, avait plus besoin que jamais de compter sur l’appui des Canadiens-français. Car, étant en guerre avec la France et les États-Unis, elle redoutait une nouvelle invasion américaine.

Les Américains, eux, se dirent qu’ils pouvaient maintenant compter sur le concours des Canadiens-français, d’abord parce que ceux-ci avaient souffert de la tyrannie de Craig, et ensuite parce que leur mère-patrie, la France, faisait cause commune avec les États-Unis. Et, convaincus que les circonstances se prêtaient bien à une nouvelle tentative de conquête, ils lancèrent sur notre pays, en juin 1812, sous les ordres du général Dearborn, trois armées différentes.

Leur dessein était d’arriver du premier coup au cœur du pays, à Montréal. Mais ce joli plan fut déjoué par la milice canadienne ; et les soldats de l’Oncle Sam, après avoir essuyé de grands revers, se retirèrent, l’humiliation et la rage dans l’âme !

Cependant, ils n’avaient pas abandonné l’idée de s’annexer le Canada, mais ils en remettaient l’exécution à plus tard.

Sir George Prévost, de son côté, ne négligea rien pour organiser la défense de la colonie. Il invita tous les hommes de bonne volonté à prendre les armes afin de repousser pour toujours les envahisseurs.

L’appel du gouverneur général fut entendu. Dans plusieurs paroisses, exclusivement canadiennes-françaises, on fit de nombreuses recrues.

Le capitaine M. L. Juchereau-Duchesnay, un des amis les plus dévoués du lieutenant-colonel de Salaberry, avait accepté la tâche de faire une levée de soldats.

Un dimanche du mois de mai 1813, il arrive à Sainte-R…

Après la messe, le maire le présente aux paroissiens, et leur dit que le brave capitaine va leur expliquer le but de sa visite.

La haute stature de l’étranger, sa figure sympathique, et le bel uniforme qu’il porte, lui attirent la bienveillance des auditeurs. D’une voix forte et vibrante, il dit :

« Messieurs,

« Je viens remplir auprès de vous une mission qui m’a été confiée par son excellence le gouverneur-général.

« Permettez-moi de vous dire, d’abord, que notre pays est menacé d’une nouvelle invasion. En effet, nos voisins se préparent à franchir la frontière pour venir planter le drapeau étoilé sur le sol canadien.

« Ils savent que ce sont les Canadiens-français qui les ont repoussés en 1775. Et parce que la France est aujourd’hui en guerre avec l’Angleterre, les Américains croient que nos compatriotes les aideront à conquérir le Canada. Mais ils se font illusion ; la voix de la loyauté doit parler plus haut dans nos cœurs que la voix du sang qui coule dans nos veines.

« Notre devoir est de prouver à ces ambitieux que leur espérance constitue une insulte pour nous, puisque c’est à la faveur de notre trahison qu’ils veulent réaliser leur rêve… Nous sommes Français, c’est vrai, mais nous ne sommes pas des traîtres !

« Faisons donc comprendre à ces gens que nous sommes avant tout Canadiens, c’est-à-dire loyaux à l’autorité établie ici, et loyaux au drapeau qui abrite et protège nos destinées !

« En 1775, la paroisse de Sainte-R… a fourni à la milice canadienne un bon nombre de vaillants soldats. Eh bien ! messieurs, je suis convaincu que, cette fois-ci encore, votre paroisse ambitionne l’honneur d’être au premier rang pour combattre les ennemis de notre pays, quels qu’ils soient !

« Oui, le chaleureux accueil que vous me faites, le patriotisme qui rayonne sur les traits de l’ardente jeunesse que je vois devant moi, et l’enthousiasme qui fait battre vos cœurs, me prouvent que ce n’est pas en vain que je viens faire appel à votre dévouement pour la patrie !

« J’aurai le plaisir de passer quelques jours au milieu de vous ; et, dès maintenant, je crois pouvoir dire avec assurance que je quitterai votre paroisse à la tête de plusieurs soldats, qui sauront faire refleurir sur le champ de bataille les traditions de vaillance que nous ont léguées nos glorieux ancêtres ! »

Ces dernières paroles surtout sont saluées par de longs applaudissements.

De vigoureux jeunes gens entourent le capitaine, l’acclament bruyamment et lui offrent leurs services.

Le capitaine les remercie cordialement, mais leur conseille de consulter leurs parents avant de prendre une décision.

Le même jour, au souper, Jean-Charles amena la conversation sur la visite du capitaine Juchereau-Duchesnay, et il exprima à ses parents le désir d’offrir ses services au brave militaire.

— Tu n’es pas sérieux ! lui dit sa mère.

— Oui, je suis très sérieux, ma mère ! répondit respectueusement mais fermement Jean-Charles.

Le père ne parla pas tout d’abord, mais il était visiblement ému, car une larme perla au coin de ses paupières.

Le père Lornier était un patriote dans le vrai sens du mot, et, en 1775, il avait combattu contre les Américains.

Jean-Charles reprit :

— Notre pays a besoin de soldats pour le défendre contre les attaques d’un ennemi nombreux et puissant, et il me semble que c’est le devoir de tous les jeunes gens de cœur de voler à sa défense !

— Mais tu n’es encore qu’un enfant ! interrompit la mère ; que feras-tu sur un champ de bataille ?

— Je ne suis qu’un enfant, peut-être, ma mère ; mais je suis capable de porter un fusil, et je saurai m’en servir, Dieu merci !

La mère n’ajouta plus rien. Elle lisait dans les yeux de Jean-Charles une résolution inébranlable ; et d’ailleurs elle avait sur cette question de la guerre les mêmes principes que son mari et son enfant.

— Voyons, fit Jean-Charles, en s’adressant à Victor, j’espère que tu ambitionnes comme moi l’honneur de servir le pays ?

— Moi ? moi ? riposta Victor, sur un ton ironique ; allons donc ! Je suis trop patriote pour prêter le concours de mes bras aux Anglais… Va te faire casser la tête pour eux, si cela te plaît, mais n’insulte pas à mon patriotisme !

Le père Lormier, indigné d’entendre cet insolent langage, dit à Jean-Charles : « Va, mon enfant ! et que Dieu te protège ! »

Victor comprit la bévue qu’il venait de commettre, et voulut la réparer par ces paroles : « J’ai mes opinions là-dessus, mon cher Jean-Charles, mais je respecte les tiennes, et j’admire le zèle qui t’anime ! »

Un triste silence fut la seule réponse que Victor reçut… Voyant que personne ne daignait relever ses remarques, il se remit à manger avec un appétit vorace, tout en lançant, à la dérobée, à son vaillant frère, un regard chargé de haine.

Quel débarras pour moi, pensait-il, si cet imbécile-là pouvait se faire casser la caboche par les Américains…

Ah ! depuis quelques mois, Victor avait baissé dans l’esprit de son père et de sa mère ! Ils se reprochaient d’avoir eu pour lui trop d’indulgence et pour Jean-Charles trop de sévérité.

Quand Jean-Charles et Victor furent sortis, le père et la mère Lormier échangèrent un triste et long regard.

Le père prit le premier la parole :

— Quelle leçon le bon Dieu nous donne tous les jours dans la conduite si différente de nos deux garçons ! Jean-Charles. — toujours méconnu et sacrifié, — n’a eu pour nous que de la tendresse et du respect, tandis que Victor, — sans cesse choyé et préféré, — ne nous a témoigné que de l’ingratitude !

— Hélas ! soupira la mère Lormier, nous avons peut-être gâté Victor en le choyant trop…

C’est justement ce que me disait l’autre jour le curé de Saint-Denis, reprit le père Lormier.

Comment, ! tu as osé te plaindre de Victor au curé de Suint-Dénis !…

— Non. Sans mentionner le nom de notre fils, je plaignais les familles qui ont dans leur sein des enfants gâtés, et ma remarque a inspiré au prêtre les réflexions suivantes :

« L’enfant gâté devient souvent un être paresseux, ingrat, orgueilleux et méchant. Il ne peut en être autrement, puisque ses parents, sans le vouloir, flattent ses passions et ses vices… Ils prennent ses mauvaises actions pour des espiègleries et ses vices pour des caprices passagers… Le cher enfant ! disent-ils, parfois, il est trop jeune pour comprendre qu’il fait mal ; l’âge et la raison lui feront bien discerner plus tard le bien du mal ! Et l’enfant marche, s’avance, s’enfonce dans cette voie tortueuse qui le mène, où ? à l’inévitable perdition… Habitué, dès l’enfance, à agir selon ses caprices et sa volonté, il se moque bientôt des conseils de ses parents et il n’écoute que la voix de ses passions ! »

— Mais, interrompit la mère Lormier, Victor, heureusement, ne ressemble pas à l’enfant que tu viens de peindre !

— Au contraire, je trouve entre les deux bien des traits de ressemblance ! Et c’est notre œuvre… Nous sommes d’autant plus à blâmer, ajouta le père Lormier, que nous connaissions, par les sermons de M. l’abbé Faguy, les devoirs des parents envers les enfants ; et d’autant plus à plaindre que nous avions la légitime ambition de donner à la société des enfants modèles…

La mère Lormier ne répondit pas.

— Mieux vaut tard que jamais, s’écria énergiquement le père Lormier, en se levant de table ; je vais, dès ce jour, recommencer l’éducation de Victor ; je serai aussi sévère pour lui, dans l’avenir, que j’ai été tendre dans le passé !

— Cependant, dit la mère Lormier, il ne faut pas trop le brusquer, ce pauvre enfant ! Il vaut mieux agir avec douceur et prudence !

La faiblesse naturelle de la naïve mère reprenait le dessus…

Quatre jours plus tard, Jean-Charles, après avoir reçu le Dieu des forts, quittait Sainte-R… pour une destination inconnue. Car lui et ses compagnons avaient renoncé à leur propre volonté pour se conformer à celle du brave capitaine Duchesnay, qui leur dit en partant : « Soldats ! suivez-moi, et je vous conduirai à la victoire ! »

Dans le cours de l’hiver de 1813, le cabinet de Washington se prépara soigneusement à la guerre. Il était déterminé, cette fois-ci, à remporter la victoire, à n’importe quel prix ! Aussi, pour atteindre son but, choisit-il des officiers triés sur le volet et des soldats éprouvés.

Dès les premiers jours du printemps, les Américains firent leur apparition sur le sol canadien. Ils étaient dirigés par les généraux Hampton et Wilkinson.

Durant cinq mois consécutifs, ils eurent à lutter contre les Hauts-Canadiens, qui voulaient non seulement entraver la marche de nos ennemis, mais les écraser et les mettre en fuite.

Malheureusement, c’est le contraire qui arriva, et les soldats du Haut-Canada essuyèrent défaites sur défaites !

Allons planter notre drapeau sur Montréal et Québec ! s’écrièrent les Américains avec transport ; dans quelques jours, nous serons les maîtres du pays…

Ils avaient la mémoire courte, puisqu’ils paraissaient avoir oublié les souvenirs de 1775. Mais les soldats canadiens-français devaient les leur rappeler d’une manière sanglante.


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