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Le vingtième siècle/Partie I/Chapitre 10

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X


Une grande soirée électrique. — Les derniers pianos. La musique au xxe siècle. — Les théâtres en trois langues. Invention d’une langue nouvelle.


ARRIVÉE DES INVITÉS À L’HÔTEL PONTO.

Hélène et Mlle Malicorne, se dérobant aux félicitations, gagnèrent le vestiaire pour se débarrasser de leurs robes et de leurs toques.

En rentrant dans son cabinet, Mlle Malicorne complimenta vivement sa secrétaire sur la façon remarquable dont elle s’était tirée de sa première plaidoirie.

« Vous avez de l’avenir, ma chère secrétaire ; vos dons naturels, aidés par l’étude sérieuse de la jurisprudence et par l’expérience que les années vous apporteront, ne peuvent manquer de vous faire réussir au barreau. Ce début éclatant vous classe au premier rang des jeunes avocates…

— Mais je n’ai fait que suivre vos notes et développer les arguments préparés par vous ! ce n’est pour ainsi dire pas moi qui ai plaidé, c’est vous…

— N’importe, vous avez admirablement réussi ; ce sont vos dons naturels, l’émotion, l’attendrissement, qui ont tout fait ; il faut cultiver ces dons naturels et vous mettre sérieusement à l’étude du droit ! »

Hélène poussa un soupir et se remit à compulser des dossiers avec résignation.

De nombreuses cartes étaient arrivées chez M. Ponto pour le féliciter du succès de sa pupille. Mme Ponto voyant poindre un nouveau champion féminin, était très satisfaite ; Barbe et Barnabette embrassèrent leur cousine et voulurent essayer sa robe et sa toque. Seules toutes les trois dans le salon, elles refirent, en riant comme des folles, la plaidoirie d’Hélène ; l’infortuné Jupille, reconnu victime des mauvais procédés de sa tante, fut jugé digne de recevoir les palmes du martyre, accompagnées d’une forte indemnité.

Quant à M. Ponto, pour témoigner sa satisfaction, il résolut de donner une grande soirée en l’honneur d’Hélène.

Un beau soir, l’hôtel Ponto tout entier resplendit sous une féerique illumination ; de la base au faîte, des girandoles de lumière électrique dessinèrent des arabesques flamboyantes et lancèrent jusque sous les derniers arbres du jardin, de longues gerbes d’étincelles semblables à des queues de comète. Les fanaux de gala s’allumèrent sur les toits, pour indiquer de loin le débarcadère aux aérocabs des invités.

Dans les belles maisons modernes, les grands salons de réception sont à l’avant-dernier étage ; au dernier étage se trouvent les remises pour les aérocabs et les hélicoptères, les réservoirs d’électricité et les logements des mécaniciens. L’hôtel Ponto était aménagé d’une façon vraiment princière. Son belvédère d’arrivée s’élançait à dix mètres au-dessus des toits, porté sur des charpentes en ferronnerie artistique fermées par des vitraux de couleur. Ses remises étaient les plus belles de Paris et les mieux montées, et l’on citait au bois de Fontainebleau ses équipages comme des chefs-d’œuvre de carrosserie aérienne, ses mécaniciens comme les mieux stylés et les plus adroits des conducteurs électriciens.

Les visiteurs de l’hôtel Ponto débarquaient à couvert et descendaient aux salons par un ascenseur capitonné d’une sensibilité exquise. Le plus petit doigt de la plus mince des Parisiennes suffisait pour le diriger : on n’avait qu’à presser le bouton portant le numéro de l’étage où l’on voulait s’arrêter, et le véhicule descendait doucement pour remonter ensuite tout seul à son poste.

LE PIANO UNIQUE DE PARIS, À L’USINE MUSICALE.

Les amis de la maison Ponto répondirent en foule à l’invitation du banquier. Le monde politique, gouvernemental ou opposant, était représenté par ses notabilités les plus marquantes, le faubourg de Saint-Germain-en-Laye et le monde élégant international par leurs personnalités les plus en évidence, par les reines de la fashion et par les gentlemen à la mode.

À l’hôtel Ponto, les dernières conquêtes de la science ont trouvé leurs applications. M. Ponto, homme de progrès, a résolument adopté pour principe d’utiliser partout et en toutes choses les forces électriques ; une grande maison comme l’hôtel Ponto arrive ainsi à marcher sans le nombreux personnel qui encombrait les maisons d’autrefois. Plus de domestiques occupés à mettre le désordre au vestiaire, mais un appareil automoteur qui donne les numéros et rend les effets mécaniquement ; plus de valet pour annoncer les invités à l’entrée du salon, mais un phono-annonceur à clavier. Les invités en entrant dans les salons trouvent une sorte de piano dans l’antichambre ; ils n’ont qu’à jouer leurs noms sur le clavier, c’est-à-dire à frapper sur les touches syllabiques, pour que le phono annonce d’une voix discrète ou d’un organe de stentor, à volonté, suivant la force de la pression.

La musique n’est pas exilée de la fête, bien que M. Ponto n’ait engagé aucune artiste lyrique ni retenu aucun orchestre. Chez M. Ponto, comme partout maintenant d’ailleurs, la musique arrive électriquement par les conduits de la grande compagnie de la musique, qui a peu à peu centralisé tous les abonnements et absorbé les petites compagnies rivales, la compagnie de musique légère, la compagnie de musique sérieuse et la compagnie de musique savante.

L’usine de la grande compagnie de la musique s’élève seule maintenant dans Paris. Le musicien, ce fléau du siècle dernier, cet être insinuant et absorbant qu’on avait à juste titre surnommé le choléra des salons, le musicien a disparu. Les seuls survivants de l’espèce, au nombre d’une douzaine, sont employés à l’usine. Enfin il n’y a plus de pianos !

Ô progrès, peux-tu avoir encore des contempteurs ! science, soleil vivifiant et purifiant ! niera-t-on encore tes bienfaits ! Le piano a disparu, la paix, le calme, la douce tranquillité, exilés pendant un siècle, sont revenus au foyer de la famille ; l’esprit a refleuri, les grâces de la conversation, si longtemps étouffées par les gammes, ont pu reparaître, victorieuses enfin de leur féroce ennemi !

Plus de maîtresses de piano, plus de malheureuses jeunes filles se déformant cruellement au physique et au moral, se desséchant le cœur et le cerveau et atrophiant en germe tous les charmes, toutes les exquisités féminines pour étudier sur le clavier l’art d’être désagréables en ménage !

Les fabricants de pianos seuls ont pleuré, les instruments de torture délaissés ont été transformés en buffets ou brûlés, ce qui valait mieux. Certains collectionneurs, par amour du bibelot, ont sauvé quelques-uns de ces barbares instruments, mais ils ne savent pas en jouer ; enfin dans tous les musées des horreurs promenés dans les capitales par des Barnums, le piano a sa place marquée à côté de la guillotine, sa sœur cadette, née comme lui vers la fin du xviiie siècle, aux plus sombres jours de notre histoire, perfectionnée comme lui au xixe siècle et morte comme lui au commencement duxxe siècle.

LA DOUBLE TROUPE DE LA PORTE SAINT-MARTIN.

La compagnie de la musique entretient encore cinq ou six pianistes, deux violoncellistes, deux flûtistes et deux clarinettistes. Grâce à la modicité de ses prix, la plupart des maisons ont maintenant la musique à tous les étages, comme l’eau ; la concession de piano coûte pour toute la maison 10 francs par an, celle de violon ou de flûte 6 francs et celle de clarinette 2 fr. 50 seulement. C’est pour rien. Mais que l’on se rassure ; de ce que l’on a la concession de musique, il ne s’ensuit pas que l’on doive consommer toute la musique envoyée par l’usine dans les tuyaux. Il y a un robinet de trop-plein communiquant par un fil avec le toit, ce robinet doit toujours être tenu ouvert pour éviter l’emmagasinement des sons dans les tuyaux ; par un système aussi simple qu’ingénieux, il suffit, quand on veut de la musique, d’ouvrir le grand robinet, pour fermer automatiquement le robinet de trop-plein.

M. Ponto avait, en plus, la grande concession pour bals et soirées. Ce soir-là on se contenta d’un concert-salade où furent joués les morceaux en vogue des grands opéras de tous les pays. Ceci était commandé par le cosmopolitisme de la réunion.

Tous ou presque tous les invités de M. Ponto étaient Français, mais Français mâtinés, c’est-à-dire Franco-Anglais, Franco-Belges, FrancoRusses, Franco-Allemands, Franco-Espagnols ou même Franco-Russo-Anglais, Anglo-Italo-Français, etc., etc. Depuis près d’un siècle, par suite de l’excessive facilité des communications, tous les peuples européens se sont pour ainsi dire fondus en une seule et unique nation.

Il n’y a plus en Europe de types bien tranchés, bien originaux comme autrefois ; mais ce que les types ont perdu comme netteté, les nations l’ont regagné en moelleux et en coulant ; différant à peine par quelques nuances les uns des autres, les peuples s’accordent plus facilement.

C’est du moins ce que disent les philosophes. Les sceptiques pensent que la fusion des peuples n’a pas tout à fait tué la guerre ; on se chamaillera désormais en famille et voilà tout.

Dans un coin du salon, M. Ponto causait précisément de ces choses avec un diplomate belge ou plutôt italo-russo-belge, un député français de sang franco-anglo-italo-portugais et un homme de lettres franco-helvético-gréco-allemand.

« Cette fusion des peuples, disait le diplomate, amènera fatalement la fusion des langues ; il n’y aura pas triomphe d’une langue sur ses rivales ; le caractère éclectique du mouvement indique, au contraire, que toutes les langues actuelles se fondront en un seul idiome. Voyez en quelle quantité les mots étrangers s’infiltrent dans la langue française depuis un siècle, la moindre conversation est parsemée de termes anglais, allemands, italiens… et il en est de même dans toutes les langues.

— Oui, dit l’homme de lettres, le cosmopolitisme actuel est tel que les théâtres vont être obligés de jouer en plusieurs langues en même temps. On a déjà commencé, la Porte-Saint-Martin a deux troupes, une anglaise et une française ; il y a deux jeunes premiers et deux jeunes premières en scène en même temps, ils font exactement les mêmes pas, les mêmes gestes ; mais le jeune premier de l’un des couples roucoule en français et l’autre en anglais. Dans les scènes qui nécessitent un grand nombre de comparses, seigneurs, soldats, peuple, une moitié joue en français et l’autre moitié répète les mêmes phrases en anglais.

— C’est très amusant, dit le diplomate ; quand il y a un duel, un assassinat, on a double émotion ! et les scènes de passion, donc ! et les scènes de séduction !…

— Et le Gymnase ! dit Ponto, c’est encore mieux qu’à la Porte-Saint-Martin, on va jouer en trois langues !

— J’y ai vu jouer hier une vieille pièce du siècle dernier, Antony, de
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LE THÉÂTRE EN TROIS LANGUES
Dumas père, en anglais, en allemand et en français ! La scène est coupée en trois étages : à l’étage supérieur un Antony anglais, à l’étage inférieur un Antony allemand et un Antony français à l’étage intermédiaire. C’est très curieux et la tentative du Gymnase a parfaitement réussi. Les trois troupes parlent en même temps.

— Mais cela doit produire une véritable cacophonie, ce n’est plus une pièce, c’est une tour de Babel, dit le député.

Le piano-annonceur.

— Du tout ! au bout de cinq minutes tout le monde est fait à ce mélange de trois langues et chacun suit la pièce dans son idiome particulier sans être aucunement gêné par les autres Antony. Ç’a été un triomphe quand au Ve acte, les trois Antony, MM. Landesberg, Caillot et Blackson, ont poignardé les trois Adèle d’Hervey, Mmes Frisch, Mailly et Mansfield, en jetant tragiquement dans les trois langues aux trois colonels la phrase célèbre :

Elle me résistait… je l’ai assassinée !

On n’a pu relever qu’une seule petite anicroche ; il n’y avait eu de rappels qu’en anglais et en allemand et comme le rideau se relevait, l’Antony et l’Adèle d’Hervey français restèrent étendus le poignard dans la poitrine, pendant que les deux autres couples répétaient la phrase bissée. Cela jetait un froid, alors Antony et Mme d’Hervey se sont relevés, Antony a repris le poignard et en a frappé sa maîtresse en s’écriant :

Elle me résistait encore, je l’ai réassassinée !

— J’irai voir cela ! dit le diplomate, je comprends les trois langues, j’y aurai triple plaisir.

— Bon ! dit Ponto, je vais vous signaler à la direction ; vous payerez triple place, puisque vous consommerez triple !

— Nous aurons donc le salade-concert et le salade-théâtre, reprit l’homme de lettres, le salade-langage va les suivre. Quelques professeurs travaillent en ce moment à faire adopter officiellement une grammaire mixte où toutes les principales langues, habilement travaillées et amalgamées, se trouvent pour ainsi dire fondues en une seule. Cette mixture est appelée à devenir la langue européenne et à remplacer avant peu toutes les autres langues. C’est très simple, écoutez cette phrase — la phrase traditionnelle de toutes les grammaires — par laquelle débute la grammaire du salade-langage :

La grammar e l’arte of sprichablar y scribir correctement.
Le député et son surveillant.

Vous voyez que cela peut être compris presque partout. Les auteurs ont trouvé un excellent système de conjugaisons : ich bin, tu es, he is, siamo, este, sono ! On a pris dans chaque langue les termes les plus simples et les plus faciles à retenir, en éliminant les mots difficiles ou mal bâtis. C’est une sorte de concours entre toutes les langues ; quand le terme anglais pour désigner une chose quelconque est meilleur que le même terme dans les autres langues, on choisit le mot anglais… quelquefois on a fondu deux mots ensemble, un radical français avec une terminaison anglaise.

— Pourvu que cela n’aboutisse pas à une sorte de patois nègre, dit M. Ponto en riant, et que bientôt l’on ne dise pas couramment des phrases comme celle-ci : Volete permitt offrir mio corazon and ma main ? Go chez maire !

— Mais cela n’est déjà pas si petit nègre ! C’est assez joli comme son et cela, de plus, a le grand avantage de pouvoir être compris dans trois ou quatre pays. Les professeurs de salade-langage ont précisément voulu prouver par des exemples que la nouvelle langue prêtait fort à la poésie et sonnait merveilleusement aux oreilles. Ils ont traduit quelques fragments de nos chefs-d’œuvre en salade-langage :

It was pendant l’horror d’una noche negra
Ma madré Jézabel to my ey’s se montra, etc., etc.

Vous voyez que c’est euphonique et très harmonieux ! Avant vingt ans, il n’y aura plus que les habitants des campagnes reculées qui s’obstineront encore à parler les langues actuelles…

— Et les savants ! dit Ponto.

— Parbleu ! les savants apprendront le français comme ils apprennent le latin, le grec, l’hébreu, le cingalais ou le tartare mandchou. Un jour viendra où tout le monde parlant le salade-langage, on ouvrira une chaire de français au Collège de France ! »

M. Ponto, s’arrachant à ces discussions linguistiques, se rappela le but de la soirée et présenta sa pupille, la triomphatrice de la cour d’assises aux notabilités présentes.

LA GIGUE DES SALONS.

« Dans toutes les carrières, dit-il, la femme se montre de plus en plus supérieure à nous autres, pauvres hommes ! ainsi voilà ma pupille Mlle Hélène Colobry, une jeune fille sortant à peine du collège, qui ient du premier coup de se placer au rang des premières avocates !

— J’ai entendu mademoiselle, dit le député de tout à l’heure en s’inclinant et j’ai admiré ses mouvements oratoires !

— Ma chère Hélène, je vous présente M. Zéphyrin Rouquayrol, le député leading de la gauche, un des plus redoutables adversaires du gouvernement…

— Un peu mollasse ! dit un monsieur assez mal mis derrière le député.

— Et qui sera gouvernement lui-même avant peu, reprit le banquier.

— On ouvrira l’œil, alors ! continua le même monsieur. »

Le député, après avoir présenté ses compliments à. Mme Ponto ainsi qu’à M11es Ponto, qui causaient finances dans un coin avec des banquiers de Vienne et de Berlin, s’assit près d’Hélène et se remit à la complimenter.

— Oui ! mademoiselle, je vous ai entendue l’autre jour dans l’affaire Jupille et j’ai été fort émotionné… Je ne vous cache pas que j’avais des préventions contre cet infortuné Jupille, mais la puissance de vos arguments m’a ouvert les yeux… tout le monde était contre lui, le tribunal, l’auditoire et les jurés. Quelle éloquence il vous a fallu déployer pour convaincre les esprits prévenus et faire admettre comme chef d’accusation le simple homicide par contrariété ! Je suis encore sous le charme…

— Permettez ! fit l’opiniâtre interrupteur du député en avançant un siège entre Hélène et M. Rouquayrol et en s’asseyant sans façon.

— Oui, mademoiselle, continua le député, rien qu’en paraissant à la barre… votre seul aspect a fait battre tous les cœurs… vos beaux yeux…

— Des fadeurs ! glissa l’interrupteur en s’interposant entre les causeurs.

— Vos beaux yeux noyés de larmes, continua M. Rouquayrol, ont ému jusqu’au ministère public !

— Monsieur ! fit Hélène embarrassée.

— Et les beaux gestes ! reprit M. Rouquayrol, vous avez une main de déesse, mademoiselle ! c’est précieux pour une avocate, une main élégante et fine sortant des plis de la toge pour frapper sur la barre ou levée tremblante, au moment suprême, pour faire valoir une péroraison et éblouir les jurés… Celui à qui vous l’accorderez un jour sera bien heureux !

— Hum ! hum ! hum ! fit l’interrupteur comme pris d’un accès de toux. »

Hélène rougit, de plus en plus embarrassée.

Heureusement Mme Ponto survenant la dispensa de répondre.

« Eh bien, mon cher député, vous étiez à l’audience, l’antre jour ? Retenue au sein de mon comité électoral je n’ai pu assister aux débuts oratoires de ma chère pupille et j’avoue que je ne m’attendais pas à une réussite si prompte et si complète, notre cachottière ayant affecté jusqu’ici une certaine antipathie contre le barreau… Je suis enchantée ! voici une bonne recrue pour la cause féminine !… Gardez bien votre circonscription, on vous suscitera aux élections une concurrence féminine !

— Mademoiselle n’aurait qu’à paraître, dit le député, pour abattre toute candidature masculine.

— Des fadeurs ! fit l’interrupteur.

Le robinet aux liquides.

— Voulez-vous me donner votre bras, mon cher député, reprit Mme Ponto, nous causerons du programme féminin… En adversaire loyale, je tiens à vous signaler les points sur lesquels porteront nos réclamations et revendications… »

L’interrupteur du député mâchonna, d’un air de mauvaise humeur, des phrases incohérentes entre ses dents. Hélène, très surprise, saisit quelques mots : faudrait voir, corruption, high life, braves citoyens, méfiance, femme du monde !

M. Rouquayrol s’était levé pour offrir galamment son bras à Mme Ponto. L’interrupteur se leva aussi et arrêtant le député par une basque de son habit :

« Dites donc, fit-il, vous ne me soignez guère ! vous n’avez pas soif ?

— Ah, pardon, dit le député, j’oubliais…

— Permettez, fit Mme Ponto, voici les robinets de rafraîchissements… Mon cher député, acceptez-vous un sorbet ou un verre de groseille framboisée ?…

— Un sorbet, dit le député.

— Moi, je prendrai un simple cognac, dit l’interrupteur, ou un verre de parfait amour !

— Voyez le robinet du cognac supérieur, répondit Mme Ponto sans s’effaroucher du sans-gêne de l’ami du député. »

Grâce aux Compagnies de rafraîchissements pour bals et soirées, on n’a plus, dans les salons, l’ennui de faire porter de groupe en groupe, par des domestiques souvent maladroits, les plateaux chargés de glaces et de liqueurs. C’est un embarras de supprimé et bien des robes tachées, bien des dentelles perdues en moins. Les dames sont moins exposées à prendre un bain de punch au rhum ou à recevoir dans le corsage une douzaine de glaces vanille et pistache, versées par un domestique trop empressé ou trop distrait.

Il suffit aux personnes altérées de se diriger vers le coin de chaque salle spécialement réservé aux rafraîchissements, pour trouver des plateaux chargés de verres sous les robinets de liqueurs fines et variées fournies aux abonnés par la Compagnie.

Pendant que M. Rouquayrol dégustait, en compagnie de Mme Ponto, des sorbets arrivés par tube pneumatique, Hélène, très intriguée par les allures de l’interrupteur acharné du député, faisait part de son étonnement à sa cousine Barbe Ponto.

« Ce monsieur, là-bas, derrière M. Rouquayrol ? dit Barbe, en effet il n’a pas l’air d’un ambassadeur, mais ça s’explique. C’est M. Rouquayrol qui l’a amené, j’étais là à leur entrée et je les ai entendus s’annoncer : Zéphyrin Rouquayrol, député de la plaine Saint-Denis et Jean-Baptiste Michu, membre du comité de surveillance de la plaine Saint-Denis !

— Je ne comprends pas.

— Comment, tu ne comprends pas ? Maman me dit que te voilà devenue une femme sérieuse et tu ne sais pas ce que c’est qu’un comité de surveillance ?

— Non !

— Et tu seras bientôt électrice ! tu m’étonnes !

— Alors ce monsieur est du comité de surveillance ? il surveille la plaine Saint-Denis ?

— Mais non, il surveille le député de la plaine Saint-Denis ! Demande à papa, le voilà qui cause avec l’ambassadeur de Monaco… Dis donc, papa, Hélène qui ne connaît pas les comités de surveillance des députés ? »

M. Ponto et l’ambassadeur se mirent à rire.

« C’est pour le surveillant de ce pauvre Rouquayrol que tu dis cela ? fit M. Ponto, il me l’a présenté tout à l’heure… Ah ! le métier de député n’est pas des plus agréables, maintenant que les électeurs se sont mis en tête de surveiller étroitement leur mandataire, de diriger sa conduite et de lui dicter ses votes ! Les pauvres députés, je parle de ceux des grandes villes seulement, car les autres n’ont guère d’autres ennuis, en dehors de la période électorale, que les visites et les commissions des électeurs ruraux, les pauvres députés sont absolument tyrannisés par leurs comités électoraux !
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MODES DE SOIRÉE EN 1952

Le mandat impératif, débattu et signé par-devant notaire, ne leur suffisait plus. Pour tenir un peu plus leur député dans la main, les comités de circonscription ont commis chacun une délégation de quatre ou cinq citoyens, choisis parmi les plus purs et les plus farouches, à la surveillance du malheureux député…

— Haute surveillance ! dit en riant l’ambassadeur de Monaco.

DANSES NOUVELLES. — L’AUSTRALIENNE.

— Surveillance de jour et de nuit ! continua le banquier, car le comité de surveillance a toujours deux de ses membres en permanence chez le député.

— C’est agréable !

— Et commode ! ces deux membres du comité de surveillance n’ont droit qu’au feu et à la chandelle ; ils ne sont pas nourris chez le député, pour éviter au député la tentation de chercher à les corrompre par des moyens gastronomiques…

— Et quand le député va dans le monde il est tenu de les emmener, d’après ce que je vois ? fit l’ambassadeur.

— Oui, mon cher marquis, le député est tenu d’emmener avec lui un au moins de ses surveillants ! Vous comprenez que les relations mondaines surtout sont dangereuses pour le député ! S’il allait se laisser entraîner hors de l’étroit sentier du devoir par des intrigues de salon ou par les beaux yeux d’une grande dame ! Bien dangereux, les salons ! Aussi les comités n’auraient garde d’y laisser leur député papillonner tout seul ; le surveillant délégué ne quitte pas son député d’une semelle et le suit même au bal. Il garde dans la conversation sa rude franchise, le brave surveillant, et au besoin il empêche le député d’énerver son patriotisme dans de fades galanteries !

— Ouf ! fit M. Rouquayrol, reparaissant au même moment, voici enfin un moment de tranquillité.

— Nous causions justement de vous, mon cher Rouquayrol, dit M. Ponto ; comment, vous voilà seul ? »

Hélène, Barbe, M. Ponto et l’ambassadeur de Monaco cherchaient en vain derrière le député son ombre inséparable. — Instinctivement M. Rouquayrol se retourna aussi.

« Vous cherchiez mon surveillant, dit-il, j’en suis débarrassé pour un quart d’heure ; il est allé fumer une petite pipe sur le balcon.

— Voyez-vous, dit l’ambassadeur, les comités ne pensent pas à tout, l’incorruptibilité ne suffit pas, il faut encore que les surveillants ne fument pas ! »

En ce moment les robinets envoyant les premières mesures d’une délicieuse gigue écossaise, les groupes se formèrent pour la danse ; M. Ponto entama très élégamment sa gigue avec l’ambassadrice de Monaco pour partenaire, Mme Ponto sauta en mesure avec l’ambassadeur, et le député Rouquayrol, après un coup d’œil en arrière, pour voir si le citoyen de la plaine Saint-Denis, son surveillant farouche et incorruptible, n’avait pas fini sa pipe, invita Hélène en termes des plus galants.