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Le vingtième siècle/Partie I/Chapitre 11

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LE SURVEILLANT DU DÉPUTÉ.


XI


Les agréments du métier de député. Le comité de surveillance. — Une demande en mariage à l’audience.


Pendant une semaine, Hélène dîna ou dansa en ville tous les soirs avec la famille Ponto. Son succès au barreau en avait fait une étoile du monde parisien. Les invitations pleuvaient à l’hôtel Ponto. Il arriva jusqu’à des bouquets à l’adresse de la jeune fille, poétiques hommages envoyés par des admirateurs anonymes.

La jeune fille, assez ennuyée, ne pouvait se soustraire à ces petites corvées de salon. Il fallut aller dîner en cérémonie chez le député Rouquayrol, l’aimable représentant de la Plaine Saint-Denis.

« Il n’est pas mauvais, ma chère pupille, quand on se destine au barreau, qui touche de si près à la politique, de conserver de bonnes relations avec Rouquayrol, répondit le banquier aux objections de la jeune avocate ; c’est un homme aimable !

— Quand son comité de surveillance le lui permet ?

— Il ne l’aura pas toujours !

— Comment ! il renoncerait à représenter la plaine Saint-Denis ?

— Vous n’entendez encore rien à la politique ! En ce moment Rouquayrol est de l’opposition, il reste d’accord avec ses électeurs et avec son farouche et incorruptible comité de surveillance ; mais dès que ses électeurs l’auront porté au gouvernement, ce qui ne tardera pas, il enverra certainement promener son comité avec désinvolture. C’est dans l’ordre naturel des choses. »

Le député Rouquayrol était célibataire. Sa maison était tenue par sa tante, une bonne dame de province, très bourgeoise d’allures, et par son comité de surveillance. — À la bonne tante étaient dévolus les soins du ménage matériel, au comité de surveillance le ménage moral du député.

Surveillant en service de nuit.

Le caractère de sévérité et de puritanisme donné à la maison provenait de la vigilance du comité, toujours en éveil. Tout ce qui dans le mobilier manquait de cette sévérité, avait été peu à peu exilé au grenier, depuis l’élection de Rouquayrol.

Préférences artistiques du Comité.

Le député possédait un canapé sur lequel, étant étudiant, il avait aimé à fumer de douces cigarettes et à rêver sur les bouquins de jurisprudence ; ce canapé avait été enlevé et avec lui tous les fauteuils de la maison. Le fauteuil de bureau dans lequel, sous prétexte de méditations politiques, Rouquayrol s’endormait quelquefois, avait suivi le canapé. Les tapis avaient été supprimés comme insultants pour la noble simplicité des électeurs.

Après les meubles, le comité avait un beau matin soumis à un examen sévère les tableaux accrochés aux lambris de leur victime.

Tout ce qui, en fait de tableaux ou gravures, avait été trouvé entaché de ce caractère amollissant et rétrograde propre, hélas ! à la grande majorité des œuvres d’art exécutées depuis le commencement du monde, avait dû être, sur l’heure, impitoyablement décroché. De simples paysages représentant des sites espagnols et norvégiens ne trouvèrent même pas grâce devant la rigidité des principes du comité. Ces vues, pour être pittoresques, n’en avaient pas moins été inspirées par des pays monarchiques, et comme tels ne convenaient point à l’ornementation du domicile d’un député républicain. Les vues de Suisse furent admises avec éloge ; toutes les autres durent prendre le chemin du grenier, malgré les protestations de la tante, qui prétendait les garder dans sa chambre. La bonne dame eut beaucoup de peine à sauver de la proscription le portrait de feu son mari, qui avait eu le tort de se faire peindre, en capitaine de la garde nationale de Montélimart, ce qui semblait indiquer au moins un penchant aux idées autoritaires et anti-égalitaires.

Visite domiciliaire.

Sur les réclamations de la tante, qui se désolait de voir ses lambris réduits à la plus complète nudité, le comité voulut bien se charger de choisir et de faire encadrer un certain nombre de sujets civiques et patriotiques. À force de recherches, il trouva six tableaux pour la salle à manger : une prise de la Bastille, un plan de barricade modèle approuvé par une commission d’ingénieurs, un paysage représentant une forêt qui se transforme quand on la regarde dans un certain sens, un buste de la République, la salle des séances du grand conseil municipal de Paris, avec les portraits de ses 880 membres, une section de vote de la plaine Saint-Denis en photographie instantanée, et les portraits des membres du comité de surveillance, gracieusement réunis en groupe.

Le dîner offert à la famille Ponto fut des plus brillants. Le député avait obtenu l’autorisation de faire un extra, sur le rapport du surveillant qui l’avait accompagné à l’hôtel Ponto.

« Nous n’aimons pas beaucoup que nos députés fréquentent les gens de la haute finance, dit le surveillant, mais Mme Ponto avait de l’excellent parfait amour, allez-y ! »

Naturellement les deux surveillants de service chez le député assistèrent au repas. — Hélène, l’héroïne de la soirée, avait été placée à la droite de Rouquayrol, mais, au moment de se mettre à table, le député fut obligé de reculer d’une place pour donner sa chaise à un membre du comité.

Le dîner envoyé par la Grande Compagnie était exquis. Ce qui surprit Hélène, malgré les explications fournies la veille par son tuteur sur le fonctionnement des comités de surveillance, ce fut de voir son voisin refuser le potage et repousser les verres à madère, à bordeaux et à champagne placés devant lui. Quand il eut ainsi fait place nette, le surveillant tira de la poche droite de sa redingote un saucisson enveloppé de papier et un petit pain et de la poche gauche un litre de vin entamé.

« Voilà ! fit le surveillant après avoir étalé ses provisions, les principes sont d’accord avec la politesse ; je suis à table, mais je ne mange pas la cuisine de mon député !

— Vous avez tort, dit Rouquayrol ; pour un dîner cle cérémonie, vous pouviez vous départir de votre rigidité.

— Jamais ! répondit le surveillant, les principes sont les principes ! ma conscience n’est pas en caoutchouc, je ne jongle pas avec mes devoirs, moi !

— C’est beau, cela ! dit M. Ponto.

— C’est grand ! fit Mme Ponto.

— Je n’accepterai que le café et les liqueurs, dit le.surveillant ; ma conscience ne me permet pas davantage. »

Et, pendant tout le temps du dîner, il mangea fièrement des ronds de saucisson, sans perdre un instant de l’œil son député et en suivant toutes ses paroles d’une oreille attentive, tout prêt à intervenir s’il le fallait pour le rappeler à la sévérité de son caractère de représentant de la plaine Saint-Denis.

Le lendemain de ce dîner chez le député Rouquayrol, Hélène reçut encore un autre bouquet.

« Serait-ce de M. Rouquayrol ? se dit-elle ; malgré son surveillant, il a été très aimable à table. »

UN CRIMINEL SENSIBLE.

Son portefeuille bourré de dossiers sous le bras, elle prit l’aérocab pour le palais de Justice, où plaidait ce jour-là sa patronne. C’était encore à la cour d’assises. Il s’agissait cette fois d’un monsieur qui avait empoisonné sa femme.

La cause était encore plus mauvaise que celle de l’infortuné Jupille. Le prévenu, doué par la nature d’un physique peu agréable, même pour un assassin, n’avait rien d’intéressant ; il arrivait au tribunal entouré de l’antipathie générale. La presse, au premier moment, alors que l’on pensait que ce malheureux avait été poussé au crime par un motif sentimental, par quelque amour coupable hors du domicile conjugal, s’était montrée assez favorable au criminel ; mais l’instruction n’ayant pu découvrir au meurtre d’autre mobile que le caractère désagréable de la victime, les journaux et le public lui retirèrent leur sympathie.

Mlle Malicorne, la grande avocate, ne désespérait pas pourtant pour son client. Nous l’avons déjà dit, plus la cause était mauvaise et plus elle se sentait inspirée, ce qui est le propre des grands avocats.

Ce jour-là, après l’affaire Jupille et le triomphe de sa secrétaire, elle n’était pas fâchée de montrer qu’elle était toujours l’avocate éloquente qui triomphait des jurés les plus granitiques, la providence des malheureux assassins abandonnés. Tous les amateurs de beau langage et de grande éloquence furent satisfaits : Mlle Malicorne plaida pendant six heures avec le style et la verve de ses beaux jours.

Le jury fut retourné comme un gant, l’opinion publique virée radicalement à l’inverse du point où elle était la veille. — Hélène n’avait obtenu pour le trop infortuné Jupille que les circonstances atténuantes et excusantes ; sa patronne, Mlle Malicorne, enleva un acquittement.

Au bruit des applaudissements arrachés à toutes les âmes sensibles de l’auditoire et même à celles plus racornies de vieux juges qui, dans le cours de leur vie, avaient distribué chacun dix ou douze mille années de prison à plusieurs générations de malfaiteurs, le client de Mlle Malicorne fut élargi.

Ses premiers mots, quand les gendarmes lui eurent retiré les menottes qui déshonoraient ses mains, excitèrent une émotion générale.

— Mademoiselle Malicorne ! dit-il avec solennité, après les malheurs de mon premier ménage, je m’étais juré de rester célibataire, mais votre superbe plaidoyer m’a donné à réfléchir… le bonheur peut encore luire pour moi en ce bas monde…

— Sans doute, répondit Mlle Malicorne.

— Vous êtes la femme qu’il me fallait…

— C’est le plus bel éloge que j’aie recueilli dans tout le cours de ma carrière… j’y suis très sensible…

— Mademoiselle Malicorne, voulez-vous accepter ma main ? … Vous me comprenez si bien, vous avez si bien saisi mon caractère… pas de danger d’incompatibilité avec vous…

— Cessez cette plaisanterie ! s’écria Mlle Malicorne, tournant brusquement le dos à son client et mettant ses dossiers sous son bras pour s’en aller.

— Vous refusez ! s’écria l’acquitté, est-ce possible ? … après tout le bien que vous avez dit de moi… Voyons… je comprends tout ce que cette demande présentée à l’improviste a d’irrégulier… je suis trop homme du monde pour insister aujourd’hui… j’aurai l’honneur de vous revoir… »
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MAISON DE 18 ÉTAGES EN PAPIER AGGLOMÉRÉ

Mlle Malicorne, entraînant Hélène, s’enfuit, suffoquée d’indignation, dans la salle réservée aux avocats.

Son aventure était déjà connue de ses confrères qui en faisaient des gorges chaudes. Un avocat masculin eut même l’impudence de féliciter son éminente confrère pour son double succès.

Le directeur de la Maison de retraite.

« Succès d’avocate et succès de jolie femme, dit-il, vous avz mieux fait que d’attendrir de simples jurés, vous avez attendri le criminel lui-même ! … Ah, ce n’est pas nous, pauvres avocats masculins, qui recueillerions de pareils succès ! …

— L’épouserez-vous ? demanda malicieusement une avocate vouée aux procès en séparation et coups de canif.

— Si nous devions épouser nos clients, je préférerais comme vous ne m’occuper que des maris séparés à consoler, répondit Mlle Malicorne faisant allusion à certains cancans de la salle des pas perdus, d’après lesquels la jeune avocate, prenant trop fortement à cœur la cause de ses clients, aurait à plusieurs reprises prodigué de douces consolations extra-judiciaires à de malheureux maris plaidant en séparation.

Les avocats masculins se frottaient les mains, tout prêts à crier bravo.

« Vous êtes trop charmantes, mesdames, voilà votre grand défaut ; vous sensibilisez jusqu’aux criminels… il ne devrait être permis qu’aux femmes pourvues d’un bon certificat de laideur de se faire inscrire au barreau.

— Allons, laissons ces persifleurs, ils osent nous reprocher.de trop émouvoir notre auditoire, eux qui endorment jusqu’aux gendarmes. »