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Le vingtième siècle/Partie I/Chapitre 3

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une nuit agitée.
iii


Une nuit agitée par le Monsieur de l’orchestre,
l’assassinat du roi de Sénégambie, l’enlèvement de la malle des Indes, etc.
Piège électrique à voleur.


Hélène, attristée par la révélation qui venait de lui être faite de l’absolue nécessité où elle se trouvait, avec ses misérables dix mille livres de rente, de fixer à court délai son choix sur une profession quelconque, mais lucrative, venait de gagner la chambre préparée pour elle, à côté de celles de Barbe et de Barnabette.

Fatiguée par les émotions de cette journée si mal terminée, Hélène, sans prendre garde au luxe déployé dans la décoration et l’ameublement, s’empressa de chercher avec le sommeil l’oubli de ses tourments nouveaux. En un clin d’œil elle fut couchée ; à dix-huit ans, le souci endort au lieu de tenir éveillé ; grâce à cet heureux privilège de la jeunesse, Hélène n’avait pas depuis deux minutes la tête sur l’oreiller aux fines dentelles, qu’elle dormait profondément.

Le silence se faisait peu à peu dans l’hôtel. M. et Mme Ponto, après une courte discussion politique, avaient gagné leurs appartements particuliers ; Barbe et Barnabette s’étaient endormies aussi, non sans avoir quelque temps encore bavardé d’une chambre à l’autre.

Les heures passaient. Dans la chambre à peine éclairée par la lueur bleuâtre de la veilleuse électrique, se dessinaient vaguement sur les blancheurs de l’oreiller les contours du visage d’Hélène perdu dans les boucles éparses de ses jolis cheveux ; une respiration calme, à peine perceptible, un demi-sourire sur la figure reposée de la jeune fille, montraient que les soucis de la position sociale à trouver ne la poursuivaient nullement dans ses rêves.

Tout à coup, un sifflement strident et prolongé l’éveilla brusquement ; Hélène ouvrit les yeux en cherchant avec effarement ce que signifiait ce bruit étrange.

Le sifflement semblait venir des profondeurs du lit. Hélène bondit terrifiée ; comme elle venait dans sa terreur de bouleverser son oreiller, le sifflement s’entendit plus clair et plus net. Cela venait du traversin. Hélène osa y porter la main et rencontra une sorte de tuyau de caoutchouc.

— Un téléphone ! fit Hélène avec un soupir de soulagement.

En saisissant l’appareil importun, sa main fit jouer un ressort et le bec du téléphone s’ouvrit. Le sifflement s’arrêta aussitôt, remplacé par une voix d’homme, claire et bien timbrée :

« La première de Joséphine la dompteuse
à la Comédie-Française.
 »

« On sait que la pièce de M. Fernand Balaruc était attendue avec une si vive impatience par le tout Paris lettré, que depuis plus de six semaines on se dispute à la Bourse, avec un acharnement fantastique, les moindres strapontins de couloir. On se battait sous les arcades de Corneille-Eden ou de Molière-Palace, comme on dit, et ce soir, les abonnés au téléphonoscope occupaient leurs fauteuils pour admirer de plus près les jambes si admirablement modelées de Mme Reynald, la farouche Joséphine de M. Balaruc.

« Chambrée superbe. Le monde, le demi-monde et le quart de monde ont envoyé leurs plus brillantes étoiles, leurs notabilités de primo cartello…… on se montre dans une loge S. M. le roi de Monaco, qui a quitté sa
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modes parisiennes en septembre 1952
charmante capitale pour la solennité de ce soir…… au balcon, Mme la marquise de Z. et Mme de R., moulées dans les suaves compositions du couturier de génie Mira : Mme de Z. en satin jaune, des molletières au chapeau, et Mme de R. en satin feuille de chou ; — la belle Mme F. dans une toilette d’un haut style, décolletée irrégulièrement d’une épaule à l’autre avec un goût miraculeux ; Mme de C., députée de Saône-et-Loire, dans une sévère toilette de femme d’État. Dans les baignoires donnant sur le fumoir-promenoir, les plus délicieuses des demi-mondaines : la savoureuse Léa, moulée dans un fourreau de satin orange ; Blanche Toc, toujours délirante ; Boulotte de Blangy avec son gros boyard, ancien vice-président de la république Kosake de Kiel ; Justine Fly, Berthe, etc. À propos de demi-mondaines, vous savez quel est le nouveau mot inventé par l’académicien B. pour les désigner ? On les appelle maintenant des tulipes. Savez-vous pourquoi ? C’est bien simple : c’est parce qu’elles coûtent cher à cultiver. »

le fumoir-promenade du théâtre-français.

« Tulipes a du succès, les autres appellations sont allées rejoindre dans le gouffre de l’oubli l’antique mot de lorette. On bavarde beaucoup dans la salle et l’on fume avec rage. Enfin l’orchestre entame l’ouverture, un pot-pourri sur les motifs à la mode : Le nez d’Héloïse et J’suis une femme émancipée ! Au refrain, toute la salle répète en chœur : « Fallait voir le nez, fallait voir le nez, le nez, le nez d’Héloïse ! »

« Le premier tableau fait sensation ; nous sommes dans les coulisses de la baraque de la dompteuse. Joséphine s’habille. Les premières tirades sont saluées par un violent coup de sifflet. Tumulte. Le siffleur est accablé de trognons de pommes. Sommé de s’expliquer par le commissaire de police, il s’écrie pour s’excuser : — Je croyais que c’était en vers !

« Le public a gagné à l’interruption, il a pu admirer plus longtemps les formes puissantes de la superbe Mme Reynald. — L’héroïne de Fernand Balaruc est une dompteuse entourée d’adorateurs. — « Je n’aimerai jamais, leur dit-elle, que celui qui viendra me faire une déclaration dans la cage de Gustave, mon grand lion de l’Atlas ! »

Au deuxième tableau, le succès se dessine : ce sont les débuts des nouveaux pensionnaires de la Comédie-Française, les quatre lions savants récemment engagés. — Les adorateurs de Joséphine arrivent résolus à tenter l’épreuve demandée, mais ils reculent au dernier moment. Séance de férocité des quatre lions savants. — Bien rugi, lions ! aurait dit le vieux classique Hugo. Frémissements et cris de terreur dans la salle.

« Troisième tableau. Effet de nuit. Colbichard, jeune étudiant en pharmacie, a juré de triompher de la dompteuse. Il entrera le lendemain dans la cage de Gustave. Mais préalablement, plus malin que ses rivaux, il s’introduit dans la ménagerie et fait avaler du bromure de potassium aux quatre lions.

« Au quatrième tableau, le bromure a produit son effet. Colbichard entre bravement dans la cage et tombe sur les lions à coups de cravache ; — c’est le moment pour les lions savants de montrer leurs talents. — Colbichard fait sa déclaration à la dompteuse : « Non seulement je ne les crains pas, vos lions de l’Atlas que la puissance de mon regard a subjugués, mais encore vous allez voir ce que je vais leur faire ! « Et prenant le lion Gustave par les oreilles, il le traîne devant Joséphine et s’assied dessus. « Assez ! assez ! imprudent, vous allez vous faire dévorer ! s’écrie Joséphine… » Colbichard redouble de coups de cravache. Les lions exécutent des sauts périlleux, passent à travers des cerceaux et font le beau comme de simples caniches… « Assez ! assez ! gémit la dompteuse épouvantée. — Non ! dit Colbichard, passez-moi un jeu de dominos ! » Et tirant le lion Gustave par le nez, il le force à jouer aux dominos avec lui.

— Grâce ! « je t’aime ! s’écrie enfin la dompteuse domptée en tombant dans les bras de Colbichard. »

« Des salves d’applaudissements accueillent ce magnifique dénouement ; toute la salle est debout, le rideau se relève trois fois et Colbichard traîne sur le devant de la scène la dompteuse et le lion Gustave.
La belle Mme F..

« Dans les couloirs on pariait pour douze cents représentations. La Comédie-Française a bien fait de s’adjoindre ses quatre nouveaux pensionnaires. On s’occupe de faire répéter les rôles en double ; les lions seront difficiles à doubler ; on comprend dans quel embarras une maladie de Gustave mettrait la maison de Molière ; par mesure de prévoyance on a téléphoné à Tombouctou pour demander quelques lions de renfort. Leur éducation sera difficile et demandera du temps.

« L’auteur a promis de célébrer la millième par une fête babylonienne. Ne le plaignons pas, il va gagner un million et demi.

« Pendant les entr’actes, comme nous flânions dans les coulisses, nous rencontrons Gustave en train de fraterniser avec les machinistes. Nous lui dérobons une poignée de crins, sans qu’il daigne s’en apercevoir ; on pourra la voir demain exposée dans notre salle. On dit Mme Reynald furieuse. Après l’ovation à elle faite au premier acte, dans la scène de la toilette, elle a vu la faveur du public se porter surtout sur Gustave ; elle accuse les lions de faire tort à ses cheveux et à ses jambes sculpturales. Pourvu, grand Dieu, qu’on ne se donne pas de coups de griffes, entre étoiles, dans les coulisses de Molière-Palace.

« Le Monsieur de l’orchestre. »

Le téléphone se tut.

« J’ai eu bien peur ! fit Hélène, mais je comprends maintenant ; les journaux envoient les comptes rendus de théâtre à leurs abonnés par téléphone… C’est beau la science, c’est beau la littérature, mais je dormais si bien… »

Hélène remit son oreiller sur le traversin au téléphone et chercha tout de suite à reprendre son somme interrompu. Pendant quelques minutes, les lions savants de la Comédie-Française occupèrent son esprit, la dompteuse, Gustave, le lion de l’Atlas, le pharmacien Colbichard, Molière et le Monsieur de l’orchestre tournoyèrent dans une ronde fantastique, luttant de verve endiablée dans les exercices de férocité qui avaient produit une si vive impression sur le public de la Comédie-Française… puis les lions de l’Atlas, lâchés dans la salle, avalèrent quelques spectatrices et broyèrent le buste en marbre de Corneille… puis Hélène s’endormit pour de bon.

Elle dormait depuis dix minutes à peine, lorsque le sifflement strident qui l’avait déjà réveillée une première fois l’arracha violemment encore du pays des rêves.

Après une demi-minute d’effarement, Hélène retrouva tous ses esprits.

« Encore un compte rendu ! il y avait sans doute deux premières représentations ce soir ; un second Monsieur de l’orchestre va me raconter une deuxième pièce… Eh bien ! je ne l’écouterai pas !… je veux dormir, moi… »

Et, couvrant soigneusement le tuyau téléphonique avec son oreiller, Hélène s’appuya dessus de toutes ses forces, espérant étouffer au passage les nouvelles apportées par l’ennemi de son sommeil ; mais l’horrible sifflement retentissait toujours et bientôt Hélène fut convaincue de l’impossibilité de dormir avec ce bruit désagréable sous l’oreiller.

— Écoutons-le ! dit-elle, ce sera plus vite fini !

Hélène souleva encore une fois son oreiller et rendit la liberté au téléphone. Le sifflement s’arrêta aussitôt.

Ferbana, 11 heures du soir ! dit le téléphone.

« S. M. le roi de Sénégambie vient d’être assassiné. Des bombes à la dynamite et des torpilles électriques ont été lancées sur le palais, comme le roi venait de rentrer avec ses femmes d’une représentation des Huguenots à l’Opéra sénégambien. En ce moment des détonations épouvantables se succédant avec rapidité jettent la terreur dans la ville. Sa Majesté a été tuée par la première bombe. Le palais est en flammes. »

— Ce n’est pas le Monsieur de l’orchestre, dit Hélène. C’est terrible, mais c’est moins long que de la critique théâtrale !

Le téléphone ne disait plus rien. Hélène attendit un instant avant de remettre sa tête sur l’oreiller ; le téléphone restant muet, elle se rendormit d’un sommeil maintenant pénible et agité. Le silence dura une grande demi-heure, puis soudain le sifflement d’appel retentit encore.
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la salle de la comédie-française (palace-molière)

Hélène rêvait de bombes et d’obus à la dynamite, le sifflement l’effraya.

Ferbana, 11 heures et demie ! reprit le téléphone.

« L’horreur nous pénètre et glace nos paroles sur nos lèvres. Les conspirateurs, après avoir lancé leurs bombes, se sont précipités sur le palais en flammes. Le poste des gardes du corps ayant sauté dès le début, ainsi que l’appartement particulier de Sa Majesté, ils n’ont rencontré qu’une faible résistance. Seuls, quelques ministres dévoués se sont fait tuer sur les marches du grand escalier ; quand tous eurent succombé sous le nombre, les conspirateurs se ruèrent dans les appartements particuliers.. Toute la famille royale a été massacrée, personne n’a échappé. »


le foyer du théâtre français.

Ferbana, 11 heures 40 !

« Les pompiers, accourus aux premières lueurs de l’embrasement du palais, ont été repoussés par des bombes ; tout un quartier de la ville est en feu. »

Hélène commençait à ne plus savoir si elle rêvait ou si elle était éveillée ; l’effroi la gagnait. Ce fut en vain qu’elle tenta de fermer les yeux quand le téléphone en eut fini avec le massacre de la famille royale de Sénégambie.

Dix minutes après, d’ailleurs, le téléphone reprit :

Yokohama, midi un quart.

« Une révolution semble imminente. Après avoir voté quatre ordres du jour de blâme, fortement motivés, contre le ministère, la Chambre des députés vient de mettre le ministère en accusation. Le président a répondu par une mise en état de siège de la ville et de la province de Yokohama.
Nihilistes africains.
« La garde nationale a refusé d’obéir aux ordres de désarmement.

Yokohama, 1 heure.

« Devant l’attitude énergique de la population, le ministère a donné sa démission. Le président cherche vainement à constituer un nouveau cabinet. Les rédacteurs en chef des principaux journaux, appelés au palais de la présidence, engagent le président à donner sa démission. »

Yokohama, 1 heure un quart.

« La garde nationale marche contre le palais. L’armée est hésitante. »

Nankin, 1 heure.

« Le Sénat vient de repousser l’article 25 de la loi sur les douanes. Les soies valent 78,25. La Bourse baisse sur des bruits de révolution au Japon. »
La garde nationale
marche contre le palais
.
Le téléphone resta muet pendant un bon quart d’heure, puis il reprit de plus belle :

Melbourne, 3 heures.

« Horrible accident. Vingt-quatre maisons de douze ou quinze étages chacune se sont écroulées subitement. Six cents cadavres viennent d’être retirés des décombres. »

Boukhara, 5 heures du matin.

« Le tube asiatique continental a été coupé cette nuit à la hauteur de Badakchau dans les montagnes. Une bande de brigands a capturé la malle des Indes ; les voyageurs, au nombre de 250, parmi lesquels on comptait bon nombre de femmes et d’enfants, ont été soumis à d’horribles tortures, décapités et jetés dans un précipice.

« Un train spécial a porté un corps de troupes à Badakchau. Deux cents brigands ont été fusillés. On pense que les bandits ont entraîné dans leurs repaires quelques voyageurs survivants. Arrivera-t-on à temps pour les sauver ? »

Costa-Rica, 2 heures.

« Le président vient d’être assassiné. Cela fait le cinquième depuis le commencement de l’année. On commence à s’inquiéter de ces malheurs successifs. Le commerce murmure contre les agissements irréguliers et illicites d’une minorité brouillonne. »


le tube asiatique a été coupé cette nuit…

Hélène cherchait vainement à fermer les yeux, les dépêches se succédaient toujours.

« Je veux dormir pourtant ! s’écria la pauvre enfant affolée ; ce téléphone ne s’arrêtera donc pas… que faire ? Comment l’empêcher !… »

Une idée lui vint ; elle sauta hors du lit et chercha dans le petit sac de nuit déposé sur une chaise la paire de ciseaux de son nécessaire. Saisissant alors le tuyau qui continuait à parler, elle essaya de le couper.

« Impossible ! trop dur ! c’est du caoutchouc vulcanisé ! » gémit Hélène en jetant ses ciseaux ébréchés.

Constantinople, 4 heures du matin, dit le téléphone. Une effroyable catastrophe vient…

— Encore, s’écria Hélène épouvantée.

Ses yeux rencontrèrent au fond de son lit un grand cadre renfermant une douzaine de timbres avertisseurs électriques, étiquetés en grosses lettres : Femme de chambre.Concierge.Aérostier.Incendie.Alarme.Voleurs.Indisposition, etc.

Sans plus réfléchir et sans choisir, Hélène appuya violemment sur des timbres. Immédiatement un effroyable vacarme de sonneries retentit dans l’hôtel. — Des tintements électriques continus s’entendirent dans tous les sens, à droite, à gauche, aux étages supérieurs et au rez-de-chaussée. — Une cloche sonna dans le jardin et partout des portes s’ouvrirent.

En même temps, la chambre d’Hélène s’emplit d’une fumée âcre et nauséabonde dont les tourbillons semblaient s’échapper d’une boîte placée sur une console dans un angle de la pièce. — La veilleuse électrique, voilée par l’épaisse fumée, semblait un lumignon expirant. Hélène, épouvantée par l’obscurité, par le vacarme produit dans l’hôtel et saisie à la gorge par les gaz axphyxiants, appelait désespérément d’une voix étranglée par des quintes de toux.

Pour mettre le comble à sa détresse, le sifflement du téléphone retentit et la voix mystérieuse s’entendit de nouveau : Boukhara, 6 heures du matin. « Cent dix-huit cadavres viennent d’être découverts. On n’espère plus arriver à temps pour sauver les derniers prisonniers de la malle des Indes…

Un bruit de pas dans le couloir rendit à Hélène un peu de courage.

« À moi ! au secours ! cria-t-elle.

— Nous voilà, ma chère enfant, rassurez-vous ! » répondit-on.

Hélène reconnut la voix de M. Ponto. Plusieurs personnes accouraient dans le couloir, les sonneries d’alarme retentissaient toujours et l’on parlait de pompiers, d’extincteurs, etc… Le banquier entra dans la chambre de sa pupille suivi de Mme Ponto.

« Eh bien ? où est le feu ? demanda Ponto en toussant et éternuant avec rage.

— Je… je ne sais, balbutia Hélène, cette fumée a envahi ma chambre…

— Cette fumée, c’est le gaz extincteur que la boîte de secours a laissé échapper lorsque vous avez frappé sur le timbre d’alarme… c’est cette fumée qui éteint le feu… mais je ne vois pas de feu, serait-il déjà éteint ? Où était-il ?

— Je ne sais pas… répondit Hélène.

— Comment, vous ne savez pas, où était-il lorsque vous avez sonné ?

— Je ne l’ai pas vu… je ne savais pas… j’ai frappé sans choisir… le premier timbre venu…

— Alors il n’y a pas de feu ?

— J’avais peur…

— Vous aviez peur ? malheureuse enfant, vous jetez l’alarme dans toute la maison sans motif ! Vous sonnez l’incendie… Vous ne savez donc pas que les pompiers du poste sont déjà prévenus, et que les pompes à vapeur sont en marche sur l’hôtel, tout cela pour une terreur de jeune fille… Vite, le contre-signal pour les arrêter ! »


l’extincteur d’incendie.

M. Ponto frappa sur un timbre. Toutes les sonneries de l’hôtel s’arrêtèrent instantanément ; l’appareil donna un coup de sifflet strident que tous les appareils répétèrent de chambre en chambre jusque dans le jardin et dans la rue.

« C’est le contre-signal, dit. M. Ponto, l’alarme causée par votre étourderie va se calmer… Et maintenant, de quoi donc avez-vous eu peur ? Vous avez rêvé ? »

Le téléphone interrompit le banquier.

Boukhara, 6 heures et demie.

« Encore un cadavre !… Le corps horriblement mutilé d’une jeune dame vient… »

Hélène poussa un cri.

« Tenez ! Voilà ce qui m’a épouvantée ! C’est cet horrible instrument qui toute la nuit m’a parlé de cadavres, d’assassinats, d’accidents, de révolutions… »

M. Ponto s’écroula dans un fauteuil en éclatant de rire.

« Ce n’est que cela ! s’écria-t-il, c’est le téléphone qui vous a effrayée, c’est pour des dépêches de Boukhara que vous jetez l’épouvante dans une paisible maison de Chatou ?…

— Pardonnez-moi, dit Hélène confuse, je ne savais plus ce que je faisais…

— Mais ce n’est pas votre faute, ma chère enfant, c’est la faute de la femme de chambre qui a négligé de fermer tout à fait le téléphone en faisant votre lit… c’est elle qu’il faut gronder… Nous avons le téléphone dans toutes les chambres, mais quand on ne veut pas être réveillé, on ferme le récepteur et les dépêches de nuit restent dans le tuyau ; le matin on ouvre et on les a toutes en bloc… Pour moi, qui ai besoin de connaître à n’importe quelle heure les événements graves survenant dans les cinq parties du monde, j’ai à mon téléphone particulier un compteur qui ne laisse passer que les dépêches importantes…

— Mais j’ai été réveillée d’abord par le compte rendu d’une pièce de la Comédie-Française.

— La Dompteuse ! oui… j’ai eu aussi mon compte rendu de la Gazette téléphonique… il paraît que c’est un succès ! C’est la faute de la femme de chambre ; si elle avait fermé votre téléphone, vous auriez dormi tranquillement. Tenez, ma chère enfant, voyez-vous ? Vous n’avez qu’à appuyer sur ce ressort, et votre téléphone est muet… Allons, vous allez être tranquille maintenant ; il est trois heures, vous avez encore quelques heures pour vous rattraper de votre veille forcée… Allons, bonne nuit ! Et une autre fois, faites attention aux timbres d’alarme. »

M. et Mme Ponto avaient regagné leurs appartements ; la maison, si singulièrement troublée, avait retrouvé sa tranquillité. Les vapeurs asphyxiantes du gaz extincteur d’incendie s’étaient dissipées ; Hélène, remise de ses terreurs et guérie de sa toux, avait eu grand’peine à se rendormir, mais enfin elle y était arrivée.

Il était pourtant écrit que cette nuit serait jusqu’au bout mauvaise, car, vers trois heures et demie, la malencontreuse sonnerie d’alarme éclatant à son oreille la tira brutalement de ce bon sommeil qu’elle commençait à peine à savourer.

« Ah ! fit Hélène en se dressant avec une migraine soudaine. »

La lampe électrique se ralluma d’elle-même, Hélène à sa clarté, put lire sur le cadre l’étiquette du timbre avertisseur ; d’un seul coup elle retrouva ses terreurs, le timbre d’alarme était étiqueté : « Voleurs ! »

Le vacarme de sonneries et d’allées et venues reprit dans l’hôtel. Hélène s’habilla rapidement et se précipita dans les couloirs sans trop savoir ce qu’elle faisait.

« Eh bien ! où allez-vous comme cela ! dit un homme en robe de chambre qui passait dans le couloir.


piège électrique à voleurs.

— Ah ! monsieur Ponto !… les voleurs !…

— Eh bien, nous allons les prendre !… que signifie cette figure bouleversée ? vous avez peur encore ?

— Oui… non… balbutia Hélène.

— Quelle jeune fille timide vous faites ! vous avez toujours peur !… Voulez-vous les voir, nos voleurs ? Suivez-moi. C’est la caisse qui est attaquée, nous y allons !… »

Le concierge venait au devant de M. Ponto.

« C’est dans la petite caisse de la banque qu’ils se sont introduits, monsieur, dit-il, ils ne sont que deux, mais il y en avait deux autres qui faisaient le guet au dehors… Ceux-là se sont sauvés aux premiers bruits !…

— Nous allons pincer nos deux gaillards ! » dit M. Ponto.

Hélène, prête à défaillir, s’appuya au bras de son tuteur.

« Du calme ! dit le banquier, vous allez rire, ma petite Hélène ! nous voici à la caisse, nos voleurs sont là, derrière cette porte… »

Hélène fit un pas en arrière.

« Ne craignez rien ! en attendant l’arrivée de la police, que le timbre d’alarme a prévenue en même temps que nous, nous allons examiner tranquillement ce gibier de potence. »

Et M. Ponto, malgré les efforts d’Hélène cramponnée à ses bras, ouvrit bravement la porte.

« Voici nos sacripants ! fit M. Ponto en s’appuyant à la porte, regardez-moi ces figures, ma chère enfant… hein ! quelles mines de chenapans !…

— Mais… ils dansent ! s’écria Hélène au comble de la stupéfaction.

— Parbleu ! et une fameuse polka !… Regardez-les en toute tranquillité, c’est très curieux ! Hein ? quelles contorsions ! quelles jolies grimaces ! Ils ne sont plus dangereux… »

En effet, les deux sacripants ne semblaient guère dangereux. Une lanterne sourde posée sur un bureau, des ciseaux à froid, des pinces, des trousseaux de rossignols épars sur le plancher indiquaient cependant assez leur profession, mais les possesseurs de ces instruments ne semblaient guère disposés à s’en servir. Ils dansaient, sautaient, sans suivre aucune mesure et avec des déhanchements bizarres, inusités dans la simple polka, levant une jambe, puis l’autre, et agitant les bras par brusques saccades.

« Vous ne comprenez pas ? dit Ponto.

— Non !…

— Innocente ! vous ne comprenez pas que ma maison est protégée électriquement. Le caissier, en partant, pousse certain ressort qui met la caisse en communication avec une forte batterie électrique… dès que mes sacripants ont touché à la caisse, un courant électrique passant dans toute la pièce les a frappés… et la danse a commencé… Voyez comme ils sautent sur chaque jambe… ils ne peuvent toucher le sol sans recevoir une secousse !…

— Voici la police, monsieur, » dit une voix.

Quatre sergents de ville en capote à capuchons s’avançaient, guidés par le concierge.

« Nous allons cueillir ces deux gaillards, dit un brigadier en tirant de sa poche une paire de menottes ; les deux autres qui faisaient le guet se sont envolés dans un aéro-fiacre marron, mais on est sur leurs traces.

— Allons ! fit le banquier en touchant un timbre, voici le courant électrique interrompu, on peut entrer maintenant… »


l’illustre couturier mira en méditation.

Les deux voleurs ne polkaient plus, le sol avait cessé de leur lancer les effluves électriques ; épuisés par les secousses, ils s’étaient laissé tomber sur le plancher, ahuris et penauds.

« Debout ! dit le brigadier en leur frappant sur l’épaule, allons, tendez les pouces, mes petits amours, que nous vous mettions de jolis bracelets… et au poste !

— Quelle nuit ! fit Hélène en regagnant sa chambre après le départ des voleurs, je ne dormirai plus maintenant ! »