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Le vingtième siècle/Partie II/Chapitre 1

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CIRCULATION AÉRIENNE.


DEUXIÈME PARTIE


I


Le Conservatoire politique. — Cours d’éloquence parlementaire pour aspirants sous-préfets, députés, ministres, ambassadeurs, etc. Grand concours d’ordres du jour. — Le grand parti féminin.


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ORSQUE Hélène, en revenant de la maison centrale de retraite de Melun, annonça sa détermination de renoncer au barreau à son tuteur, M. Ponto bondit.

« Comment ! s’écria-t-il, vous renoncez au barreau, une si belle carrière ! Est-ce possible ? vous renoncez à devenir une de nos grandes avocates… vous abandonnez la défense de la veuve et de l’orphelin !

— Non, je renonce à défendre ceux qui font des veuves et des orphelins…

— Vous êtes bien dégoûtée !… pour un client un peu trop sentimental !… vous êtes décidée ?…

— Tout à fait décidée ! J’ai donné à Mlle Malicorne ma démission de troisième secrétaire.

— Qu’allez-vous faire ?

— Je ne sais pas, dit tristement Hélène. »

M. Ponto se gratta le front d’un air contrarié.

« Et moi qui me croyais tranquille, dit-il, vous étiez casée, j’allais pouvoir vous rendre mes comptes de tutelle, et pas du tout… encore des tracas !… »

Il y eut un moment de silence.

« Pas d’idées arrêtées, reprit tout à coup M. Ponto, pas de vocation déterminée, aucune disposition pour n’importe quoi… En résumé, n’est-ce pas, vous n’êtes bonne à rien ?

— J’en ai peur, gémit la pauvre Hélène.

— Bon, ce point nettement établi, la route à suivre est toute tracée…

— Vraiment ? dit Hélène.

— Sans doute ! vous allez prendre la carrière politique…

— Mais…

— Puisque vous ne montrez pas d’aptitudes particulières, puisque vous ne vous sentez pas de disposition pour autre chose ! Après tout, la carrière politique est une carrière comme une autre et c’est la plus commode ! c’est la plus belle conquête de 89, mon enfant !… Avant la grande Révolution, on n’avait pas cette ressource et quand on manquait d’aptitude pour un art, une science ou un métier quelconques, dame, on restait forcément Gros-Jean comme devant !… Maintenant, cette bonne politique est là, qui tend les bras à ceux qui ne pourraient réussir dans une autre carrière…

— C’est que… balbutia Hélène, je craindrais…

— Quoi ? qu’allez-vous encore m’objecter ? on ne vous demande pas des facultés transcendantes… Vous ignorez sans doute que la plupart de nos grands hommes d’État ne se sont lancés dans la politique qu’après avoir échoué dans autre chose… Sans cette bonne carrière politique, ouverte à tous, tel homme d’État faisait un mauvais pharmacien, un épicier médiocre ou un notaire manqué ; tel illustre orateur pesait mélancoliquement du sucre toute sa vie, tel grand ministre devenait un simple photographe de petite ville… Au lieu de s’obstiner dans la pharmacie, au lieu de rester à végéter dans l’épicerie ou d’humilier le notariat, ils se sont établis
LA LEÇON DE SÉPARATION.
LE NÉGOCIANT EN DENRÉES PARLEMENTAIRES
(Caricature politique de 1952)
politiciers — on dit maintenant POLITICIER comme on dit Épicier, et ils sont devenus les aigles que tout le monde admire, les illustres hommes d’État, les grands hommes incontestés que les électeurs contemplent avec vénération, à qui les peuples obéissent et auxquels les cités qui ont eu le bonheur de leur donner le jour s’empressent d’élever des statues !
Le Conservatoire politique avant et après.

— Des hommes d’État, soit ! dit Hélène, mais pas des femmes…

— Comment ? mais la carrière est ouverte aux femmes aussi ! La femme est maintenant en possession de tous ses droits politiques, elle est électrice et éligible ; demandez à Mme Ponto qui va se porter candidate dans notre circonscription en concurrence avec moi, candidat du parti masculin ! La femme vote et elle a déjà une vingtaine de représentantes à la Chambre, c’est peu

encore, j’en conviens ; mais ce petit noyau grossira, le gouvernement commence même à donner des postes officiels aux femmes… On s’est aperçu que là même où échouait un préfet masculin, une préfète pouvait réussir… La femme a plus de finesse, plus de tact… avec elle les froissements qui se produisent inévitablement dans les cercles administratifs sont moins à craindre… Vous ferez peut-être une très bonne préfète !… »

Hélène hasarda un sourire.

« Il y a de l’avenir pour vous de ce côté, reprit M. Ponto et vous allez commencer tout de suite vos études… Je vais m’occuper de vous faire entrer au Conservatoire…

— Au Conservatoire ? dit Hélène surprise…

— Pas pour la musique, fit M. Ponto en riant, pas à ce Conservatoire-là, mais au CONSERVATOIRE POLITIQUE ! Vous ne connaissez pas ? vous ignorez tout, ma parole d’honneur ! Le Conservatoire politique est un établissement gouvernemental où les jeunes gens qui se destinent à la politique reçoivent une éducation spéciale ; vous verrez cela… Le directeur est un de mes amis, je me fais fort de vous faire admettre d’emblée… »

Mme Ponto approuva fort la détermination de son mari et se chargea, pour aplanir toutes les difficultés, de conduire elle-même sa jeune pupille au directeur du Conservatoire politique.

Hélène dormit fort mal cette nuit-là ; dans une sorte de cauchemar, elle mêla le palais de Justice et le Conservatoire, l’infortuné Jupille et les sous-préfets. Elle se trouva donc au matin fort peu préparée à affronter M. le directeur du Conservatoire politique, personnage auguste, homme d’État en retraite, qui employait noblement ses années d’invalides à préparer pour la France des générations nouvelles d’hommes politiques.

Mme Ponto la rassura.

« Mon enfant, dit-elle, il n’y a pas que des élèves masculins au Conservatoire politique, il y a aussi beaucoup de jeunes demoiselles. C’est tout à fait comme au Conservatoire de musique !… Vous allez trouver là de nombreuses compagnes… et notre recommandation vous assure un accueil empressé… vous verrez ! »

Tout le monde connaît, au moins de vue, le Conservatoire politique, le superbe édifice construit au centre de Paris, sur le boulevard des Batignolles. Dans cet immense pâté de bâtiments, il y a place pour des salles d’étude aérées, pour de vastes préaux consacrés aux méditations, pour une grande salle établie sur le modèle d’une Chambre de députés et réservée aux études parlementaires et enfin pour les logements des professeurs et pour les dortoirs des élèves internes, car il y a des élèves internes et externes.

Le directeur du Conservatoire politique.

Le directeur du Conservatoire politique, prévenu de la visite de Mme Ponto, la fit introduire immédiatement dans son cabinet. Le vétéran des assemblées législatives semblait la personnification même du parlementarisme : le corps sanglé dans un habit noir, le chef enchâssé dans un gigantesque faux col, cravaté de blanc, il pinçait majestueusement ses lèvres en clignant des yeux derrière des lunettes à branches d’or. Les nombreux orages parlementaires auxquels il avait assisté dans le cours de sa vie l’avaient sans doute rendu sourd d’un côté, car on lui voyait dans l’oreille droite un petit microphone en ivoire qu’il tournait avec une grimace du côté de ses visiteurs.

« Cher maître, dit Mme Ponto, avez-vous beaucoup d’élèves au Conservatoire ?

— Trop, répondit le directeur, tout le monde aspire à devenir homme d’État ! Au dernier concours d’admission il y avait douze cents aspirants et nous n’avions que deux cents places…

— Beaucoup de jeunes filles ?

— Presque le quart !

— Je m’en félicite ! dit Mme Ponto, je suis heureuse de voir la femme avancer peu à peu dans la voie des revendications… Pourquoi l’homme conserverait-il pour lui seul l’apanage des emplois politiques et administratifs ? place aux femmes d’État !

— Comme homme politique vous me permettrez, chère madame, de réserver mon opinion sur l’admissibilité des femmes aux fonctions publiques ; mais, comme directeur du Conservatoire, je m’occupe avec impartialité de mes élèves des deux sexes, sans favoriser les uns au détriment des autres…

— Je n’en doute pas !

Professeur. Classe de gouvernement.

— Toutes les mères, maintenant, veulent faire de leurs filles des sous-préfètes, reprit le directeur ; jadis on en faisait des maîtresses de piano, maintenant ce sont des journalistes ou des aspirantes députées. Tout le monde veut faire de la politique, on encombre la carrière !

— Je vous amène pourtant une élève de plus, j’espère qu’en considération de notre vieille amitié, vous voudrez bien la faire passer par-dessus les ennuyeuses formalités d’admission…

— Trop heureux, madame, de vous être agréable. Mademoiselle entrera de suite en première année ; au risque de m’attirer le reproche de favoritisme, je la dispense du cours préparatoire…

— Merci… je vous la laisse. Je suis attendue au comité féminin, je me sauve. »

Et Mme Ponto, toujours pressée, s’esquiva rapidement après une poignée de main à Hélène et au directeur.

Le professeur d’éreintement.

Aussitôt après le départ de Mme Ponto, le vétéran du parlementarisme sonna un garçon de service qui conduisit Hélène à la salle d’études de la première année avec un mot pour le professeur.

Dans une grande salle divisée en deux parties par une allée entre les rangées de pupitres, une soixantaine d’élèves des deux sexes étaient réunis, les élèves masculins à droite et les élèves féminins à gauche. Au fond se dressait, sur une estrade, la chaire du professeur.

On était au milieu d’une leçon, Hélène fut conduite à un pupitre libre et le garçon lui donna les quelques livres nécessaires à ses premières études, c’est-à-dire un précis de géographie politique, un code administratif et le Manuel du sous-préfet.

Le professeur d’insinuations malveillantes.

Toutes les têtes des élèves s’étaient tournées du côté de la nouvelle, les élèves masculins la regardaient en relevant leurs moustaches et les élèves femmes inspectaient rapidement sa toilette avec un sourire de mauvaise humeur tout à l’honneur du couturier d’Hélène.

Le professeur rappela ses élèves à l’attention en frappant avec sa règle sur sa chaire et la leçon continua.

« Messieurs, suivez-moi bien, dit le professeur ; en admettant que vous ne connaissiez pas à fond les maladies de l’espèce bovine, vous pouvez toujours vous tirer de la difficulté par des considérations générales sur les travaux agricoles et sur le rôle important du bœuf. Mais si vous pouvez disserter avec assez de justesse sur les épizooties, ou tout au moins semer dans un discours général et vague quelques termes techniques bien employés, voyez quel prestige vous prenez tout à coup aux yeux des électeurs campagnards, tout étonnés de votre savoir, et quelle influence vous gagnez sur leurs esprits ! »

Professeur de classe d’opposition.

Hélène tournait des regards surpris vers l’élève sa voisine qui sourit de son étonnement.

« Est-ce un cours de médecine vétérinaire ? demanda-t-elle tout bas.

— Non, répondit la voisine, c’est ce qu’on appelle l’école du député et du sous-préfet. Nous en sommes au chapitre du député ou du sous-préfet en tournée — paragraphe du comice agricole

— Alors ce que nous dit le professeur sur les épizooties…

— C’est une leçon sur les discours et allocutions du sous-préfet et du député au comice agricole.

— Je comprends, dit Hélène.

— Je rappellerai aux élèves, reprit le professeur, que la question doit se traiter au point de vue du député en tournée et au point de vue du sous-préfet. Ce dernier point de vue est naturellement tout à fait gouvernemental, je n’ai pas besoin de le dire. En ce qui concerne le point de vue du député, il faut distinguer si le député est gouvernemental et conservateur ou opposant. Les discours du sous-préfet et du député gouvernemental doivent rouler surtout sur le calme des champs, sur les progrès de l’agriculture, sur la prospérité des races bovine, ovine et porcine, avec quelques fleurs poétiques çà et là, bien entendu ; mais le discours du député opposant me semble devoir être d’un caractère différent. Voyons, messieurs, je vous le demande, avez-vous quelque idée sur le discours du député opposant ? »

Un élève du premier rang leva la main.

« — Expliquez votre idée, dit le professeur.

— Voici ce que le député opposant doit dire, il me semble, répondit l’élève en assurant sa voix : — Hum… hum… Permettez-moi de témoigner ici hautement de mon admiration pour les progrès immenses accomplis par l’agriculture française, cette nourricière de la patrie, cette féconde agriculture si peu favorisée, si négligée par nos gouvernants…

— Un peu plus d’amertume dans le débit, glissa le professeur, appuyez plus fortement sur les torts du gouvernement.

— Si abandonnée, que dis-je ? si pressurée par les tarifs fiscaux…

— Très bien trouvé, les tarifs fiscaux !

— … Laissez-moi m’étendre, reprit l’élève, sur mon admiration pour les remarquables produits exposés par les éleveurs de notre beau département. Mon cœur se gonfle d’un orgueil patriotique quand je contemple la belle paire de vaches durham du poids de 1,500 kilos chacune, à laquelle le jury a décerné le premier prix avec une unanimité qui l’honore et je me dis qu’il y a encore, dans notre patrie, de beaux jours pour l’élevage des bestiaux et que, malgré la tristesse jetée dans tous les cœurs par les agissements des hommes néfastes qui tiennent le pouvoir, la race bovine ne périclitera pas, que la race ovine se maintiendra et qu’enfin la race porcine, l’honneur du département, la gloire la plus pure de notre région, gagnera encore, s’il est possible, en santé, en poids et en beauté ! Ces hommes politiques, ces ministres éphémères passeront ; mais la race bovine ne passera pas !

— Tout à fait bien ! dit le professeur, c’est ce qu’il faut dire. J’espère que tout le monde a compris. Vous avez compris aussi, n’est-ce pas, mesdemoiselles ? Vous allez donc étudier dans le Journal des Éleveurs l’article sur l’espèce porcine et son avenir et vous me ferez, pour demain matin, le discours du sous-préfet ou du député au comice agricole. »

Hélène passa le reste de la journée à essayer de s’intéresser à l’élevage des bestiaux et à pâlir sur le devoir commandé.

Élève arrivant au cours.

Le lendemain, quand les devoirs eurent été ramassés, toute la classe passa dans la salle réservée aux études parlementaires où tous les élèves du Conservatoire étaient réunis avec leurs professeurs.

« Que les élèves de la classe de gouvernement passent sur les gradins de droite, dit le professeur d’Hélène, et que les élèves de la classe d’opposition se groupent à gauche.

— Comment ? demanda Hélène à son officieuse voisine.

— Vous ne savez pas encore ? répondit la voisine, en première année comme en seconde et en troisième, nous sommes divisées en deux groupes que l’on appelle la classe de gouvernement et la classe d’opposition. Chacun est libre de choisir selon son tempérament ; moi je suis de la classe d’opposition, mais je fais comme les malins, je suis les deux cours, je passe de la classe d’opposition à la classe de gouvernement…

— Je ferai comme vous, dit Hélène.

— Je vous y engage ! c’est excellent comme exercice… Venez avec moi, nous nous placerons à l’extrême gauche, tout à fait derrière les professeurs d’opposition. »

Hélène suivit sa nouvelle amie et prit place à côté d’elle, tout à fait au sommet des banquettes de gauche.

« Vous voyez, reprit l’obligeante voisine, c’est tout à fait une Chambre législative… Notre salle a été construite sur le modèle de la Chambre des représentants, c’est pour nous habituer aux discussions parlementaires… il y a un bureau de la présidence, une tribune et un banc des ministres. Le président, c’est le directeur du Conservatoire lui-même qui présida jadis la vraie Chambre.

— Et ces messieurs au banc des ministres ?

— Ce sont des élèves de troisième année avec un professeur qui tient le rôle de chef de cabinet… Vous savez, les cours sont très sérieux ici ; c’est l’école préparatoire, non seulement des préfets et sous-préfets, mais encore des députés, ministres, ambassadeurs, etc.

— Et que font les professeurs éparpillés avec les élèves sur les bancs ? demanda Hélène.

— Mais ils professent, ils vont nous montrer comment on ouvre une discussion, comment on interrompt un orateur, comment on répond aux interruptions, etc. Notre professeur à nous, de l’extrême gauche, est très fort sur les interruptions, vous allez voir ça… Vous savez que tous nos professeurs sont d’anciens députés ou pour le moins des préfets en retraite ? »

La sonnette du président interrompit la voisine d’Hélène.

« Nous avons à l’ordre du jour, messieurs, dit le président, la continuation de la discussion de l’interpellation présentée par l’honorable M. Firmin Boulard sur la politique intérieure. La parole est à M. Firmin Boulard (de la Creuse).

— Vous savez, dit la voisine, c’est l’usage ici, on ajoute à notre nom celui de notre département ; ainsi, moi, je suis Louise Muche (de la Seine). »

Un jeune homme quitta les bancs de la gauche et escalada vivement la tribune, un formidable, dossier de papiers sous le bras.

« Messieurs, prononça-t-il après avoir bu quelques gorgées d’eau sucrée, je n’ai pu dans la séance d’hier terminer l’examen des nombreuses protestations qui me sont arrivées de toutes parts contre les agissements vraiment scandaleux du gouvernement…

— À l’ordre ! à l’ordre ! crièrent quelques voix à droite.

— Très bien ! très bien ! s’écria le professeur de l’extrême gauche.

— Et je viens aujourd’hui, reprit l’orateur, apporter un surcroît de nouvelles preuves de la malfaisante et outrecuidante ingérence des fonctionnaires du gouvernement pendant la période électorale, de l’abominable pression exercée dans la plupart des collèges électoraux sur les électeurs troublés et trompés…

— Allons donc ! interrompit la droite.

— Trompés par vous ! crièrent quelques membres au centre.

— Méprisez ces interruptions ! tonna un professeur à gauche.

— Vos injurieuses vociférations ne parviendront pas, reprit l’orateur, à m’arrêter dans ma tâche et je vais continuer à signaler à l’indignation du pays honnête des agissements qui ne le sont pas !

LE DÉPUTÉ AU CONCOURS RÉGIONAL.

— À l’ordre ! crièrent la droite et le centre.

— N’écoutez pas ! riposta la gauche, ce sont les clameurs des complices du gouvernement !

— La censure à l’interrupteur ! »

Le président eut besoin de sonner à tour de bras pour apaiser le tumulte. La droite et la gauche gesticulaient et criaient à qui mieux mieux ; on se serait cru dans un véritable parlement. Enfin le président prononça un rappel à l’ordre avec inscription au procès-verbal pour l’interrupteur et l’orateur put continuer.

« Vous voulez des preuves, dit-il, en voici : je ne rappellerai pas la révocation d’une quantité de fonctionnaires soupçonnés de tiédeur et la nomination d’une fournée de préfets à poigne, mais je vais vous exposer les actes de ces préfets, pour vous montrer dans toute sa hideur la corruption électorale gangrenant les départements et faussant dans ses plus essentiels rouages le mécanisme du suffrage universel. Commençons par le département de Sarthe-et-Cher. À la veille des élections le ministère révoque le préfet et le remplace par une préfète remarquable par sa beauté et connue par ses penchants autoritaires, qui avaient déjà motivé de nombreuses plaintes alors qu’elle était sous-préfète de Castelbajac. La préfète de Sarthe-et-Cher commence par inviter par séries les maires et les adjoints du département à des dîners que la chronique locale a qualifiés de balthazars intimes. Le mot n’est pas de trop, messieurs, car dans les comptes de la préfecture de Sarthe-et-Cher je trouve une allocation supplémentaire de 25,000 francs pour frais de table et 15,000 francs d’achats de vins ! Ce n’est pas tout, non contente de festoyer abusivement avec les maires du département, la préfète donne des soirées et des bals et l’on remarque qu’elle valse surtout — et elle valse admirablement — avec les maires ou les conseillers municipaux regardés par le pouvoir comme douteux… N’est-ce pas là de la corruption électorale au premier chef, messieurs ? Et cette préfète, qui enlace des électeurs influents dans un réseau de coquetteries fallacieuses, cette préfète qui soupe et qui valse si langoureusement, cette préfète se contente-t-elle de porter le trouble dans l’esprit des maires et des candides conseillers ? Non, messieurs, non ! Elle travaille encore l’esprit des électeurs féminins du département, elle les excite contre les candidats hostiles au gouvernement et pour faire échec à ces candidats, elle suscite des candidatures féminines et porte la division dans tous les ménages !

— Allons donc ! crièrent quelques voix au centre.

— Si vous mettez mes affirmations en doute, je vais vous donner lecture de la liste, malheureusement trop longue, des demandes en séparation formées depuis les élections dans le malheureux département de Sarthe-et-Cher…

— Non ! non !

— Et vous verriez, dans les motifs allégués, les désordres amenés par les agissements de la préfecture dans la campagne électorale ! Je poursuis. Pour amener le triomphe de ses candidats le gouvernement n’a reculé devant aucune manœuvre. Dans nombre de départements nous le voyons se coaliser avec les partis avancés et compromettre les intérêts masculins — le gouvernement, messieurs, est, ce me semble, encore un gouvernement masculin — dans une alliance avec le parti radical féminin.

— Le gouvernement a eu raison ; il s’engage dans la voie du vrai progrès, crièrent quelques voix féminines.

Le gouvernement remplace le maire par sa propre femme !

— Allons, messieurs, un roulement du couteau à papier, dit le professeur d’opposition ; étouffons les réclamations d’une insolente minorité.

— … Avec le parti radical féminin, poursuivit l’orateur, avec ce parti qui ne craint pas d’afficher des prétentions à une suprématie contre nature, sur les citoyens masculins ! Oui, les hommes qui nous gouvernent se sont alliés avec les femmes qui sapent aujourd’hui les bases de la société ; dans nombre de départements ils ont déplacé des fonctionnaires masculins pour les remplacer par des femmes avancées… Dans la Charente, le gouvernement révoque sans motif le maire de Villerbourg et le remplace, par qui, messieurs, par qui ? par sa propre femme !… »

L’orateur parla encore pendant une demi-heure en bravant les interruptions de la droite et de la gauche féminines. Il descendit de la tribune au milieu d’un brouhaha de clameurs et d’applaudissements et la parole fut donnée par le président à M. le ministre de l’intérieur.

Le ministre de l’intérieur était un élève de première année signalé comme très fort. Il faisait son dernier trimestre d’études et le bruit courait qu’il était déjà désigné par le vrai ministre de l’intérieur pour un poste de sous-secrétaire d’État.

« Messieurs, dit-il en sucrant lentement son verre d’eau, je n’abuserai pas de l’attention que vous voulez bien me prêter, je serai bref !…

— Allons ! des bravos ironiques, messieurs, dit le professeur de l’extrême gauche.

— Et il ne me sera pas difficile d’écraser en peu de mots les commérages indignes de la Chambre, que l’honorable orateur qui m’a précédé à cette tribune n’a pas craint d’exposer longuement en les enveloppant de commentaires venimeux ! …

— À l’ordre, le ministre !

— Certes, j’eusse pu répondre aux accusations de l’honorable orateur par le silence du dédain, mais j’ai pensé qu’il était de la dignité du cabinet de procéder à une exécution plus complète des viles calomnies qui ont été apportées dans cette enceinte. »

Le ministre parla pendant un simple quart d’heure et il termina en déposant un ordre du jour de confiance pur et simple.

« Allons, messieurs, dit le président, après avoir agité sa sonnette, un concours d’ordres du jour ! Chaque élève va rédiger un ordre du jour, les moniteurs de chaque banc recueilleront les feuilles et les porteront aux professeurs qui mettront les meilleures compositions en discussion. »

Le silence régna dans l’école parlementaire pendant quelques minutes. Chaque élève, la tête dans ses mains, médita son petit ordre du jour ; puis les plumes grincèrent et les moniteurs passèrent devant les pupitres pour relever les compositions.

Louise Muche (de la Seine) daigna donner quelques bons avis à Hélène Colobry (de la Seine) sur l’élaboration de son ordre du jour.

« Vous n’êtes pas encore au courant, lui dit-elle, mais vous vous ferez bien vite à cet apprentissage des luttes parlementaires. Pour le moment, je vous conseille de rédiger un ordre du jour pur et simple, parce que si votre ordre du jour motivé se trouvait assez bien conçu pour mériter la discussion, vous seriez obligée de monter à la tribune…

— À la tribune ! s’écria Hélène effrayée.

— Sans doute, pour défendre cet ordre du jour… c’est un excellent exercice. Moi je vais rédiger un ordre du jour fortement motivé, portant approbation complète des actes du ministère avec quelques violentes attaques à la gauche masculine. »

Et Louise Muche (de la Seine) lut, cinq minutes après, sa composition à sa voisine.

« La Chambre, approuvant hautement le ministère d’avoir, dans quelques départements, tenu compte de la part d’influence à laquelle a très légitimement droit le parti féminin et comptant que le gouvernement va s’efforcer de faire droit à toutes les revendications des citoyennes françaises — passe à l’ordre du jour. »

— C’est net, dit Louise Muche (de la Seine).

— Un peu trop, fit Hélène Colobry.

MADAME LA PRÉFÈTE.

— Vous me paraissez un peu molle, comme citoyenne libre ; moi, je suis avancée, tout à fait avancée ! Voyez-vous, il faut lutter pour la suprématie féminine, l’avenir est là ! »

L’ordre du jour de Louise Muche (de la Seine) obtint une mention et fut discuté le troisième.

Quand vint son tour de parler, Louise Muche (de la Seine) descendit les gradins de la gauche et monta fièrement à la tribune.

« Mesdames et messieurs, dit-elle, en donnant son approbation aux actes du ministère, le parti féminin entend distinguer entre ces actes et couvrir seulement de ses éloges ceux qui, bravant d’antiques et vermoulus préjugés, ont eu pour conséquence de lever l’interdit séculaire jeté politiquement sur la femme ! Le ministère a reconnu enfin, comme tous les penseurs indépendants, l’aptitude de la femme aux plus hautes fonctions publiques. La femme est aujourd’hui électrice et éligible ; mais jusqu’ici elle avait dû borner son ambition à servir son pays dans les plus infimes emplois, l’admission aux grades supérieurs lui avait été refusée sans motif par tous les gouvernements qui se sont succédé depuis le grand jour de son émancipation. Le ministère — je ne veux pas considérer pour quels motifs et lui marchander ma gratitude — a fait officiellement cesser cette injustice. En nommant une femme préfète de Sarthe-et-Cher, deux autres femmes préfètes de l’Oise et des Bouches-du-Rhône, en nommant douze sous-préfètes et une certaine quantité de mairesses, le ministère a donné des gages à la cause de la liberté et de l’égalité. Les accusations que l’on a entassées contre la préfète de Sarthe-et-Cher ne reposent sur rien de sérieux. Les préfets masculins auraient-ils seuls le droit de se nourrir, les préfets masculins prétendraient-ils, pour se délasser du fardeau des affaires, se réserver le droit de valser ? Ces reproches sont ridicules et la Chambre en fera bonne justice…

— Bravo, ma fille ! » cria, une voix dans les tribunes quand Louise Muche (de la Seine) regagna sa place.

Hélène leva la tête et vit que les tribunes de la Chambre étaient occupées par plusieurs rangées de dames qui suivaient les débats en travaillant à quelques petits ouvrages de tricot.

« Ce sont les mamans, dit une élève à Hélène ; les élèves hommes viennent tout seuls ; mais nous sommes accompagnées par nos mères.

— Et ces messieurs dans la grande loge ?

— Ce sont des élèves du Conservatoire aussi, c’est la classe de journalisme ; ils suivent les séances et rédigent des comptes rendus. »