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Le vingtième siècle/Partie I/Chapitre 12

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TERRASSE DE LA MAISON CENTRALE.


XII


La maison de retraite de Melun. La répression par le bien-être et la régénération par la pêche à la ligne. La fête de M. le directeur. — Un petit congé.


Mlle Malicorne et sa secrétaire retrouvèrent leur aérocab au débarcadère du palais de Justice.

« La demande de ce misérable m’a énervée ! s’écria Mlle Malicorne, j’ai besoin d’air pur et de fraîches émotions ; nous allons aller voir votre client de l’autre jour, ma chère Hélène.

— Cet horrible Jupille ! s’écria Hélène.

— Sans doute… c’est votre premier client et la politesse vous impose une petite visite…. qu’il doit s’étonner d’ailleurs de n’avoir pas encore reçue…

— Il est en prison…

— Oui… j’ai soif de grand air et de verdure, nous allons en profiter pour visiter cette prison… et puis Jupille est notre client à toutes deux… il nous fera les honneurs de l’établissement. »

Hélène, très étonnée, ne trouva rien à dire. Elle avait clés idées bien arriérées, que seul pouvait excuser l’éloignement du collège de Saint-Plougadec-les-Cormorans ; les aspirations idylliques et champêtres de Mlle Malicorne ne lui semblaient pas se concilier aisément avec le projet de visite à la prison de Jupille. Pour elle, le mot prison éveillait forcément des idées de cachot, de barreaux de fer, de lourdes chaînes cliquetantes et de paille humide, bref tout l’arsenal, des vieux contes de Barbe-Bleue.

Mlle Malicorne donna l’ordre à son mécanicien de mettre le cap sur le sud.

« Maison de retraite de Melun ? demanda le mécanicien.

— Oui », répondit. Mlle Malicorne.

Le mécanicien connaissait le chemin. Que de fois déjà il avait conduit l’éminente avocate, chez des clients en villégiature à l’établissement !

LES DISTRACTIONS A LA MAISON CENTRALE.

La maison de retraite de Melun est située à cinq kilomètres de la ville, dans un site délicieux, sur les bords de la Seine ; elle s’annonce de loin au touriste et au philanthrope en tournée, par un élégant belvédère élevé d’une vingtaine de mètres au-dessus d’un pavillon central, bâti à l’italienne, avec une ravissante colonnade d’où l’on embrasse toute la vue des jardins.

Quand les visiteuses débarquèrent devant le chalet du concierge, ce fonctionnaire était occupé à trier les lettres et les journaux de ses pensionnaires et à les distribuer sur des plateaux étiquetés : quartier du Labyrinthe, quartier du Boulingrin, serre, orangerie, lac, etc.

« M. Jupille ? demanda Mlle Malicorne.

— C’est ici, répondit le concierge.

— Veuillez lui faire parvenir ces cartes et remettre en même temps celles-ci à M. le Directeur.

— Je ne sais si M. Jupille est revenu de la promenade, dit le concierge je vais voir. Dans tous les cas, je préviendrai M. le Directeur, qui sera heureux de recevoir ces dames. »

Hélène et Mlle Malicorne, sur les pas du concierge, se dirigèrent vers le pavillon central habité par le directeur.

« Vous savez, dit Mlle Malicorne à son élève, que le directeur de la maison de retraite est le plus éminent de nos philanthropes modernes. Membre de l’Institut, classe de philanthropie, il a fondé l’association fraternelle des Criminels régénérés par la douceur, et pour cette entreprise merveilleuse, pour cette œuvre colossale il a obtenu, outre les secours particuliers, l’appui et de fortes subventions du gouvernement. Vous allez voir ce penseur doux et profond, cet homme vénérable qui dompte par la douceur les fauves de l’humanité ! »

Les deux visiteuses, en attendant le directeur, prirent place sur le divan d’un grand salon où quelques personnes causaient dans un langage bizarre qu’Hélène ne connaissait pas, bien que, en sa qualité de bachelière, elle eût une teinture légère de toutes les langues européennes.

Un pensionnaire.

« C’est de l’argot ! dit tranquillement Mlle Malicorne que son élève interrogeait du regard.

— Alors, ces…

— Ces messieurs ? je les connais presque tous de vue… ce sont des clients. »

Hélène se serra contre Mlle Malicorne.

« Ne craignez rien, ils ont l’air bien tranquilles… ils doivent être régénérés.

M. le Directeur, paraissant tout à coup sur le seuil de son cabinet, calma les craintes d’Hélène. Le digne homme ! tout en lui respirait la philanthropie, son œil austère et doux, son menton replet, son front aux lignes bienveillantes, les méplats de ses joues, ses favoris, sa longue chevelure blanche et son faux col de penseur. La voix elle-même, quand il prit la parole, parut à Hélène onctueuse et régénératrice.

« Mesdames, dit-il, je suis heureux de vous recevoir au sein de cet asile des âmes régénérées. Voulez-vous me permettre de vous en faire les honneurs ?…

— Je suis, vous le savez, monsieur le Directeur, une habituée de la maison, dit Mlle Malicorne en riant. J’ai quelques clients parmi vos pensionnaires, mais mademoiselle ne la connaît pas encore… elle débute… elle n’a même jamais vu de prison…

— Chut ! pas de ces vilains mots ici, fit le directeur en levant une main blanche et grasse, quelque pensionnaire pourrait vous entendre et s’en trouver justement froissé !

LES PRISONNIERS DE LA MAISON CENTRALE EN PROMENADE.
— C’est juste ! je retire ce mot malsonnant, que je n’avais prononcé que pour vous faire voir jusqu’où pouvaient aller les préjugés
de mademoiselle. Nous venions donc, mademoiselle et moi, faire une petite visite de politesse à notre client, le sieur Jupille…

— L’infortuné Jupille ! dit le philanthrope, le concierge est allé lui porter vos cartes… En attendant son retour j’aurai le plaisir de faire visiter à mademoiselle notre maison de retraite, qu’elle qualifiait si cruellement tout à l’heure… Nous avons même quelques embellissements sur lesquels je serais heureux, mademoiselle Malicorne, d’avoir votre appréciation. Vous savez que je mets mon amour-propre à ce que ma maison de retraite soit véritablement un établissement modèle : sur ce point tous les philanthropes, je l’avoue sans modestie, ont été unanimes à me décerner des éloges doux à mon cœur. »

M. le Directeur, suivi de ses visiteuses, traversa le groupe des pensionnaires réunis dans le salon.

« Voyez la douceur empreinte dans leurs regards, dit-il tout bas à Mlle Malicorne ; le calme est rentré dans leurs âmes troublées… ils ont retrouvé la vertu, cette santé de l’âme !…

Hélène, qui marchait la dernière, se sentit soudain comme frôlée par un des vertueux pensionnaires du philanthrope, une légère secousse tirailla sa poche ; elle y porta la main et s’aperçut de la disparition de son porte-monnaie. Cependant, pour ne pas causer de chagrin au vénérable directeur, elle n’osa pas se plaindre.

— Voici les salles de récréation, dit le philanthrope en ouvrant une porte, vous voyez que tous les jeux ont été réunis, depuis le billard jusqu’à la roulette ; — oh ! une bien innocente roulette où l’on ne joue que des haricots. Les gens sédentaires, les amateurs de plaisirs tranquilles ont là, sous la main, le loto, les dames, le trictrac, les échecs. À gauche, c’est la bibliothèque : 30,000 volumes divisés en trois classes, épurés, demi-épurés et non épurés. Quand des pensionnaires nous arrivent, pour ne pas brusquer leurs idées et leur jeter tout d’abord une pâture intellectuelle trop sérieuse, nous leur donnons les volumes de la troisième classe, la littérature non épurée. Après quelque temps de séjour, quand leur tête s’est calmée et que la vertu commence à jeter quelques racines dans leur cœur, nous passons à la seconde classe : littérature demi-épurée, qui donne des sensations douces et tièdes ! Enfin, lorsque je les trouve suffisamment régénérés, nous arrivons à la troisième classe : littérature épurée ! Calme de l’âme, sérénité parfaite ! Certes, on ne se serait pas avisé autrefois de ces délicatesses un peu subtiles, mais, voyez-vous, mesdames, la délicatesse, tout est là !

— Tout est là ! répondit Mlle Malicorne.

— Pour les jeunes gens ou pour les tempéraments remuants, dit le philanthrope, nous avons un superbe gymnase et des jeux de jardin. Si vous voulez venir sous la colonnade, nous verrons tous mes pensionnaires à leurs jeux. Tenez, vous apercevez le grand jeu de boules, puis les quilles, les places asphaltées pour le bouchon… tout le monde s’en donne ! Rien de plus sain au moral comme au physique !

— Et vous êtes satisfait de vos pensionnaires ?

Pensionnaire en voie de regénération.

— Très satisfait ! Depuis longtemps je l’ai dit, le vice n’est jamais incurable ! Certainement on ne peut, et je le regrette, découvrir ce que j’appellerais une vaccine de l’âme, un préservatif moral et infaillible, mais on peut toujours guérir ! Tous les philanthropes sont d’accord, ce n’est point par la rigueur que l’on peut ramener à la santé morale ces âmes égarées, ce n’est point par les moyens coercitifs, si prônés autrefois, c’est par la douceur, par les bons traitements, par les égards, en un mot par le bien-être ! La voilà, la vraie persuasion ! Ce principe est généralement admis maintenant et ce n’est pas en vain que la philanthropie a bataillé depuis un siècle. Que cherchaient-elles dans le crime, ces âmes troublées et dévoyées ? la satisfaction de leurs appétits ! voilà le grand mot. Eh bien, donnons-leur ces satisfactions ; ces frères égarés dans le mal, ramenons-les au bien par le bien !

LE DÎNER DE L’ASSOCIATION DES CRIMINELS RÉGÉNÉRÉS.

— Votre établissement est véritablement un établissement modèle !

— Attendez ! je vous ai dit que j’avais apporté tout récemment
quelques améliorations, vous allez les connaître…

J’ai obtenu la permission de conduire, le jeudi et le dimanche, tous mes pensionnaires en promenade dans la forêt de Fontainebleau. Nous emportons des vivres, un déjeuner simple et frugal, et nous lunchons sur les rochers au bord de quelque source. Ce sont de gentilles petites tournées d’herborisation ; j’apprends à mes pensionnaires la botanique et un peu de géologie… c’est excellent, la botanique, pour amortir les instincts brutaux et jeter quelques grains de poésie dans les âmes. Ces tournées d’herborisation viennent en aide à la pêche à la ligne, mon grand moyen de régénération ! Vous savez que l’administration a fait détourner un petit affluent de la Seine pour l’amener dans notre parc…… vous verrez ce parc et sa petite rivière, mesdames, vous admirerez ce paysage moralisateur… rien ne porte mieux à la rêverie que de suivre, une ligne à la main, les sinuosités de notre ruisseau ou d’explorer ses archipels d’îlots dans un léger batelet… Enfin, outre la rivière nous avons un lac très poissonneux aussi…

— C’est superbe !

— Voilà les importantes améliorations qui font de cette maison de retraite un établissement sans rival ! Elles sont de création bien récentes encore et déjà elles produisent de merveilleux résultats sur les pensionnaires ; les actifs, les tempéraments violents s’amortissent par les exercices violents, tandis que les rêveurs errent sur les bords de ma rivière parmi les ajoncs et achèvent dans les douces émotions de la pêche à la ligne l’œuvre de leur régénération morale. Et tenez, un exemple ! voyez-vous cet homme qui se dirige, une ligne sur l’épaule et un panier à la main, vers le fond du parc ?

— Parfaitement.

— Comment le trouvez-vous ? bonne physionomie, n’est-ce pas ? œil calme, figure tranquille, allures douces…

— Oui, il a l’air d’un très brave homme… on dirait un petit rentier partant pour sa promenade du dimanche.

— Eh bien, il est ici pour six attaques nocturnes et quatre vols à main armée avec escalade et effraction ; mais il est aujourd’hui en bonne voie de régénération… Encore six mois de pêche à la ligne et je rendrai à la patrie un citoyen paisible à la place du scélérat qu’elle m’avait confié ! Et voyez cet autre là-bas, le gros qui fume une pipe en lisant un journal ; c’est, ou plutôt c’était un horrible gredin, envoyé ici pour je ne sais quelle affaire… comment le trouvez vous ?

— Bien portant surtout !

— Il prend du ventre… et il m’est arrivé maigre comme un clou !
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PENSIONNAIRES DE LA MAISON CENTRALE DE MELUN
Notez ceci, quand un criminel prend du ventre, c’est que la régénération commence ! Quand mes pensionnaires prennent de l’embonpoint, je suis tranquille sur leur santé physique et morale…

— En résumé, ils sont très bien ici !

— C’est au point qu’ils ne veulent pas s’en aller quand ils ont fini leur temps… je suis obligé de les mettre à la porte, cela me fend le cœur, mais j’y suis forcé pour faire de la place à d’autres ! Et ils m’adorent, mes pensionnaires ! ils m’adorent !

L’INFORTUNÉ JUPILLE SUBISSANT SA PEINE.

Le vénérable philanthrope fut interrompu en ce moment par le retour du concierge.

« J’ai trouvé M. Jupille, dit le concierge ; il est à son jardin et il prie ces dames, de lui faire l’honneur de pousser jusque-là…

— Certainement, répondit Mlle Malicorne.

— Je vous accompagne, fit le directeur. — M. Jupille est un nouveau, j’ai besoin de l’étudier… »

Le vénérable philanthrope offrit son bras à Mlle Malicorne et se dirigea, suivi d’Hélène et du concierge, vers le jardin de Jupille. Sur son passage les pensionnaires occupés à différents jeux s’arrêtèrent et saluèrent poliment les visiteurs. Un jeune homme de mauvaise mine s’approcha d’Hélène et lui demanda des allumettes ; Hélène s’aperçut très bien que cet estimable pensionnaire, en faisant sa demande, lui enlevait sa montre ; mais elle n’osa rien dire.

Tout au bout d’un immense jardin divisé en compartiments séparés par des haies de rosiers, l’infortuné Jupille avait son jardinet. Les visiteurs l’aperçurent étendu dans une brouette, les jambes allongées sur l’herbe, le nez en l’air, la pipe à la bouche et gravement occupé à lancer le plus haut possible, vers les nuages, des bouffées de fumée.

« Il rêve ! dit le philanthrope, c’est bon signe, c’est le commencement de la régénération.

— Bonjour, monsieur Jupille. dit Mlle Malicorne en ouvrant la porte du jardinet, vous vous étonniez peut-être de ne pas avoir encore vu vos avocates, mais nous étions si occupées… Et comment vous trouvez-vous ici ?

— Pas mal, pas mal, je vous remercie… donnez-vous donc la peine d’entrer voir mon petit potager… et d’abord à mon avocate, faut que j’offre un petit bouquet confectionné à son intention… »

Et l’infortuné Jupille tira de dessous sa brouette un petit bouquet qu’il présenta galamment à Hélène.

« Vous êtes assez bien ici, dit Mlle Malicorne le lorgnon à l’œil ; mais ça manque un peu d’ombre… »

Le philanthrope la poussa du coude.

« Pas même un petit berceau… »

Le philanthrope donna un nouveau coup de coude.

« Chut ! glissa-t-il à l’oreille de l’avocate, il y avait une tente dans son jardin, je l’ai fait enlever, pour éviter de lui rappeler la tante qui lui causa tant de désagréments… Pas d’allusions, surtout, je vous en prie !

— Je comprends et j’apprécie toute la délicatesse de ce procédé, répondit tout bas Mlle Malicorne, je vais lui parler d’autre chose…

— Alors, reprit-elle tout haut, vous êtes confortablement ici ?

— Mais oui, je ne me plains pas, répondit Jupille ; la nourriture est convenable, on a des distractions… Je crois que je m’y plairai, il n’y a qu’une chose qui me chiffonne, c’est pas pour faire des reproches à la maison, mais…

— Quoi donc, mon ami ? demanda le directeur.

— C’est le café qui me semble de qualité inférieure, vous devriez changer votre fournisseur… et puis, ça manque de billards…

— Mais il y en a six dans la grande salle de récréation !

— C’est pas assez ! ils sont toujours pris, il faut attendre son tour un peu trop longtemps…

— Mon ami, vous avez bien fait de me le dire, je porterai votre réclamation au ministère et je suis certain qu’il y sera fait droit.

— Bon ! à part ça, je crois que je me plairai ici. »

Cependant Hélène, d’un air soucieux, regardait depuis quelques instants sans mot dire le bouquet que lui avait remis Jupille.

« Des roses superbes, des œillets magnifiques ! dit Mlle Malicorne en regardant aussi le bouquet.

— Vous les reconnaissez ? demanda Jupille à Hélène, je les cultive à votre intention…

Le caissier de la Maison de retraite.

— Grand Dieu ! fit Hélène pâlissant.

— Rien qu’à votre intention ! poursuivit Jupille ; je vous l’ai dit à l’audience, vous avez si bien parlé que ça m’a remué… là, vrai, vous avez fait ma conquête ! aussi je vous envoie mes fleurs…

— Ces bouquets que j’ai reçus ?… dit Hélène.

— C’est de mon petit jardin ! répondit Jupille la main sur son cœur et cherchant à sourire le plus gracieusement possible. »

Hélène jeta brusquement loin d’elle le bouquet de l’infortuné Jupille et, abandonnant sans cérémonie l’avocate ainsi que le philanthrope, prit sa course à travers les jardins comme si tous les pensionnaires de l’établissement eussent été à ses trousses.

Le digne philanthrope et Mlle Malicorne, surpris de la fugue d’Hélène, envoyèrent le concierge derrière elle, pour l’aider à traverser le parc sans se perdre et sans mésaventure. Ils présentèrent ensuite leurs excuses à l’infortuné Jupille et prirent congé de lui.

Le philanthrope avait offert son bras à l’éminente avocate et regagnait avec elle le pavillon central.

« Vous ne remarquez pas, dit-il, l’animation de mes pensionnaires… vous ne distinguez pas certains préparatifs ?…

— Mais si, fit Mlle Malicorne, on dirait comme des préparatifs de fête… mais, là-bas, il me semble, on dresse un portique de feuillages !

— En effet, c’est un arc de triomphe !

— Mon Dieu ! attendrait-on quelque visite officielle ?

— Non, c’est un arc de triomphe intime… vous ne devinez pas ?… je vais tout vous dire : c’est aujourd’hui la Saint-Alfred !

— Ah !…

— C’est ma fête !… mes pensionnaires se sont entendus pour me faire une surprise… chut ! n’ayons pas l’air de nous en apercevoir. Figurez-vous, que, depuis huit jours, des listes de cotisation circulent dans l’établissement et qu’avec l’argent recueilli, on a fait faire mon buste en photosculpture, avec ces mots gravés sur le socle : A leur aimable directeur, les pensionnaires de la maison centrale de retraite de Melun !

— C’est très touchant ! fit Mlle Malicorne.

— J’en ai déjà les larmes aux yeux, que sera-ce ce soir ! » dit le philanthrope en tirant son mouchoir.

On était arrivé sous l’arc de triomphe ; le philanthrope marchait les yeux baissés pour avoir l’air de ne pas l’apercevoir et laisser à ses pensionnaires le plaisir de lui en faire la surprise.

« Chut ! ne regardez pas ! » dit le philanthrope en voyant Mlle Malicorne prendre son lorgnon.

Mais il était trop tard, les pensionnaires, voyant leur directeur à portée, avancèrent la cérémonie et poussèrent de bruyants hourras en découvrant l’arc de triomphe.

« Vive la Saint-Alfred ! Vive notre directeur ! »

Le bon philanthrope réussit à prendre un air suffisamment stupéfait et, la main sur son cœur, s’arrêta pour considérer l’arc de triomphe.

« Mes enfants, balbutia-t-il, je suis touché… je suis ému… je suis…

— La députation ! la députation ! crièrent les pensionnaires, les doyens de la maison !… »

Quatre hommes, portant un immense bouquet, sortirent des rangs.

« Allons ! en chœur ! dit l’un d’une voix enrouée.

vive notre directeur !
Vers composés pour la Saint-Alfred, par Baptiste, de la maison centrale de retraite de Melun.


C’est aujourd’hui sa fête,
Pressons-le-sur nos cœurs
Et que vite il s’apprête
À payer des liqueurs !


— Bravo ! bravo ! cria la foule…

— Ces chanteurs sont les doyens de la maison, dit tout bas le philanthrope à Mlle Malicorne ; ils ont chacun fait douze ou quinze ans ici, en plusieurs fois…

— Et le poète ? demanda Mlle Malicorne.

LA FÊTE DU DIRECTEUR.

— C’est Baptiste, un ancien caissier qui s’occupe de poésie à ses moments perdus ! Il est ici pour quelques détournements accompagnés de plusieurs faux… il tient les livres de la maison, il m’a demandé cette place pour ne pas se rouiller… Il m’a révélé sur la cotisation un détail qui m’a fort touché…

— Quoi donc ?

— Voilà, il manquait une certaine somme pour mon buste, alors deux de mes pensionnaires sont allés en cachette attendre sur la route un marchand de bœufs attardé… ils feront six mois de plus, mais la somme a été complétée !

— C’est très beau ! »

Le poète venant de terminer sa lecture, le digne philanthrope, après avoir mis la main sur son cœur d’un air pénétré, prit la parole à son tour.

« Messieurs… mes enfants… toutes les punitions sont levées et je donne congé à tout le monde jusqu’à lundi matin !

— Bravo ! bravo ! des liqueurs ! des liqueurs !

— Attendez ! j’espère que chacun se conduira décemment et que je n’aurai de reproches à faire à personne… Donc, rentrée générale lundi à onze heures pour le déjeuner ; s’il y a des absences non motivées, les manquants seront privés de dessert pendant toute la semaine !


Et que vite il s’apprête
À payer des liqueurs !

entonna toute la foule.

— C’est juste ! dit le philanthrope, le congé ne viendra qu’après les réjouissances ! Je vais donner des ordres… »

Le philanthrope entraîna Mlle Malicorne.

« J’ai les larmes aux yeux, fit-il ; vous voyez qu’ils sont en bonne voie de régénération… Cependant si j’ai un conseil à vous donner, c’est de ne pas trop vous attarder dans les environs ; tout mon monde est en congé, les routes ne seront peut-être pas très sûres tout à l’heure. »

Mlle Malicorne hâta le pas et rejoignit Hélène dans la loge du concierge.

« Allons, en aérocab, ma chère secrétaire et rentrons !

— Mademoiselle, s’écria Hélène, je vous remercie infiniment pour les excellents conseils que vous avez prodigués à une bien pauvre élève, je vous en serai éternellement reconnaissante ; mais j’ai réfléchi, je ne veux plus être avocate…

— Comment ? vous renoncez à la carrière… vous n’y pensez pas, après un si beau début !

— Je suis décidée ! j’abandonne le barreau… et l’infortuné Jupille ! »

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