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Le vingtième siècle/Partie II/Chapitre 10

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ENREGISTREMENT DES SERMENTS PAR LE PHONOGRAPHE.


X


Les vacances décennales. Un trimestre de révolution régulière tous les dix ans. — Préparatifs du comité central d’organisation. — Programme des distractions.


Hélène continuait — sans enthousiasme — à faire du journalisme. Elle en était toujours à son premier duel, grâce à sa prudente circonspection ; mais son rédacteur en chef n’était pas très content d’elle et lui avait infligé une forte diminution d’appointements. Hélène patientait en attendant le moment des vacances décennales qui, en interrompant le cours des solennités mondaines, devaient lui donner d’agréables loisirs.

Les vacances décennales ! Le bon temps, le doux moment ! tous les Français en rêvent dix-huit mois à l’avance, aussi bien ceux qui ont déjà passé plusieurs fois ce trimestre enchanteur, rempli d’émotions et de drames, de coups de théâtre et de nuits de fête, que les jeunes citoyens qui en sont encore à leur première révolution !

Oh ! la première révolution ! oh ! le premier habit, le premier bal, le premier amour ! joies ineffables, battements de cœur délicieux, sensations nouvelles et charmantes !

La France est un gouvernement parlementaire tempéré par des révolutions régulières ou vacances décennales. Rien de plus sage et de mieux ordonné. En dix ans la machine politique, chauffée et surchauffée, a eu tout le temps de s’encrasser et de s’abîmer. La révolution régulière est la soupape de sûreté qui supprime tout danger d’explosion. Pendant le temps d’arrêt des vacances décennales, la machine se nettoie, se remet à neuf et au bout du trimestre, le gouvernement, réparé et rétamé, se trouve de nouveau en état de marcher dix ans sans remontage ni catastrophe.

Dix ans de politique ennuyeuse, c’est beaucoup ! Aussi comme on trouve long chaque mois, chaque semaine de la dernière année ! Comme on attend avec impatience le moment de la délivrance, le jour béni du bouleversement et les distractions sans nombre des vacances révolutionnaires décennales !

On a tant abusé de cette ennuyeuse politique ! Depuis que la politique est devenue une profession régulière à laquelle on destine les jeunes gens dès l’âge le plus tendre, on en fait trop de politique. Les gens du métier, les politiciers, font marcher sans cesse la machine à faire les lois, pour motiver par une bruyante et apparente activité leurs appointements, émargements ou émoluments. L’usine parlementaire chauffe toujours ; quand on n’a pas de lois nouvelles à fabriquer, on défait les anciennes pour les refaire ensuite à la mode du jour. Si l’on s’arrêtait, grand Dieu ! que deviendrait le métier !

D’ailleurs, un politicier de génie a eu une idée triomphante, grâce à laquelle ses confrères et lui sont certains de ne pas manquer d’ouvrage jusqu’à la fin du monde ; toutes les lois sont provisoires. On ne les promulgue que pour trois mois. Au bout de trois mois elles cessent d’être appliquées et reviennent devant la Chambre des vétérans — l’ancien Sénat — qui les transforme et les renvoie à la Chambre des députés. Excellent prétexte à commissions, sous-commissions, commissions d’enquête, à projets, contre-projets, amendements et contre-amendements.

Il faut voir avec quelle joie le pays, sevré d’émotions pendant dix longues années, ennuyé par de sempiternelles discussions parlementaires, accueille les vacances décennales ! Tout est préparé, organisé de longue date pour rendre ces vacances plus agréables et plus pittoresques que celles de là période précédente. Dans toutes les villes des comités se sont formés pour l’organisation de la révolution et la préparation de distractions inédites, de surprises intéressantes et émouvantes. Partout on travaille, on passe les nuits, soit à préparer les accessoires indispensables, soit tout simplement pour se mettre en avance et n’avoir aucun souci d’affaires pendant les trois mois de vacances.

Les dernières semaines avant les vacances furent agitées. La population surexcitée faillit avancer le grand jour fixé pour l’ouverture des événements et renverser irrégulièrement le gouvernement. Des rassemblements couvrirent les boulevards avant la date annoncée, de farouches et impatients tribuns tonnèrent dans les réunions publiques, les journaux chauffèrent les masses à outrance, tant et si bien que sans l’énergie du ministère, les vacances risquaient d’être gâtées par trop de précipitation.

En arrivant un matin au journal, Hélène trouva l’hôtel occupé par un détachement de soldats et son rédacteur en chef en train de parlementer avec les officiers.

« Et la liberté de la presse, messieurs ! s’écriait-il, que faites-vous de la liberté de la presse ?

— Qu’y a-t-il ? demanda Hélène, prête à se sauver.

— C’est le gouvernement, dit un rédacteur, l’horrible gouvernement qui fait couper les fils de notre téléphone ! l’Époque est supprimée !… Ça va mal ! ça va mal !

— Le volcan populaire va faire explosion ! dit un autre rédacteur.

Le rédacteur en chef de l’Époque.

— Vous ne pouviez donc pas me prévenir ? reprit Hector Piquefol, j’aurais appelé tous mes rédacteurs à la défense de notre journal et vous n’auriez encloué nos téléphones qu’après une prise d’assaut… Quel beau spectacle pour nos abonnés ! Enfin, je vais rédiger une protestation solennelle ! »

Hector Piquefol rassembla ses rédacteurs et les harangua du haut d’une table.

« Mesdames et messieurs ! encore huit jours et le gouvernement inique qui pèse sur notre malheureuse France aura sombré dans l’abîme où, depuis la chute des Capétiens, cinquante-huit gouvernements l’ont précédé ! La révolution est fixée au 2 avril et ce, sans aucune remise, — l’Observatoire, consulté, garantit le beau temps !… Au 2 avril, mesdames et messieurs ! Chacun de nous se rendra à son poste de combat, pour assister à tous les épisodes et donner à nos abonnés un tableau fidèle de la grande révolution de 1953 ! »

Hector continua pendant quelque temps. Il donna ses dernières instructions à chacun de ses rédacteurs, chargea l’un de faire un tableau pittoresque des barricades, donna pour mission à un autre de s’occuper spécialement du compte rendu des faits militaires, commanda une série d’articles sur Paris révolutionnaire nocturne, une autre série sur les faits aériens de la révolution, un roman intitulé l’Enfant de la barricade, etc., etc.

Hélène se croyait tranquille, plus de premières représentations, de concerts ni de soirées et partant, plus de courrier mondain ; mais Piquefol en avait décidé autrement.

« Vous, mademoiselle, dit-il, tout le côté féminin de la révolution vous appartiendra, vous me ferez les clubs féminins, la Mode révolutionnaire, etc… je vous attache an bataillon des volontaires féminines de Marseille qui débarque le 2 avril au matin, par train spécial du tube méditerranéen.

— Mais…

— Quoi donc, mademoiselle ? vous n’aimez pas à vous battre ? soit, vous regarderez et vous prendrez des notes. Commandez-vous immédiatement un uniforme. »

Hélène rentra chez elle bien contrariée.

Mme Ponto parut à la fois étonnée et scandalisée du peu d’enthousiasme marqué par sa pupille en revenant du journal.

« Vous m’avez habituée à bien des surprises déjà, dit-elle, mais vraiment vous me paraissez bien difficile… comment, vous n’êtes pas contente d’être attachée au bataillon des Marseillaises !… vous allez voir la révolution de tout près, aux meilleures places, vous irez partout et vous passerez partout… Ce sera délicieux ! je vous donnerai une lettre pour la commandante, toutes les officières seront vos amies…

— Je ne tenais pas à voir de si près…

— Nous serons forcées de nous contenter des balcons et des tribunes… Barbe et Barnabette vont envier votre chance… Nous connaîtrons tout à l’heure le programme définitif de la révolution. M. Ponto a donné cinq cent mille francs à la grande souscription organisée pour payer les frais des vacances nationales et le comité central révolutionnaire l’a nommé son trésorier, de sorte qu’il assiste aujourd’hui à la réunion où doivent être définitivement arrêtés l’ordre et la marche des événements et divertissements. »

Hélène poussa un soupir de résignation.

« Je comptais, dit-elle, avoir, comme tous les Français, mes trois mois de vacances.

— Vous ne pouvez pas abandonner votre journal ; pour quelques articles à bâcler, vous serez constamment aux premières loges ! »
LES ÉMOTIONS DE LA GUERRE CIVILE.
LES ÉM0TI0NS DE LA GUERRE CIVILE.
CONSTRUCTION DES BARRICADES.


M. Ponto ne revint du Comité central révolutionnaire que très tard dans la soirée.

« Je suis exténué ! dit-il en tombant dans un fauteuil, quel travail ! mes collègues ne s’entendent pas, chacun a son programme et veut le faire triompher… il m’a fallu discourir pendant six heures pour arriver à quelque chose… il y a dans ce comité trop de journalistes et trop de politiciers sans goûts artistiques…


voyant que l’on n’allait faire rien de bon, rien d’original, j’ai pris la parole pour combattre résolument leurs absurdes projets… Avant tout, soyons pittoresques, messieurs ! me suis-je écrié, soyons pittoresques !… j’ai trop mal à la gorge pour vous refaire mon discours, mais je vous prie de croire que j’ai été éloquent…

— Enfin, qu’a décidé le comité ? fit Mme Ponto, aurons-nous quelque chose de bien ?

— Ce sera très bien et surtout pas trop banal…

— Par quoi commence-t-on ?

— Par l’arrestation de tous les chefs de la gauche dans la nuit du 1er avril, c’est entendu avec le ministère… arrestation à la lueur des torches, charges de cavalerie, tocsin, générale, etc., incarcération brutale des prisonniers dans les cachots de la Bastille…

— De la Bastille ? mais…

— Nous avons encore huit jours, j’ai fait appeler immédiatement un entrepreneur et un décorateur ; la Bastille sera reconstruite, légèrement et sommairement, mais elle sera reconstruite… le traité est signé… que dites-vous de mon idée de reconstruction de la Bastille ? Superbe, n’est-ce pas ? Le matin du 2 avril, effervescence populaire, rappel, générale, tocsin, charges de cavalerie… À trois heures, défilé sur les boulevards du peuple marchant sur la Bastille. Attaque et défense. À neuf heures, assaut à la lumière électrique, sac et incendie ! Les 3, 4 et 5 avril, construction des barricades dans tous les quartiers, exposition des spécimens de barricades des ingénieurs barricadiers, promenades, feux de joie, etc. Le 6 avril mouvement offensif des troupes gouvernementales, attaque générale, enlèvement de la première ligne de barricades, combat nocturne sur toute la ligne des boulevards éclairés à la lumière électrique… Le 8 avril, les troupes mettent la crosse en l’air, journée de fraternisation générale. Fête du nuit aux Champs-Elysées ; attaque du palais du gouvernement. Pillage. Le gouvernement est culbuté, etc. Voici le commencement… je vous passe les détails, mais vous verrez que ce sera pittoresque ! »