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Le vingtième siècle/Partie II/Chapitre 11

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PREMIERS TROUBLES DE LA RÉVOLUTION DE 1953.


XI


Travaux préparatoires des ingénieurs barricadiers. Les économies du gouvernement. — Le sous-syndic de la faillite de la Turquie.


Paris avait la fièvre. Les boulevards regorgeaient de promeneurs. Les aérocabs faisaient peu d’affaires, tout le monde préférant circuler à pied pour se tenir au courant des mille rumeurs en circulation. Les murailles se bariolaient d’affiches multicolores, Proclamations de Comités révolutionnaires, appel de fonds de la grande souscription nationale, organisations de sociétés secrètes, fondations de clubs, etc., etc.

Personne, sauf les organisateurs du Comité central, ne connaissait les détails du programme adopté ; ce mystère surexcitait la curiosité et donnait l’occasion aux gens se prétendant bien informés de lancer des vols de canards extravagants et aux imaginatifs de développer des projets plus fantastiques les uns que les autres.

Des farceurs, pour effrayer les vieux rentiers et les bonnes dames timides, annonçaient que le comité, désireux de corser la révolution, avait préparé quelques atrocités à sensation ; mais ces vilaines choses n’étant plus dans nos mœurs, peu de personnes ajoutaient foi à leurs assertions. Les révolutions périodiques et régulières, seules dignes d’un peuple civilisé, ont précisément été inventées pour en empêcher à jamais les excès coupables des bouleversements politiques irréguliers.

Des rassemblements se formaient sur les boulevards et dans les carrefours, autour des ingénieurs et des architectes du comité, occupé à lever des plans et à préparer le terrain pour les barricades futures. Les curieux avaient beau interroger ces ingénieurs, ils n’en tiraient que des détails relatifs aux accessoires, par la bonne raison que ces agents du comité central ne savaient rien eux-mêmes.

Enfin les journaux, ordinairement si indiscrets, n’éventèrent point le fameux programme ; les quelques rédacteurs en chef mis dans le secret gardèrent religieusement et fermement le silence, pour ne pas ôter à leurs abonnés la sensation de la surprise qui double tous les plaisirs.

Hélène avait reçu un uniforme de volontaire marseillaise rouge et bleu qui lui allait très bien. La commandante lui avait donné rendez-vous au tube pour le 2 avril au matin. De là, sans doute, elle partirait avec le bataillon pour concourir à la prise de la Bastille, la grande idée de M. Ponto. La reconstruction de la forteresse marchait admirablement ; on y travaillait jour et nuit. La carcasse en charpente était déjà faite, les grosses tours devaient être en plâtre et briques et les courtines peintes sur toile, tout simplement, comme un décor de théâtre.

Le 1er avril, à quatre heures, tous les ministères et toutes les administrations fermèrent pour trois mois. Les bureaux, les usines, les magasins congédièrent leurs employés et leurs ouvriers. Toutes les affaires furent remises pour un trimestre ; seuls les épiciers, les bouchers, les boulangers et tous les marchands de denrées alimentaires devaient rester ouverts au milieu du chômage général, au grand chagrin de leurs infortunés commis.

M. Ponto congédia les employés de sa banque en leur payant trois mois d’appointements et il s’en fut avec sa famille faire une promenade aux rassemblements.

Les afficheurs étaient en train d’apposer partout une énergique proclamation du Comité central général. Les griefs du parti avancé contre le gouvernement y étaient exposés en phrases brûlantes qui sentaient la poudre et mordaient les hommes du pouvoir en pleine chair, avec des grésillements de vitriol.

Les mots ministre ignoble, président inepte, hideux, ventripotent, en grosses majuscules, alternaient avec des amabilités plus générales, comme gouvernement lâche, féroce et corrompu, ministère de la putréfaction, etc.

aux armes ! concluait l’affiche, aux armes !
citoyens et citoyennes
la parole est aux fusils ! ! !
SCÉNES PITTORESQUES DE LA RÉVOLUTION DE 1953. LA GARDE DES BARRICADES

Hélène vit avec étonnement au bas de ce manifeste la signature de M. Ponto.

« Comment, s’écria-t-elle, vous signez des choses comme cela ! mais, mon cher tuteur, ces ministres que vous qualifiez d’ignobles, vous les aviez encore à dîner l’autre jour… et vous m’avez conduite la semaine dernière en soirée chez ce président de la Chambre que vous traitez de hideux personnage !

— Ma chère pupille ! vous n’avez donc aucun sens politique ? répondit M. Ponto, je signe cela comme trésorier du comité, cela ne m’empêche pas d’être bien avec ces ministres que je veux renverser…

— Mais vous m’avez dit que, cette nuit, le ministère allait faire arrêter tous les chefs de la gauche et les membres du comité central ?

— Oui ; mais, moi, chargé de la partie purement artistique et financière, je ne serai pas arrêté…

— Bon, mais les autres ? Et si le gouvernement les gardait sérieusement sous les verrous ?

— Je vous répète que vous n’entendez rien à la politique ! C’est une révolution sage que nous allons faire, une révolution de santé pour ainsi dire, prévue par la constitution pour éviter l’engorgement des vaisseaux du corps social et inventée pour infuser à des intervalles réguliers du sang plus jeune et plus généreux ! Au bout de dix ans, ma chère, les hommes politiques au pouvoir ont donné tout ce qu’ils avaient et surtout ils ont cessé de plaire. Place à une fournée nouvelle ! Place aux jeunes !

— Et si les autres résistent ?

— Nous y comptons bien qu’ils vont résister ! c’est prévu ! mais s’ils voulaient s’en aller tranquillement tout seuls, on ne le leur permettrait pas ! Il nous faut une résistance, une bonne petite résistance, juste ce qui est nécessaire pour donner du pittoresque à leur renversement, de la saveur aux événements ! Mais s’ils allaient plus loin qu’une petite résistance, ils perdraient leur pension de retraite et naturellement ils y tiennent, à leur pension de retraite… En ce moment, ces braves ministres sont en train de mettre leurs comptes au net… Ordre, régularité, c’est la devise de tous nos gouvernements… »

En ce moment, M. Ponto fut interrompu par un brusque mouvement de la foule. Tous les promeneurs se précipitaient vers un afficheur grimpé sur une échelle et en train de déployer tranquillement une immense affiche blanche.

« Dépêchez-vous donc, lui criait-on, collez plus vite que ça !… qu’est-ce que c’est ?

— Ah ! dit M. Ponto, c’est le règlement des comptes du gouvernement… voyons un peu.


république française.
Vacances décennales 1953
Gouvernement de 1943 à 1953.
ÉCONOMIES RÉALISÉES : 3,546,692,749 fr. 27 1/3.
Versés à la Banque de France.

— Comment ! dit Hélène, on va renverser un gouvernement qui a économisé trois milliards et demi en dix ans ?

CADEAU AU SYNDIC DE LA FAILLITE.

— Certainement ! vous ne savez donc pas que toutes les économies faites par le gouvernement pendant sa période de dix ans, les excédents de budget, les suppléments de recettes et tous les petits bénéfices imprévus servent à constituer ce qu’on appelle la Caisse de la Révolution. Tout le monde va vivre là-dessus pendant les vacances décennales. Vous étiez trop jeune à la dernière révolution pour vous souvenir, mais votre professeur d’histoire du lycée aurait dû vous apprendre que le gouvernement précédent avait réalisé quatre milliards passés d’économies, ce qui a permis d’ajouter une semaine de plus au trimestre de vacances… on néglige trop l’histoire contemporaine, au lycée !… trois milliards et demi seulement, c’est bien peu ! les adversaires du gouvernement avaient raison, ces ineptes gouvernants ont dilapidé la fortune publique… C’est très ennuyeux pour moi, j’avais proposé au comité de terminer les vacances par un immense banquet populaire et aussi pantagruélique que possible… deux hors-d’œuvre, quatre plats, desserts variés, deux bouteilles par personne, cafés et liqueurs. Je serai obligé de supprimer une bouteille et deux plats au moins ! »

Et M. Ponto donna des signes de contrariété pendant tout le reste de la promenade.

Philippe Ponto, le frère de Barbe et de Barnabette, arrivait de Constantinople par le tube de 8 h. 45 pour prendre sa part des vacances décennales. Depuis plusieurs années, des affaires importantes et embrouillées le retenaient à Constantinople à la succursale de la banque Ponto. On sait que lors de la faillite de la Turquie en 1935, M. Ponto, qui venait de donner un colossal essor à sa maison, fut nommé syndic de la faillite. Ceci d’abord avait nécessité de fréquents voyages en Turquie, puis un jour était venu où M. Ponto avait pu donner sa procuration à son fils et l’installer à la tête de sa succursale de Byzance.

Disons-le tout de suite, Philippe Ponto ne donnait pas à son père une satisfaction sans mélange ; il n’était pas tout à fait aussi pratique que ses sœurs, et il avait dans son passé une chose terrible, un sonnet, inachevé, il est vrai, mais enfin un sonnet de treize vers et demi, trouvé, avec des frémissements d’horreur, dans ses cahiers d’études, par l’éminent directeur de l’École des hautes études commerciales et financières. Si tout autre que le fils du grand banquier Ponto se fût rendu coupable d’une pareille orgie poétique, sans nul doute il eût été impitoyablement mis à la porte du sanctuaire des sciences pratiques. Philippe en fut quitte pour un mois d’arrêts et pour un immense pensum, consistant à résumer en un travail de trois cents pages tout ce que les économistes avaient écrit sur la formation des capitaux et sur la monnaie, métal ou papier, et autres signes représentatifs des valeurs.

Philippe dormit jour et nuit pendant trois mois, presque sans interruption ; ce terrible châtiment coupa les ailes à sa muse, et plus jamais il n’osa se permettre d’aligner deux rimes. Ensuite son père l’envoya en Turquie, pays pittoresque, où même les questions de finances revêtent un certain caractère fantaisiste et azuré. Philippe, sous-syndic de la faillite, fut accablé d’amabilités et de prévenances par le commandeur des croyants ; il habita un palais de marbre sur le Bosphore, il eut les caïques dorés de la cour à ses ordres et les pachas à ses pieds.

Ce fut grâce à l’influence de Philippe qu’en 1949, après quatorze années de misérables chicanes avec tous les huissiers et avoués du globe, après le grand Congrès d’huissiers de 1948, le sultan obtint enfin son concordat, en donnant seulement 7 1/4 pour 100 à l’âpreté de ses créanciers. La chronique scandaleuse parla d’un certain cadeau de quatorze
Robida vingtieme siecle p333 1.jpg
SAISIE MOBILIÈRE ET IMMOBILIÈRE DU SÉRAIL PAR LE CONGRÈS D’HUISSIERS RÉUNI À CONSTANTINOPLE.
Circassiennes de la plus grande beauté, amenées avec mystère à la demeure du sous-syndic par les employés du harem impérial, et prétendit que les beaux yeux de ces dames avaient été pour beaucoup dans l’obtention du concordat ; mais cela ne fut jamais prouvé, bien que certains créanciers criards eussent fait tout exprès le voyage de Constantinople pour réclamer des explications au sous-syndic.
CONGRÈS D’HUISSIERS ALLANT SAISIR LA PORTE OTTOMANE.

Et l’almanach de Gotha de 1950 cessa d’enregistrer le nom de M. Ponto parmi les souverains de l’Europe, comme il faisait précédemment ainsi qu’il suit :

TURQUIE.
Sultan MAHMOUD VII, commandeur des croyants,
à Constantinople.
Syndic de la faillite, M. RAPHAEL PONTO, rue de Chatou, à Paris ;
Sous-syndic, M. PHILIPPE PONTO, à Constantinople, palais de Dolma Bagtché.

Philippe n’en resta pas moins à Constantinople. Bien des affaires restaient à liquider. Grâce au téléphonoscope, il put voir chaque soir sa famille et converser avec elle, sans avoir besoin de faire le voyage de Paris.

Hélène, à part les entrevues au téléphonoscope, ne l’avait pas vu de près depuis son départ pour le lycée de Plougadec-les-Cormorans, c’est-à-dire lorsqu’il n’était encore qu’un turbulent adolescent d’une quinzaine d’années et elle une gamine de neuf ans à peine. Aussi fut-ce avec un vif plaisir qu’elle accompagna Mme Ponto au tube de huit heures quarante-cinq pour y recevoir le jeune homme.

Le train eut du retard. Des trains de plaisir amenaient de Munich, de Vienne, de Belgrade, de Bucharest et même de Téhéran, des masses de curieux pour l’ouverture de la révolution. Philippe n’arriva qu’à neuf heures vingt. Ce grand garçon de vingt-cinq ans, vif, nerveux, basané, n’avait pas du tout l’air d’un homme de chiffres. Le séjour de l’Orient l’avait empêché de contracter la raideur et l’air glacialement pratique des financiers occidentaux. Hélène ressentit au fond du cœur une certaine satisfaction de voir que le compagnon des jeux de son enfance était resté l’aimable Philippe d’autrefois.

« Philippe ! dit M. Ponto quand il eut embrassé son fils, tu sais la nouvelle ? trois milliards et demi seulement…

— Quels trois milliards ?

— À la caisse de la révolution… Trois milliards et demi seulement d’économies ! quel infâme gouvernement… j’avais rêvé un banquet splendide pour terminer les vacances, et nous allons être obligés d’y renoncer… À propos, tu as vu la petite Hélène ? tu sais que je n’en suis pas content… Je lui ai fait donner une éducation pratique, comme c’était mon devoir de tuteur, et elle n’est pas pratique !… c’est inconcevable ! Elle a déjà essayé de plusieurs carrières sans réussir… je l’ai mise au Conservatoire et elle n’a pas mordu à la politique ; elle a tâté du barreau et, après un petit succès flatteur, elle l’a quitté sans raison… pour le moment, elle fait du journalisme…

— Je sais, dit Philippe, Hélène est rédactrice de l’Époque… je suis abonné, et j’ai su l’histoire de ses duels…

— De son duel… où, entre nous, elle n’a pas brillé… »

Hélène rougit.

« Je ne veux rien dire contre les revendications féminines, si ardentes aujourd’hui, dit Philippe ; mais…

— Chut ! fit M. Ponto, ta mère est candidate… je la combattrai à la tribune, mais ici je ne dis rien !

— Bien, j’admets encore les droits politiques ; mais le droit au duel me paraît assez inutile… le vrai rôle et le vrai caractère de la femme me semblent méconnus…

— Réactionnaire ! s’écrièrent Barbe et Barnabette. »

GRANDES SCÈNES DE LA RÉVOLUTION. — LA NUIT DU 2 AVRIL 1953.

Les premiers coups du tocsin sonnant dans toutes les églises de Paris interrompirent l’entretien. Tout le monde courut aux fenêtres.

« Est-ce qu’il y a quelque chose à voir ce soir ? demanda Philippe.

— Non. Le tocsin sonnant dans la nuit est destiné seulement à donner une impression de trouble et d’effroi à la population… en ce moment, on arrête les chefs de la gauche et on les conduit à la Bastille. Il y aura une petite émeute à Belleville et à Montmartre, mais rien de grave, rien à voir… À six heures, demain matin, commencement du bouleversement. Nous allons tâcher de bien dormir cette nuit, bercés par le tocsin, pour nous lever à l’aurore.