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Le vingtième siècle/Partie II/Chapitre 4

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Georges Decaux (p. 184-197).


IV


Réception d’un lot d’immortels. Grande séance académique. — Révélations de l’historien Félicien Cadoul sur le vrai Napoléon. — La confusion historique et archéologique. Louis XIV n’a jamais existé. — Madame de Pompadour et les droits de la femme, etc., etc.


Académie française. Fauteuils pour collaborateurs.

Une grande animation régnait dans les couloirs de l’Institut. Le public habituel des premières, tout ce que Paris comptait de mondains et de lettrés, gens de lettres, gens de salons et aussi gens de boudoirs, se pressait dans l’immense salle des séances et débordait dans les petits salons-annexes. Ceux qui n’avaient pu trouver à se caser à ces places privilégiées refluaient vers les salles éloignées du palais, où des téléphonographes leur permettaient de suivre les discussions et les péripéties de la séance.

Mme Ponto et sa pupille étaient au premier rang des places réservées. Mme Ponto, bien vue des académiciens et surtout des académiciennes — elle avait fondé un prix de 20,000 francs pour le meilleur mémoire sur la Supériorité de la femme — n’avait eu qu’à faire passer sa carte à l’archichancelier de l’Académie. Immédiatement reçue par les chanceliers de toutes les sections réunies, elle avait présenté sa pupille à ces messieurs et l’avait fait inscrire sur les listes de candidats.

Cette formalité remplie, Hélène n’avait plus qu’à produire quelque chef-d’œuvre pour passer immortelle au choix ou à patienter une trentaine d’années pour arriver à l’ancienneté. En attendant sa réception, la postulante et sa tutrice s’installèrent sur les banquettes académiques pour assister à la séance qui, d’après les indiscrétions, promettait d’être intéressante.

BANQUET DE RÉCEPTION À L’ACADÉMIE FRANÇAISE.

À deux heures, l’Académie se trouvant à peu près au complet, l’archidirecteur ouvrit la séance par un coup de sonnette magistral ; on débuta par recevoir en bloc huit académiciens nommés dans le courant du mois ; il n’y eut qu’un seul discours prononcé par le rapporteur des huit élections, les discours de réception, si terriblement ennuyeux au temps jadis, ayant été remplacés par des banquets mensuels beaucoup plus gais.

« Mesdames et messieurs, dit l’archidirecteur, l’Académie a été, dans ces derniers temps, l’objet d’attaques aussi violentes que souverainement injustes ; des critiques acerbes et malveillants ont accusé la docte assemblée de se montrer un peu trop difficile dans ses choix et de tenir trop rigoureusement élevée la toise sous laquelle il faut passer — on me permettra cette comparaison familière — pour être déclaré, en une sorte de conseil de revision littéraire, bon pour le service académique ! On dirait que l’Académie, dans ses choix du mois dernier, a voulu tenir compte des réclamations formulées par les mécontents, et baisser encore — je continue la comparaison familière — le minimum de taille exigé jadis.

« Huit académiciens nouveaux sont venus prendre les fauteuils des éminents et vénérés collègues que la faux cruelle — on me permettra cette image — nous a enlevés. Puissent les nouveaux élus ne pas trouver la place trop large !

« Presque tous les genres, mesdames et messieurs, sont représentés dans cette série d’élus ; nous voyons d’abord la sévère histoire, puis le roman qui nous repose, l’éloquence qui nous séduit, — on me permettra surtout de le dire aujourd’hui, puisqu’il s’agit de Démosthènes féminins, — et le journal qui nous distrait.

« À l’historien, l’éminent M. Nestor Cordonnet, on reproche assez justement un style lourd et pâteux ; mais ces défauts sont, paraît-il, rachetés par des vues larges et profondes. Eh bien, dirais-je à ses détracteurs, la profondeur ne doit-elle pas être la qualité maîtresse de l’historien ? Je n’ai pas suffisamment lu les œuvres de M. Nestor Cordonnet pour y découvrir ces vues larges et profondes — elles doivent y être cependant et j’aurai manqué de persévérance pour mener à bien mes recherches.

« Par un système de compensation, pour racheter la profondeur et le poids de l’éminent historien, l’Académie lui a tout de suite adjoint deux romancières d’un talent exquis. Après la lourdeur, nous avons la délicatesse, la finesse, je dirai même la ténuité ! Les journaux de modes se disputent les œuvres de ces deux immortelles, c’est tout dire.

« À côté des deux charmantes romancières, nous voyons ici le directeur d’un journal téléphonique —— ce n’est pas le premier académicien qui n’ait jamais écrit une ligne ; à celui-là je ne reprocherai nul crime contre la syntaxe, ses paroles volent, volent, volent — comme les hannetons — ses articles ont voltigé de ses lèvres aux oreilles de ses abonnés par le fil conducteur. Pfuit !  !  ! Bien des chefs-d’œuvre perdus sans doute !

« Les deux éminentes avocates sont des illustrations du Palais, je le veux bien. N’ayant pas encore découpé de femmes en morceaux, je n’ai pas eu jusqu’ici l’occasion de mettre leur éloquence à l’épreuve — je préfère en croire sur parole les journalistes qui par métier suivent les débats des cours d’assises. Deux de ces représentants de la presse sont appelés aujourd’hui à remplir les deux derniers fauteuils vacants ; personne n’a jamais su mieux qu’eux raconter un accident émouvant, décrire du haut en bas la personne et l’appartement d’un homme en vue ou détailler agréablement le dernier assassinat. »

L’HISTORIEN FÉLICIEN CADOUL.

Une salve d’applaudissements accueillit ce discours de bienvenue ; les huit académiciens nouveaux assis dans leurs fauteuils se levèrent pour féliciter l’éloquent rapporteur et le remercier de ses aimables paroles ; puis l’un d’eux prononça pour les huit un discours de réception court, mais substantiel.

La vraie séance allait commencer. L’Académie, réunie en séance extraordinaire, devait recevoir communication d’un ensemble de travaux et de mémoires historiques du plus haut intérêt.

On sait que depuis 1940 toute une école nouvelle d’historiens s’est levée pour battre en brèche les vieilles traditions, à la suite et sous la direction reconnue de l’éminent académicien Félicien Cadoul, auteur d’une grande histoire de France en cours de publication, savant archéologue chercheur acharné de documents inédits, fureteur de vieilles archives. Félicien Cadoul lui-même devait, ce jour-là, entretenir l’Académie de ses découvertes nouvelles, développer des théories et répondre aux contradicteurs s’il s’en présentait. L’empressement du Paris intelligent à se rendre à la séance Cadoul montrait que l’école historique nouvelle possédait la faveur du public. On le vit mieux encore lorsque Félicien Cadoul, quittant son fauteuil académique, se dirigea vers la tribune.

Félicien Cadoul, quoique académicien depuis de longues années, est encore jeune. C’est un homme d’environ quarante ans, qui porte haut une tête au vaste front découvert par une calvitie due moins aux ravages des ans, qu’aux veilles pénibles sur les documents, aux travaux acharnés qui ont bouleversé le champ de l’histoire, effondré tant d’antiques erreurs et révélé au monde des vérités longtemps ensevelies sous la poussière des siècles.

En arrivant à la tribune, le grand historien inclina la tête pour remercier ses collègues et le public de leurs marques de sympathie et déposa un énorme dossier composé de larges cahiers attachés par une bretelle rouge. Deux huissiers, qui le suivaient chargés de livres, lui tendirent leur chargement qu’il rangea volume à volume devant lui ; puis il se versa tranquillement un verre d’eau, y mit du sucre, remua et ingurgita ensuite avec lenteur.

« Mesdames et messieurs, prononça-t-il avec solennité, j’ai raconté dans la préface de mon histoire de France comment j’avais été amené à entreprendre mon grand travail de réfutation historique, je ne le répéterai pas, mais je vous dirai ceci : Prenez un événement contemporain quelconque, un événement bien simple, qui se soit passé en pleine lumière, aux yeux de tous, et vous allez voir cet événement raconté en cent versions différentes, grandi, grossi, amplifié, agrémenté de détails, enjolivé, dramatisé, poétisé, auréolisé ou diminué, rapetissé, remanié ou bien tout à fait nié par les gens mêmes qui en ont été les témoins ! Pour les événements contemporains, nous traitons tous ces racontars de cancans ; dans le domaine du passé, ces cancans s’intitulent orgueilleusement l’histoire !

« Ceci étant reconnu, comment admettre comme vérité tout ce que nous rapportent les historiens sur les choses du passé ? Comment, lorsque la lumière est si difficile à faire sur un événement contemporain, avec les dépositions des témoins, comment croire, sur les événements des siècles écoulés, des historiens qui n’ont pas été les témoins de ces événements et qui jusqu’ici n’ont fait que se répéter les uns les autres ?

« Pour les esprits nets et précis, — et ils sont nombreux en ce siècle de netteté et de précision, — l’histoire, comme on l’entendait jadis, n’est que du roman, du roman souvent agréable, je le reconnais, souvent pittoresque, dramatique, héroïque, mais d’autant plus dangereux quand ses fictions mensongères, prenant des allures d’épopée, entraînent les jeunes imaginations dans d’étincelantes chevauchées à la hussarde, à travers les rouges batailles, les chocs de peuples et les écroulements d’empires.

COMMENT ON ÉCRIT L’HISTOIRE.

« L’histoire nouvelle, abandonnant les procédés faciles de l’ancienne école, doit être entièrement documentaire et critique. Pour les événements du passé, elle doit démêler à travers des entassements d’erreurs, des amoncellements d’inventions fabuleuses, ce qui est la vérité vraie, la vérité pure et simple, dégagée des racontars confus des contemporains et surtout des enjolivements romanesques que.les poètes, les romanciers et, avant nous, les historiens, se sont plu de tout temps à donner aux faits les plus simples !

— Je proteste ! s’écria un vieil académicien à barbe blanche.

— Mon honorable collègue proteste comme poète, répondit Félicien Cadoul.

— Comme historien ! reprit l’interrupteur.

— Comme poète ! répéta Félicien Cadoul. Mon honorable collègue est un historien de l’ancienne école ; il a écrit en six volumes une histoire de Napoléon qui n’est qu’un pur roman, car, je le prouverai tout à l’heure, Napoléon fut un brave fonctionnaire, un homme tranquille et doux, qui se borna, pendant tout le temps qu’il resta le premier magistrat du pays, pour toute entreprise militaire, à commander en chef la garde nationale de Paris. Je viens de parler des enjolivements romanesques des poètes et des romanciers, l’histoire de Napoléon va me fournir les plus remarquables exemples d’enjolivements. Son étonnante légende semble le produit d’une conspiration littéraire ; en remontant aux sources, j’ai découvert, comme point de départ, ceci : Bonaparte aimait l’équitation ; pour faire un agréable cadeau à sa femme le jour de la Sainte-Joséphine, il se fit peindre en grand uniforme sur un cheval fougueux par le peintre David. Un écrivain du siècle dernier, nommé Adolphe Thiers, avait écrit une histoire d’Alexandre le Grand que tous les libraires lui refusaient, parce qu’elle manquait d’actualité ; un beau jour, le portrait de Napoléon a cheval tomba sous les yeux de M. Thiers. Une idée folle lui vint, que son imagination méridionale adopta aussitôt ; il rentra chez lui bien vite, reprit son manuscrit et transforma la malheureuse histoire d’Alexandre en un grand roman sur Bonaparte. Le nom de Bonaparte, considéré comme moins euphonique, fut rejeté pour celui de Napoléon qui sonnait mieux. Partout où il avait mis Alexandre, M. Thiers mit Napoléon ; le siège de Thèbes devint le siège de Toulon et Chéronée la bataille de Marengo. Le Granique fut transformé en Danube, Babylone en Vienne et Darius en empereur d’Autriche. La bataille d’Arbelles s’appela Austerlitz, du nom d’un village autrichien où l’on ne s’est jamais battu. Le même travail de transformation se poursuivit dans tout l’ouvrage : Roxane devint Marie-Louise et les généraux d’Alexandre reçurent les pseudonymes de Masséna, Ney, Murat, Berthier, Lannes, Soult, etc. Grâce à ces changements, M. Thiers trouva un éditeur et son roman eut un immense succès. Je vous le.répète, voilà tout simplement le point de départ de la grande erreur historique qui fait du tranquille et doux Bonaparte, un fougueux conquérant et un destructeur de peuples. Il n’y a pas eu de batailles d’Austerlitz, de Marengo, de Leipzig, de Friedland, d’Eylau, de la Moskowa… tout cela est de la légende, ces maréchaux, ces généraux, ces colonels n’ont jamais existé…

Le vrai Napoléon.

— Et la vieille garde ? interrompit un académicien.

— C’était la garde nationale de Paris que Bonaparte aimait à passer en revue tous les ans au Champ de Mars ! répondit Félicien Cadoul ; satisfait de l’allure martiale de ces simples épiciers et marchands de nouveautés, il les appelait familièrement sa vieille garde ! Voilà la vérité vraie !

— Et la colonne Vendôme ? dit un autre académicien.

— Il y a cinquante ans qu’elle n’existe plus, on n’a que des renseignements bien vagues sur elle ; mais, puisqu’elle s’appelait colonne Vendôme, il est évident qu’elle n’était pas dédiée à Napoléon. Les archéologues pensent que c’était une simple copie de la colonne Trajane de Rome…

Napoléon et sa vieille garde nationale.

— M. de Rothschild possède dans son cabinet les morceaux de la colonne Vendôme ! objecta un académicien. Dans les bas-reliefs qui la décorent, on distingue les généraux et les maréchaux que vous dites n’avoir pas existé.

— Ces morceaux de la colonne Vendôme ne sont pas authentiques, des industriels peu scrupuleux se sont inspirés du roman de M. Thiers pour composer ces bas-reliefs et vendre très cher aux collectionneurs de faux débris de colonne Vendôme. La légende inventée par M. Thiers a reçu encore des enjolivements ; par la suite, bien des écrivains se sont amusés à la continuer et à broder des détails nouveaux. C’est ainsi que Victor Hugo a inventé Waterloo pour corser un de ses romans… Il est regrettable que les principaux dépôts de nos archives aient été brûlés accidentellement dans le cours de notre huitième révolution ; les historiens sérieux et méthodiques d’aujourd’hui ont beaucoup de peine à dégager la vérité des fictions et des légendes accréditées par des écrivains trop imaginatifs. Nous n’avons plus à craindre de semblables accidents avec nos révolutions décennales sagement réglées, et l’avenir trouvera sur notre époque des documents soigneusement classés par nous-mêmes. Il est vrai qu’ils se contredisent toujours entre eux, comme presque tous les documents ; mais c’est l’affaire de la postérité.

« Donc, en raison d’abord de l’absence de documents tout à fait dignes de foi, et ensuite de l’accumulation des légendes et des romans historiques, l’obscurité et l’incertitude, pour ne pas dire la confusion complète, règnent en histoire ! Les historiens se contredisent mutuellement ; pour les uns, tel roi a sauvé son pays ; pour les autres, le même roi l’a précipité dans l’abîme ; des personnages très ordinaires sont devenus de grandes figures et des héros sont ramenés au rang de simples caporaux.

« La nouvelle école historique, avec sa méthode serrée d’investigation, a fait d’étranges découvertes au milieu de cette confusion. Une de ces découvertes est la reconstitution du véritable caractère de Napoléon et la très simple histoire de son règne tranquille. Je dépose sur le bureau de l’Académie les deux volumes dans lesquels j’ai, pour ainsi dire, disséqué la légende napoléonienne, et en même temps je remets à l’Académie la première partie, en cinq volumes, d’un autre travail aussi important, dans lequel je réduis en poudre une autre légende en prouvant que Louis XIV, le grand roi Louis XIV, le monarque du grand siècle, n’a jamais existé ! »

Cette révélation, quoique éventée déjà par des indiscrétions, causa une sensation profonde dans l’assemblée.

« Louis XIV n’a jamais existé, reprit M. Félicien Cadoul, comme roi, du moins ! Voici déjà longtemps que je suis sur la piste de cette découverte, aujourd’hui j’apporte une certitude absolue ! Louis XIV est l’infortuné connu dans les légendes sous le nom de l’homme au masque de fer !… Au siècle dernier déjà, quelques esprits clairvoyants ont eu comme une intuition de la vérité ; mais ils ont bien vite fait fausse route dans leurs recherches ! Oui, messieurs, un ministre ambitieux, le cardinal Mazarin, fit enfermer le malheureux Louis XIV en bas âge dans une prison d’État, pour gouverner à sa place ! Ses successeurs, au lieu de tirer le roi de sa prison, aggravèrent encore sa situation et, pour dérober ses traits à tout
LA CONFUSION ARCHÉOLOGIQUE. — DERNIERS JOURS DE LA FÉODALITÉ À CHATOU (D’après les plus récentes découvertes).
regard indiscret, lui couvrirent le visage d’un masque de fer et l’envoyèrent aux îles Sainte-Marguerite.
MADAME DE POMPADOUR, PREMIÈRE REVENDICATRICE DES DROITS POLITIQUES DE LA FEMME.

« Pendant que Louis XIV ou l’homme au masque de fer gémissait dans les cachots, Mazarin, Colbert, Louvois et Mme de Maintenon gouvernaient la France. Les journaux n’existaient pas alors, les ministres n’avaient donc pas à craindre le contrôle de la presse ; gagnés par des pensions, les quelques gens de lettres de cette époque reculée se firent les complices de ces ministres et célébrèrent à l’envi la gloire et la grandeur d’un roi qui n’existait pas… La légende grossit d’année en année ; au xviiie siècle, des écrivains se passionnèrent pour le grand roi et pour ce qu’ils appelèrent le grand siècle. Voltaire recueillit toutes ces légendes, les arrangea avec de considérables amplifications et les publia sous le titre de Siècle de Louis XIV. On rapporte que des amis lui faisant quelques légères observations à propos de certains événements inventés de toutes pièces, Voltaire répondit comme un autre fantaisiste, l’abbé Vertot : Tant pis, mon siècle est fait !

« Et de fait, jusqu’à présent, les historiens n’ont pas songé à élever le moindre doute sur les événements rapportés par Voltaire dans son roman, et ce n’est qu’aujourd’hui, après deux siècles d’erreur, que la sévère histoire vous crie par ma bouche : Non, Louis XIV n’a jamais existé !

— Cependant, fit un académicien à cheveux blancs, il y a Louis XV…

— Nous n’avons pu encore fouiller l’histoire du xviiie siècle, je ne puis donc rien dire contre Louis XV ; cependant, tout porte à croire que, là encore, nous ferons d’étranges découvertes !… Nous avons des idées bien fausses sur le rôle de Mme de Pompadour, de la Dubarry et autres célébrités féminines du siècle de Louis XV ; je ne suis pas éloigné de croire que ces dames furent tout simplement les premières revendicatrices des droits politiques de la femme… mais revenons à Louis XIV… J’espère, dans mon ouvrage, avoir démontré…

— Versailles existe cependant, Versailles est un document ! dit un autre académicien.

— Le château de Versailles a été construit par un banquier, répondit Félicien Cadoul ; il fut racheté par l’État pour servir d’annexe à l’Exposition universelle de 1901 et revendu à M. de Rothschild qui ]’a considérablement remanié et agrandi.

— Cependant ce qui reste du château primitif porte bien le style de l’époque Louis XIV.

— Le style ne prouve rien. Il règne la même incertitude en archéologie qu’en histoire. Confusion complète ! ce que raconte le livre est démenti par le monument ; ainsi certains historiens portent la date de la prise de la Bastille au 14 juillet 1789, tandis que la colonne de la Bastille, quoique abîmée dans les troubles de 1899, montre encore nettement tracée la date du 28 juillet 1830. Le moyen âge et la féodalité n’ont pris fin qu’au siècle dernier ; les châteaux forts, les maisons de campagne à créneaux et mâchicoulis, construits en plein xixe siècle, le prouvent suffisamment ; l’organisation féodale s’émiettait alors ; ce qui le prouve, ce sont les soixante petits castels crénelés bâtis sur le seul territoire d’Asnières…

— Pardon, dit un savant archéologue en se levant, ce qui cause cette confusion, ce qui brouille tous les styles, c’est la manie des reconstructions et reconstitutions qui sévissait au siècle dernier…

— Ceci est une explication inventée par certains archéologues pour se tirer d’embarras, mais le simple bon sens nous force à la rejeter. Outre Pierrefonds, Saint-Germain et autres grands donjons, nous rencontrons partout, comme je vous le disais, des manoirs gothiques, des petits castels crénelés, à Bougival, Asnières, Saint-Cloud, Trouville, Arcachon et autres centres aristocratiques du moyen âge ; comment admettre que de simples bourgeois se seraient sans nécessité construit des demeures à
Ruines de la colonnes de Juillet.
créneaux, tourelles, poivrières et ponts-levis ? Il ressort de l’étude approfondie des documents et de l’examen des dernières découvertes archéologiques, que les maîtres de tous ces castels guerroyaient sans cesse les uns contre les autres et que ce fut par l’émiettement de ses forces, par la division à l’infini des anciens grands domaines que périt le système féodal ; à la place des vastes duchés du xive siècle, englobant des provinces entières, des comtés et des marquisats comprenant trente villes et deux cents villages, on ne vit plus que des domaines seigneuriaux se composant de quelques ares de jardin, entourant un manoir à peine en état de résister à un coup de main. Le xixe siècle, le siècle révolutionnaire, souffla et tout disparut ! Autre découverte ! Dans les derniers travaux d’édilité exécutés à Paris, on a trouvé des traces d’une occupation sarrasine, sur laquelle l’histoire se montre absolument muette. En déblayant les ruines du faubourg Poissonnière exproprié pour la création d’un nouveau quartier à deux étages — terrien et aérien — on a mis à jour des substructions arabes, quelques arcades mauresques assez bien conservées et une grande pierre portant l’inscription alcazar en caractères français. Paris a donc possédé un castel arabe comme Tolède, Cordoue, Séville et les cités soumises à la domination des califes ! Les archéologues les plus éminents sont d’accord là-dessus ; mais j’ai eu beau fouiller les dépôts d’archives respectés par nos commotions civiles, je n’ai pu encore mettre la main sur aucun document relatif à l’occupation arabe. Était-ce avant les croisades ? était-ce après ? Je l’ignore encore…

— On a aussi trouvé les restes d’un temple chinois sur l’ancien boulevard Voltaire, dit un académicien ; il est permis de supposer qu’à une époque quelconque, une colonie chinoise habita sur ce point et l’histoire a négligé de le noter !

— Je vous le dis, confusion et chaos partout… »

À ce moment un huissier de l’Académie remit un billet à Mme Ponto qui le parcourut rapidement.

« C’est de M. Ponto, dit-elle aussitôt à Hélène ; ma chère enfant, votre tuteur vient de vous trouver une situation. Puisque vous voulez faire de la littérature, vous entrez à l’Époque, comme chroniqueuse mondaine. Vite, prenez des notes sur cette séance de l’Académie, vous débutez aujourd’hui même !

— Je ne suis guère préparée, fit Hélène.

LA CONFUSION ARCHÉOLOGIQUE. — UNE VILLE DE BAINS AU MOYEN ÂGE.

— Il le faut cependant ! M. Ponto l’a promis au rédacteur en chef de l’Époque, Hector Piquefol… Vous le connaissez déjà, votre rédacteur en chef : il est de toutes nos soirées…

— C’est un compte rendu qu’il faut que je fasse ?

— Un petit tableau mondain de la séance, tout simplement : Vu madame une telle, charmante dans sa toilette de satin vert chou-fleur, à côté de la délicieusement souriante vicomtesse Trois-Étoiles, une représentante de la vieille noblesse de 1880, etc., etc. Vous comprenez, n’est-ce pas ? Je vais vous nommer les personnes de connaissance et vous raconter les petites anecdotes scandaleuses. »

Hélène tira son calepin et se prépara sans enthousiasme à débuter dans le journalisme.

M. Félicien Cadoul continuait l’exposé de ses théories historiques. Il fit part à l’Académie, avec preuves à l’appui, de quelques découvertes aussi intéressantes qu’inattendues, à savoir que Jeanne d’Arc était un jeune homme qui ne fut aucunement brûlé par les Anglais et qui se maria plus tard avec Agnès Sorel. Qu’un descendant des rois mérovingiens, s’intitulant Chilpéric IV, revendiqua le trône de France vers 1875 et fut sur le point d’être élu président de la République, mais qu’il succomba sous une coalition des autres partis et fut réduit par la cruelle fortune à fonder un journal intitulé le Hanneton. — Qu’Henri IV est le monarque le plus vertueux de l’histoire de France… — Que Louise Michel, qui fut dictatrice pendant six semaines en 1889 et rêva de se faire reine de France, fut transportée en Nouvelle-Calédonie par la réaction masculine, séduisit là-bas par ses discours un chef canaque qui l’épousa et fut, peu de temps après, obligé de la manger par suite d’incompatibilité, etc., etc.

Hélène ne suivait plus le discours du grand historien, elle prenait des notes pour son journal. Enfin la séance s’acheva, Félicien Cadoul termina son discours en proposant la nomination d’une commission académique chargée de tirer au clair tous les faits douteux de l’histoire de France et l’Académie, après un vote approbateur, rentra dans ses bureaux pour travailler avec ardeur à la confection du fameux dictionnaire, déjà poussé jusqu’à la lettre C.

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