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Le vingtième siècle/Partie II/Chapitre 5

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V


Un grand journal téléphonique. Comment les Parisiens purent assister à tous les épisodes du sac de Pékin par les républicains chinois. — Les femmes d’Abd-el-Razibus. Héroïsme d’un correspondant.


Épisode de la révolution chinoise. — L’assaut de la grande muraille.

Le journal l’Époque occupait un superbe hôtel sur le boulevard des Champs-Elysées, au centre du vieux Paris. Cet hôtel était une merveille architecturale bâtie sur les plans d’un ingénieur de génie qui avait voulu en faire comme un résumé du style du xxe siècle.

L’aspect général était celui d’une pyramide tronquée au sommet, et couronnée à 25 mètres au-dessus du toit par une plate-forme portant sur des piliers de fonte. Tout l’édifice, sauf une sorte de squelette intérieur en poteaux de fonte, était en papier aggloméré et métallisé, une matière alliant la solidité à toute épreuve à la plus extrême légèreté et qui a détrôné la pierre et la brique dans les constructions modernes.

La plate-forme était à la fois débarcadère aérien et salle des dépêches ; au-dessous, un élégant belvédère recélait le réservoir pour l’électricité indispensable au journal ; les salles de rédaction occupaient le quatrième étage, la grande salle des fêtes le troisième, la salle d’armes et la salle de billard le second ; les salles à manger, les petits salons et les boudoirs réservés aux rédacteurs principaux, le premier étage. Le rez-de-chaussée était affecté à l’administration et aux magasins de clichés phonographiques formant la collection du journal.

ÉPISODE DE LA RÉVOLUTION CHINOISE. — SURPRISE DU PALAIS D’ÉTÉ.

Sur chaque côté du bâtiment principal s’élevait une haute et légère construction qui servait simplement de support à un immense cercle de cristal de vingt-cinq mètres de diamètre, dressé sur une arcature de métal. Ces plaques avaient l’apparence de deux lunes, surtout lorsque, le soir venu, une étincelle électrique les faisait apparaître lumineuses sur le fond obscur du ciel. La lune de gauche était réservée à la publicité — un employé calligraphe dessinait l’annonce sur une simple feuille de papier, et, par le moyen d’un ingénieux appareil électrique, cette annonce se reproduisait aussitôt sur la plaque de cristal en caractères gigantesques.

Le cercle de droite était un téléphonoscope colossal en communication avec tous les correspondants du journal, aussi bien à Paris même qu’au cœur de l’Océanie. Un événement important se produisait-il. le correspondant, armé du petit téléphonoscope de poche, assurait sa communication électrique et braquait son instrument sur le point intéressant ; aussitôt, sur le grand téléphonoscope du journal apparaissait, considérablement agrandie, l’image concentrée sur le champ limité du petit téléphonoscope.

On pouvait donc être, ô merveille ! témoin oculaire, à Paris, d’un événement se produisant à mille lieues de l’Europe. Le shah de Perse ou l’empereur de la Chine passaient-ils une revue de leurs troupes, les Parisiens se promenant sur le boulevard assistaient devant le grand téléphonoscope au défilé des troupes asiatiques. Une catastrophe, inondation, tremblement de terre ou incendie, se produisait-elle dans n’importe quelle partie du monde, le téléphonoscope de l’Époque, en communication avec le correspondant du journal placé sur le théâtre de l’événement, tenait les Parisiens au courant des péripéties du drame.

Rien n’était plus précieux. L’Époque faisait de grands sacrifices en correspondants et en plaques de cristal pour suivre au jour le jour les événements intéressants. Le directeur du journal, un beau matin, ne s’était plus contenté des images muettes du téléphonoscope ; il avait voulu mieux que cela, il avait voulu en même temps le son, le bruit, la rumeur de l’événement. Des savants, largement subventionnés, s’étaient donc mis au travail, et, après six mois d’essais, ils étaient parvenus à adjoindre au téléphonoscope une espèce de conque vibratoire qui reproduisait les bruits enregistrés sur le théâtre de l’événement par l’appareil du correspondant.

Au moment de la grande guerre civile chinoise, en 1951, les Parisiens émerveillés avaient pu entendre les détonations des canons chinois et la fusillade. Ils purent voir dans la plaque de cristal les armées aux prises, ils assistèrent aux grandes batailles de Nanking, de You-Tchang, de Ning-Po, au passage du fleuve Jaune par l’armée impériale, à la prise de Pékin par les républicains chinois, à l’assaut du palais du Fils du Ciel et aux lamentables scènes de carnage et d’orgie qui suivirent. Les Parisiens, attroupés jour et nuit devant le téléphonoscope, l’âme troublée et le cœur palpitant, assistèrent à des scènes que la plume se refuse à décrire ; ils virent les quatre cents impératrices chinoises au pouvoir d’une soldatesque effrénée, ils frissonnèrent à l’immense incendie allumé après le pillage, enfin, ils furent témoins de la surprise nocturne du camp républicain par le retour offensif du maréchal impérialiste Tin-Tun.

Le journal eut dix-huit correspondants tués ou disparus pendant la guerre et trente et un blessés. Le téléphonoscope se brisa sept fois rien que
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Les Parisiens assistant par le Téléphonoscope aux horreurs du Sac de Pékin.
pendant le siège de Pékin, sous les effrayantes détonations des pièces de siège. Chaque plaque brisée coûtait cinquante mille francs à remplacer ; mais les immenses bénéfices réalisés par le journal permettaient au rédacteur en chef Hector Piquefol de ne pas trop regarder à la casse, en plaques et en correspondants.
Le corrrespondant de l’Époque.

Les correspondants blessés dans l’exercice de leurs fonctions étaient rapatriés par le journal et recueillis dans un hôtel des correspondants invalides construit à la campagne, dans un site délicieux, au milieu d’un parc abondant en eaux vives et en fourrés giboyeux.

L’Époque avait des concurrents ; mais comme, à tout prix, elle s’était toujours assuré le concours des correspondants les plus intrépides, comme elle avait toujours été la première à adopter les progrès et les améliorations, elle tenait la tête parmi les journaux parisiens. La première de toute la presse, elle avait abandonné le vieux mode de publication typographique, pour se transformer en un journal téléphonique, paraissant par jour autant de fois qu’il était nécessaire.

Régulièrement, le journal paraît quatre fois par jour, à huit heures du matin, à midi, à six heures et à minuit : mais, dès qu’un événement quelconque se produit, un supplément en porte aussitôt la nouvelle aux abonnés. De plus, deux fois par semaine, l’Époque publie un numéro extraordinaire typographique et photographique.

Les anciens journaux illustrés, qui suffisaient à nos simples aïeux du siècle dernier, ont tous été remplacés par des journaux photographiques : au lieu de gravures reproduisant d’une façon toute fantaisiste les faits de la semaine, les journaux nouveaux donnent des photographies instantanées de ces faits ; l’Époque illustrée est le meilleur de tous les journaux photographiques ; ses illustrations sont la reproduction des images du téléphonoscope photographiées aux moments les plus intéressants. Les abonnés habitant la province ou l’étranger sont ainsi tenus au courant des événements téléphonoscopés.

En sortant de la séance académique, Mme Ponto conduisit Hélène aux bureaux de l’Époque. M. Hector Piquefol était là, présidant à la rédaction du numéro du soir.

« Chère madame Ponto, dit-il, vous me voyez dans mon coup de feu…

— Quoi de nouveau ? demanda Mme Ponto, je n’ai rien vu à votre téléphonoscope…

— C’est le Sahara que vous voyez sur notre plaque, regardez par cette fenêtre cette plaine de sable jaune à peine mamelonnée à l’horizon, c’est le désert à dix lieues au sud de Biskra, le désert dans toute sa nudité ; notre correspondant attend le retour de la garde nationale montée de Biskra qui est allée repousser et razzier des Touaregs nomades, en maraude du côté du tube de Tombouctou… Avant une demi-heure vous allez les voir ramenant les Touaregs ; on commence déjà à entendre faiblement les coups de fusil… écoutez !… »

En effet, en prêtant l’oreille, Hélène et Mme Ponto, penchées à la fenêtre, entendirent un crépitement de détonations lointaines.

« Revenons à Paris, reprit Hector Piquefol, mademoiselle est notre rédactrice ?… Très bien. M. Ponto m’a dit qu’elle marquait des dispositions littéraires très remarquables. Très bien. Vous avez assisté à la séance de l’Académie ? vous avez vos notes ? très bien !… Placez-vous à cette table et mettez-les au net… »

Un tintement de sonnette interrompit Hector Piquefol.

« Touaregs en fuite se rabattent par ici avec leurs troupeaux et leurs femmes ! prononça le grand téléphonoscope de la rédaction. »

Hélène, machinalement, regarda derrière elle.

« Rassurez-vous, mademoiselle, dit Hector Piquefol en riant, c’est notre correspondant de Biskra qui parle…

— Je me sauve, dit Mme Ponto, je suis pressée…

— Vous n’attendez pas un peu pour assister à la déroute des Touaregs ? cela doit être intéressant… mon correspondant dit que la garde nationale de Biskra est très animée contre eux… je vous promets des émotions !…

— C’est que…

— Rien que dix minutes, la fusillade se corse et voici les premiers Touaregs qui galopent sur leurs méharis en faisant le coup de feu…

— Touaregs cernés ! reprit le téléphonographe, leur aga, surnommé Abd-el-Razibus par nos troupes pour son penchant à la razzia, vient d’être blessé et ses femmes vont tomber entre nos mains !…

LES BUREAUX DE L’ « ÉPOQUE ».

— Je reste pour voir les femmes d’Abd-el-Razibus, dit Mme Ponto en fixant son lorgnon sur le grand téléphonoscope où défilait une formidable débandade d’Arabes, de dromadaires et de moutons.

— Que c’est beau ! s’écria Hector Piquefol en brandissant son porte-plume, ça m’électrise ! oh ! la guerre ! la guerre ! c’était mon élément… si je n’avais le journal à conduire, je serais mon propre correspondant… »

Quelques hurras éclatèrent dans la rue au bruit d’une fanfare de clairons apportée par le téléphonoscope. C’étaient les Parisiens attroupés sur le boulevard ou pressés aux fenêtres des aéronefs, qui saluaient les premiers gardes nationaux de Biskra lancés à la poursuite des pillards touaregs.

Sur la plaque du téléphonoscope, au sein d’une poussière d’or soulevée en tourbillons, apparaissait une mêlée confuse d’Arabes et de gardes nationaux à dromadaires, roulant autour d’un groupe central formé par les femmes et les troupeaux de la tribu ; à coups de fusil, à coups de sabre ou de poignards, les derniers Touaregs défendaient leur smala.

Tout à coup le téléphonoscope s’éteignit subitement et tout disparut. La plaque de cristal avait repris sa netteté.

« Allons, bon ! s’écria Hector Piquefol, notre correspondant est blessé !… »

Tous les rédacteurs attablés sur leur copie coururent aux fenêtres. On ne voyait plus rien sur la plaque de cristal, mais on continuait à entendre, non seulement le fracas des détonations, mais encore les clameurs sauvages des combattants, les cris des femmes et les bêlements des troupeaux.

« La communication n’est coupée qu’à moitié, reprit Piquefol, l’appareil transmetteur du son fonctionne encore…

— Mon Dieu ! fit Mme Ponto.

— Notre correspondant est peut-être tué ; c’est un garçon hardi, il aura voulu nous faire voir de trop près la déroute des Touaregs.

— Mais comment expliquez-vous que l’appareil transmetteur du son fonctionne encore, tandis que le téléphonoscope a cessé de fonctionner ?

— Très facilement ! notre correspondant a l’appareil transmetteur du son fixé à sa boutonnière, tandis qu’il doit tenir son petit téléphonoscope à la main, tourné vers le point intéressant et relié au fil électrique par un fil flottant. »

Le tintement du téléphonographe interrompit le rédacteur en chef de l’Époque.

« Voici des nouvelles ! dit-il joyeusement, notre correspondant n’est pas tout à fait tué !

— Je viens de recevoir une balle dans le bras droit, dit le téléphonographe, et j’ai laissé échapper mon téléphonoscope…, bras cassé… je ramasse téléphonoscope… les Touaregs sabrés par la garde nationale demandent l’aman…

— Tenez ! dit Hector Piquefol en indiquant le téléphonoscope, il a ramassé l’appareil, nos communications sont rétablies. »

Sur une sonnerie de clairons, le feu venait de cesser. On voyait sur la
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LE JOURNAL TÉLÉPHONOSCOPIQUE
plaque de cristal la garde nationale resserrer ses lignes et les Touaregs, descendus de leurs montures, jeter leurs armes en tas au pied d’un groupe d’officiers.

« Très bien, ces braves gardes nationaux franco-algériens, fit Hector Piquefol ; pour de simples boutiquiers, ils ont de l’ardeur !…

— Touaregs se rendent à discrétion ! reprit le téléphonoscope, le commandant de Biskra confisque leurs troupeaux et garde comme otages les femmes d’Abd-el-Razibus et celles des principaux chefs.

— Les voilà ! les voilà ! dit un rédacteur en saisissant une lorgnette. »

LES FEMMES D’ABD-EL-RAZIBUS.

Une longue file de femmes arabes ondulait vers le groupe des officiers. Avec une lorgnette on pouvait distinguer les traits des captives, leurs yeux profonds et noirs, leurs chevelures semées de sequins et les bijoux étincelant sur leurs oripeaux.

« Pas mal ! pas mal ! dit Hector Piquefol, les femmes d’Abd-el-Razibus… même les négresses !

— La garde nationale de Biskra a fait une belle prise, dit Mme Ponto en riant.

— Les avez-vous suffisamment vues ? oui ? … Alors je vais téléphoner à notre correspondant de se rendre à l’ambulance… Et pour occuper notre téléphonoscope, nous allons donner son portrait en projection photographique. »

Et M. Hector Piquefol, ouvrant un tiroir de son bureau, en tira une feuille de verre qu’il tendit à un employé. Immédiatement sur la plaque du téléphonoscope, les femmes d’Abd-el-Razibus disparurent pour faire place à un gigantesque portrait en pied du correspondant de Biskra dans son costume de campagne.

Des bravos éclatèrent dans la foule massée sur le boulevard à la vue de cette héroïque figure. Le bruit de l’accident arrivé au correspondant avait déjà gagné les groupes — les applaudissements redoublèrent quand au-dessous du portrait apparurent les mots suivants en lettres de deux pieds :


notre correspondant de biskra
grièvement blessé.
balle dans le bras droit. amputation probable.


« Nous aurons au moins deux mille abonnés de plus demain, dit Hector Piquefol ; je vais envoyer à mon correspondant une prime de quarante mille francs… je suis très content de lui ! très content !

— Ma chère Hélène, dit Mme Ponto, vous voyez ce que vous avez à faire pour contenter votre rédacteur en chef…

— Non, fit Hector Piquefol, à moins que mademoiselle n’ait du goût pour les coups de fusil, nous ne l’enverrons pas à Biskra… elle nous fera les échos des Salons, c’est moins dangereux…

— Je pars décidément, dit Mme Ponto, je laisse ma pupille à son article. »