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Le vingtième siècle/Partie II/Chapitre 8

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RETOUR DES COURSES.


VIII


Le compositeur mécanique. — La terrible madame de Saint-Panachard. Leçons d’escrime. — Un duel à grand spectacle.


Hélène fut au nombre des victimes. Un gros rhume contracté dans la débâcle du grand prix la retint pendant quelques jours chez elle.

Le journal n’en souffrit pas. Grâce au téléphonoscope de M. Ponto, elle put continuer son service de chroniqueuse mondaine. Elle put assister ainsi sans se déranger à un splendide bal, au profit des victimes d’une inondation, à trois grandes soirées chez des personnes abonnées au téléphonoscope, à une kermesse internationale de bienfaisance, donnée à 80 mètres au-dessus des vagues, entre Calais et Douvres, sur la plate-forme du tube franco-anglais, ainsi qu’à une demi-douzaine de premières extrêmement intéressantes, à savoir :

1° Un grand opéra composé par une ingénieuse machine qui combine et triture les notes de façon à produire, à l’infini, des airs toujours variés. C’est la dernière découverte scientifique. Cette merveilleuse machine n’est pas sujette à explosion ; elle ne fait pas de bruit, enfin elle ne joue pas ses airs comme le malfaisant piano, elle se contente de les noter.

2° Un drame réaliste mêlé de chants en cinq actes. Par acte, six assassinats perpétrés par les procédés les plus nouveaux et les plus émouvants. Pour faciliter l’ingestion de ces scènes de carnage, l’auteur a appelé la poésie à son aide ; les victimes en tombant chantent un petit couplet ; les criminels font des calembours et chantent des rondeaux.

3°, 4°, 5° Trois pièces du siècle dernier remises à neuf. Tout ayant été fait, les auteurs d’aujourd’hui sont bien forcés de travailler dans le vieux ; ils prennent un drame et le transforment en opérette, retapent une comédie en opéra et retournent un vaudeville pour en faire deux drames.

6° Une pantomime du cirque avec une grande entrée des clowns dans une vieille voiture omnibus du xixe siècle, retrouvée dans une petite ville africaine et rachetée au poids de l’or.

Fut-ce négligence ou légère oblitération de ses facultés par le rhume, nous ne le savons, mais Hélène ne surveilla pas assez attentivement sa plume ; elle n’éplucha pas suffisamment ses phrases, car un de ses articles lui attira une réclamation.

Le téléphone lui apporta un matin la voix de son rédacteur en chef.

« On vous demande au journal, disait Hector Piquefol, venez vite ! »

Hélène, sans défiance, prit son chapeau et sauta en aérocab.

« C’est une réclamation suscitée par votre article de ce matin, dit le rédacteur en chef lorsqu’Hélène entra dans son cabinet… un peu mieux, votre article de ce matin, un peu plus nerveux… J’aime les réclamations, moi ; le journal est plus vivant quand il a des polémiques et des batailles à soutenir ! »

Hélène frémit.

« Un passage de votre article de ce matin a froissé quelqu’un… on est venu immédiatement au journal demander l’auteur de l’article… »

Hélène se sentit pâlir et chercha une chaise pour se laisser tomber.

« Je vous ai téléphoné tout de suite, je n’aime pas que les affaires traînent… les deux dames vous attendent…

— Ah ! ce sont des dames ! dit Hélène en respirant.

— Elles vous attendent à la salle d’armes, reprit le directeur de l’Époque. »

Hélène redevint inquiète.

« Et je dois vous dire qu’elles n’ont pas l’air commode !…

— Si elles veulent des ex… » balbutia Hélène.

KERMESSE INTERNATIONALE SUR LE TUBE DE CALAIS-DOUVRES.

Un regard terrible de son rédacteur en chef lui arrêta le mot dans la gorge.

« … Des explications ! dit-elle, des explications ! je vais tout de suite leur en faire… leur en donner !

— Je vais avec vous ! dit le rédacteur en chef, je vois que vous n’avez pas la pratique de ces choses. »

Deux dames tout de noir vêtues, en tenue sévère et cérémonieuse, attendaient Hélène en ferraillant avec le maître d’armes et un rédacteur. En apercevant le rédacteur en chef, elles saluèrent du fleuret et s’arrêtèrent.

« Mesdames, dit Hector Piquefol, j’ai l’honneur de vous présenter Mlle Hélène Colobry, l’auteur de l’article en question.

— Mademoiselle ! dirent les deux dames en s’inclinant.

— Mesdames ! fit Hélène en saluant.

— J’irai droit au fait, mademoiselle, dit une des dames ; dans un article publié par l’Époque de ce matin, vous parlez de M. le baron Valentin de Saint-Panachard… »

Les témoins de Mme de Saint-Panachard.

Hélène se souvint. La veille, en suivant dans le téléphonoscope une première représentation au théâtre des Folies-Bougival, Mme Ponto lui avait fait la nomenclature des notabilités du tout Paris masculin et féminin, aperçues dans la salle. M. le baron de Saint-Panachard était dans le nombre ; Hélène se souvenait de ce nom. Mais qu’avait-elle pu dire qui fût de nature à froisser ce susceptible Saint-Panachard ? Elle n’en avait plus aucune idée.

« Voici, poursuivit la dame, les propres termes de votre article : Une baignoire d’avant-scène abrite M. Valentin de Saint-Panachard avec certain chignon roux, admirablement porté par une élégante demoiselle du corps de ballet de l’Opéra. Nous avons l’honneur, mademoiselle, de vous demander des excuses ou une réparation par les armes, au nom de…

— En quoi cette simple phrase peut-elle froisser M. Valentin de Saint-Panachard ? demanda Hélène considérablement ennuyée.

— Permettez, fit le rédacteur en chef ; en principe, mademoiselle refuse les excuses et se déclare toute prête à vous accorder la réparation par les armes… mais elle vous demande quelle offense M. de Saint-Panachard a pu voir dans la phrase qui l’a froissé ?

— Attendez ! fit la dame, nous demandons des excuses ou une réparation par les armes au nom de Mme la baronne de Saint-Panachard !

— De Mme la baronne ! s’écrièrent Hélène et son rédacteur en chef aussi surpris l’un que l’autre.

— Sans doute ! c’est elle qui est l’offensée ! dire qu’on a vu M. Valentin de Saint-Panachard dans une baignoire avec un chignon roux du corps de ballet constitue une injure grave envers Mme de Saint-Panachard ; cela revient à dire que son mari la dédaigne, qu’il ne se cache pas pour afficher ses préférences pour les demoiselles du corps de ballet ! Donc, Mme de Saint-Panachard se trouve gravement offensée et demande une réparation pour son honneur de femme outragé !

— L’offense vient de son mari, s’écria Hélène…

— Mais nous ne chercherons pas à discuter, s’empressa de dire le rédacteur en chef, vous voulez une réparation ?…

— Ou des excuses formelles dans le journal ! dit fièrement la dame.

— Mademoiselle n’en accorde jamais ! riposta non moins fièrement le rédacteur en chef sans faire attention aux signes d’Hélène.

Exercices à feu.

— Nous savons que mademoiselle a fait ses preuves, dit la dame en s’inclinant ; nous la prions de croire qu’elle rencontrera dans notre cliente une adversaire digne d’elle.

— Mademoiselle vous demande un quart d’heure pour constituer des témoins, reprit Hector Piquefol.

— Parfaitement, nous attendrons son bon plaisir. »

Hector Piquefol entraîna sa rédactrice pour l’empêcher d’intervenir dans la discussion et fit appeler le maître d’armes.

« Comment ! s’écria Hélène quand elle fut de retour dans le cabinet du rédacteur en chef, il faut que je me batte avec cette dame parce que j’ai dit que son mari assistait à une première représentation aux Folies-Bougival avec une demoiselle rousse ?… Je suis fâchée que cela la contrarie, mais je n’ai pas eu l’intention de l’offenser… C’est Mme Ponto qui m’a nommé toutes les personnes qu’elle voyait dans la salle, j’ai nommé M. de Saint-Panachard sans penser faire mal…

— Que voulez-vous ? Mme de Saint-Panachard se déclare offensée de votre propos ; son raisonnement est assez spécieux et pourrait prêter à la discussion ; mais vous ne pouvez avoir l’air de reculer devant une affaire d’honneur…

— Qu’elle se batte avec son mari !

— Nous le dirons plus tard ; mais en attendant, il vous faut lui accorder la réparation demandée. Voulez-vous de moi pour second avec Marsy ? nous allons arranger l’affaire avec les témoins de votre adversaire… restez là, je vous dirai tout à l’heure le résultat de la conférence… Tenez, voici des cigarettes pour prendre patience… »

Hélène repoussa les cigarettes et resta tristement affaissée dans un fauteuil.

Au bout de trois quarts d’heure, Piquefol revint avec Marsy et le maître d’armes.

« C’est arrangé, dit-il, vous vous battez demain à dix heures avec Mme de Saint-Panachard… Comme votre adversaire est l’offensée, elle a le choix des armes…

— Et elle a choisi ?

— L’épée ! vous vous battez sur la plate-forme de notre salle des dépêches… C’est notre maître d’armes qui nous a suggéré cette idée, il a remarqué que vous rompiez toujours ; sur notre plate-forme qui n’a que six mètres de largeur, vous ne pourrez vous laisser aller à cette mauvaise habitude… on va prévenir nos abonnés et tenir des places à leur disposition… Avez-vous de la chance ! cette petite affaire, convenablement chauffée, va donner à vos débuts dans le journalisme un certain éclat ! »

Hélène se serait bien passée de cet éclat. Décidément le journalisme avait ses désagréments. Au risque de se faire traiter de vile réactionnaire et d’esprit rétrograde par Mme Ponto, elle osa devant elle articuler quelques plaintes et déplorer les fatales conséquences de la masculination de la femme. En ce moment elle eût fait bon marché de tous ses droits civils et politiques et sacrifié jusqu’à son inscription de citoyenne sur les registres électoraux et son éligibilité, pour retrouver la douce tranquillité et la parfaite quiétude des Françaises des siècles passés !

Pour achever son désarroi, le maître d’armes du journal lui donna dans l’après-midi une leçon de combat qui dura deux heures.

« Allons ! allons ! dit le brave homme en lui enseignant la manière de pourfendre son adversaire, un peu de nerf, sacrebleu ! Du coup d’œil et du poignet, sans cela vous vous faites embrocher comme un poulet !… Je la connais, moi, votre madame de Saint-Panachard ; ma femme l’avait pour élève à sa salle d’armes. Elle n’est que d’une demi-force… et elle est un peu boulotte avec cela… si vous vouliez, avec du coup d’œil, vous en feriez une écumoire !… »

Hélène ne l’écoutait pas, elle ne songeait qu’à trouver un moyen ingénieux d’éviter la rencontre. Toute la soirée et toute la nuit elle le chercha, ce moyen, et sans le trouver, hélas !

« Si je faisais dire que j’ai ma migraine ? se disait-elle, ou bien si je partais en voyage ? »

L’heure fatale approchait. Mme Ponto, Barbe et Barnabette, scandalisées par ses hésitations, l’accompagnèrent jusqu’au journal en l’exhortant à faire son devoir.

Hector Piquefol et le chroniqueur Marsy attendaient Hélène.

MA FEMME L’AVAIT POUR ÉLÈVE À SA SALLE D’ARMES.

« Ma chère collaboratrice, dit le rédacteur en chef, votre duel fait énormément de tapage ; tous les journaux en parlent… et voyez la foule stationnant sur le boulevard, ou croisant en ballon devant le journal… Quel succès ! »

Dans son trouble Hélène n’avait pas remarqué la foule rassemblée devant le journal ni les aéronefs qui se balançaient dans l’atmosphère au-dessus de la salle des dépêches.

« Tout ce monde-là vous attend, dit Piquefol en montrant à sa collaboratrice les gens pressés aux fenêtres et jusque sur les toits et les têtes penchées en dehors des aéronefs ; il s’agit de faire honneur au journal et de montrer autant de vaillance que notre correspondant de Biskra ! mais voici votre adversaire et ses témoins qui débarquent sur notre terrasse ; ne les faisons pas attendre. »

Le maître d’armes l’avait dit, Mme de Saint-Panachard était un peu boulotte ; c’était une femme d’une trentaine d’années, grande et bien portante, revêtue pour la circonstance d’un costume sévère étroitement boutonné. Les témoins des deux adversaires se saluèrent cérémonieusement et sur-le-champ développèrent un paquet contenant un assortiment d’épées.

« Quand il vous fera plaisir, mesdames ! dit Hector Piquefol en conduisant ces dames à l’escalier de la plate-forme. »

Un formidable hourrah, poussé par les curieux du boulevard et des aéronefs, salua l’arrivée du cortège sur la plate-forme. Le maître d’armes, en costume de salle, avait suivi les duellistes pour les assister de son expérience ; il mesura les épées et les fit tirer au sort, puis les mit lui-même entre les mains des dames.

Hélène était pâle et regardait la pointe de son épée avec terreur.

« Allons ! allons ! lui dit tout bas le maître d’armes, du nerf, sacrebleu ! »

Mme de Saint-Panachard attaquait déjà. Hélène recula immédiatement jusqu’à la balustrade de la plate-forme. Il n’y avait pas moyen de rompre davantage ; à ce moment suprême, Hélène se souvint des leçons du maître d’armes et, du mieux qu’elle put, se mit à ferrailler.

L’épée de Mme de Saint-Panachard étincelait devant ses yeux, voltigeait et décrivait des paraboles rapides. Hélène, fascinée par cette pointe menaçante, ne songeait guère à attaquer ; tout en parant au hasard et sans souci des beautés de l’escrime, elle continuait à chercher le moyen de faire des excuses à sa farouche adversaire. Par bonheur pour la rédactrice de l’Époque, Mme de Saint-Panachard n’était même pas de sixième force et, de plus, son embonpoint la gênait visiblement, Hélène avait encore moins de science, mais elle était légère et svelte ; si elle avait eu plus de résolution, il lui eût été facile de faire repentir la susceptible Mme de Saint-Panachard de sa provocation.

Malheureusement, Hélène ne recouvrait pas vite son sang-froid et, loin de songer à l’attaque, elle se défendait de plus en plus mollement. Déjà, profitant d’un moment où Mme de Saint-Panachard soufflait un peu, elle avait tourné la tête en arrière pour voir si l’escalier de la plate-forme était libre. Hélas ! toute la rédaction de l’Époque s’y pressait pour suivre le
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Un duel de Journalistes féminins.
combat. Toute retraite était coupée ! Hélène, désespérée, ferma les yeux et lança son épée en avant.

Horreur ! son épée traversa quelque chose… Mme de Saint-Panachard poussa un cri et les ferraillements s’arrêtèrent. Hélène n’osait pas rouvrir les yeux, craignant d’avoir tué son adversaire.

Le parapluie sauveur.

Un ouragan de cris et de bravos avait éclaté dans la foule des spectateurs de ce drame. Enfin, Hélène, la main sur la poitrine pour comprimer les battements de son cœur, osa contempler sa victime.

Ce que l’épée d’Hélène avait perforé, ce n’était pas Mme de Saint-Panachard, c’était tout simplement un parapluie, qu’un spectateur du duel placé dans un aérocab à une vingtaine de mètres au-dessus de la plate-forme, avait laissé tomber.

L’épée d’Hélène, traversant le parapluie de part en part, avait été effleurer la poitrine de son adversaire, blindée heureusement par un fort corset. Mme de Saint-Panachard avait sur son corsage quelques gouttelettes de sang provenant non de la piqûre de son buste, mais d’une légère contusion sur le nez, occasionnée par la chute du parapluie.

Comme Hélène s’approchait de la blessée, celle-ci lui tendit noblement la main.

« L’honneur est satisfait ! dit gravement le maître d’armes.

— Et le déjeuner de réconciliation préparé, ajouta le rédacteur en chef. Et vite, dit-il tout bas au second témoin, un petit article pour le numéro, sur le duel… Inutile de parler du parapluie. »