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Le vingtième siècle/Partie III/Chapitre 1

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AU BOIS DE FONTAINEBLEAU.


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TROISIÈME PARTIE


I


La Bourse des dames. — Les grandes entreprises de M. Ponto. — Craintes exagérées d’une invasion américaine par le tube transatlantique jeté entre Brest et Panama.



OUT à fait réussie d’un bout à l’autre, la Révolution de 1953 ! Les vacances décennales, si agréablement commencées, se sont terminées de la même façon ; le banquet patriotique, imaginé par M. Ponto pour achever de manger les économies du précédent gouvernement, a eu lieu le même jour et à la même heure par toute la France. Les élections se sont bien passées ; suivant l’usage, les anciens députés sont entrés au Sénat, — la Chambre des vétérans — et les nouveaux députés ont pris possession de leurs sièges à la Chambre.

M. Ponto, on s’en souvient, s’était présenté dans le XXXIIIe arrondissement comme candidat des intérêts masculins, contre Mme Ponto, candidate du grand parti féminin. Ainsi qu’il s’y attendait, M. Ponto a été outrageusement battu ; Mme Ponto l’a emporté de haute lutte avec onze mille voix de majorité. N’importe, M. Ponto a fait son devoir ; devant le flot envahissant des prétentions féminines, il a planté courageusement le drapeau des revendications masculines, et il s’en remet à l’avenir pour apporter le triomphe à la cause des opprimés.

Le candidat malheureux est revenu à ses chères études, à ses grands travaux financiers. Il a pris Hélène pour secrétaire. La jeune fille vient de quitter le journalisme ; nous avons déjà laissé entrevoir que le rédacteur en chef de l’Époque, M. Hector Piquefol, n’était pas tout à fait enchanté de sa collaboratrice ; à la suite d’une polémique avec un journal féminin de Marseille, mécontent de la façon un peu froide avec laquelle Hélène a parlé des hauts faits et de la prestance de la commandante des volontaires marseillaises, la rédactrice de ce urnal a envoyé ses témoins à l’Époque pour demander raison de cette froideur. Hélène ne s’est pas montrée à la hauteur de sa situation de journaliste parisienne, et, au jour et à l’heure convenus pour vider la querelle, son adversaire et les témoins l’ont vainement attendue !

Une dépêche téléphonique de Piquefol apprit à Hélèue que sa démission de collaboratrice était acceptée.

« Encore une carrière manquée », dit M. Ponto en apprenant la nouvelle ; voici une jeune personne qui me donne bien des tracas !… Allons, je vais tâcher d’en faire une financière ! »

Et M. Ponto s’efforce d’initier sa pupille aux questions de chiffres et de lui faire prendre goût aux grands problèmes économiques de l’équilibre entre la production et la consommation, de la liberté des échanges et de l’assiette définitive des budgets, toutes matières extrêmement attrayantes, et débordant d’une haute poésie pratique.

Hélène profitera-t-elle des leçons de M. Ponto ? Des aptitudes jusqu’ici latentes se développeront-elles tout à coup ? autre problème ! Pour
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LA BOURSE DES DAMES.
le moment, tout ce que la jeune fille sait faire, c’est d’accompagner M. Ponto à la Bourse et de se promener sous les arcades avec un portefeuille noir sous le bras ; tout ce qu’elle a compris, c’est que le 2 pour 100 n’est pas tout à fait le 2 1/2 et qu’il existe une certaine différence entre des actions et des obligations. Le reste viendra sans doute avec le temps.
LES SUBLIMES HORREURS DE LA GUERRE CIVILE.

La Bourse, fermée pendant les vacances décennales, est d’une animation excessive depuis sa réouverture. La spéculation, inactive pendant trois mois, s’est remise à l’œuvre avec une ardeur fiévreuse ; il y a chaque jour au moins six émissions d’actions de sociétés nouvelles. Les journaux financiers appellent cela sortir de l’engourdissement.

Paris regorge de visiteurs. Le bois de Fontainebleau n’a jamais été si brillant ; sur les boulevards, des flots de curieux se succèdent sans relâche, attirés tant par le désir d’admirer les belles ruines de la guerre civile que pour prendre leur part des dernières journées de la Révolution et pour assister aux émouvantes séances de la Chambre nouvelle.

Le premier acte de la Chambre, où siège maintenant une imposante minorité féminine, a été de créer un certain nombre de charges nouvelles d’agentes de change, pour mettre à égalité le parquet masculin et le parquet féminin. De plus, l’agrandissement de la Bourse des dames a été décidé. Une vingtaine de maisons de la rue Vivienne seront expropriées pour faire place à un second temple identiquement pareil au premier. Au lieu de la simple salle en bois et fer accrochée à la colonnade et de l’étroite corbeille, les agentes de change et les spéculatrices auront enfin un palais et une corbeille dignes d’elles !

En attendant, les dames sont forcées de se contenter de leur corbeille provisoire ; la petite salle est pleine à éclater, les agentes de change s’agitent bruyamment ; on crie beaucoup, autant qu’à la Bourse d’à côté, mais sur un ton plus aigu ; les banquières, les commises, les boursicotières et les tripoteuses se bousculent, glapissent des offres et des demandes, crient des ordres ou des cours. C’est un spectacle des plus intéressants ; sans doute les philosophes arriérés des siècles derniers, qui professaient de si ridicules idées sur le rôle social de la femme, auraient reculé d’horreur à cette vue ; mais les penseurs du xxe siècle se félicitent de voir la femme, si longtemps retardataire sur le chemin du progrès, prendre souci maintenant des choses sérieuses et pratiques.

Chacun de ces types de financières et de spéculatrices vaudrait un croquis. Tous les mondes sont représentés à la Bourse des dames ; voici la femme du monde, admirablement moulée dans un costume du grand faiseur, le crayon d’or à l’oreille et le carnet coquettement relié à la main, qui spécule en grand pour arriver à mettre l’équilibre dans un budget forcément surchargé : la vie est si chère et l’élégance si coûteuse ! Voici l’agente de change, généralement d’un certain âge, à tenue correcte et froide ; la grosse bourgeoise retirée des affaires, qui spécule par goût ; la femme politique, toujours à la recherche d’une affaire nouvelle à lancer, d’une société à fonder ; la banquière, importante et sèche, donnant des ordres d’une voix brève ; la petite coulissière qui tripote sur la rente ou les actions des tubes, et enfin, en passant par un nombre infini de types secondaires, la boursicotière à cabas, descendante de celles qui, de concert avec les femmes du monde, fondèrent au siècle dernier la Bourse des dames.

Au milieu de toutes ces dames, se faufilent des commis masculins, apportant des communications de la corbeille d’à côté ou des coulissiers écumeurs d’affaires qui croient trouver ici un champ meilleur pour leurs opérations.

Hélène aperçoit de temps en temps sa cousine Barbe, très sérieusement occupée à défendre contre les tentatives des baissiers la très importante affaire du tunnel sous-marin transatlantique, une création de la maison Ponto, attaquée assez déloyalement par un syndicat de spéculateurs. M. Ponto lutte de son côté, Hélène se rend utile en portant les communications du banquier à sa lieutenante. Le soir elle assiste, comme secrétaire de M. Ponto, aux séances du conseil d’administration du tunnel transatlantique. M. Ponto est admirable dans ces séances. Avec l’énergie d’un père, il défend son tunnel, démasque les batteries des ennemis et fait voter par le conseil les mesures qu’il juge nécessaires.

LA MINORITÉ FÉMININE À LA CHAMBRE.

« Oui, messieurs, dit-il un jour que les actions du tunnel ont perdu 250 francs dans une seule séance, il faut le reconnaître, le grand danger pour l’Europe, c’est l’Amérique ! les adversaires de notre tunnel ont touché juste, notre vieille Europe est fortement menacée par la jeune et remuante Amérique. Les trois cents millions d’hommes du Nord-Amérique et les deux cents millions du Sud commencent à se trouver à l’étroit sur leur continent, et ils regardent vers l’Europe d’une manière qui doit singulièrement préoccuper nos gouvernants, j’en conviens ! mais je prétends que notre tunnel n’ajoute en rien au danger ; les inquiétudes que les adversaires de notre entreprise sèment dans le public ne reposent sur aucune base sérieuse. Je prétends qu’une invasion américaine par le tunnel est chose matériellement impossible, et je soutiens que jamais un général américain ne pourrait songer, sans folie, à se risquer dans l’immense tube de fer que nous avons jeté de Brest à Panama, avec tant de peines et au prix de tant de sacrifices d’argent !

— Parfaitement, dit un membre du conseil ; mais on n’en a pas moins jeté l’alarme dans le public, et voici nos actions descendues de 7,580 fr. 50 à 6,112 francs en huit jours !

— Je vais faire écrire une brochure et ouvrir une campagne dans la presse pour montrer le ridicule des craintes répandues dans le public. Je propose au conseil de lancer hardiment une émission de cent mille obligations nouvelles, dont le produit sera destiné à porter les moyens de défense du tunnel au comble de la perfection, pour couper court désormais à tous bruits fâcheux sur la sécurité de notre entreprise !

— Quels moyens de défense ? demanda un membre du conseil.

— Vous allez voir ! D’ailleurs le tunnel pur et simple de quinze mètres de diamètre, qui court au fond de la mer de Brest à Panama, ne me suffisait plus ; dès le lendemain de l’inauguration, il y a onze ans, j’ai songé à le transformer… Les attaques dont notre œuvre est aujourd’hui l’objet me fournissent l’occasion d’appliquer mes idées d’embellissements et de transformation en les faisant tourner au profit de la défense… Voici mon plan : juste à moitié de notre tunnel, à l’endroit où il s’infléchit vers le sud, dans les bas-fonds au nord-ouest des Açores, je sectionne le tunnel et j’établis au fond de la mer une large voûte de cinq cents mètres de diamètre coulée sur des blocs de granit, éclairée par une rangée d’arcades à vitres de cristal ; au centre de mon anneau de cinq cents mètres, je construis un fort susceptible de contenir une garnison de cinquante hommes sous la direction d’électriciens et d’ingénieurs… c’est assez pour couper au besoin le tunnel en cinq minutes ou pour déterminer, au moyen d’une simple fissure, l’envahissement par les eaux de toute la partie américaine du tunnel… Voici pour la défense ! Pour l’embellissement, j’élève autour du fort un village et des hôtels sous-marins, avec une belle promenade circulaire le long des arcades vitrées, ce qui nous constitue un aquarium supérieurement monté, puisque c’est l’océan lui-même qui nous sert de fond !… Naturellement je construis un casino, et j’installe une roulette… L’aquarium nous amène les savants et la roulette les gens du monde…

— Excellent ! firent quelques membres du conseil.

— Pour plus de sûreté, je construis à six lieues en avant de Brest un autre fort, relié au premier par un fil électrique, et je sème quelques torpilles par-ci par-là… Voici, je pense, qui répondra victorieusement aux craintes exagérées des adversaires du tunnel. Sécurité absolue, plus d’invasion possible… du moins par le tunnel, car, nous pourrions le dire à nos
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LA VILLE INTERNATIONALE ET SOUS-MARINE DE CENTRAL-TUBE
ennemis, est-ce que notre tunnel existait, lorsque les Américains sont venus fonder leurs premières colonies européennes ?… Est-ce par le tunnel transatlantique que la grande république mormone de Salt-Lake City, composée des anciens États d’Utah, Colorado, Arizona, etc., a envoyé ses légions de prédicateurs catéchiser l’Angleterre et la convertir au mormonisme ? Non, le grand mouvement a commencé bien avant notre tunnel ; il y a quarante ans que l’empire allemand, entraîné par ses sujets, a émigré de l’autre côté de l’eau et qu’avec la partie non mormone des anciens États-Unis, il a fondé l’Allemagne américaine, capitale New-York, avec la Deutschland d’Europe pour colonie, comme le Brésil a le Portugal pour colonie européenne. J’espère vous avoir convaincus, messieurs, et je vous propose de voter une émission de cent mille actions nouvelles pour les travaux de défense et la construction de notre ville sous-marine ! »

Toutes les mains se levèrent, l’émission était votée à l’unanimité. Huit jours après, les projets de M. Ponto exposés au public, étudiés par les ingénieurs et discutés par la presse, faisaient monter les Tubes transatlantiques à 11,742-50 au comptant et 13,000 francs à terme.

Quant à M. Ponto, il pensait à autre chose déjà.

LE TUBE TRANSATLANTIQUE. — GARE DE BREST.