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Le vingtième siècle/Partie III/Chapitre 3

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LE SIÈGE DE BUENOS-AYRES.


III


On demande des monarques milliardaires. Le président mécanique de la République française. La grande idée de M. Ponto sur la constitution de la France en société financière, — La ville sous-marine de CENTRAL-TUBE.


M. Ponto est extrêmement occupé. Deux colossales entreprises à faire marcher de front, la grande affaire du Parc européen et la non moins grande affaire du tube transatlantique, plus les menues broutilles de la Banque à surveiller : mines, tubes, usines électriques, sociétés alimentaires, téléphonoscopes, etc., etc.

De midi à minuit et de minuit à midi, tous ses instants sont pris. La matinée se passe à écouter les rapports téléphoniques des sous-directeurs, chefs de service ou ingénieurs de Rome, Naples, Vésuve, Florence, Central-Tube, Panama, et à donner des ordres, à répondre aux demandes, à donner à tout, enfin, le coup d’œil et l’impulsion de la direction.

Hélène est là ; sa mission consiste à écouter les rapports comme M. Ponto et à prendre des notes, soit pour les transmettre aux chefs de service de Paris, soit pour rappeler au besoin à M. Ponto quelque détail oublié.

L’après-midi est consacrée à la Bourse et aux réunions de conseils ou de comités. Un dîner en famille, en écoutant les journaux téléphoniques du soir, une discussion avec Mme Ponto, une audition téléphonoscopique d’un acte d’opéra, donnent un peu de calme au cerveau de M. Ponto ; l’esprit reposé et réparé, le banquier rentre dans son cabinet avec Hélène pour entendre les rapports du soir et prendre les notes nécessaires.

STATUE DE S. M. SALOMON II, LIBÉRATEUR DU PEUPLE JUIF, À JÉRUSALEM.

Ce n’est pas fini. Quand il fait nuit à Paris, il fait jour à San-Francisco, à Rio, à Pékin et ailleurs ; pendant que l’on dort à Paris, la Bourse est ouverte à Yédo ou Chicago, des événements politiques et financiers se produisent qu’il importe de connaître le plus vite possible ; de plus, à Central-Tube, au fond de l’Océan, où le jour et la nuit sont inconnus, où la même lumière crépusculaire baigne éternellement de ses teintes vertes les plaines sous-marines, ouvriers et ingénieurs, répartis en deux équipes, travaillent sans interruption ; en Italie, sur cinquante points différents, les employés du Parc européen continuent leur œuvre d’embellissement et de réparation à la lumière électrique. À toute heure, des dépêches arrivent. Le téléphone de chevet de M. Ponto est rarement muet pendant soixante minutes, et souvent les dépêches nécessitent des réponses ou des ordres urgents. Dans sa chambre à coucher, Hélène reçoit les mêmes dépêches ; son tuteur lui a recommandé d’écouter avec attention les communications du téléphone pour se tenir au courant de la marche des opérations an Parc et au Central-Tube. Les premières nuits, Hélène n’a pas dormi du tout, elle a écouté les dépêches, ensuite elle les a seulement entendues ; maintenant, malgré les recommandations de son tuteur, elle ne les écoute ni ne les entend, elle dort. Le téléphone a beau tinter à son oreille, cette musique la berce au lieu de la réveiller.

M. Ponto reçoit de onze heures à midi. Défilé rapide d’ingénieurs, d’inventeurs, de clients ou de solliciteurs ; affaires proposées, exposées, acceptées ou rejetées, tout est expédié rapidement. Le temps est un chèque en blanc, signé par le Directeur général DIEU ! Sait-on combien d’années ou combien de jours on doit encore toucher à la banque de l’éternité !

À grande vitesse ! telle est la devise des gens sérieux et pratiques.

Et il faut voir comme M. Ponto a vite expédié les gens à propositions oiseuses, comme il sait s’en débarrasser électriquement. L’ambassadeur de tel petit État que nous ne voulons pas nommer put s’en apercevoir un jour qu’il venait pour la sixième fois proposer à M. Ponto le trône de son pays.

« Vous êtes trop aimable, monsieur le duc, répondit M. Ponto ; encore une fois, je ne songe pas à me retirer des affaires…

— Réfléchissez, c’est une véritable occasion, fit l’ambassadeur en insistant, un vieux trône, illustré par tant de rois héroïques, par tant de reines majestueuses, quelquefois un peu légères, mais si souverainement belles !… mille années de gloire !… un pays charmant !… l’amour d’un peuple… Vous n’avez qu’un mot à dire, et les députations vous apportent la couronne… vous fondez une dynastie ! Les temps nouveaux sont venus : après les dynasties féodales des hommes de guerre, les dynasties d’hommes de finance…

— Gardez votre couronne, s’écria M. Ponto ; j’en ai déjà refusé d’autres ! Si vous désirez une dynastie de rois financiers, c’est parce que vos finances sont horriblement obérées, je le sais très bien… Votre pays n’a plus le sou, ses soixante-douze emprunts en cent ans ont ruiné son crédit, et vous ne seriez pas fâchés de redorer votre trône comme on redore son blason, par une mésalliance… Plus tard, quand je quitterai les affaires, peut-être me donnerai-je cette petite satisfaction, une petite couronne ou une présidence de république ; mais, pour le moment, non ! »

L’ambassadeur déconfit prit son chapeau et déclara qu’il allait proposer la couronne à un membre de la famille Rothschild.

FONDATION DE DYNASTIES FINANCIÈRES.

« Patriote avant tout, je me dois à mon pays, dit M. Ponto à Hélène ; avant de songer à faire le bonheur d’un pays étranger, je pense à la France !… j’ai une idée !… »

En effet, M. Ponto devait avoir une idée, car Hélène le voyait depuis quelque temps, lorsque Central-Tube ou le Parc européen lui en laissait le loisir, réfléchir longuement la tête dans les mains, ou couvrir des feuilles de papier de légions de chiffres accumulés les uns sur les autres dans un désordre fantastique.

M. Ponto ne s’expliqua pas davantage, et il continua les jours suivants à jeter des chiffres sur son papier ; il y avait tant de zéros à la suite les uns des autres que la secrétaire intime Hélène, qui montrait toujours presque aussi peu de goût pour l’arithmétique, en avait des éblouissements ! Et M. Ponto s’entourait de volumes de statistique, de mémoires sur l’assiette de l’impôt en France, de rapports sur les contributions directes et indirectes, de budgets anciens et nouveaux, etc., etc.

Que pouvait être l’idée de M. Ponto ?

Un beau jour, Hélène le sut enfin. Après déjeuner, M. Ponto ramassa tous ses papiers couverts de chiffres ; il dit à Hélène de prendre son chapeau et son portefeuille et de le suivre.

« Au palais du gouvernement ! dit-il au mécanicien en montant en aérocab avec Hélène ; nous allons voir le président de la République, ajouta-t-il en s’adressant à sa secrétaire, il s’agit de ma grande affaire…

— Du tube transatlantique ou du Parc européen ?

— D’une plus grosse affaire que cela !… »

L’aérocab fut en quinze minutes au palais du gouvernement. Hélène reconnut de loin le vaste édifice qu’elle avait habité pendant vingt-quatre heures comme prisonnière de guerre au début de la dernière révolution. Il n’y avait rien de changé, la façade avait été seulement reblanchie ; une immense inscription en lettres tricolores la paraphait du haut en bas : Vive le nouveau gouvernement ! ! ! C’était un bataillon de peintres en bâtiments, entré un des premiers dans la place, qui avait tenu à barioler les murailles de cette déclaration d’amour.

M. Ponto n’eut qu’à faire passer sa carte pour être introduit.

Un officier brillamment chamarré le fit conduire dans la salle du conseil et partit prévenir le président du conseil des ministres de l’arrivée du puissant banquier.

« Voici, ma chère Hélène, dit M. Ponto, où se décident les destinées de la France, voici la table du conseil, avec les fauteuils des ministres ; ces deux fauteuils un peu plus élevés que les autres sont les fauteuils du président du conseil et du président de la Chambre… Et voici M. le président de la République… »

Hélène se retourna rapidement.

« Je ne l’avais pas vu », dit-elle.

M. Ponto frappa sur le président qui rendit un son creux.

« Voilà notre nouveau président, dit M. Ponto ; notre dernière révolution marquera dans l’histoire, elle s’est signalée par un nouveau progrès ! jusqu’aux dernières vacances décennales, le président de la République était tantôt le président de la Chambre et tantôt le président du conseil des ministres ; de là, rivalité, intrigues, lutte sourde qui pouvait dégénérer un jour en lutte ouverte et déranger l’ordre de nos institutions si bien réglées, provoquer des révolutions intempestives, en un mot nous jeter dans l’abîme ! Un mécanicien de génie nous a sauvés. Regardez-moi ce président ! Jamais il n’intriguera, lui ; jamais ce premier magistrat ne deviendra un danger pour le pays !… Il est en bois, sévère, rigide, immuable ! Il régnera, mais ne gouvernera pas ; le pouvoir restera aux mains des représentants de la nation ! Le premier acte de la Chambre nouvelle a été d’adopter le grand principe du président, mécanique… La grande objection des monarchistes contre la forme républicaine était l’instabilité du pouvoir, eh bien ! avec ce président en bois, la République, c’est la stabilité !… L’inventeur, un mécanicien de génie, je le répète, a construit son automate en deux mois !

LE PRÉSIDENT MÉCANIQUE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

— Je suis contente de l’avoir vu, dit Hélène.

— Il est très réussi… Vous voyez la main qui tient la plume, elle est rigide, on a beau la toucher, la secouer, elle ne bouge pas ! il y a un ressort secret… sécurité complète ! le mécanisme est horriblement compliqué, il y a trois serrures et trois clefs… Le président du conseil des ministres a une clef, le président de la Chambre en a une autre et le président du Sénat ou Chambre des vétérans possède la troisième. Il faut au moins deux clefs pour faire marcher le mécanisme. En cas de conflit entre le président du conseil et celui de la Chambre, le président du Sénat est convoqué avec sa clef, il se range d’un côté ou de l’autre et donne un tour à la serrure ; le mécanisme marche, et le président automate donne des signatures.

L’arrivée, du président du conseil interrompit les explications de M. Ponto.

« Vos instants sont précieux, mon cher président, dit M. Ponto après les politesses d’usage, je sais que tout votre temps appartient à la France et si je viens aujourd’hui vous prendre une heure de ce temps si précieux, c’est qu’il s’agit de la France.

— Ah ! ah ! dit le président du conseil, il s’agit de la France ?

— Du bonheur de la France, monsieur le président !

— Notre devoir à nous, hommes d’État en qui elle a mis sa confiance, consiste à essayer de la rendre heureuse… À l’accomplissement de ce grand devoir nous consacrons nos forces, notre intelligence, notre cœur !… et j’ose me flatter que nous réussissons assez bien… La France est heureuse !

— Bonheur relatif, monsieur le président ?

— Comment, vous seriez déjà de l’opposition ?… voyons, les vacances décennales ont été agréables ?

— Charmantes, monsieur le président ! mais ça ne peut pas durer toujours… Je vous le dis, vous n’assurez à la France qu’un bonheur relatif et passager… un petit bonheur fugitif…

— Avez-vous mieux à lui offrir ?…

— Parfaitement ! et je viens apporter au président du conseil, à l’illustre homme d’État, au grand patriote, les moyens de réaliser dans notre patrie un idéal de bonheur absolument complet, un bonheur large, délicieux, immense et définitif !

— Définitif ?

— Je donne le présent et j’assure l’avenir !

— Quels sont ces moyens ?

— Je vais vous exposer mon grand plan, la grande idée de ma vie ! C’est excessivement simple, comme tout ce qui est grand et beau… suivez-moi bien : Qu’est-ce que la France ?

— Je vais répondre comme au cours de géographie : c’est une république de l’Europe occidentale, baignée par l’Océan et la Méditerranée, bornée au nord par, etc., etc., et admirablement gouvernée par…

— Eh bien, je vais en faire une société en commandite avec tous les Français pour actionnaires ! comprenez-vous ?

— Non !

— Comment vous n’embrassez pas d’un seul coup d’œil toute la beauté de mon idée et l’immensité des conséquences ?

— Je ne vois pas très bien…

— Je vais m’expliquer. Qu’est-ce que la France ? Pour moi, penseur, c’est une pure abstraction géographique et sentimentale, une simple nébulosité d’avant les temps scientifiques. Je veux faire sortir la France de cette forme abstraite de simple patrie et lui donner la forme concrète d’une grande Société financière, composée de tous les Français, pour l’exploitation du territoire compris dans les limites connues…

— Je commence à comprendre…

Le plan de M. Ponto. Les contribuables actionnaires.

— Parbleu ! et tout à l’heure vous admirerez ! Ce que je viens de vous dire est l’idée, je vais passer aux explications. Tous les biens de l’Etat forment le fonds primitif de la Société ; improductifs jusqu’ici, il va sans dire que nous les faisons rapporter. Tous les Français sont actionnaires, sans autre versement de fonds qu’une certaine somme annuelle, contribution unique remplaçant les impôts, supprimés tous sans exception. Avec ces fonds, le gérant de la Société fait marcher tous les services, il garantit la sécurité et la tranquillité… Pour intéresser tout le monde à la bonne tenue de la République, en même temps que pour organiser en grand l’exploitation de notre sol, nous lançons cinq millions d’obligations de mille francs dont nous plaçons une bonne partie à l’étranger, afin d’intéresser également nos voisins à la prospérité de l’affaire… admirez-vous ?

— Il y a du bon et du mauvais ; j’ai besoin d’étudier avant de me prononcer… Les avantages financiers me paraissent douteux…

— Douteux ! vous ne comprenez pas que l’administration de la Société, se substituant aux innombrables administrations de l’État, va réaliser d’abord d’immenses économies en supprimant tous les rouages inutiles, tous les services si peu nécessaires et si coûteux… tout sera simplifié et centralisé…

— Mais où seront les bénéfices pour les actionnaires ?

— Où seront les bénéfices ? mais je viens de vous le dire, tous les Français, nos actionnaires, ne payeront qu’une petite contribution unique que nous réduirons le plus possible au fur et à mesure… tous les impôts sont abolis… Voyons, vous savez qu’actuellement, il n’y a rien de plus coûteux à entretenir qu’un gouvernement, il faut toujours payer. Pour un gouvernement ancien modèle, tous les citoyens sont des débiteurs à qui l’on fait rendre le plus possible, très brutalement et très impoliment, à grand renfort de percepteurs et d’huissiers… Je supprime tout cela. Dans mon gouvernement nouveau modèle, les citoyens sont des actionnaires et leur dividende, c’est l’économie qu’ils réalisent sur lés frais de gouvernement…

— Vous supprimez les Chambres ?…

— Rouages inutiles, puisqu’il n’y aura plus de politique…

— C’est impossible !

— Rouage inutile, puisqu’il n’y aura plus de gouvernement, mais des administrateurs !

— Monsieur Ponto, vous êtes un utopiste !

— Vous repoussez une combinaison qui assurerait à la France une prospérité inouïe… Réfléchissez : la France société financière, tous les Français actionnaires, chaque Français payant une simple petite somme… Actuellement le gouvernement coûte en moyenne à chaque Français deux cents francs, j’abaisserai la moyenne à cinquante francs pour la première année… J’ai fait tous les calculs… en quinze ans je compte former un capital suffisant pour permettre à notre France de vivre de ses rentes… C’est donc l’administration, ou le gouvernement, comme vous voudrez, pour rien !… Je ne m’arrête pas là, le capital de la France grossit d’année en année par la capitalisation de bénéfices sans cesse grossissants ; à partir de la vingt et unième année, non seulement je ne demande rien pour frais de gérance, mais encore je commence à distribuer des dividendes palpables aux Français nos actionnaires ! C’est assez superbe, ce me semble : chaque Français, au lieu de payer de lourdes contributions, s’en ira tous les six mois, au bureau de son canton, toucher sa part de bénéfice !

— Utopie ! pure utopie ! s’écria le président du conseil.

— Parbleu, cela ne s’est pas encore vu, cela renverse toutes les idées reçues : un gouvernement qui ne coûte rien, un gouvernement qui rapporte !…

— Monsieur Ponto, vous êtes un socialiste !

— Vous repoussez mon projet ? j’aurais dû m’y attendre, les grandes
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THÉÂTRE DES VARIÉTÉS. — RIDEAU-ANNONCES MATRIMONIALES
idées ont toujours eu à combattre, pour se faire jour, les ennemis du mouvement et du progrès, les satisfaits, les égoïstes et les repus… Nous lutterons ! je vais présenter mon projet à la Chambre, ma femme est députée, elle le déposera elle-même…

— Vous supprimez la politique, la Chambre repoussera votre projet sans discussion par la question préalable !

Anciens ministres, membres de la Chambre des vétérans.

— C’est vrai… j’ai contre moi l’égoïsme gouvernemental et parlementaire, mais il me reste l’avenir… Je vais écrire une brochure ! je ferai le bonheur de nos descendants malgré vous, et dans cinquante ans la France sera une raison sociale !

— Allons, cher monsieur Ponto, sans rancune… Comment, fit le président du conseil en frappant sur le président de la République, nous venons à peine d’installer notre président mécanique, et vous voulez déjà le renverser !

— Eh, mon Dieu, répondit M. Ponto, nous en aurions fait un gérant suprême mécanique, avec des sous-gérants… je m’en remets à l’avenir ! »

M. Ponto et sa secrétaire remontèrent en aérocab.

« Ouf ! fit M. Ponto en s’asseyant sur les moelleux coussins, ma grande idée n’a pas eu de succès dans les sphères gouvernementales, j’ai besoin de distractions… Voyons, allons à Central-Tube voir où en sont nos travaux… Mécanicien, au tube de Brest ! »

Il était trois heures ; en vingt minutes, le tube transporta ses voyageurs à Brest, à l’embranchement du tube transatlantique. L’ingénieur de la ligne accourut au-devant de M. Ponto.

« Un train spécial pour Central-Tube tout de suite, dit M. Ponto, je suis pressé ! »

L’immense tube de fer du tunnel transatlantique sert d’enveloppe à deux autres tubes, un pour l’aller et un pour le retour, dans lesquels circulent les trains. Tous les quatre kilomètres, dans le grand tube, se trouvent un aérateur et un poste pour deux hommes chargés de veiller sur la ligne. Ces hommes jouissent d’une parfaite sinécure, car le tube est excellent, et jusqu’à présent on n’a eu que deux ou trois petites fissures à boucher dans un tunnel de 8,000 kilomètres.

« Il n’y a pas de danger ? demanda Hélène en jetant un coup d’œil dans l’immense trou noir.

— Décidément, ma chère, vous n’êtes pas de votre temps ! Dans une heure nous serons à Central-Tube. »

M. Ponto employa cette heure à causer des travaux avec l’ingénieur, ou à donner des ordres, par un fil téléphonique relié au wagon, à Central-Tube et à Paris.

Enfin, après une heure sept minutes de trajet, le train s’arrêta tout à coup. L’ingénieur ouvrit la portière.

« Où sommes-nous ? demanda Hélène.

— À onze cent dix-huit mètres au-dessous du niveau de la mer ! répondit l’ingénieur ; mais ne craignez rien, mademoiselle, vous n’avez pas besoin de savoir nager… »

Le spectacle était étrange. Les voyageurs se trouvaient sous une immense cloche de fer, large de cinq cents mètres et haute de quarante. À la place de ciel, une voûte constellée de boules de lumière électrique et encore garnie d’échafaudages volants, sur lesquels travaillaient de véritables fourmilières d’ouvriers, battant le fer, rivant les plaques avec un tapage à épouvanter tous les poissons de l’Océan.

« Où en sommes-nous ? demanda M. Ponto à l’ingénieur en chef des travaux.

— Vous voyez, répondit celui-ci, en quelques semaines tout le gros œuvre a été fait ; je vous ai téléphoné tout à l’heure que nous allions commencer les premiers travaux du fort ; vous avez vu la gare de Central-Tube côté Europe, nous allons établir un tramway électrique pour le transbordement de Central-Tube-Europe à la gare Central-Tube-Amérique. Voici l’emplacement du fort avec les lignes tracées. Voici le grand casino en construction ; tous les morceaux nous arrivent des usines de la Compagnie, nos ouvriers n’ont plus qu’à monter… Cela va très vite, on fait un étage du palais par jour. Les parties en granit de notre fort nous arriveront la semaine prochaine, les tourelles de fer sont déjà livrées et boulonnées, nous les monterons tout d’une pièce… voyez le plan. »

— Très bien, dit M. Ponto, et que renferment ces caisses sur lesquelles nous sommes assis ?

— Ce sont les torpilles, » répondit l’ingénieur.

Hélène se leva d’un bond.

« Faites-les semer dès demain aux endroits indiqués, dit M. Ponto, pas d’emmagasinement, ce n’est peut-être pas prudent. »

À CENTRAL-TUBE. — LE GRAND AQUARIUM.

L’ingénieur conduisit ses visiteurs du côté américain de Central-Tube.

« Voici que l’on commence à ouvrir la rangée d’arcades, dit-il, on pose les plaques de cristal, les volets de fer s’ouvrent en faisant jouer ce ressort… Ce sera très beau, voyez ! on a des perspectives dans les rochers du fond de l’eau…

— Superbes, ces paysages sous-marins ! s’écria M. Ponto ; ces lueurs glauques, ces traînées de lumières étranges, et ces trous noirs, ces antres mystérieux où s’agitent comme des tentacules de monstres inconnus, ces énormes blocs couverts d’une végétation presque animale, tout cela est d’une saveur ! C’est le roi des aquariums !

— Ça vaudra le voyage à Central-Tube. En ce moment, les poissons sont un peu effrayés, mais dans quelque temps ils viendront se cogner à nos vitres.

— Je suis satisfait. Il faut que les autres attractions de Central-Tube soient à la hauteur de celle-là…

— Nous avons découvert, à cinquante mètres du tube, un parc d’huîtres délicieuses. J’ai installé une drague qui nous en ramène des milliers de douzaines…

— Parfait ! Casino, roulette, restaurant, grand bassin pour parties de pêche, ascenseur montant à onze cents mètres, à l’îlot flotteur-indicateur, c’est déjà gentil ; mais il faudrait trouver le moyen d’organiser des promenades et des chasses sous-marines hors de Central-Tube… Vous allez chercher à combiner un appareil donnant toute sécurité aux promeneurs…

— Excellente idée ! répondit l’ingénieur, c’est très facile ; la semaine prochaine, quand j’aurai installé mon fort, je m’en occuperai.

— Je suis très content. Vous ferez distribuer ce soir une bouteille de simili-champagne par homme ! »

Et M. Ponto, Hélène et l’ingénieur de Brest profitèrent de l’arrivée du train de Panama pour repartir pour la France.

CHASSES SOUS-MARINES À CENTRAL-TUBE.