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Le vingtième siècle/Partie III/Chapitre 4

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LE PARTAGE DE L’AMÉRIQUE.


IV


Changements politiques. — L’Angleterre mormonne. Grands arrivages aux Docks du mariage. — Le nouveau cens électoral. Mormonisation forcée. — Désagréments arrivés à Philippe Ponto, réfractaire matrimonial.


À quelque temps de là, M. Ponto eut un grave sujet d’inquiétude.

C’était encore l’américanisation de l’Europe qui en était cause. Il ne s’agissait pourtant plus du tube transatlantique ; la ville sous-marine de Central-Tube, avec son fort, son casino et ses hôtels, se trouvait presque terminée, et les actions de la Compagnie étaient montées à 17,645 fr. 50.

Le fils de M. Ponto, le jeune Philippe Ponto, ancien sous-syndic de la faillite turque, avait été envoyé pour affaires à Londres. Grave imprudence ! Il n’est pas maintenant en Europe de pays plus dangereux que l’Angleterre. Depuis longtemps, la Calabre, la Grèce, la Sicile ou la Sierra Morena se sont améliorées au point de vue de la sécurité ; mais l’Angleterre a hérité de leur antique réputation. Elle est horriblement dangereuse, non pas précisément à la façon de la Calabre ou de la Sierra Morena, mais d’une façon particulière non moins désagréable.

Bachelors imprudents, célibataires continentaux qui débarquez sur le pavé de Londres, prenez garde ! Si vous ne possédez de puissantes qualités cérébrales, la souplesse du tigre, la ruse du Peau-Rouge, l’astuce du serpent, lasciate ogni speranza !

Lorsqu’on 1910 se produisit le grand détraquement de l’Amérique du Nord, trois États se formèrent sur le continent nord-américain, une république chinoise avec San-Francisco ou New-Nanking pour capitale, un empire allemand, capitale New-Berlin (ex-York) ou Obustadt, et une république mormonne étroitement serrée entre ses deux puissants voisins, menacée du côté de la ville sainte de Salt-Lake-City, par le flot envahissant des Chinois et poussée de l’autre côté par les Germains d’Amérique. La république mormonne vit clairement que sa destinée était de servir un jour de champ de bataille pour le choc inévitable des deux races chinoise et allemande et d’être étranglée par le vainqueur, qu’il fût le féroce Sou-tchoupang, président de la république jaune ou le vieux Bismark III, le troisième chancelier de la dynastie des grands ministres allemands.

Les regards des mormons se portèrent vers le berceau de leur race, vers la vieille Angleterre. Là devait être le refuge au jour des malheurs. Justement, à la suite de longues difficultés, le gouvernement venait d’émigrer à Calcutta, laissant le champ à peu près libre. Aussitôt des légions de prédicateurs mormons envahirent le sol d’Albion, prêchant dans les rues, ouvrant des conférences, des écoles, bâtissant des temples, fondant des journaux et distribuant des bibles selon Hiram Smith et Brigham Young.

En moins de dix ans, la mormonisation de l’Angleterre fut complètement opérée. Le gouvernement lointain de Calcutta lutta mollement d’abord, puis dut laisser faire. Un beau jour les mormons d’Angleterre arborèrent le pavillon étoilé de Salt-Lake-City et chassèrent le gouverneur général, vice-roi de la Grande-Bretagne pour S. M. l’empereur des Indes et tout lien fut brisé entre les deux fragments de l’empire britannique.

C’est ainsi que la vieille et pudique Angleterre, patrie du cant et du shocking, terre des misses rougissantes et des ladies pudibondes, devint le pays le plus shocking du globe, le plus effarouchant au point de vue de la morale continentale et le plus dangereux pour les célibataires sans expérience qui se risquaient sur son sol semé de traquenards.

À Paris on avait beau ne parler de la Nouvelle-Angleterre qu’avec des sourires et faire les plaisanteries les plus réjouissantes sur ces braves Anglais que l’on rencontrait dans la saison des voyages, flanqués de leur demi-douzaine d’épouses, le danger n’en existait pas moins.

M. Ponto n’y avait pas songé d’abord, quand il avait envoyé Philippe régler quelques comptes difficiles avec une grosse banque londonnienne et l’inquiétude ne lui était venue qu’à la réception d’une dépêche énigmatique de Philippe ainsi conçue :

« Je reviens sans terminer l’affaire, le séjour est impossible, on veut absolument me convertir ! »

LES DOCKS DU MARIAGE À LONDRES.

Et Philippe n’était pas revenu. Tout d’abord M. Ponto patienta ; puis, ne recevant aucune nouvelle, il téléphona à l’hôtel où Philippe était descendu. Pas de réponse. M. Ponto téléphona au représentant londonnien de la Banque et reçut cette réponse inquiétante :

« Je n’ai pas vu M. Philippe Ponto depuis trois jours, il devait venir hier prendre le thé chez moi et il n’est pas venu. Mes femmes en ont été très surprises ainsi que mes filles Lawrence, Arny et Valentine, que M. Philippe devait accompagner dans une petite excursion aux lacs d’Écosse. »

Pour le coup M. Ponto fut épouvanté. Philippe en danger, Philippe disparu ! Il en négligea le Parc Européen et Central-Tube et sa secrétaire Hélène en profita pour commettre une erreur de 745,886 fr. 75 dans une opération de banque qu’elle comprit tout de travers.

Que faire ? où chercher ? M. Ponto se fit conduire à l’ambassade d’Angleterre pour réclamer l’aide de la police anglaise. M. l’ambassadeur venait de partir pour faire prendre les bains de mer en Bretagne à ses onze femmes.

En rentrant chez lui, de plus en plus tourmenté, M. Ponto trouva une lettre venue de l’hôtel des postes par le tube pneumatique. Une lettre ! c’était rare ; on n’écrivait plus maintenant, on téléphonait. C’est à peine si la grande maison Ponto recevait deux ou trois lettres par semaine, écrites par de vieux clients maniaques.

M. Ponto prit la lettre et reconnut l’écriture. C’était de Philippe ! M. Ponto pâlit ; que signifiait cette lettre et pourquoi Philippe ne téléphonait-il pas ? Le banquier déchira l’enveloppe et lut ce qui suit à sa famille accourue dans son cabinet :

Bachelor’s-Prison, 7 août 1953.

« Bachelor’s-Prison ! s’écria Mme Ponto. Philippe en prison ! que signifie…

— Nous allons bien voir », dit M. Ponto.


« Mon cher père,

« Drôle de pays que cette Nouvelle-Angleterre telle que l’a faite le mormonisme, et comme je rirais si je n’étais pour le moment en prison. Rassurez-vous, je n’ai assassiné personne ni commis le plus mince méfait, je suis enfermé à Bachelor’s-Prison, prison des célibataires, tout simplement comme réfractaire matrimonial ! Ne riez pas, c’est très grave ! Mon voyage a été un vaudeville désopilant dès sa première heure et je pourrais le raconter sous ce titre : Mésaventures d’un jeune célibataire aux pays des mormonnes.

« En sortant du tube de Calais, je trouve, comme il avait été convenu, l’aérocab de notre correspondant de Londres, M. Percival Douglas, et ce gentleman lui-même qui m’attendait. Au moment de partir pour la Banque, j’aperçois un rassemblement sur les quais, devant deux énormes ballons transatlantiques fourmillant de monde. On courait, on se bousculait pour en approcher.

« Qu’est-ce donc ? demandai-je à Percival Douglas.

« C’est un arrivage d’épouses, répondit-il froidement.

« Je me mis à rire, naturellement, et je demandai à voir d’un peu plus près l’arrivage. Notre aérocab stationne à dix mètres au-dessus des quais et je distingue alors sur le pont des ballons, des centaines de jeunes filles et de femmes de toutes couleurs et de toutes conditions, les unes bien mises, couvertes de bijoux, drapées dans de superbes vêtements et les autres pauvrement vêtues.

« Qu’est-ce que cela ? dis-je, des femmes jaunes, blanches on basanées, des négresses même…

GRAND ARRIVAGE D’ÉPOUSES AUX DOCKS.

« C’est le trop-plein des Indes, de l’Amérique et de l’Australie, reprit Percival ; là-bas on n’épouse qu’une seule femme, il reste donc de nombreuses jeunes filles non pourvues ; les agences que nous possédons dans les cinq parties du monde les enrôlent pour la terre promise de la Nouvelle-Angleterre…

« Alors toutes les dames de cet arrivage vont trouver des époux ?

« On va les conduire aux Docks du mariage, où elles resteront tant qu’elles n’auront pas été demandées en mariage…

« J’éclatai de rire. Comme les institutions de la Nouvelle-Angleterre sont peu connues, j’ignorais l’existence de ces docks si utiles ! Sur ma prière, M. Douglas consentit à attendre le débarquement des jeunes personnes et j’eus la satisfaction de les suivre — aériennement — jusqu’aux Docks du mariage. Supérieurement montés, ces docks ! Situés à côté des autres docks, ceux des vulgaires ballots, ils ont l’apparence d’un immense caravansérail. Quatre corps de bâtiments, huit étages de chambres, des salles de travail ou de cuisine où les jeunes personnes montrent leurs capacités aux visiteurs, des salons, un jardin où tous les visiteurs sont admis. C’est superbe ! L’édifice est dominé par un phare. M. Douglas m’a donné la raison de cette singularité. Ce phare est le Phare du mariage. Ses feux emblématiques, rayonnant sur toute la ville de Londres, rappellent aux amateurs qu’ils peuvent venir aux docks allumer d’autres flammes. Un officier d’état civil, établi dans le phare même, a ses registres ouverts à toute heure de jour et de nuit.

« M. Douglas me tira de ma contemplation et nous reprîmes le chemin de la Banque. Sa famille l’attendait : quatre femmes seulement ; je n’ai pas compté les enfants, j’en ai vu un certain nombre s’échappant de temps en temps de la nursery. M. Douglas me présenta ses trois filles, Mlles Lawrence, Valentine et Amy, une brune et deux blendes à peu près du même âge, et fort gracieuses. Dès la première minute, il me fut facile de voir que M. Percival Douglas et les quatre dames Douglas aspiraient à me posséder pour gendre. C’était flatteur ! Très pittoresque, un ménage mormon ; j’étais enchanté de mon voyage. Mlles Amy, Valentine et Lawrence m’offrirent ce soir-là une quantité invraisemblable de tasses de thé et me questionnèrent longuement sur mes goûts.

« La première personne que je vis, le lendemain, fut un prédicateur qui vint m’entretenir des beautés du mormonisme. En partant, il, me remit un assortiment de bibles et de petits livres : la Vertu marmonne, par le révérend J.-F. Hobson ; Honte au célibataire, Pitié au monogame, sermon prêché au grand temple par M. Clakwell, marchand de vins de Champagne en imitation et archevêque ; l’Art de conduire les femmes, traité par M. Fréd. Twic, archevêque mormon, etc., etc. Les petites bibles aussi étaient pleines de renseignements sur la vie des patriarches hébreux, ces mormons sans le savoir, et de peintures charmantes de leur bonheur domestique ; on y trouvait la nomenclature de leurs épouses et même les petits noms des trois cents femmes du grand roi Salomon, avec quelques détails sur le physique ou le caractère des principales.

« C’était le commencement. À partir de ce moment, je ne pus faire un pas dans la rue sans être abordé par un prédicateur ou un distributeur de bibles, le premier m’ayant signalé comme un étranger à convertir.

DOCKS DU MARIAGE. — GRAND CHOIX D’ÉPOUSES EN TOUT GENRE.

« Les affaires de la Banque se trouvant en voie d’arrangement, j’avais presque tout mon temps à moi, je commençai à l’utiliser de mon mieux. Curiosités, monuments, paysages célèbres, j’avais bien des choses à voir : le grand Temple, construit sur le modèle du temple sacré de Salt-Lake-City, le Palais du chef de l’État, à la fois pape et président des républiques mormonnes d’Europe et d’Amérique, palais splendide élevé au milieu de Hyde-Park ; Windsor Castle, affecté aux veuves des évêques et archevêques, etc., etc. Malheureusement, toutes ces agréables excursions étaient gâtées pour moi par la présence d’odieux prédicateurs qui s’acharnaient sur ma personne et se relayaient pour me catéchiser.

« Le curieux pays ! Les hommes boivent, fument ou chantent des cantiques dans les tavernes, les femmes restent au logis et travaillent ; seuls les pauvres diables qui n’ont pu épouser plus d’une femme ou deux sont obligés de travailler. Pour les autres, pour les gaillards qui ont eu la chance de conduire sept ou huit misses devant l’officier de l’état civil, la vie s’écoule heureuse et tranquille. J’ai pénétré dans quelques intérieurs de patriarches, et j’ai vu que la devise était : ordre et discipline ! L’époux est le chef, on le vénère et on le choie ; d’ailleurs, il y a dans chaque district et arrondissement une espèce de salle de police ou de maison de correction pour les épouses qui se montreraient acariâtres ou récalcitrantes. Un simple mot du mari au commissaire de police, et les policewomen viennent chercher l’épouse coupable pour la conduire à la Correctional House, où la solitude et les sermons des prédicateurs attachés à l’établissement l’induiront en de salutaires réflexions.

« Tout l’ancien système politique de l’Angleterre a été changé ; les lords étant partis dans les Indes à la suite de l’ancien gouvernement, la Chambre des lords est devenue la Chambre des évêques ; la Chambre des communes est restée, mais le système électoral a été profondément modifié,

« Voici sur quelles bases le cens électoral est établi :

Est électeur de paroisse le mari de 2 femmes.
d’arrondissement
4 femmes.
pour la Chambre haute
6 femmes.
Est éligible
8 femmes.

« Je viens d’assister à un meeting électoral à Chelsea, spectacle du plus haut comique. Les candidats sont sur une estrade, chacun avec ses épouses. Ces dames prennent part à la lutte oratoire, chantent les louanges de leur mari et abîment ses concurrents. Ce qui donne un intérêt palpitant à l’élection de Chelsea, c’est que la femme d’un candidat est une ancienne épouse divorcée d’un autre candidat (le divorce, bien entendu, est admis par l’Angleterre mormonne). L’épouse divorcée houspille avec fureur son ancien mari ; elle l’attaque d’abord dans sa vie politique, l’accusant d’hypocrisie, de vénalité, de tiédeur, et passe ensuite à sa vie privée. Le candidat riposte vigoureusement, ses épouses fidèles prennent part à la lutte… La joute oratoire dégénère bien vite en bagarre, ces dames se giflent et se dérangent quelques fausses nattes.

« Le soir, quand je rentre de mes promenades, M. Percival Douglas continue à me combler d’attentions et ses filles à me bourrer de gâteaux et de tasses de thé. L’aimable patriarche et ses épouses dévoilent de plus en plus leur plan ; ils voudraient devenir mon beau-père et mes belles-mères. Amy, Valentine et Lawrence sont à marier toutes trois ; c’est une véritable occasion. Et le brave Percival de me chanter tous les soirs les beautés du mormonisme et les braves dames de célébrer les joies d’un foyer triplement conjugal, l’agrément d’avoir des épouses variées, etc.

« Mais voici le drame.

« C’était avant-hier dimanche.

MAISON DE CORRECTION POUR ÉPOUSES MORMONNES.

« Pour les étrangers, le dimanche anglais a de tout temps été un jour lugubre et néfaste. Jadis, au temps de l’Angleterre convenable et monogame, c’était le jour de l’ennui intense, de l’ennui complet ; maintenant que la perfide Albion est devenue extraordinairement shocking, le dimanche est le jour du péril ! Je ne savais pas qu’en vertu d’un décret d’Abraham Hirbings, deuxième président de la république mormonne, du 6 mai 1941, tout individu qui se promène tout seul dans les rues anglaises, le dimanche, de six heures du matin à six heures du soir, est arrêté et conduit chez le coroner. S’il est reconnu célibataire, le magistrat l’envoie pour huit jours réfléchir en prison sur les inconvénients du célibat ; si ces huit jours ne suffisent pas pour le convertir, le délinquant est envoyé dans une colonie matrimoniale, où l’on s’efforce de le catéchiser et de le marier.

« Vous devinez maintenant. Dimanche dernier, au matin, comme je venais de descendre d’aérocab sur le pavé de Regent street, avec l’intention de prendre un peu d’exercice avant de déjeuner, je m’aperçus que les passants me considéraient d’un air bizarre, des pères de famille me jetaient des regards irrités, des dames faisaient en me voyant des gestes qui témoignaient que j’étais pour elle un objet d’horreur. Je me creusais vainement la tête pour chercher la cause de ces manifestations répulsives, lorsque tout à coup deux policewomen, envoyées par une vieille dame, vinrent me saisir par le bras.

« Are you married ? me dirent-elles.

« No ! répondis-je étonné.

« No spouse ?

« Du tout !

« Oh ! ! !

« Et elles me saisirent résolument au collet. Je me laissai faire. Nous arrivâmes ainsi chez le coroner. Ce magistrat débuta par me faire la même question : are you married ? — Non, monsieur, pas encore ! — Alors, vous êtes célibataire ? — Apparemment ! — C’est grave ! très grave ! murmura le coroner en me regardant d’un air désapprobatif, je vais être obligé de vous envoyer à la prison des célibataires ! — Mais je suis étranger ! — Ceux que l’on arrête disent tous la même chose ! — Mais, écoutez-moi, à mon accent vous voyez bien que je suis Français ! — Tout le monde parle plus ou moins français, cela ne prouve rien. Avez-vous des papiers ?

— Vous savez bien qu’il n’y a plus de passeports depuis le moyen âge…

— Alors, tant pis pour vous, je vais vous envoyer à Bachelor’s Prison. Vous tâcherez de vous faire réclamer.

« L’aventure me semble tellement drôle que je me laisse conduire en riant à Bachelor’s Prison, curieux de connaître cette Bastille des infortunés célibataires.

« Oh ! oh ! des murs de dix mètres de hauteur, des fenêtres grillées, des portes massives, c’est une prison sérieuse. La guichetière — car à Bachelor’s Prison les guichetiers sont des guichetières — m’inscrit froidement sur un registre et me fait conduire dans une cellule meublée d’un lit, d’une table et d’une chaise. Une autre geôlière m’apporte un paquet de vieilles cordes et me dit ce seul mot : — Travaillez ! Je demande des explications. Je suis condamné à huit jours de travaux forcés ; si je veux déjeuner et dîner, il faut que je défile le chanvre de ces vieilles cordes, sans arrêt, de six heures du matin à six heures du soir ; à six heures je dînerai, à sept heures je passerai à la chapelle, où j’entendrai des sermons mormons jusqu’à minuit.

« Ce genre d’existence me semble assez peu récréatif, et je songe à me faire réclamer. Je retourne au greffe, où se trouve le téléphone, et je prie M. Percival Douglas de venir immédiatement certifier ma qualité d’étranger et me tirer d’embarras. Pas de réponse. J’attends jusqu’au soir. Je retéléphone, et M. Percival Douglas continue à ne pas donner signe d’existence.

LES ÉLECTIONS EN ANGLETERRE.

« Cela devient grave.

« Je fais part de mon ennui à la guichetière qui m’apprend que si au bout de huit jours je ne suis pas réclamé, si je persiste à croupir dans le célibat, on m’enverra dans une colonie matrimoniale jusqu’à ma conversion. Je frémis. Je passe une mauvaise nuit. Le lendemain matin, je retourne au téléphone, je passe la journée à conjurer Percival Douglas de me tirer de peine et à filer du chanvre. Percival ne répond pas. Je commence à comprendre son jeu. Dans huit jours, quand je serai sur le point d’être dirigé sur la colonie, Percival arrivera avec ses trois filles et tâchera de me persuader que ma seule ressource est de les épouser. Le mariage ou la colonie pénitentiaire matrimoniale !

« En attendant, je continue à filer du chanvre pour gagner mes deux maigres repas et à m’endormir le soir sous les torrents d’éloquence des prédicateurs mormons. C’est là une triste existence.

« J’ai encore quatre jours. Si dans quatre jours vous ne m’avez pas tiré d’ici, on m’enverra dans une colonie matrimoniale où je resterai jusqu’à ce que mariage s’ensuive !

« Philippe Ponto, réfractaire matrimonial, cellule n° 149.
Bachelor’s Prison, London. »

« Diable ! fit M. Ponto, c’est très grave ! quel pays ! quel pays ! il faut nous dépêcher… Si j’allais moi-même !…

— Ce serait peut-être imprudent, dit Mme Ponto.

— Il y a un moyen, s’écria Barnabette. Hélène n’a rien à craindre, elle, chez ces horribles mormons ; elle va prendre le tube et courir délivrer ce pauvre Philippe ! Au besoin elle se fera passer pour sa femme ou sa fiancée…

— Bravo ! s’écria M. Ponto, excellente idée. Vous allez partir, ma chère Hélène ; je vais vous donner l’acte de naissance de Philippe et quelques papiers…

— Je suis prête, dit Hélène.

— Vite ! vite ! dit Mme Ponto, il y a un express à trois heures. Vous serez à Londres à trois heures quarante, vous courrez immédiatement à Bachelor’s Prison. »

Hélène prit rapidement son chapeau, son parasol et son petit sac de voyage. M. Ponto lui remit les papiers de Philippe et un carnet de chèques et sauta en aérocab avec elle.

« Au tube de Londres ! dit-il au mécanicien, à toute vitesse ! »

L’express allait partir ; Hélène n’eut que le temps de se glisser dans un compartiment où se trouvaient justement deux gentlemen mormons avec leurs épouses.

« Vous allez à Londres, mademoiselle, dit un des Anglais, serait-ce pour vous convertir ? La cité des saints est ouverte à toutes… »

Hélène rougit.

« Permettez-moi de vous offrir cette brochure, dit le second Anglais, en tendant à la jeune fille un petit livre intitulé la Terre promise, lettre à nos sœurs d’Europe, par un général mormon. Toutes les femmes d’Europe sont nos sœurs !…

— Je… je suis mariée ! dit Hélène en continuant à rougir.

— C’est dommage ! soupira le gentleman.

— Monsieur Smith ! s’écria une Anglaise en lançant des regards d’indignation à son mari.

— Madame Smith ! fit le mormon d’un air digne, refrénez ces velléités de jalousie ; je n’aime pas cela… Songez à la Correctional-House… On ne vous a pas gardée assez longtemps la dernière fois ; en arrivant à Londres, je vous y mets pour deux jours ! »

Hélène, en descendant du tube, se hâta de quitter le trop inflammable M. Smith et prit un aérocab pour Bachelor’s Prison. Le mécanicien, un gros bonhomme réjoui, rouge de nez et de cheveux, sourit au nom de la prison.

UN RÉFRACTAIRE MATRIMONIAL.

« Ah ! ah ! dit-il, il est là-bas et vous allez le chercher ?… Je ne le plains pas !

— Vite ! vite ! dit Hélène, je suis pressée. »

Le mécanicien continua tranquillement à rire et à bourrer sa pipe.

« Allons ! hop ! dit-il en tournant la roue du propulseur ; allons délivrer le coquin ! »

À l’aspect des hautes murailles de la prison, Hélène eut un petit frisson de peur. Ces murailles qu’elle allait affronter lui semblaient bien terribles. Le mécanicien s’aperçut de sa frayeur et se remit à rire.

« Il n’y a pas de danger pour vous, dit-il, c’est pour les autres, vous savez bien !… Tenez, prenez ça… c’est instructif… »

Et il tendit à la jeune fille une brochure toute graisseuse qui sentait le tabac et le whisky : Mon cœur est ouvert à toutes, sermon par le colonel Dolby.

Hélène frappait à la porte de la prison.

« Je voudrais parler à M. le directeur, dit-elle à la —guichetière qui vint entre-bâiller la porte.

— Entrez dans le greffe, je vais prévenir Mme la directrice, répondit la geôlière. »

Mme la directrice arriva bientôt ; c’était une majestueuse dame d’un certain âge, vêtue d’un costume sévère.

« Madame, dit Hélène en mauvais anglais, je viens réclamer une personne arrêtée par erreur, dimanche dernier ; ce monsieur n’est pas…

— Un réfractaire, dit Mme la directrice, quel numéro ?

— Cellule n° 149, répondit Hélène.

— Cellule n° 149, voyons, fit la directrice en consultant un registre. Philippe Ponto, vingt-six ans, voyons les notes… très mauvaises, les notes… Le n° 149 s’est encore endormi hier soir à la chapelle pendant le sermon du révérend Higgins… il a mal répondu aux exhortations particulières du révérend Higgins. C’est grave… Ah ! il doit avoir de la visite ce soir ; M. Percival Douglas et Mlles Douglas ont demandé une permission pour le voir…

— Ce monsieur est Français, dit vivement Hélène ; il n’est pas mormon… Voici ses papiers… Je viens demander son élargissement immédiat !

— Voyez le coroner qui l’a envoyé… C’est à lui de décider s’il doit être maintenu en prison. »

Hélène reprit son cab et vola jusqu’au bureau du coroner, heureusement peu éloigné.

« J’ai encore retrouvé une autre brochure, lui dit le mécanicien en arrêtant son cab au débarcadère public ; c’est du juge Tubbins… vous lirez ça ! »

Hélène lui laissa sa brochure et entra vivement chez le coroner. Ce magistrat fit d’abord quelques difficultés et parla de conserver les papiers pour les examiner.

« Mais enfin, dit Hélène, M. Philippe Ponto est étranger ; voici qui le prouve… et, de plus, il n’est pas réfractaire ; je suis… nous sommes… il est mon mari !

— Allons, je pourrais réclamer une attestation de l’ambassade… Mais vous me touchez… voici l’ordre d’élargissement ! »

Hélène repartit triomphante. Elle promit un pourboire considérable au mécanicien et fut en quelques minutes à destination. Un grand aérocab déposait en même temps qu’elle à la porte de Bachelor’s Prison un gentleman accompagné de trois jeunes demoiselles.

« Grand Dieu ! je parie que c’est M. Percival Douglas », se dit la jeune fille.

Et, se précipitant dans le greffe, elle remit l’ordre à Mme la directrice.

« Élargissez le n° 149 ! » dit celle-ci à une geôlière.

Philippe ne se fit pas attendre.

« Ouf ! dit-il, mes voici donc sauvé. Merci, ma chère Hélène. »

Et il embrassait sa libératrice, lorsque Percival, entrant dans le greffe, accompagné des tendres Valentine, Amy et Lawrence, s’arrêta pétrifié sur le seuil.

« Sauvons-nous, glissa Hélène à l’oreille du réfractaire matrimonial.

— Et le plus vite possible ! répondit Philippe ; vite, au tube de Paris ! »

LA PRISON DES CÉLIBATAIRES.