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Le vingtième siècle/Partie III/Chapitre 8

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AÉRO-YACHT AMÉRICAIN.


VIII


Le meilleur des parlements. — Changements politiques et géographiques. — L’Empire danubien. — La grande catastrophe du 9 août 1920. — Les républiques cosaques de la mer Moscovienne. — Les Turcs gommeux.


Philippe, après déjeuner, se hâta de téléphoner à la Compagnie du Parc européen un résumé de son entretien avec S. Exc. le président du conseil monégasque, « Affirme encore une fois à Son Excellence que nous n’aurons pas de roulette. — Nous ferons une forte concurrence, mais sans roulette ! » répondit M. Ponto à son fils.

En se promenant dans les magnifiques allées de Monte-Carlo, Philippe entra au ministère de l’intérieur pour communiquer au ministre la dépêche de son père. Ce ministère occupait un vaste palais, splendide comme tous les palais du Royaume doré. Son Excellence, dans sa satisfaction, voulut absolument faire à Leurs Seigneuries M. et Mme Philippe Ponto, les honneurs du Palais national, un immense et féerique édifice, qui réunit les salles de la roulette et du trente et quarante, quatre salles des fêtes, deux salles de concert, une salle de spectacle, un restaurant modèle, un skating colossal et la Chambre des députés.

Son Excellence ne fit pas grâce d’une salle à ses hôtes, il poussa même la complaisance jusqu’à indiquer quelques bons numéros à la roulette, et Philippe, en trois minutes, perdit trente-huit mille francs.

La Chambre des députés aux fêtes du carnaval.

La Chambre des députés était en séance. À la vue de cette imposante assemblée législative, Hélène, qui n’avait jamais eu un goût prononcé pour la politique, fit mine de reculer.

« Ne craignez rien, madame ! s’écria le ministre qui s’aperçut de son effroi ; le royaume de Monaco est un royaume de plaisance, notre politique intérieure n’est pas ennuyeuse… prenez place sur les divans de la loge diplomatique… je vais faire envoyer quelques rafraîchissements. »

Un orateur barbu occupait la tribune et prononçait d’une voix très méridionale un discours scandé par de formidables coups de poing.

« …Non, messieurs, non ! vous réfléchirez et vous repousserez par un vote énergique le projet ministériel et le contre-projet de la commission ! Non, les membres de la Chambre ne seront pas habillés en pierrots et en polichinelles, comme le veut le ministère ; non, ils ne se costumeront pas en sauvages, comme le propose la commission ! Pas d’uniforme, messieurs…

— De quoi s’agit-il ? demanda Philippe en s’efforçant de ne pas rire, un projet d’uniforme pour les députés ?

— On discute en ce moment, répondit le ministre, le projet de la commission d’organisation de la grande cavalcade du carnaval prochain… il s’agit de savoir comment se costumeront les députés.

— …Pas d’uniforme, messieurs, continuait le député : laissez à l’initiative des honorables représentants de la nation le choix du costume… vous voulez donc entraver l’essor des idées, couper les ailes à l’imagination, supprimer toute poésie ? Les députés qui monteront dans le char de la représentation nationale s’habilleront comme ils le voudront, en polichinelles, en pierrots, en sauvages, suivant leurs idées personnelles, ou se composeront des costumes fantaisistes…

— Très bien ! très bien ! aux voix ! s’écrièrent quelques députés.

— Vous voyez, dit le ministre, nous nous occupons déjà du carnaval ; on discute les projets de chars, de mascarades particulières ; on vote les sommes nécessaires, etc., etc. Il faut que le carnaval prochain soit brillant ; s’il n’était pas réussi, ce serait un échec pour le ministère, nous perdrions nos portefeuilles !

— Heureux pays ! voilà la vraie politique !

— Oh ! nous avons une Chambre sérieuse et admirablement composée… Dix architectes, douze directeurs de théâtre, quatre ténors, dix-huit dégustateurs jurés, le directeur de l’école des hautes études culinaires et quelques célébrités gastronomiques, vingt-deux artistes… les autres députés sont de simples hommes d’imagination. La session actuelle est un peu chargée ; après l’organisation du carnaval qui nous prendra une trentaine de séances, nous avons différents sujets à l’étude : un projet de création d’un immense tir aux pigeons, l’achat de vastes territoires de chasse dans les forêts de l’Esterel avec l’organisation de grandes parties de chasse bi-hebdomadaires, le règlement des régates maritimes et aériennes, l’organisation d’une série de bals costumés et autres, la création d’un skating avec glace artificielle, etc., etc. »
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CURES D’AIR DANS LA MONTAGNE

En rentrant à l’hôtel, Philippe trouva sa table chargée d’invitations à des séries de dîners, de bals, de parties de pêche et de soirées officielles chez les grands personnages de la cour, chez les ministres et même chez Sa Majesté. Hélène fit le total des invitations, il y en avait au moins pour deux mois !

« Si nous nous sauvions ? dit-elle à Philippe.

— Envolons-nous ! », répondit le jeune homme.

HÔPITAUX AÉRIENS EN PROVENCE.

Et il écrivit une lettre d’excuses pour le grand maréchal du palais, ainsi qu’une circulaire pour remercier les grands personnages qui l’accablaient d’invitations.

Le lendemain, après quelques promenades sous les palmiers, Philippe donna le signal du départ et l’Albatros s’envola de nouveau.

On longeait doucement le bord de la mer à quatre cents mètres d’altitude, de façon à suivre en tous leurs détails les magnifiques paysages de la Corniche. Au bout d’un quart d’heure on aperçut Menton étagé sur sa colline, au pied de hautes montagnes. Sur la droite de la villé, au-dessus d’une véritable forêt d’orangers, les voyageurs aperçurent, abritée dans un creux de la montagne, une sorte de ville aérienne composée d’une cinquantaine d’aérochalets.

« Qu’est-ce que cela ? » demanda Hélène.

Philippe consultait déjà ses cartes et ses collections de guides.

« C’est une sorte d’hôpital flottant, répondit-il. Tous ces aérochalets sont habités par de pauvres malades qui viennent sous le climat de Menton faire des cures d’air tiède et pur. L’hiver, les aérochalets descendent à terre ; l’été, ils s’élèvent au-dessus de la ville pour chercher dans la montagne un peu de douceur… Ce n’est pas le seul établissement de ce genre, il y en a un autre à San Remo, un à Bordighera… On fait aussi des cures d’air dans les montagnes suisses, mais les aérochalets helvétiques ne sont fréquentés que l’été… »

L’Albatros vola toute la journée en vue des côtes et passa au-dessus de Gênes. On rencontrait de temps en temps quelques aéro-yachts de touristes faisant leur tour d’Italie et suivant la voie aérienne pour aller de ville en ville. Quand le soir arriva, on se trouvait à la hauteur de Pise.

« Nous ne descendrons pas à terre, dit Philippe, nous allons marcher toute la nuit de façon à nous trouver au lever du soleil à Naples ; nous donnerons un coup d’œil aux travaux du Parc européen et nous filerons ensuite sur Constantinople… est-ce dit ?

— C’est dit ! » répondit Hélène.

Il faisait chaud à Naples ; mais en s’élevant à huit cents mètres, l’Albatros rencontra une petite brise du nord qui rafraîchit ses passagers. Naples était en ébullition. Les lazzarones, payés quelques sous par jour par l’administration du Parc européen, pour continuer à figurer en costume national et sans rien faire, sur les dalles du port, chantaient les louanges de M. Ponto et chérissaient le banquier à l’égal de la Madone et de saint Janvier. Philippe, quand il descendit pour une heure à terre, dut garder le plus strict incognito, pour n’être pas porté en triomphe.

Les ouvriers du Parc européen avaient bien travaillé ; il y avait des becs électriques et des bancs tout le long du golfe de Naples, du Pausilippe à Sorrente. La grotte du Chien avait été rendue plus méphitique, un tramway traîné par des ânes suivait toute la rive du golfe, un tube perçait la montagne de Sorrente à Amalfi ; tous les soirs le temple de Pæstum était éclairé à la lumière électrique. Les derniers préparatifs s’achevaient pour l’inauguration solennelle du Parc ; le train des invités devait inaugurer toute l’Italie en huit jours, en commençant par Venise restaurée et remise à neuf, en continuant par Bologne, dont les tours avaient été plus penchées encore, Florence, Sienne, Rome, Naples et, en terminant par Pompéi, la ville romaine, entièrement reconstruite sur le modèle original, et — ce qui était la grande attraction — repeuplée de Pompéiens habillés à l’antique, peuple, bourgeois, prêtres, soldats, gladiateurs, etc., etc., tous travaillant et vivant absolument comme leurs prédécesseurs de l’an 80. M. Ponto comptait beaucoup sur sa Nouvelle-Pompéi et il pensait avec raison que le Parc européen n’aurait pas besoin de roulette pour attirer des flots de touristes.

Bosniaques et Monténégrins.

Hélène et Philippe, sans attendre les fêtes, repartirent après quelques jours de promenades. L’Albatros prit le chemin des écoliers pour gagner Constantinople ; il mit le cap sur le nord-est, passa au-dessus de l’Adriatique, fit une petite pointe jusqu’à Venise, livrée aux restaurateurs du Parc européen, et assista au lancement du nouveau Bucentaure, sur lequel devait monter M. Ponto père, directeur du Parc, l’héritier des doges et l’époux de l’Adriatique, pour aller jeter l’anneau des fiançailles aux vagues du Lido.

En une seule journée, l’aéro-yacht gagna les rives du Danube. Les paysages et les populations du grand empire danubien qui va des rivages dalmates aux bords de la mer Noire intéressèrent vivement les passagers de l’Albatros. Par malheur, hélas ! les costumes nationaux avaient disparu ; on rencontrait des Serbes en chapeaux de soie, des Bosniaques en paletot, des Monténégrins habillés comme des notaires parisiens, avec deux poignards et quatre pistolets seulement à la ceinture, comme dernier vestige du costume national.

Après un court séjour dans une petite ville d’eaux bulgare, pleine d’étrangers de distinction, Danubiens, Turcs, Russes, l’Albatros, avant d’aller à Constantinople, fit une rapide excursion sur les côtes de la grande mer Moscovienne. Philippe connaissait bien ces parages ; mais il tenait à faire voir à sa jeune femme les résultats de la grande catastrophe de 1920, le dernier cataclysme qui bouleversa notre vieille planète.

Funèbres souvenirs !

C’est en août 1920 que se déroula le dernier acte de la tragédie nihiliste, sombre dénouement d’une effroyable série de drames. L’obscurité plane encore et planera toujours en partie sur ces horribles événements ; ce que l’on sait par les récits des survivants, c’est que dans la nuit du 9 août, après une journée lourde et orageuse, d’épouvantables détonations retentirent de tous côtés sur le sol russe. Des mines préparées par la mystérieuse et terrible association nihiliste faisaient sauter le sol par plaques de plusieurs lieues carrées, avec des villes entières emportées dans les airs d’un seul bloc. L’électricité et l’air comprimé, combinés avec une mystérieuse matière explosible onze cents fois plus forte que la dynamite, tels étaient les agents employés par les conspirateurs. Les tubes, qui venaient à peine de remplacer les chemins de fer, sautaient d’un bout à l’autre avec les tunnels traversant les collines, les ponts et les stations.

Cette épouvantable série d’explosions qui faisait de la Russie tout entière un immense cratère de volcan en éruption coïncida-t-elle avec un mouvement plutonien ou détermina-t-elle un déchaînement soudain des forces souterraines ? La science n’a pu le déterminer avec certitude ; toujours est-il qu’une espèce de dislocation de la croûte terrestre, la plus colossale perturbation dont les hommes aient été témoins, se produisit sous le coup de ces effroyables explosions : la mer Noire d’un côté, la Baltique de l’autre, bondirent par-dessus leurs côtes ravagées et se répandirent avec la violence du plus épouvantable typhon, à travers l’espace sans fin des steppes russes, engloutissant tout, les débris des villes emportées dans l’ouragan de feu et les villes et villages respectés par les mines, inondant les vastes plaines, noyant les fleuves, délayant les terres des collines soulevées par le tremblement de terre, éteignant les cratères volcaniques ouverts dans le sol et changeant en quelques heures une contrée habitée par des millions d’hommes en un océan furieux charriant des monceaux de cadavres.

Les vagues de la mer Noire se heurtèrent aux vagues de la Baltique dans les steppes du gouvernement de Toula ; la mer Caspienne, sortant de son isolement, refluait par les bouches du Volga et, s’ouvrant une brèche dans les collines, se répandait sur le territoire des Cosaques du Don où elle fraternisait avec la mer d’Azow.

Il n’y avait plus de nihilistes, mais il n’y avait plus de Russes !

Tout était bouleversé ; quand après quelques jours de tempête le calme revint, la Russie n’existait plus, un océan de nouvelle formation occupait sa place. Seules, la Suède et la Norvège tenaient encore au continent asiatique par la Finlande à demi noyée dans ses marais et par la province d’Arkhangel épargnée par le désastre. L’Europe était maintenant une île séparée de la vieille Asie par une mer large de trois cents lieues.

LA CATASTROPHE NIHILISTE.

Des commissions de savants, d’ingénieurs, de marins de toutes les nations, parcoururent pendant des années cette mer nouvelle et inconnue pour faire des relevés de ses côtes et découvrir ses îles. D’ailleurs toute la géographie de l’Europe était à refaire ; par suite de la catastrophe, la Méditerranée avait baissé d’un mètre, l’Océan de cinquante centimètres sur les côtes de France et d’Angleterre, et des ports de mer étaient devenus impraticables.

De l’immense Russie, il ne resta que des petites républiques cosaques éparpillées dans les archipels de la mer Moscovienne, la république cosaque de l’Ukraine dans une île de cinquante lieues de largeur, capitale Kiew ; la république de Moscou, avec Moscou, port de mer, pour capitale ; la république des Cosaques du Don dans les petites îles entre la mer Noire et la mer Caspienne réunies, et quelques petites peuplades de pêcheurs vivant en tribus patriarcales dans des îlots minuscules ignorés.

L’Albatros vola d’île en île, au-dessus de la mer Moscovienne ; de temps en temps on rasait les vagues et Philippe, jetant la sonde, montrait à Hélène que le nouvel océan n’a souvent que trois ou quatre mètres de profondeur, ce qui gêne considérablement la navigation. L’Albatros fit un séjour de quarante-huit heures chez les cosaques de l’Ukraine ; la capitale Kiew est un port de mer considérable, fréquenté par tous les navires qui font le tour de l’Europe par la Baltique et la mer Noire. Justement le pays paraissait un peu agité. Les voyageurs étaient arrivés en pleine crise politique ; le président de la république cosaque ayant choisi inconstitutionnellement ses ministres dans la minorité parlementaire, la Chambre venait, par un vote de défiance, de renverser le ministère.

Hélène, un peu effrayée par le souvenir des catastrophes nihilistes, voulait partir tout de suite ; mais Philippe réussit à la rassurer. Tout se passa très bien, le président accepta les démissions du cabinet et choisit de nouveaux ministres dans le sein de la majorité.

En une seule nuit, le yacht fit le trajet de Kiew à Constantinople. Partie le soir des rives brumeuses de l’île cosaque, Hélène se réveilla le matin en vue des féeriques paysages du Bosphore. Quel changement ! Le soleil faisait resplendir les coupoles des mosquées, les hauts minarets et tous les kiosques enchâssés sur les deux rives dans la verdure des platanes et des cyprès.

Comme à Monaco, le yacht alla jeter l’ancre à l’hôtel du Cercle de la navigation aérienne, établi dans une situation splendide à la Pointe du Sérail.

« La voici, la vraie concurrence à Monaco, dit Philippe quand il descendit à terre avec Hélène, la vieille ville des empereurs et des sultans est devenue la plus importante station balnéaire du monde entier… Voici, comme à Mancheville, les rangées de cabines des établissements de bains ; voici les casinos où l’on danse tous les soirs ; enfin, voici, là-haut sur la colline, à la place du vieux Sérail, un palais de la Roulette qui ne le cède en rien à celui de Monaco.

— Et le sultan, où habite-t-il ? demanda Hélène.

— Il occupe un petit palais, là-bas, du côté de Top-Hané, que les jeunes Turcs, avec un calembour irrespectueux, appellent Trop-pané !… Ce pauvre sultan, je l’ai beaucoup connu, du temps où j’étais sous-syndic de sa faillite ; c’est un homme très aimable, mais il a des goûts trop dispendieux, il se fait bâtir un palais sur la côte d’Asie… Il a son concordat, mais il ne faudrait pas recommencer les folies…

— Comment, il est si peu à son aise ?

Un ministre cosaque.

— Tout a été saisi par les créanciers, les revenus de l’État appartiennent encore pour soixante-six ans à la faillite ; le sultan aurait dû chercher un emploi pour vivre pendant ces soixante-six ans, si une société financière n’était venue lui proposer quelques petits millions, moyennant la permission d’établir une roulette et un casino comme à Monaco… Avec le fermage des jeux, le gouvernement vivote…

— Mais, où sont les Turcs ? demanda Hélène un peu après.

— Mais les voici, tous ces messieurs qui se promènent sur le quai, ces gens qui se démènent là-bas sur les marches de la Bourse, ce sont des Turcs !

— De vrais Turcs ?

— Tout ce qu’il y a de plus Turcs ! Mahomet ne les reconnaîtrait peut-être pas, mais ce sont de vrais Turcs… Allons sur la plage, c’est l’heure du bain, nous allons voir toute la haute société de Constantinople devant le grand casino du High Life. »

Hélène et son mari descendirent par de belles terrasses jusque sur la plage. Devant le Casino deux vastes tentes rondes abritaient une foule de dames et de messieurs, habillés selon les derniers décrets des couturiers parisiens. Les dames, languissamment étendues sur des chaises, lisaient ou s’éventaient doucement en causant avec des messieurs extrêmement élégants et distingués.

« Tout à fait comme à Mancheville ! dit Hélène.

— Je reconnais quelques personnes, dit Philippe ; voici là-bas le pacha ou préfet de Scutari avec sa femme ; l’ancien ministre de la guerre avec sa femme et sa fille ;… ce jeune homme qui cause avec cette grosse dame, c’est le sous-préfet de Brousse, un ancien viveur qui s’est jeté dans l’administration… Cette jeune dame blonde, une Circassienne de la haute société, est rédactrice en chef d’un grand journal politique…

— Comment ! les femmes sont donc…

— Émancipées, tout à fait émancipées… comme partout !

— Et, demanda timidement Hélène, les… harems ? Elles ne sont plus enfermées dans les harems ?

— Il y a longtemps ! les harems si bien gardés, si murés par la jalousie féroce des Turcs d’autrefois, sont devenus des salons à l’occidentale, dont ces dames font gracieusement les honneurs aussi bien aux amis musulmans qu’aux simples giaours. Les ex-odalisques font de la musique, causent modes et chiffons, jouent des comédies de salon, organisent des ventes de charité, etc., etc. Il y a même des harems politiques où l’on discute sur les droits de la femme, la réforme des finances, la question persane et autres graves sujets.

— Et ces dames ne sortent plus voilées ?

— Bien entendu ! ces dames ont adopté, toutes les modes françaises. Elles vont au concert, à la promenade, aux sermons des derviches à la mode, dans les bazars de nouveautés, aux grands magasins du Croissant, ou bien à ceux du Sabre d’Othman, chez les couturiers, aux bains de mer, etc., etc. La grande préoccupation des dames turques, c’est de briller, d’étinceler suffisamment pour faire partie des élégantes à la mode, de celles que les journaux citent chaque jour dans leurs comptes rendus des solennités mondaines. Il leur faut leur loge à l’Opéra, leur baignoire à Karagheus-Théâtre, et aux premières représentations, dont il ne faut pas manquer une, pour avoir la satisfaction de lire le lendemain dans le Stamboul-Figaro : « Vu dans une loge de face la délicieusement blonde baronne Alaïka, épouse du baron Achmet de Buyuk-Déré, le sénateur de l’arrondissement de Scutari d’Asie. » En résumé, les Turcs d’à présent sont des « pincés » et des « pincées », le mot qui a remplacé les anciens termes de gandins et gandines, cocodès et cocodettes, gommeux et gommeuses. Tous gommeux ! Du haut de son ciel, égayé par les houris, Mahomet doit être légèrement ébouriffé par les allures de ses descendants. »

Hélène se mit à rire.

« Tous gommeux ! tous pincés ! et la preuve, la voici ! répondit Philippe en achetant un paquet de journaux au kiosque des bains. Voici la vie stambouloise, journal illustré, du high-life ; voici la chronique des harems, journal illustré, quelquefois un peu léger, rempli de dessins et d’articles indiscrets, où l’on raconte les cancans du jour, le scandale de la veille et celui du lendemain, les démêlés conjugaux, le procès en séparation du gros pacha X…, l’enlèvement de la petite Zurka par un attaché de
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HIGH-LIFE ORIENTAL. — LA PLAGE DE CONSTANTINOPLE-LES-BAINS
l’ambassade danubienne, etc., etc. ; voici la gazette du sport, qui donne les portraits des cocodettes à la mode… »

Un certain mouvement sur la plage interrompit Philippe. Les cabines de bains venaient de s’ouvrir et des baigneuses descendaient en grand nombre à la mer.

« Non, les odalisques ne sortent plus voilées, reprit Philippe, et en voici la preuve. De jolis costumes de bain à la française ont remplacé le yachmak et le sac disgracieux, le costume de sortie d’autrefois. »

C’est Mme Yusuf bey.

Le casino des bains donnait une grande fête le soir, on devait avoir concert et bal. Après une excursion au palais de la Roulette où l’on jouait avec fureur à tous les jeux connus, Philippe conduisit Hélène au bal du casino. La réunion était des plus brillantes. Comme devait le dire le lendemain le Stamboul-Figaro, tout le Constantinople gommeux et pincé était là ; les élégantes odalisques valsaient délicieusement et cotillonnaient avec verve.

Philippe continuait, pour l’instruction d’Hélène, à ouvrir des horizons nouveaux sur l’Orient moderne.

« Cette dame en jaune, assise là-bas avec ses trois filles, c’est la veuve d’un ancien ministre des finances mort dans la médiocrité : les finances turques sont si bas !… Trois jeunes filles à marier, c’est beaucoup ! La pauvre dame ne manque pas une réunion mondaine pour tâcher de trouver trois gendres, malheureusement lés célibataires se défient !… Ce monsieur en habit est un prince circassien, il a mis ses poignards et ses pistolets au vestiaire avec son pardessus… Cette dame si décolletée, qui valse avec ce monsieur basané a nez crochu — un Kurde, je crois — c’est Mme Yusuf bey, dont le procès en séparation a fait beaucoup de bruit… l’année dernière. Yusuf bey voulait la poignarder ; c’est horrible, mais on lui a fait entendre raison et il s’est contenté de plaider… » Lorsque le cotillon, conduit par le vicomte Mohammed Chakir de Médine, descendant direct d’une propre sœur du Prophète, fut bien en train, Philippe conduisit Hélène souper dans un cabaret à la mode.

« Prenons un caïque au lieu d’un aérocab, dit-il, et gagnons par eau la rive asiatique ; c’est là, du côté de Scutari, dans les anses où vient battre doucement le flot, que se trouvent les cabarets à la mode, avec leurs terrasses, leurs jardins ombragés de platanes, d’acacias et de pins parasols et leurs cabinets particuliers… Nous pouvons choisir, les restaurants fréquentés par la haute société sont nombreux. Il y a le Cimeterre d’Or, les Trois Houris, cuisine supérieure et cave de premier ordre, bien fournie en crus authentiques et non pas en vins chimiques des grandes usines comme les restaurants ordinaires ; la Tour de Léandre, restaurant en pleine mer ; la Belle Odalisque, bosquets superbes, etc.

Le caïque les emporta bientôt, mollement et rapidement, sur les eaux du Bosphore. La lune, glissant sous un rideau de nuages blancs, faisait miroiter la mer bleue et mettait une étincelle au sommet de chaque vague. Sur les deux rives, les hauteurs, couvertes de palais et de mosquées, les coupoles de Sainte-Sophie, de l’Ahmedieh, de la Solimanieh, hérissées de minarets, les tours, les bois de hauts cyprès, se détachaient sur le ciel clair en silhouettes d’un bleu plus sombre.

Sur le ciel même, le tramway aérien qui va de Galata à Scutari projetait des ombres bizarres. Des aéronefs illuminées, se succédant rapidement, suivaient le câble de fer jeté à cent vingt mètres de hauteur entre l’Europe et l’Asie. C’était la sortie des théâtres, l’heure, à laquelle la circulation est grande entre les deux rives ; des aérocabs nombreux et quelques caïques faisaient aussi la traversée. Au loin, les arches colossales qui soutiennent le tube de Téhéran-Calcutta se dessinaient vaguement sur un fond d’un bleu confus.

Philippe ayant opté pour le restaurant des Trois Houris, le caïque s’en fut aborder au fond d’une anse bien ombragée où les vagues venaient, avec un clapotis musical, battre des escaliers de marbre. Une nombreuse société se récréait sous les bosquets du jardin ou dans les cabinets particuliers suspendus au-dessus de la mer. On entendait des rires, des sons de piano et des explosions de champagne un peu partout. Un maître d’hôtel cérémonieux reçut les deux jeunes gens, les conduisit sur une terrasse d’où la vue s’étendait au loin et attendit les ordres.

Au-dessous, dans le restaurant, une voix jeune et fraîche commença joyeusement une chanson :

La Sultane aimait un sapeur
Des janissaires de la garde ;

Il était si beau, si farceur,
Et si crâne sous la cocarde ! —
Sans craindre le sultan farouche,
Elle fit l’œil au beau troupier…


« C’est Mme Zaïda, dit en souriant le maître d’hôtel, vous savez, Effendi, Mme Zaïda, l’étoile du café-concert de la Corne d’or… Elle soupe avec des camarades de la Corne d’or, quelques amis du Mahomet-Club, le club le plus chic de Constantinople, par Allah ! »

AU RESTAURANT DES TROIS HOURIS.