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Le vingtième siècle/Partie III/Chapitre 7

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DÉPART POUR LE VOYAGE DE NOCES.


VII


Voyage de noces. Monaco royaume de plaisance. — Un ministre en tournée d’inspection stratégique et gastronomique.


Ce mariage s’était fait si rapidement qu’Hélène en était encore à se demander si elle rêvait. Quoi, cet amour naissant que, moins de deux semaines auparavant, elle avait courageusement tenté d’étouffer dans son cœur, il pouvait paraître au grand jour et s’épanouir en toute liberté maintenant !… C’était vrai !… Elle était la femme de Philippe !…

Étourdie de son bonheur, elle fermait parfois les yeux pendant le dîner de noce, pour tâcher de se remettre et de rendre le calme à son esprit. Quoi, c’était vrai… et définitif !… Elle ne rêvait pas ? Et demain on ne la reconduirait pas à l’agence matrimoniale ?… Et M. Ponto, ce terrible tuteur, devenu son beau-père, ne lui parlerait plus de position sociale à trouver, de carrière à embrasser ?

UN YACHT AÉRIEN.

Et toute sa vie de jeune bachelière depuis un an lui revenait : le retour du lycée de Plougadec, son stage d’avocate au palais de Justice, son échec au Conservatoire politique, ses débuts, agrémentés de duels, dans le journalisme, sa candidature à l’Académie, ses marches et contre-marches à la suite des volontaires marseillaises pendant la dernière révolution, son entrée dans la finance et son erreur de 745,886 fr. 75, et enfin ce voyage à Londres pour tirer des griffes des mormons Philippe Ponto, son cousin seulement, alors, et aujourd’hui son mari !

Philippe était ravi. Son père avait très bien pris les choses. Avant, il se fût opposé au mariage de son fils avec tous les arguments d’un homme sérieux et pratique ; le mariage fait, il l’accepta tranquillement. D’ailleurs il avait l’esprit très occupé, le Parc européen lui donnait suffisamment de soucis, sans compter les brochures et les articles de journaux à faire écrire pour arriver à la diffusion de ses idées sur la transformation de la France en simple société financière montée par actions.

« Tu ne feras jamais rien qu’un poète ! se contenta-t-il de dire à son fils ; le directeur de l’école des hautes études commerciales et financières me l’avait bien dit !

— Je ne ferai pas de vers, répondit Philippe.

— Un poète… en actions, ce qui est pire ! dit M. Ponto. »

M. l’administrateur de l’Agence universelle, qui était de la noce, fit à la fin du repas un petit speech aux nouveaux époux, speech dans lequel, en homme pratique, il parla surtout des conditions du voyage de noces, des hôtels où il fallait descendre et des prix qu’il fallait payer.

« Si vous voulez attendre huit jours, dit-il, l’agence va pouvoir organiser un grand voyage de noces ; Mancheville nous a été favorable, nous avons vingt-sept mariages conclus, ou sur le point de se conclure ; vous pourrez être une soixantaine de jeunes mariés, voyageant de compagnie, ce qui est très agréable et très économique… un des administrateurs de l’agence vous accompagnera, retiendra les places dans les tubes, les chambres dans les hôtels à des conditions particulières, organisera les excursions dans les montagnes suisses, les promenades sur les lacs italiens, les ascensions, etc., etc.

— Je vous remercie, monsieur l’administrateur, répondit Philippe ; je regrette de ne pouvoir profiter de vos offres gracieuses, mon père nous prête son aéro-yacht ; et, pour notre voyage de noces, nous allons faire notre petit tour du monde… tranquillement, pas en huit jours comme les gens pressés, mais en nous arrêtant partout où l’idée nous en viendra, au sommet des montagnes ou dans les prairies couvertes de fleurs, en Touraine, dans la banlieue de Paris ou dans les plaines chinoises… partout où le voudra ma chère Hélène ! ajouta-t-il tout bas à l’oreille de sa femme. »

À dix heures du soir, par une de ces belles nuits d’août, tièdes et embaumées, l’aéro-yacht de M. Ponto, l’Albatros, illuminé et pavoisé, emportait les deux nouveaux époux dans un ciel d’un bleu sombre, sillonné d’étoiles filantes.

Quelle belle nuit pour un départ en voyage de noces ! La lune se levait à l’horizon ; la mer illuminée, elle aussi, par de larges phosphorescences, battait les roches d’Étretat et frangeait d’écume blanche toutes les découpures de la côte, pointes de roches, longues lignes de falaises et plages de sable jaune, garnies de maisons pointillées de lumières.

C’était féerique ! Hélène et Philippe, accoudés sur le bastingage, restèrent longtemps à contempler ce tableau avant de donner le signal du départ. Quand l’Albatros, dégageant ses amarres, monta doucement dans le ciel, le paysage s’élargit, les falaises normandes se développèrent, l’éternelle chanson de la vague s’affaiblit, se changea en un murmure doux et lointain, puis cessa tout à fait. Le yacht voguait à huit cents mètres d’altitude, dans une atmosphère rafraîchie par une brise du nord-est ; les étoiles brillaient comme des escarboucles d’or et l’Albatros, fanaux allumés, étincelant comme elles, semblait une constellation en marche, se dirigeant vers la voie lactée, parmi le feu d’artifice silencieux des étoiles filantes, éclatant en vives paraboles.

LA FIN DES DOUANES PAR LA CONTREBANDE AÉRIENNE.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Au jour, Philippe apparut sur la dunette.

« Où sommes-nous ? demanda-t-il au mécanicien de quart.

— Monsieur, nous avons marché doucement, suivant les ordres, et toujours sud-sud-est… Nous devons être à la hauteur d’Avignon…

— Combien d’altitude ?

— Douze cents mètres, monsieur ! »

Le soleil se levait radieux et superbe derrière une accumulation de nuages violets et orangés, semblables à une prodigieuse et fantastique barrière d’énormes montagnes roulantes, élevée par des Titans pour s’opposer au retour de l’astre. Peu à peu des lignes d’or se faisaient jour à travers la barrière, perçaient les montagnes et dardaient par la fissure un long rayon triomphant ; des barres transversales s’allumaient sous les nuages et en changeaient brusquement la coloration. Sous l’aéro-yacht, les campagnes s’éclairaient aussi, les teintes sombres s’évanouissaient ; au milieu des plaines jaunes serpentait un long fleuve d’argent, c’était le Rhône. Au bout de quelques minutes, Philippe, avec sa lorgnette, aperçut au loin des tours dorées par le soleil, surgissant au milieu de la verdure.

« Bien, voici Avignon, dit-il au mécanicien ; mettez le cap sur le sud-est, nous allons déjeuner à Monaco. »

Il allait être huit heures lorsque l’aéro-yacht, passant par-dessus Nice, franchit les limites du royaume de Monaco, à quatre cents mètres au-dessus du poteau qui marque la frontière. Ce mot barbare de frontière est bien démodé ; la navigation aérienne a depuis longtemps supprimé les anciennes barrières qui n’entravaient que les expansions amicales et les rapports commerciaux en temps de paix, sans aucunement empêcher en temps de guerre les communications et les expansions à coups de canon. Tout est libre maintenant ; plus de douanes ni de douaniers. Un simple poteau servant de borne et c’est tout. Naturellement, c’est la mort dans l’âme que les gouvernements ont dû renoncer aux douanes et aux droits d’entrée ; mais la contrebande par les voies aériennes étant trop facile, il a bien fallu se résigner à licencier les régiments de gabelous et de receveurs ; les gouvernements, qui ont tant d’imagination en matière de contributions, se sont consolés en inventant une ou deux douzaines d’impôts inédits pour remplacer les douanes.

L’Albatros mit le cap sur l’hôtel du Cercle de la navigation aérienne, à Monte-Carlo, où stationnent tous les yachts des visiteurs du royaume monégasque. Un appartement avait été retenu d’avance par Philippe ; le gérant de l’hôtel attendait les voyageurs au débarcadère aérien. Les deux jeunes mariés sautèrent sur la plate-forme et gagnèrent leur appartement par une série de balcons et d’escaliers suspendus, dominant toute la côte enchantée de Monte-Carlo.

L’appartement, à soixante mètres du sol, possédait une terrasse splendide, chargée de fleurs et encadrée de magnifiques lataniers, d’agaves et d’aloès. C’était superbe ; par toutes les baies, l’œil rencontrait le bleu du ciel ou le bleu de la Méditerranée sillonnée de bateaux aux ailes blanches. Au-dessous du balcon se développait la rive, couverte d’hôtels, de villas à demi cachées dans les massifs d’orangers, de palais appartenant
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Une Partie de pêche en aéroyacht.
aux riches rentiers qui viennent, de tous les points du globe, passer l’hiver et le printemps à Monaco. Sur la droite, la presqu’île monégasque s’allongeait sur la mer avec ses jetées-promenades, terminées par des salles de concert, ses palais gouvernementaux et ses terrasses babyloniennes à cinq étages de jardins suspendus, consacrés à la flore des cinq parties du monde.
MAISON DE RENTIERS À MONACO.


Du côté opposé, au-dessus d’un jardin planté de superbes palmiers, se trouvait la gare des aéro-yachts. Toute la flottille des yachts de passage se balançait sur ses ancres, au souffle d’une brise légère venant du large ; il n’y avait guère qu’une quarantaine de yachts, ce qui est loin du chiffre de la saison d’hiver où les arrivages se comptent tous les jours par centaines. Ces yachts aériens de plaisance ont une grande variété de formes dans la construction, la fantaisie des propriétaires se donnant libre carrière, au détriment parfois de la vitesse, mais au grand bénéfice de l’élégance et du pittoresque.

À côté d’un yacht américain affectant la forme d’un obus couché, yacht très léger fendant l’air avec une vitesse foudroyante, on voyait un yacht pompéien peinturluré d’éclatantes couleurs, de lourdes, mais confortables embarcations hollandaises, des yachts presque ronds, ornés avec profusion d’ornements de tous styles, des yachts bizarres, plutôt maisons aériennes que navires et marchant par tous les systèmes connus, etc., etc., tous cirés, frottés, lavés à grande eau tous les matins par leurs équipages et prêts à prendre l’air au premier signal.

Comme on leur servait à déjeuner dans leur appartement, Hélène et Philippe remarquèrent une certaine animation dans le restaurant de l’hôtel ; des aéronefs venaient d’amener une nombreuse et gaie société, dont les éclats de rire et les conversations joyeuses montaient jusqu’à la terrasse.

« C’est le président du conseil des ministres qui vient déjeuner avec quelques amis en cabinet particulier, répondit le garçon à une interrogation de Philippe.

— Il paraît d’assez joyeuse humeur, fit le jeune homme en regardant par le balcon. »

Un majordome, frappant à la porte, apportait une carte sur un plateau.

« Son Excellence le comte Hercule Vascorelli, président du conseil ! lut Philippe avec étonnement.

— Son Excellence ayant appris l’arrivée de Votre Seigneurie, dit le majordome, prie Votre Seigneurie de lui faire l’honneur de déjeuner avec elle…

— Vous remercierez Son Excellence, répondit Philippe ; mais je ne puis accepter… je passerai au palais pour présenter mes excuses dans la journée. »

Le majordome s’inclina et descendit.

Cinq minutes après, comme Philippe et sa jeune femme se mettaient à table, le majordome revint, précédant cette fois Son Excellence, elle-même.

« Mille pardons, cher monsieur Ponto, dit le comte Hercule Vascorelli ; je n’ai pu résister au désir de serrer la main au fils du grand banquier Ponto… je regrette que vous ne puissiez nous faire l’honneur de déjeuner avec nous… nous sommes en tournée d’inspection, tous les ministres et quelques amis…

— En tournée d’inspection ? dit Philippe étonné.

— Stratégique et gastronomique ! répondit Son Excellence avec un large sourire, vous savez, nous sommes des ministres sérieux, nous, et nous ne nous en remettons pas à des subalternes pour l’expédition des affaires de l’État. Nous voyons tout par nos yeux et nous faisons tout nous-mêmes !… Je suis accablé de besogne… En ce moment, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, nous inspectons nos petites forteresses et nous surveillons les hôtels, restaurants et pensions… il faut que la cuisine monégasque se maintienne à la hauteur où nous l’avons portée, il faut qu’elle justifie toujours sa réputation et que, sans cesse, elle progresse… Tous les jours, sans prévenir, nous allons déjeuner dans un hôtel ou restaurant quelconque… nous ne permettrions aucune défaillance culinaire !… ou gare les amendes !

TOURNÉE D’INSPECTION GASTRONOMIQUE.

— Très bien ! dit Philippe.

— Le royaume monégasque, monsieur, est un royaume de plaisance ! Il faut que chez nous, pour l’habitant et surtout pour l’étranger, tout soit joie, agrément, délices !… Eh bien, ça ne se fait pas tout seul, monsieur, ça ne se fait pas tout seul ! Mes confrères, les premiers ministres des autres États, n’ont pas le quart du mal que je suis forcé de me donner… Gouverner, faire de la politique pure et simple, qu’est-ce que cela ? Ils n’ont qu’à tenir la balance entre les partis, tromper les uns, flatter ou bousculer les autres, à percevoir le plus d’argent possible, préparer des traités, intriguer, menacer, etc., etc. ; mais ils n’ont pas besoin de chercher à donner de l’agrément à leurs peuples, ce n’est pas leur affaire ; tandis que moi, ministre d’un royaume de plaisance, je dois consacrer tous mes instants, mes journées et mes veilles à donner de l’agrément aux habitants et aux hôtes de passage… tâche ardue et difficile, monsieur ! Je succombe sous le poids de mes énormes occupations. »

Philippe ne put retenir un sourire en considérant l’aimable embonpoint de Son Excellence.

« Je succombe, reprit le ministre, mais je ne maigris pas… et je ne maigris pas, précisément parce que je remplis consciencieusement tous les devoirs de ma charge ! Je suis président du conseil et ministre de l’intérieur ; j’ai dans mes attributions la surveillance de l’école des hautes études culinaires et la présidence de la commission de dégustation gastronomique… Je surveille sérieusement ! Mon collègue le ministre de la roulette et du trente-et-quarante n’a besoin de songer qu’à ses jeux ; le ministre des bals et soirées, le ministre de la guerre, le ministre des fêtes populaires, le ministre de la marine aérienne, ne s’occupent que de leurs spécialités ; mais moi, j’ai à veiller à tout, à penser à tout, à combiner des attractions pour la saison, à inventer des agréments nouveaux…

— C’est beaucoup !

— Il faut que Monaco reste le premier royaume de plaisance du monde… Nous voulons défier toute concurrence et nous allons avoir une concurrence à côté de chez nous, avec le Parc européen de monsieur votre père…

— Comment, dit Philippe, vous craignez notre concurrence ?

— Nous ne la craignons pas, monsieur ; mais enfin nous avons le devoir de nous en préoccuper !… La Chambre monégasque s’en inquiète, monsieur, et si vous avez suivi ses émouvants débats…

— Je ne les ai pas suivis, dit Philippe.

— C’est regrettable, monsieur ! Mes collègues et moi, nous avons dépensé beaucoup d’éloquence… nous avons failli être renversés, monsieur, à cause de la création de monsieur votre père… La Chambre des députés monégasques voit avec inquiétude se créer à côté de chez nous une concurrence qui peut devenir redoutable ! Il y a concurrence et concurrence : tant qu’il ne s’agira que de concurrence simple, nous ne dirons rien ; mais si vous vous lanciez dans une concurrence déloyale, ce serait un casus belli. Je vous prierais de le répéter confidentiellement à monsieur votre père… Il a été question hier, en conseil des ministres, de vous envoyer une note dans ce sens…

— Voyons, Excellence, qu’appelez-vous concurrence déloyale ?

— J’appellerais concurrence déloyale, l’établissement d’une roulette sur un point quelconque du Parc européen, en Italie ! concurrence déloyale, casus belli !

— Rassurez-vous, Excellence, je connais les intentions du conseil de gérance du Parc européen ; nous ne recourrons pas à la roulette pour attirer le public, nous nous contenterons des beautés naturelles, de la splendeur des sites sérieusement améliorés, des vieux souvenirs, etc., etc.

— Beautés naturelles, souvenirs historiques, concurrence loyale, monsieur, nous le reconnaissons ! alors point de casus belli ! J’en suis enchanté, nous lutterons à armes courtoises !… point de casus belli ! Je ne vous cacherai pas que l’opinion publique était, chez nous, assez vivement surexcitée contre vous… on parlait de vous déclarer la guerre et de prendre Gênes !…

— Vraiment !

— Positivement ! Vous savez que notre escadre aérienne est formidable ! Nous avons acheté en Amérique des monitors aériens d’une force terrible… Si vous aviez établi la roulette à Gênes, nous vous bombardions ! Je suis enchanté de vos explications… Beautés naturelles ! Concurrence loyale ! nous serons concurrents, mais point ennemis ! Ouf ! je respire ! j’espère que vous viendrez dîner au palais ! »

MONITORS AÉRIENS DU ROI DE MONACO.