Le vray Discours sur la route et admirable desconfiture des Reistres

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Le vray discours sur la route et admirable desconfiture des Reistres, advenue par la vertu et prouësse de Monseigneur le Duc de Guyse, sous l’authorité du Roy, à Angerville, le vendredy xxvij de novembre 1587.

1587



Le vray discours sur la route1 et admirable desconfiture des Reistres2, advenue par la vertu et prouësse de Monseigneur le Duc de Guyse, sous l’authorité du Roy, à Angerville, le vendredy xxvij de novembre 1587 ; avec le nombre des morts, des blessez et prisonniers.
À Paris, par Pierre Chevillot, au Palais, en l’allée de la Chapelle Saint-Michel.
M.D.LXXXVII

Encores que nous soyons en possession sur tous les autres peuples de la terre de ce beau et excellent tiltre de tres chrestien peuple françois, si est-ce que nous sommes si prompts à nous deffier de la grace et misericorde de nostre Dieu, que, lors que les affaires ne nous viennent à poinct nommé et selon que nous les avons pourpensées, nous nous laissons très-lachement couler en une desasseurance de la bonté divine : il ne fault pour preuve de mon dire que les occurences du present. Noz deportemens portent tesmoignage contre nous-mesmes. La saison nous a esté très-apre, la disette grande, la famine universelle. Nous nous laissons presque emporter au long et au loing.

Mais lorsque le desespoir est prest de nous gaigner, la largesse celeste nous retient : la main de Dieu ouvre ses benedictions et thresors d’abondance : il nous remplit de tant de biens, que nous nous trouvons grandement empeschez à les resserrer. Pour cela, nostre legereté ne peult estre asseurée avec solidité en la puissance celeste ; nous faisons de mesmes que ceux lesquels, eschappez d’une très perilleuse tourmente, lorsqu’ils se trouvent à bord, ne se ressouviennent du danger auquel ils ont esté ; avons-nous des biens à planté3, il nous semble que nous ne sommes plus ceux lesquels estions battus de la famine, de la souffrette et nécessite.

Et pour ce, afin de nous resveiller, Dieu a permis que l’aquilon a chassé en nostre France une formillières de hannetons, deliberez non point de brotter seulement le tendron de noz arbres, mais de s’emparer de l’estat, nous bannir de nostre propre terre, nous en chasser. Ce coup de fouet a fait gemir les plus advisez souz la juste prudence de nostre Dieu, recognoissans que sa Majesté estoit grandement indignée contre le peuple françois, en ce qu’à peine avoit-il le pied tiré hors de Scylle, qu’il choquoit Charybde ; la famine n’estoit presque appaisée, que la guerre venoit moissonner le rapport de l’année, et qui pis est menaçoit l’estat françois de submersion, et nostre saincte Eglise catholique, apostolique et romaine d’esbranlement.

Tant de soupirs, tant de regrets, tant de gemissements, enfin ils ont tasché à semondre la clemence divine à prendre pitié et commiseration des desolations de nostre France, et des restes de son Eglise sacrée, par vœux, par penitences et par autres œuvres devotieuses. Les autres ont pensé qu’il falloit opposer la force à la force, et monstrer à ceste racaille estrangere quelle estoit la vertu des François ; ils y ont porté ce qui s’est peu, la générosité, la magnanimité, l’adresse, leurs moyens, y ont exposé leur propre vie. Les autres, faillis de cœur et tournans le dos à la masle dignité du nom françois et de la magnanimité chrestienne, ont voulu que l’on traictast avec l’estranger4.

Aucuns d’eux mesmes ont esté tellement pippez, que, se deffians d’eux-mesmes et de l’assistance celeste, ils se sont rangez avec eux, et de vrais et naturels François qu’ils estoient, ils se sont lachement bandez contre la propre France. Qu’ils prennent tel masque qu’ils vouldront, ils ne se sçauroient sauver que l’on ne les repute pour estre tombez en deffiance de la bonté de Dieu.

Voire mais, ne taxons point. Bien peu d’entre nous se trouveront qui, par l’apparence humaine, ne fit jugement que se rendre du costé des reistres c’estoit suyvre le party le plus fort, une armée estrangère de trente à quarante mil hommes, despouillée de toute humanité, ne respirant que le ravagement de cest estat, secondée des intelligences que le party huguenot et de noz chrestiens à simple semelle avoit pratiqué en France, estoit bien pour affoiblir les forces de la France, et renforcer l’ennemi de nostre France.

Ne faisons point des vaillans et des trop asseurez ; nous nous trompons nous mesmes si nous nous voulons coucher pour avoir esté sans peur. Ceste grande et efformidable force nous effrayoit seulement dès qu’elle estoit delà le Rhin. Elle le passe, elle donne jusques au cœur de la France. On fait mine de luy faire teste, elle gaigne pays. Desja se promettoit la conqueste de ce très florissant royaume françois ; desja ces brodes6 se partageoient entre eux nos despouilles, dissipoient cest estat françois, y batissoient leurs tudesques colonies, et pour combler la France d’infelicité, luy vouloient ravir ce beau lys de très-chrestienté, pour y planter la cigüe d’atheisme, d’huguenotisme, d’impiétée et heresie. He ! pauvre peuple françois, où estois-tu ? Tu ne perdrois point seulement la franchise françoise, mais aussi ta foy chrestienne.

Tu allois souffrir la tyrannie de l’estranger. Lorsque tu es aux abbois de perdre cœur, et que l’Alemand bransle son estendard au milieu de tes terres, voicy le Dieu du ciel qui te veult apprendre qu’il ne t’a jamais perdu de veue, qu’il t’a gardé, qu’il a eu pitié de toy ; il nous a mis à l’esperance, non point pour nous perdre, ains pour ce que noz pechez ont attiré sur nous sa juste indignation. Le reistre nous a la pistole sur le gosier ; il ravage notre France ; elle est tellement bigarrée, que tant de milliers de François qui l’habitent, à peine s’est trouvée une poignée de François qui ait voulu combattre ceste volée de voleurs estrangers.

Le roy a eu des forces ; quelque partie de sa noblesse l’a assisté, mais cela estoit-ce pour opposer à ces Tudesques ? Ce grand et valeureux prince monseigneur le duc de Guyse avoit quelques troupes, mais qui n’esgalloient de beaucoup près en nombre celles des estrangers ; toutes fois, comme jamais la vertu ne se fait bien paroistre que lors qu’il y a apparence qu’elle ne peut subsister, aussi ce non moins prudent que martial prince, voyant un tel monceau d’estrangers, delibère, à quelque pris que ce fut, restaurer la reputation et la vertu françoise et d’exterminer les espouvantaux d’ames tièdes et non françoises, leur passer sur le ventre, en engraisser et fumer les champs françois, et qu’ils publioient que c’estoit à luy qu’ils en vouloient, leur faire ressentir que sa generosité estoit trop heroïque pour souffrir le choc de ces ames venales ; alors, avoir veu quels ont esté ses exploits en la deffaicte qu’il fit à Villemory pres Montargis6, comme il fit perdre la vie aux ennemis qui estoient en nombre de quinze à seize cens, lesquels demeurèrent morts sur la place, sans compter les blessez et les prisonniers, et bien quatre cens chariots qu’ils pillèrent et furent brusler une grande partie, outre seize cens chevaux de butin.

La deffaicte d’Auneau7 est singulièrement remarquable, pour y avoir esté faicte une execution merveilleuse de ces miserable reistres, sept de leurs cornettes deffaictes, trois cens de leurs chariots bruslez, deux mil cinq cens d’entre eux morts, sans compter les blessés et prisonniers, qui estoient en nombre de trois cens hommes, et soixante qui gaignerent le hault par l’une des portes du village d’Auneau, et emporterent deux cornettes avec eux ; oultre ce ils ont deux mille chevaux de butin, sans ceux qui furent bruslez. Exploicts que je celèbre volontiers, comme je me resjouis de ce qu’il plaist à Dieu de benir les sainctes et vertueuses entreprinces de ce magnanime prince, non point pour nous faire chanter (comme l’on dit) le triompe avant la victoire.

Ceste descharge n’escruoit pas beaucoup l’armée ennemie ; il sembloit qu’ils se roidissent d’avantage contre leur desconvenue.

Cependant monseigneur de Guyse se retire à Dourdan, et envoye à Estempes prier et louer Dieu par les Eglises de la grace qu’il luy avoit faict d’avoir eu un si grand heur à la desconfiture de ces reistres, ce qui fut faict mardy au matin par une grande messe chantée avec le Te Deum laudamus8. À peine fut parachevée l’action de grace, que nouvelles vindrent que les reistres, esperdus au possible de l’eschec que mon dit seigneur venoit de leur livrer, s’acheminoient droict à Angerville9 pour prendre deliberation de ce qu’ils devoient faire ; et là faisoient estat d’y sejourner le mercredy vingt cinquiesme de novembre lendemain de la deffaicte d’Aulneau ; mais ils entendirent que mon dit seigneur de Guyse avoit volonté de les aller combattre, mesmes esventerent qu’il estoit party d’Estempes avec ses forces.

Ce qui leur donna un extreme allarme, s’attendans bien de n’avoir meilleur marché que leurs compagnons d’Auneau.

Si jamais vous avez veu des personnes complices d’un vol, et qui, voyans ceux qui leur ont assisté au vol monté sur l’eschelle du gibet, prest à estre jetté du haut en bas, et que d’eux on s’informe de ceux qui ont assisté au vol qui leur ont tenu escorte, vous pourrez vous représenter ces reistres ; ils avoient veu quel traictement mon dit seigneur de Guyse avoit faict à leurs compagnons, tant à Villemory qu’à Aulneau ; qu’il n’en laissoit eschapper pas un qu’il ne luy fist rendre gorge et poser le butin qu’il avoit fait en France ; ils trembloient en eux mesmes, et estoient aussi peu asseuré qu’est le pauvre criminel, lequel ayant receu la condamnation de mort, a en queue l’executeur de la haulte justice, qui le tient attaché du licol par le col. Que font ils ? De se sauver, ils ne peuvent. Ils sont prevostables non domiciliez, et pourtant prevoyent bien qu’ils ne peuvent decliner ny reculer en arière, moins pallier la verité, ont recours à la misericorde de la justice ; les autres, comme ils se sentent horriblement miserables pour leurs forfaicts, desesperans que la justice puisse aucunement leur faire grace et misericorde, brisent et rompent les prisons.

De mesme, peuple françois, il en est pris aux ennemis de la France. Les Suisses, recognoissans qu’ils avoient offensé griefvement contre la majesté du roy, ont tasché de le rappaiser ; il n’ont cessé à le poursuyvre de leur vouloir donner un pardon et passeport à ce qu’ils eussent moyen d’eux retourner en leur pays, protestants de ne porter jamais les armes en France contre sa dicte Majesté, ny contre l’Eglise catholique, apostolique et romaine, benefice duquel, jaçoit qu’ils s’en soient renduz indignes par leur grande forfaiture, si croi-je qu’ils jouyront, ayans affaire à un prince lequel, instruit par le Sauveur de tous les humains, ne desire point la mort du pecheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive ; ils ont requis mercy à ce grand et invincible Henry, lequel se repute à une victoire très signalée de ce qu’il se rend vainqueur de soy mesme, quittant à ces miserables l’offense, laquelle il avoit moyen de vanger.

Et quant aux reistres et autres François bigarez, qui ont conjuré avec l’estranger contre la France, ils s’en sont enfuis ; ils n’ont osé comparoir devant le soleil de justice, devant la majesté du roy très chrestien, leur propre conscience leur donnant affre10 : ils ne se sont osé asseurer ; ils ont fremy de peur. Eux mesmes se sont mis en vau de route pour eviter la justice du prevost ; ils ont levé le siege, ils ont brisé les prisons, ils ont bruslé leurs chariots et bagaiges, enterré leur artillerie, pour monstrer qu’ils avoient du courage et de la force par les talons.

Mais, je vous prie, considerons un peu à part nous, peuple françois, qui nous a mis la victoire en main ? Qui a humilié ces Suisses ? Qui a estouppé et bridé ces pistoliers ? Ce ne sont point les forces françoises : l’estranger nous surmontoit. Ce n’est point le bras humain : le prince du monde avoit desployé sa puissance contre l’estat très chrestien, esperant de donner soudainement le coup de ruine à l’epouse de Jesus-Christ. C’est donc Dieu qui a rendu noz ennemis esperdus. Noz forces ont esté les bouteilles de Gedeon. En un mot, peuple françois, si tes ennemis ont vuidé la France, si la France jouit de sa franchise, n’impute point ce bien à la prudence humaine : elle ny voyoit goutte ; moins à noz forces : elles estoient trop foibles ; ains à la toute puissante grace de Dieu, lequel a voulu encores pour ce coup te garentir des pattes du loup et de la griffe du lyon. N’espère qu’en luy ; ne t’appuie sur ce qui est de l’extérieur. Dieu fait ses miracles et œuvres prodigieuses lors que toutes choses sont reduites au desespoir. De ma part je presage, mes vœux tendent là, que Dieu veult retirer son courroux de nostre France, moyennant que par recognoissance de noz faultes et repentance de noz pechez nous nous rendons capables de sa digne faveur.

Desja, peuple chrestien, françois, parisien, je vois que tu te veux estranger au nombre des ingrats et mescognoissants, attendu que si tost que ceste heureuse nouvelle de la route de noz ennemis nous a esté annoncée, il n’y a eu celuy d’entre nous qui ne se soit bandé pour en remercier humblement la majesté divine ; et pour plus particulièrement tesmoigner l’obligation que tous unanimement nous avons recogneue avoir reçue par ceste signalée desconfiture, nous nous sommes tous assemblez pour presanter à la divine majesté l’hymne Te Deum laudamus, messieurs de la cour et autres corps de la ville y assistans avec une grande et solennelle ceremonie.

Dieu par sa saincte grace vueille que ce soit avec fruit et utilité, et face prosperer à toujours les heureux et sages desseins de nostre Roy, l’assiste de bon conseil chrestien et prudent, à ce que ce royaume françois puisse fleurir à son honneur et gloire, et à l’edification de sa sainte Eglise.

Courage donc, peuple françois ! Tu vois le Dieu des armées de ton costé, qui empoigne la querelle, qui tracasse les ennemis, qui donne du courage et de la force au vrais chrestiens et François pour chasser l’estranger ; que l’heur est inopinement de ton costé, que tu jouis de la victoire, que noz ennemis ont receu la perte, le dommaige et le joug ; que le champ de la battaille nous est demeuré. Il te faut en louer et benir la majesté divine, et la supplier que tousjours il luy plaise de continuer sa favorable assistance, tendre les mains à sa bonté.



1. Pour déroute. L’une vient de rupta, l’autre de dirupta, qui ont le même sens en latin ; il étoit donc naturel que le même sens existât aussi en françois.

2. Ces reîtres étoient, comme on sait, des cavaliers allemands, ainsi que l’indique leur nom, Reiter, homme de cheval. Branthôme, qui ne savoit pas assez d’allemand pour trouver l’étymologie véritable, en avoit fait une à sa manière. Suivant lui « on les appeloit reistres parce que, disoit-on, ils étoient noirs comme de beaux diables. » (Édit. du Panthéon littér., t. I, p. 417.) Comme ils se recrutoient, pour le plus grand nombre, dans les états protestants de l’Allemagne, ils se trouvoient être des alliés naturels pour les huguenots de France. Venir piller ce beau pays sous prétexte de servir la foi étoit une trop excellente aubaine pour qu’ils la laissassent jamais échapper. Au premier appel de leurs frères de France ils accouroient. Dans les troupes que Coligny mit en campagne, on comptoit un grand nombre de reîtres ; en 1576, 12,000 passèrent le Rhin, sur une invitation de ceux de la religion, invitation qui n’auroit pas eu besoin d’être pressante. Comme on les connoissoit, « avis fut alors donné que le feu et sang se verra en France. » (Preuves de l’Estoile, t. III, p. 201.) La plus redoutable de ces invasions fut celle dont il est question ici. Le 13 juin 1587, Schomberg, qui s’étoit rendu en Allemagne pour suivre leurs mouvements, écrivit au roi qu’ils s’armoient au nombre de 9,000, et que, vers le 12 juillet, ils seroient sur le Rhin, où 12,000 Suisses et 6,000 lansquenets devoient se joindre à eux. Le duc Otto de Lunebourg les commandoit. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est qu’ils retarderoient leur marche jusqu’au commencement d’août. Malheureusement la récolte ne seroit pas faite alors, et, disoit Schomberg, il falloit être assuré qu’elle seroit détruite partout où passeroient ces pillards ; ce qui eut lieu en effet, et la disette s’en augmenta. Si du moins, ajoutoit-il, le roi avoit une armée qui pût les arrêter à la frontière ! mais les forces étoient trop divisées pour cela, les finances trop pauvres. Un espoir restoit, c’est que leurs alliés de France ne fussent pas prêts à les joindre, et donnassent ainsi le temps de les attaquer et de les détruire séparément : « Si les forces françoises leur manquent, dit Schomberg, ils sont perdus. On leur promet vingt mille François à pied et à cheval ; j’écris bien et fais dire partout qu’ils n’y trouveront pas un, si ce ne sont ceux qui s’y trouveront pour leur rompre la teste. » Et ici encore Schomberg disoit vrai.

3. Planté est un vieux mot qui signifioit multitude, abondance. On lit dans Monstrelet (liv. I, ch. 77) : « Grand planté de clergé et de peuple. » Dans Rabelais (I, ch. 4) : « Gargamelle mangea grant planté de trippes. » De là, pour signifier beaucoup, en abondance, l’expression à planté qui se trouve partout (V. Ancien Théâtre, t. II, p. 286), ou celle-ci : à grand’planté, qui se lit notamment dans ce passage de Monstrelet (liv. II, ch. 39) : « Il le fit servir abondamment de tous vivres, hors de vin ; mais les marchands chrétiens lui en faisoient delivrer secrètement à grand’ planté. »

4. Il en avoit été en effet question dans le conseil du roi, et l’auteur de cette pièce, aussi hostile à Henri III qu’il est favorable aux Guise, ne pouvoit oublier de le dire.

5. Pour Bruder, frère, comme ces soudars s’appeloient familièrement entre eux.

6. La défaite des reîtres à Vimory eut lieu, selon L’Estoile, le 29, et, selon P. Mathieu, en son Histoire des Troubles (livre II), le 27 octobre. Leur but étoit d’aller joindre au plus tôt le roi de Navarre au delà de la Loire ; Henri III le savoit, et, campé sur ce fleuve tantôt à Gien, à Sully, ou à Jargeau, il les attendoit au passage (Recueil A–Z, G, p. 227–241). Guise cependant, bien qu’il ne fût pas en force, les suivoit en queue et les harceloit « par une infinité d’algarades ». Un gros de leurs troupes étoit à Vimory, sur la route de Lorris. Comme il se trouvoit lui-même à Montargis, la distance n’étant que de deux lieues, il pouvoit aisément les surveiller. Il sut qu’ils faisoient mauvaise garde. Le sieur de Cluseau, entre autres, lui dit « qu’il les avoit reconnus estant sur le point de souper, au moyen de quoy seroit bon de leur aller porter le dessert ». Le duc trouva l’avis excellent, et on les surprit comme ils soupoient. M. de Mayenne fut d’un grand secours, par son courage et par les soixante cuirassiers qu’il lança dans la mêlée. Ce fut victoire gagnée, mais on l’exagéra beaucoup ici. Selon P. Mathieu, toute la perte des reîtres n’auroit été que de 500 hommes, 100 valets, 300 chevaux de chariots, 2 chameaux et une paire de timballes ; tandis que M. de Guise auroit perdu 40 gentilshommes et 200 soldats. Pasquier nous fait la part plus belle. Suivant lui, M. de Listenois auroit seul été tué parmi les gentils hommes, et le bourg de Vimory, ainsi que tout le bagage des reîtres, nous seroient restés. (Lettre, édit. in-fol., t. II, p. 302.) Guise, en chassant les reîtres du Gâtinois, travailloit pour lui ; Montargis lui appartenoit.

7. Auneau est un gros bourg de l’arrondissement de Chartres. Les reîtres y étoient venus après avoir pillé Château-Landon. Ils avoient emporté le village ; mais le château, dont il ne reste plus qu’une tour située au midi, à l’entrée d’un parc, avoit tenu bon. C’est ce qui les perdit. Pendant qu’ils faisoient « bonne chère à l’allemande, » le capitaine du château s’entendit avec Guise ; dans la nuit du 23 novembre il lui ouvrit les portes de sa petite forteresse, et le duc put ainsi pénétrer dans le village et surprendre les reîtres le lendemain matin, « à la diane… Il leur donna au saut du lict, dit Pasquier (ibid.), non chemise blanche, mais rouge. » Cette fois le carnage fut grand et à peu près tel qu’on le dit ici. 12 ou 1500 hommes furent tués, selon Pasquier, et il y eut 80 chariots pris. Au dire de L’Estoile, le baron de Donaw, chef de ce parti de reîtres, auroit été pris. Il est certain au contraire, comme le dit Pasquier, qu’il put se sauver de vitesse. Il paroît que ce fut la mousqueterie qui fit le plus de mal aux reîtres. Le duc de Guise ne manquoit jamais d’en tirer bon parti : « C’estoit, disoit-il à Brantôme, un vray moyen pour attraper et deffaire un battaillon de cinq ou six mille Suisses, qui font tant des mauvais, des braves, quand ils sont serrez dans leur gros. » Il ajoutoit qu’avec de gentils arquebusiers basques, biscains, béarnois, « bien legers de viande et de graisse, maigrelins, dispots et bien ingambes », avec de bonnes arquebuses de Milan, il auroit facilement raison de ces grands et gros bataillons de Suisses, « qu’il les perceroit à jour et larderoit d’arquebuzades, comme canards. Il en pourroit faire de mesme sur les reistres, qui font tant des mauvais, selon les lieux advantageux qui se rencontreroient, ainsin qu’il attrappa ceux de M. de Thoré en belle campagne, où nos mousquets leur nuisirent beaucoup, et à Aulneau, de qui l’harquebuzerie fit si grand eschet sur les reistres, selon son commandement qu’il fit à ses braves capitaines, qui sceurent bien obeir à ce brave general. » Œuvres de Branthôme, édit. elzevir., I, p. 380.

8. Le peuple chanta des Te Deum à sa manière. Dans le Premier Recueil de toutes les chansons nouvelles, tant amoureuses, rustiques, que musicales (1590, in-16) se trouve, fol. 9, Cantique chanté à la louange de M. le duc de Guyse, sur la victoire qu’il a obtenue contre les Reistres. Le même recueil contient trois autres chansons sur le même sujet.

9. Angerville, sur la route d’Orléans, chef-lieu de canton du département d’Eure-et-Loir, est à cinq lieues au sud-ouest d’Auneau. Ils y étoient venus tout fuyant pendant la nuit, après avoir brûlé ce qui les gênoit, et avoir pris leurs lansquenets en croupe. (Lettres de Pasquier, t. II, p. 302.)

10. Vieux mot que la littérature romantique a tâché de reconquérir, d’après un conseil de Voltaire. Il signifie angoisse, frisson. On le trouve employé dans le sens de terreur, dans la 75e des Cent Nouvelles nouvelles. Saint-Simon s’en servoit encore : « Elle étoit, de plus, dit-il, tellement tourmentée des affres de la mort, qu’elle payoit plusieurs femmes dont l’emploi unique étoit de la veiller. » (Mémoires, édit. Sautelet, t. V, p. 406.)