Leone Leoni (RDDM)

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Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2
George Sand

Leone leoni (en 2 parties)



LEONE LEONI


Nous étions à Venise. Le froid et la pluie avaient chasse les promeneurs et les masques de la place et des quais. La nuit était sombre et silencieuse. On n’entendait au loin que la voix monotone de l’Adriatique se brisant sur les îlots , et de temps en temps les cris des hommes de quart de la frégate qui garde l’entrée de la Giudecca s’entrecroisant avec les réponses de la goélette de surveillance. C’était un beau soir de carnaval dans l’intérieur des palais et des théâtres ; mais au dehors tout était morne, et les réverbères se reflétaient sur les dalles humides, où retentissait de loin en loin le pas précipité d’un masque attardé, enveloppé dans son manteau. Nous étions tous deux seuls dans une des salles de l’ancien palais Nasi, situé sur le quai des Esclavons, et converti aujourd’hui en auberge, la meilleure de Venise. Quelques bougies éparses sur les tables et la lueur du foyer éclairaient faiblement cette pièce immense , et l’oscillation de la flamme semblait faire mouvoir les divinités allégoriques peintes à fresque sur le plafond. Juliette Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/136 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/137 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/138 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/139 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/140 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/141 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/142 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/143 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/144 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/145 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/146 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/147 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/148 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/149 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/150 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/151 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/152 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/153 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/154 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/155 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/156 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/157 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/158 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/159 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/160 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/161 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/162 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/163 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/164 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/165 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/166 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/167 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/168 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/169 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/170 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/171 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/172 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/173 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/174 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/175 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/176 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/177 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/178 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/179 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/180 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/181 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/182 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/183 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/184 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/185 ÎSO KEVUE DES DEUX MONDES.

— Oui, repartit Ghalm, le juif Thadée lui acompte cent cin- (juante mille francs au commencement de l’hiver.

— C’est très bien , dit le marquis. Leoni, as-tu paye le loyer de ton palais héréditaire ?

— Parbleu ! d’avance , dit Chalm, est-ce qu’on le lui aurait loué sîuis ça ?

— Qu’est-ce que tu comptes faire , quand tu n’auras plus rien ? demanda à Leoni un des parieurs.

— Des dettes, répondit Leoni avec un calme impertuibable.

— C’est plus facile que de trouver des juifs qui nous laissent trois mois en paix, dit le vicomte. Que feras-tu quand tes créanciers te prendront au collet ?

— Je prendrais un joli petit bateau.... répondit Leoni en souriant.

— Bien, et tu iras à Trieste ?

— Non, c’est trop près ; à Païenne, je n’y ai pas encore été.

— Mais quand on arrive quelque part, dit le marquis, il faut faire figure dès les premiers jours.

— La Providence y pourvoira , répondit Leoni , c’est la mère des audacieux.

— Mais non pas celle des paresseux, dit Chalm , et je ne connais au monde personne qui le soit plus que toi. Que diable as-tu fait en Suisse avec ton infante pendant six mois ?

— Silence là-dessus, répondit Leoni, je l’ai aimée, et je jetterai mon verre au nez de quiconque le trouvera plaisant.

— Leoni, tu bois trop, lui cria un autre parieur.

— Peut-être, répondit Leoni, mais j’ai dit ce que j’ai dit. Le vicomte ne répondit pas à cette espèce de pi’ovocation , et le marquis se hâta de détourner la conversation.

— Mais pourquoi, diable ! ne joues-tu pas ? dit-il à Leoni.

— Ventre-dieu ! je joue tous les jours pour vous obliger. Moi cjui déteste le jeu , vous me rendrez stupide avec vos cartes et vos dés, et vos poches qui sont comme le tonneau des Danaïdes, et vos mains insatiables ! Vous n’êtes que des sots, vous tous. Quand vous avez fait un coup, au lieu de vous reposer et de jouir de la vie en voluptueux, vous vous agitez jusqu’à ce que vous ayez gâté la chance.

LEOiE J.EOM. 181

— La chance, la chance ! dit le marquis, on sait ce que c’est que la chance !

— Grand merci ! dit Leoni, je ne veux plus le savoir ; j’ai été trop bien étrillé à Paris. Quand je pense qu’il y a un homme, que Dieu veuille bien dans sa miséricorde donner à tous les diables !...

— Eh bien ? dit le vicomte.

— Un homme, dit le marquis, dont il faudra que nous nous débarrassions à tout prix, si nous voulons retrouver la liberté suila terre. Mais patience, nous sommes deux contre lui.

— Sois tranquille, dit Leoni, je n’ai pas tellement oublié la vieille coutume du pays, que je ne sache purger notre route de celui qui me gênera. Sans mon diable d’amour qui me tenait à la cervelle, j’avais beau jeu en Belgique.

— Toi ? dit le marquis, tu n’as jamais opéré dans ce genre-là , et tu n’en auras jamais le courage.

— Le courage ? s’écria Leoni, en se levant à demi avec des yeux étincelans.

— Pas d’extravagances, reprit le marquis, avec cet effroyable sang-froid qu’ils avaient tous : entendons-nous, tu as du courage pour tuer un ours ou un sanglier ; mais pour tuer un homme, tu as trop d’idées sentimentales et philosophiques dans la tète.

— Cela se peut, répondit Leoni en se rasseyant, cependant je ne sais pas.

— Tu ne veux donc pas jouer à Palerme ? dit le vicomte.

— Au diable le jeu ! Si je pouvais me passionner pour quehjue chose, pour la chasse, pour un cheval, pour une Calabroise olivâtre , j’irais l’été prochain m’ enfermer dans les Abruzzes et passer encore quelques mois à vous oublier tous.

— Repassionne-toi pour Juliette , dit le vicomte avec ironie.

— Je ne me repassionnerai pas pour Juhette, répondit Leoni avec colère, mais je te donnerai un soufflet si tu prononces encore son nom.

— Il faut lui faire boire du thé, dit le vicomte. Il est ivre-mort. —-Allons, Leoni, s’écria le marquis en lui serrant le bras, tu nous traites horriblement ce soir, qu’as-tu donc ? Ne sommes-nous plus tes amis ? Doutes-tu de nous, parle ?

— Non , je ne doute pas de vous , dit Leoni , vous m’avez rendu ISâ REVUE DES DEUX MONDES.

autant que je vous ai pris. Je sais ce que vous valez tous ; le bien et le mal, je juge tout cela sans préjugé et sans prévention.

— Ah ! il ferait beau voir ! dit le vicomte entre ses dents.

— Allons, du punch , du punch ! crièrent les autres. Il n’y a plus de bonne humeur possible si nous n’achevons de griser Chalm et Leoni ; ils en sont aux attaques de nerfs, mettons-les dans l’extase.

— Oui , mes amis , mes bons amis ! cria Leoni , le punch , l’amitié !

la vie , la belle vie ! A bas les cartes , ce sont elles qui me 

rendent maussade ; vive l’ivresse, vivent les femmes ! vive la paresse, le tabac, la musique, l’argent ! vivent les jeunes filles et les vieilles comtesses ! vive le diable, vive l’amour ! vive tout ce qui fait vivre ! Tout est bon quand on est assez bien constitué pour profiter et jouir de tout.

Ils se levèrent tous en entonnant un chœur bachique ; je m’enfuis, je montai l’escalier avec l’égarement d’une personne qui se croit poursuivie , et je tombai sans connaissance sur le parquet de ma chambre.

Le lendemain matin on me trouva étendue sur le tapis , roide et glacée comme par la mort ; j’eus une fièvre cérébrale. Je crois que Leoni me donna des soins ; il me sembla le voir souvent à mou chevet, mais je n’en pus conserver qu’une idée vague. Au bout de trois jours j’étais hors de danger. Leoni vint alors savoir de mes nouvelles de temps en temps , et passer une partie de l’après-midi avec moi. Il quittait le palais tous les soirs à six heures et ne rentrait que le lendemain matin , j’ai su cela plus tard. De tout ce que j’avais entendu , je n’avais compris clairement qu’une chose qui était la cause de mon désespoir : c’est que Leoni ne m’aimait plus. Jusque-là je n’avais pas voulu le croire, quoique toute sa conduite dût me le faire comprendre. Je résolus de ne pas contribuer plus long-temps à sa ruine , et de ne pas abuser d’un reste de compassion et de générosité , qui lui prescrivait encore des égards envers moi. Je le fis appeler aussitôt que je me sentis la force de supporter cette entrevue, et je lui déclarai ce que je lui avais entendu dire de moi au milieu de l’orgie. Je gardai le silence sur tout le reste. Je ne voyais pas clair dans cette confusion d’infamies que ses amis m’avaient l^it pressentir ; je ne voulais pas comprendre cela. Je consentais à tout, à mon abanLEONE LEONI. 185

don, à mon désespoir et à ma mort. Je lui signifiai que j’étais décidée à partir dans huit jours, que je ne voulais rien accepter de lui désormais : j’avais gardé l’épingle de mon père ; en la vendant, j’aurais bien au-delà de ce qu’il me fallait d’argent pour retourner à Bruxelles.

Le courage avec lequel je parlai, et que la fièvre aidait sans doute, frappa Leoni d’un coup inattendu. Il garda le silence et marcha avec agitation dans la chambre , puis des sanglots et des cris s’échappèrent de sa poitrine ; il tomba suffoqué sur une chaise. Effrayée de l’état où je le voyais, je quittai comme malgré moi nia chaise longue et je m’approchai de lui avec sollicitude. Alors il me saisit dans ses bras , et me serrant avec frénésie : — Non , non ! tu ne me quitteras pas, s’écria-t-il , jamais je n’y consentirai ; si ta fierté bien juste et bien légitime ne se laisse pas fléchir, je me coucherai à tes pieds, en travers de cette porte, et je me tuerai si tu marches sur moi. Non, tu ne t’en iras pas, car je t’aime avec passion ; tu es la seule femme au monde que j’aie pu respecter et admirer encore après l’avoir possédée six mois. Ce que j’ai dit est une sottise, une infamie, et un mensonge : tu ne sais pas, Juhetle, oh ! tu ne sais pas tous mes malheurs ! tu ne sais pas à quoi me condamne une société d’hommes perdus, à quoi m’entraîne une ame de bronze, de feu , d’or et de boue, que j’ai reçue du ciel et de l’enfer réunis ! Si tu ne veux plus m’aimer, je ne veux plus vivre. Que n’ai-je pas fait, que n’ai-je pas sacrifié, que n’ai -je pas souillé pour m’attacher à cette vie exécrable qu’ils m’ont faite ! Quel démon moqueur s’est donc enfermé dans mon cerveau, pour que j’y trouve encore parfois de l’attrait , et pour que je brise , en m’y élançant, les liens les plus sacrés ? Ah ! il est temps d’en finir, je n’avais eu depuis que je suis au monde qu’une période vraiment belle, vraiment pure, celle où je t’ai possédée et adorée. Cela m’avait lavé de toutes mes iniquités, et j’aurais dû rester sous la neige dans le chalet ; je serais mort en paix avec toi, avec Dieu , et avec moi-même , tandis que me voilà perdu à tes yeux et aux miens. Juliette, Juliette ! grâce, pardon ! je sens mon ame se briser si tu m’abandonnes. Je suis encore jeune , je veux vivre, je veux être heureux , et je ne le serai jamais qu’avec toi. Vas-tu me punir de mort pour un blasphème échappé à l’ivresse ? Y croisiS4 RiiVLE DES DEUX MOiNDES.

tu, y peux-tu croire ? Oh ! que je souffre ! Que j’ai souffert depuis (fuinze jours ! J’ai des secrets qui me brûlent les entrailles ; si je pouvais te les dire, mais tu ne pourrais jamais les entendre jusqu’au bout. . .

— Je les sais, lui dis-je, et si tu m’aimais, je serais insensible à tout le reste...

— Tu les sais ! s’écria-t-il d’un air égaré, tu les sais ! Que sais-tu ?

— Je sais que vous êtes ruiné , que ce palais n’est point à vous , (]ue vous avez mangé en quatre mois une somme immense ; je sais que vous êtes habitué à cette existence aventureuse et à ces désordres ; j’ignore comment vous défaites si vite et comment vous rétablissez votre fortune ainsi ; je pense que le jeu est votre perle et votre ressource ; je crois que vous avez autour de vous une société funeste, et que vous luttez contre d’affreux conseils ; je crois que vous êtes au bord d’un abîme, mais que vous pouvez encore le fuir.

— Eh bien ! oui, tout cela est vrai , s’écria-l-il , tu sais tout ! et tu me le pardonnerais ?

— Si je n’avais perdu votre amour, lui dis-je, je croirais n’avoir rien perdu en quittant ce palais, ce faste et ce monde qui me sont odieux. Quelque pauvres que nous fussions, nous pourrions toujours vivre comme nous avons fait dans notre chalet, soit là, soit ailleurs , si vous êtes las de la Suisse. Si vous m’aimiez encore, vous ne seriez pas perdu, car vous ne penseriez ni au jeu, ni à l’intempérance , ni à aucune des passions que vous avez célébrées dans un toast diabolique ; si vous m’aimiez, nous paierions avec ce qui vous reste ce que vous pouvez devoir, et nous irions nous ensevelir et nous aimer dans quelque retraite, où j’oublierais vite ce que je viens d’apprendre , où je ne vous le rappellerais jamais , où je ne pourrais pas en souffrir.... Si vous m’aimiez !

. . . 

— Oh ! je t’aime, je t’aime, s’écria-t-il, partons ! Sauvons-nous, sauve-moi ! Sois ma bienfaitrice , mon ange , comme tu l’as toujours été. Viens, pardonne-moi.

Il se jeta à mes pieds, et tout ce que la passion la plus fervente peut dicter, il me le dit avec tant de chaleur que j’y crus ,... et que LEOiNE LEONI. JS*)

j’y croirai toujours. Lconi me trompait, m’avilissait, et m’aimait en même temps.

— Ecoute, me dit-il, quand nous fûmes réconciliés, demain je ferme la maison à tous mes commensaux, et je pars pour Milan, où j’ai à toucher encore une somme assez forte qui m’est due. Pendant ce temps, soigne-toi bien, rétablis ta santé, mets en ordre toutes les requêtes de nos créanciers, et fais les apprêts de notre départ. Dans huit jours, dans quinze au plus, je reviendrai payer nos dettes et te chercher pour aller vivre avec toi, où tu voudras, pour toujours.

Je crus à tout, je consentis à tout ; il partit, et la maison fut fermée. Je n’attendis pas que je fusse entièrement (>uérie pour m’occuper de remettre tout en ordre et de réviser les mémoires des fournisseurs. J’espérais que Leoni m’écrirait dès son arrivée à Milan, comme il me l’avait promis ; il fut plus de huit jours sans me donner de ses nouvelles. Il m’annonça enfin qu’il était sur de loucher beaucoup plus d’argent que nous n’en devions, mais qu’il serait obligé de rester vingt jours absent, au lieu de quinze. Je me résignai. Au bout de vingt jours, une nouvelle lettre m’annonça qu’il était forcé d’attendre ses rentrées jusqu’à la fin du mois. Je tombai dans le découragement. Seule dans ce grand palais, où, pour échapper aux insolentes visites des compagnons de Leoni, j’étais obligée de me cacher, de baisser les stores de ma fenêtre, et de soutenir une espèce de siège, dévorée d’inquiétude, malade et faible, livrée aux plus noires réflexions et à tous les remords que l’aiguillon du malheur reveille, je fus plusieurs fois tentée de njellre fin à ma déplorable vie.

Mais je n’étais pas au bout de mes souffrances. Un malin (]ue je croyais être seule dans le grand salon, et que je tenais un livre ouvert sur mes genoux sans songer à le regarder, j’entendis du bruit auprès de moi, et sortant de ma léthargie, je vis la détesiable figure du vicomte de Chalm. Je fis un cri, et j’allais le chasser, lorsqu’il se confondit en excuses d’un air à la fois respectueux et railleur, auquel je ne sus que répondre. 11 me dit qu’il avait forcé ma porte sur l’aulorisaiion d’une lettre de Leoni, qui l’avait spécialement charge de venir s’informer de ma santé et de lui en donner des nouvelles. Je ne crus point à ce pietexte, et j’allais le lui dire ; 186 K£VUE DES DEUX MONDES.

mais, sans m’en laisser le temps, il se mit à parler lui-même avec un sang-froid si impudent, qu’à moins d’appeler mes gens, il m’eût été impossible de le mettre à la porte. Jl était décidé à ne rien comprendre. —Je vois , madame, me dit-il d’un air d’intérêt hypocrite, que vous êtes informée de la situation fâcheuse où se trouve le baron. Soyez sûre que mes faibles ressources sont à sa disposition ; c’est malheureusement bien peu de chose pour contenter la prodigalité d’un caractère si magnifique. Ce qui me console , c’est qu’il est courageux , entreprenant , ingénieux. Il a refait plusieurs fois sa fortune ; il la relèvera encore. Mais vous aurez à souffrir, vous, madame, si jeune, si délicate, et si digne d’un meilleur sort ! C’est pour vous que je m’afflige profondément des foHes de Leoni et de toutes celles qu’il va encore commettre avant de trouver des ressources. La misère est une horrible chose à votre âge, et quand on a toujours vécu dans le luxe.....

Je l’interrompis brusquement, car je crus voir où il voulait en venir avec son injurieuse compassion. Je ne comprenais pas encore toute la bassesse de ce personnage.

Devinant ma méfiance , il s’empressa de la combattre. Il me fit entendre, avec toute la politesse de son langage subtil et froid, qu’il se jugeait trop vieux et trop peu riche pour m’ offrir son appui , mais qu’un jeune lord immensément riche , qui m’avait été présenté par lui et qui m’avait fait quelques visites, lui avait confié l’honorable message de me tenter par des promesses magnifiques. Je n’eus pas la force de répondre à cet affront ; j’étais si faible et si abattue, que je me mis à pleurer sans rien dire. L’infâme Chalm crut que j’étais ébranlée, et, pour me décider entièrement, il me déclara que Leoni ne reviendrait point à Venise , qu’il était enchaîné aux pieds de la princesse Zagarolo , et qu’il lui avait donné plein pouvoir de traiter cette affaire avec moi. L’indignation me rendit enfin la présence d’esprit dont j’avais besoin pour accabler cet homme de mépris et de confusion. Mais il fut bientôt remis de son trouble. — Je vois, madame, me dit-il , que votre jeunesse et votre candeur ont été cruellement abusées, et je ne saurais vous rendre haine pour haine , car vous me méconnaissez et vous m’accusez ; moi, je vous connais et vous estime. J’aurai, pour entendre vos reproches et vos injures, tout le LE( » iE LEONI. 187

sloïcisme dont le véritable dévouement doit savoir s’armer, et je vous dirai dans quel abîme vous êtes tombée, et de quelle abjection je veux vous retirer.

Il prononça ces mots avec tant de force et de calme, que mon crédule caractère en fut comme subjugué. Un instant, je pensai que dans le trouble de mes malheurs j’avais peut-être méconnu un homme sincère. Fascinée par l’impudente sérénité de son visage, j’oubliai les dégoûtantes paroles que je lui avais entendu prononcer, et je lui laissai le temps de parler. Il vit qu’il fallait profiter de ce moment d’incertitude et de faiblesse, et se hâta de me donner sur Leoni des renseignemens d’une odieuse vérité.

— J’admire, dit-il, comment votre cœur facile et confiant a pu s’attacher si long-temps à un caractère semblable. Il est vrai que la nature Fa doté de séductions irrésistibles, et qu’il a une habileté extraordinaire pour cacher ses turpitudes et pour prendi-e les dehors de la loyauté. Toutes les villes de l’Europe le connaissent pour un roué charmant. Quelques personnes seulement, en Italie, savent qu’il est capable de toutes les scélératesses pour satisfaire ses fantaisies innombrables. Aujourd’hui vous le verrez se modeler sur le type de Lovelace, demain sur celui du Pastor Fido. Comme il est un peu poète, il est capable de recevoir toutes les impressions, de comprendre et de singer toutes les vertus, de prendre et de jouer tous les rôles. Il croit sentir tout ce qu’il imite, et quelquefois il s’identifie tellement avec le personnage qu’il a choisi, qu’il en ressent les passions et en saisit la grandeur. Mais comme le fonds de son ame est vil et corrompu, comme il n’y a en lui qu’affectation et caprice, le vice se réveille tout à coup dans son sang, l’ennui de son hypocrisie le jette dans des habitudes entièrement contraires à celles qui semblaient lui être naturelles. Ceux qui ne l’ont vu que sous une de ses faces mensongères s’étonnent et le croient devenu fou ; ceux qui savent que son caractère est de n’en avoir aucun de vrai sourient et attendent paisiblement quelque nouvelle invention. —

Quoique ce portrait horrible me révoltât au point de me suffoquer, il me semblait y voir briller des traits d’une lumière accablante. J’étais attérée, mes nerfs se contractaient. Je regardais Chalm d’un air efltiré ; il s’applaudit de sa puissance et continua.

188 uevue des deux mondes.

— Ce caractère vous étonne ; si vous aviez plus d’expérience, ma chère dame, vous sauriez qu’il est fort répandu dans le monde. Pour l’avoir à un certain degré, il faut une certaine supériorité d’intelligence, et si beaucoup de sots s’en abstiennent, c’est qu’ils sont incapables de le soutenir. Vous verrez presque toujours un homme médiocre et vain se renfermer dans une manière d’être obstinée, qu’il prendra pour une spécialité, et qui le consolera des succès d’autrui. Il s’avouera moins brillant, mais il se déclarera plus solide et plus utile. La terre n’est peuplée que d’imbéciles insupportables ou de fous nuisibles. Tout bien considéré, j’aime encore mieux les derniers ; j’ai assez de prudence pour m’en préserver, et assez de tolérance pour m’en amuser. Mieux vaut rire avec un mahcieux bouffon que bâiller avec un bonhomme ennuyeux. C’est pourquoi vous m’avez vu dans l’intimité d’un homme que je n’aime ni n’estime. D’ailleurs j’étais attiré ici par vos manières affables, par votre angélique douceur ; je me sentais pour vous une amitié paternelle. Le jeune lord Edwards, qui vous avait vue de sa fenêtre passer des heures entières immobile et rêveuse à votre balcon, m’avait pris pour confident de la passion violente qu’il a conçue pour vous. Je l’avais présenté ici, désirant franchement et ardemment que vous ne restassiez pas plus long-temps dans la position douloureuse et humiliante où l’abandon de Leoni vous laissait ; je savais que lord Edwards avait une ame digne de la vôtre, et qu’il vous ferait une existence heureuse et honorable… Je viens aujourd’hui renouveler mes efforts et vous révéler son amour, que vous n’avez pas voulu comprendre…

Je mordais mon mouchoir de colère ; mais, dévorée par une idée fixe, je me levai et je lui dis avec force :

— Vous prétendez que Leoni vous autorise à me faire ces inliimes propositions, prouvez-le-moi ; oui, monsieur, prouvez-le ! — Et je lui secouai le bras convulsivement.

— Parbleu ! ma chère petite, me répondit ce misérable avec son impassibilité odieuse, c’est bien facile à prouver, mais comment ne vous l’expliqucz-vous pas à vous-même ! Leoni ne vous aime plus ; il a une autre maîtresse.

— Prouvez-le ! répétai-je avec exaspération.

— Toul-à-l’heure, toul-à-l’heure, dil-il. Leoni a grand besoin i

LEONE LEONl. 180

(l’argent, et il y a des femmes d’un certain âge dont In protection peut être avantageuse.

— Prouvez-moi tout ce que vous dites, m’écriai-je, ou je vous chasse à l’instant.

— Fort bien, répondit-il sans se déconcerter, mais faisons un accord. Si j’ai menti, je sortiiai d’ici pour n’y jamais remettre les pieds ; si j’ai dit vrai en affirmant que Leoni m’autorise à vous parler de lord Edwards, vous me permettrez de revenir ce soir avec ce dernier.

En parlant ainsi, il tira de sa poche une lettre sur l’adresse de laquelle je reconnus l’écriture de Leoni.

— Oui ! m’écriai-je, emportée par un invincible désir de connaître mon sort, oui, je le promets !

Le marquis déplia lentement la lettre et me la présenta. Je lus : « Mon cher vicomte, quoique tu me causes souvent des accès de colère où je t’écraserais volontiers, je crois que tu as vraiment de l’amitié pour moi, et que tes offres de service sont sincères. Je n’en profiterai pourtant pas. J’ai mieux que cela, et mes affaires reprennent un train magnifique. La seule chose qui m’embarrasse et qui m’épouvante, c’est Juliette. Tu as raison. Au premier jour elle va faire avorter mes projejts. Mais que faire ? J’ai pour elle le plus sot et le plus invincible attachement. Son désespoir m’ote toutes mes forces. Je ne puis la voir pleurer sans être à ses pieds Tu crois qu’elle se laisserait corrompre ? Non, tu ne la connais pas, jamais elle ne se laissera vaincre par la cupidité. Mais le dépit, dis-tu ? Oui, cela est plus vraisemblable. Quelle est la femme qui ne fasse par colère ce qu’elle ne ferait pas par amour ? Juliette est fière, j’en ai acquis la certitude dans cesderniers temps. Si tu lui dis un peu de mal de moi, si tu lui fais entendre que je suis infidèle… peut-être ! Mais, mon Dieu ! je ne puis y penser sans que mon ame se déchire… Essaie ; si elle succombe, je la mépriserai et je l’oublierai. Si elle résiste… ma foi, nous verrons.Quel que soit le résultat de tes efforts, j’aurai un grand désastre à craindre, ou une grande peine de cœur à supporter. »

— Maintenant, dit le marquis, quand j’eus fini, je vais chercher loi’d Edwards.

Je cachai ma tète dans mes mains, et je restai long-temps immoi90 REVUE DES DEUX MONDES.

bile et muette. Puis tout à coup je cachai cet exécrable billet dans mon sein, et je sonnai avec violence. — Que ma femme de chambre fasse en cinq minutes un porte-manteau, dis-je au laquais, et que Beppo amène la gondole.

— Que voulez-vous faire, ma chère enfant ? me dit le vicomte étonné ; où voulez-vous aller ?

-=--Ghez lord Edwards apparemment ! lui dis-je avec une ironie amère dont il ne comprit pas le sens. Allez l’avertir, repris-je, dites-lui que vous avez gagné votre salaire, et que je vole vers lui.

Il commença à comprendre que je le raillais avec fureur. Il s’arrêta irrésolu. Je sortis du salon sans dire un mot de plus, et j’allai mettre un habit de voyage. Je descendis, suivie de ma femme de chambre portant le paquet. Au moment de passer dans la gondole, je sentis une main agitée qui me retenait par mon manteau. Je me retournai. Je vis Ghalm troublé et effrayé. — Où donc allez-vous ? me dit-il d’une voix altérée. — Je triomphais d’avoir enfin troublé son sang-froid de scélérat. —Je vais à Milan, lui dis-je, et je vous fais perdre les deux ou trois cents sequins que lord Edwards vous avait promis.

— Un instant, dit le vicomte furieux, rendez-moi la lettre, ou vous ne partirez pas.

— Beppo 1 m’écriai-je avec l’exaspération de la colère et de la peur, en m’élançant vers le gondolier, délivre-moi de ce ruffian qui me casse le bras.

Tous les domestiques de Leoni me trouvaient douce et m’étaient dévoués. Beppo, silencieux et résolu, me saisit par la taille et m’enleva de l’escalier. En même temps il donna un coup de pied à la dernière marche, et la gondole s’éloigna au moment où il m’y déposait avec une adresse et une force extraordinaires. Chalm faillit être entraîné et tomber dans le canal. Il disparut en me lançant un regard qui était le serment d’une haine éternelle et d’une vengeance implacable.

George S and.

FIN DE I.A PREMIERE PARTIE.

LEONE LEONI

DEUXIEME PARTIE.

J’arrive à Milan après avoir voyagé nuit et jour sans me donner le temps de me reposer ni de réfléchir. Je descends à l’auberg^e où Leoni m’avait donné son adresse. Je le fais demander. On me rejjarde avec étonnement.

— Il ne demeure pas ici, me répond le cameriere. Il y est descendu en arrivant, et il y a loué une petite chambre où il a déposé ses effets ; mais il ne vient ici que le matin pour prendre ses lettres, faire sa barbe et s’en aller.

— Mais où loge-t-il ? demandai-je. — Je vis que le cameriere me regardait avec curiosité, avec incertitude, et que soit par respect, soit par commisération, il ne pouvait se décider à me répondre. J’eus TOME II. — 1"’MAI 1854. 17 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/256 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/257 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/258 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/259 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/260 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/261 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/262 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/263 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/264 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/265 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/266 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/267 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/268 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/269 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/270 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/271 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/272 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/273 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/274 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/275 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/276 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/277

— La mienne est vierge de son sang ; mes premiers coups ont porté à faux, et ensuite les tiens ne m’ont pas laissé de place.

— Ah ciel ! c’est encore vrai. Tu as voulu l’assassiner, et la fatalité m’a contraint de faire moi-même l’action dont j’avais horreur.

— Cela te plaît à dire, mon cher ; tu venais de très bon cœur au rendez-vous.

— C’est que j’avais en effet le pressentiment instinctif de ce que mon mauvais génie allait me faire commettre… Après tout, c’était ma destinée et la sienne. Nous voilà donc délivrés de lui ! Mais pourquoi, diable ! as-tu vidé ses poches ?

— Précaution et présence d’esprit de ma part. En le trouvant dépouillé de son argent et de son portefeuille, on cherchera l’assassin dans la plus basse classe, et jamais on ne soupçonnera des gens comme il faut. Cela passera pour un acte de brigandage, et non pour une vengeance particulière. Ne te trahis pas toi-même par une sotte émotion, lorsque tu entendras parler demain de l’événement, et nous n’avons rien à craindre. Approche la bougie, que je brûle ces papiers ; quant à l’argent monnayé, cela n’a jamais compromis personne.

— Arrête ! dit Leoni en saisissant une lettre que le marquis allait brûler avec les autres. J’ai vu là le nom de famille de Juliette.

— C’est une lettre à madame Ruyter, dit le marquis. Voyons :

« Madame, s’il en est temps encore, si vous n’êtes point partie dès hier en recevant la lettre par laquelle je vous appelais auprès de votre fille, ne partez point. Attendez-la, ou venez à sa rencontre jusqu’à Strasbourg, je vous y ferai chercher en arrivant. J’y serai avec mademoiselle Ruyter avant peu de jours. Elle est décidée à fuir l’infamie et les mauvais traitemens de son séducteur. Je viens de recevoir d’elle un billet qui m’annonce enfin cette résolution. Je dois la voir cette nuit pour fixer le moment de notre départ. Je laisserai toutes mes affaires pour profiter de la bonne disposition où elle est, et où les flatteries de son amant pourraient bien ne pas la laisser toujours. L’empire qu’il a sur elle est encore immense. Je crains que la passion qu’elle a pour ce misérable ne soit éternelle, et que son regret de l’avoir quitté ne vous fasse verser encore bien des larmes à toutes deux. Soyez Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/279 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/280 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/281 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/282 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/283 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/284 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/285 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/286 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/287 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/288 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/289 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/290 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/291 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/292 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/293 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/294 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/295 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/296 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/297 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/298 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/299 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/300 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/301 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/302 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/303 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/304 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/305 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/306 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/307 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/308 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/309 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/310 Leone leom. 50o

Je revenais, lentement bercé par les eaux que colorait déjà en rose l’approche du soleil. Je passai tout auprès du bateau à vapeur qui voyage de Venise à Trieste. C’était l’heure de son départ, les roues battaient déjà l’eau écumante, et des étincelles rouges s’échappaient du tuyau, avec des spirales d’une noire fumée. Plusieurs barques apportaient les passagers. Une gondole effleura la nôtre et s’accrocha au bâtiment. Un homme et une femme sortirent de cette gondole et grimpèrent légèrement l’escalier du paquebot. A peine étaient-ils sur le tillac, que le bâtiment partit avec la rapidité de l’éclair. Le couple se pencha sur la rampe pour voir le sillage. Je reconnus Juliette et Leoni. Je crus faire un rêve, je passai ma main sur mes yeux, j’appelai Gristofano. — Est-ce bien là le baron Leone de Leoni qui part pour Trieste avec une dame ? lui demandai-je. — Oui’, monseigneur, — répondit-il. Je prononçai un blasphème épouvantable ; puis, rappelant le gondolier : — Eh ! quel est donc, lui dis-je, l’homme que nous avons emmené hier soir au Lido ?

— Votre excellence le sait bien, répondit-il, c’est le marquis Lorenzo de —.

George Sand.