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Les Âmes en peine/04

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Flammarion (p. 24-26).


IV

NOËL DE PÊCHEURS


Parmi la joie de toutes ces faces, vermeilles à l’éclairage d’un feu de lande augmenté des débris d’un canot brisé, seules, Nonna et sa sœur gardaient un silence pensif. À chaque moment, écartant cette marmaille trépidante, le large Gurval allongeait ses bras en avant de lui et se frayait passage à travers la houle des têtes rousses qu’il dominait. Sorti dans sa cour, il regardait vers le port signalé par son feu rouge, à l’extrémité du môle. Deux hommes courtauds, « chaloupant » des hanches comme des embarcations au roulis, s’avancèrent pesamment.

— Est-ce vous, Gourlaouen, Nédélec ? Laissez venir, « toutt » !

— C’est nous patron, et si nous arrivons en retard, c’est qu’on vient d’apprendre une méchante nouvelle : les fils de Bargain et de Leffret, ces naufragés de la « Rosa-Mystica », viennent de perdre eux-mêmes leurs corps à l’école des mousses à Brest. Leur canot chavira en rade. À cette heure, leurs mères se déchirent le visage de leurs ongles, et donnent de la tête dans leurs bahuts. C’est une pitié !

Sur cette réflexion les trois pêcheurs se regardèrent sans parler, les yeux dans les yeux, puis Nédélec reprit :

— S’il y a des endeuillés, il existe aussi des gens qui ne devraient pas vivre. Sais-tu, Gurval, que les Buanic ont trouvé leur enrôlement sur un cargo-boat de Marseille ? Ils envoient jusqu’à des cinq cents francs d’un coup à leurs paysans de parents. Je le tiens du facteur Rouzille.

— Ah ! fit seulement Lanvern, et il demeura songeur en pensant que les fils du sabotier se promenaient en casquettes d’officiers sur la Méditerrannée et qu’ils pouvaient adresser des billets bleus à Job, sans se gêner.

— Allons ! trinquons ! Haut les bols ! commandait Gurval Lanvern debout à l’extrémité de la table. Que l’Enfant de la crèche nous accorde bonne saison prochaine de pêche et la mort dans nos lits.

— Amen ! répondirent à pleine gorge la cinquantaine des enfants, brus, beaux-fils et petits-enfants du patron sardinier, et ils choquèrent leurs écuelles.

Nonna et sa sœur avaient évité avec adresse de trinquer avec Gourlaouen et Nédélec et elles redoutaient la réprimande de leurs parents. Contrairement à leur crainte, leur redoutable père, qui s’en était aperçu, ne manifestait pas son mécontentement. C’est que Lanvern, chef d’une tribu d’enfants difficiles à établir, avait souci de marier ses filles aux meilleurs partis. D’ailleurs, de sa nature, Gurval était glorieux.

Depuis la confidence de Gourlaouen, il ne cessait de songer à Jean et Julien qu’il voyait en costumes de toile blanche et casquettes d’officiers. N’envoyaient-ils pas des cinq cents francs, par mandat à Job ? Ces sommes prouvaient un beau commandement. Après tout, lui Gurval, n’avait pas perdu de fils ou de cousins dans le naufrage de la « Rosa-Mystica ». Et l’on avait peut-être exagéré la poltronnerie des fils Buanic. Saurait-on jamais la vérité puisqu’il n’y avait pas eu d’autres témoins que ces deux frères ?

Avec leur finesse native, la blonde Nonna et Anne la brune devinèrent qu’il y avait eu saute de vent dans l’esprit de leur père pour des motifs qu’elles auraient bien voulu connaître. Assurées que Gurval ne voulait plus les forcer à s’engager avec des pêcheurs sans bien et sans esprit, au cours de cette soirée, elles en profitèrent pour leur faire mille petites impolitesses devant lesquelles ces garçons plus épais et maladroits que des bouées demeuraient sans défense.