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Les Âmes en peine/05

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Flammarion (p. 26-28).


V

À BORD DU « MONASTIR »



C’était un vilain petit cargo-boat de la Compagnie franco-africaine. Depuis trente années, ce navire faisait un pénible service entre Marseille, Sousse et Sfax. Il apportait aux Tunisiens des objets manufacturés et de l’outillage, et il rapportait en France de l’huile, des fruits, des dattes ou de la semoule.

Lorsque Jean en avait pris le commandement, sous les ordres d’un capitaine mécanicien, la malpropreté du « Monastir » l’avait consterné. Aidé de Julien, il avait obtenu de le repeindre en blanc et, maintenant, le cargo-boat avait l’air d’un yacht de plaisance. Afin de se mettre à l’unisson de leur navire si bien tenu, les frères Buanic affectaient de revêtir toujours des costumes de toile immaculée. Coiffés de casquettes en usage dans la marine de guerre, ils avaient si bonne mine que les directeurs de leur compagnie leur annoncèrent qu’ils donneraient, à la prochaine occasion, le commandement en premier d’un vapeur à Jean, avec, comme second, son frère. Julien avait aussitôt écrit cette grande nouvelle à son père en priant le sabotier de la répandre par tout le village.

Pourtant, malgré le charme qu’ils éprouvaient à naviguer le long d’un littoral aux blanches villes fleuries de grands minarets dorés, Jean et Julien avaient la nostalgie de leur barbare Armorique et de ses flots du vert triste des grands bois de chêne. C’est qu’ils avaient laissé au pays leurs cœurs, et pas un jour ne se passait sans qu’ils se demandassent :

« Recevrons-nous bientôt des nouvelles de Nonna ou d’Anne ? Quand nous écriront-elles : « Arrivez ! nous vous attendons » ?

Comme le « Monastir » avait débarqué à Sousse les machines agricoles dont il était chargé, Jean courut à la poste et il y trouva une lettre de Nonna. Et il lut :

« Je voudrais, dès la première ligne, te dire que mon père consent à notre mariage. Hélas ! s’il n’y est pas opposé, il hésite à cause des conversations qu’on tient toujours sur votre attitude dans la nuit funeste que tu sais. Les veuves de Bargain et de Leffret en parlent comme si elles en avaient été témoins, et les demoiselles Bourhis viennent de nous faire bien du mal, à ma sœur et à moi. Elles assurent qu’elles ne vous en veulent point de la perte de leur père, et qu’elles comprennent que le plus hardi marin peut être victime d’une défaillance, quand son existence est en jeu. « Ainsi donc, mon cher Jean, il nous faut encore patienter, quelque peine que nous en éprouvions. »

Sa lecture terminée, Jean s’en revint au « Monastir ». Il était si lugubre que Julien lui demanda :

— Que t’est-il arrivé ?

— Rien, ou plutôt lis, car notre malheur est commun.

Lorsque Julien lui rendit l’enveloppe, il lui dit avec des yeux douloureux :

— Eh bien ! je comprends le trouble de nos fiancées. T’avouerai-je que, parfois, le remords me ronge ?

Après avoir réfléchi sombrement, Jean répondit :

— Nous étions à bout de nos forces en cette nuit de misère. Il est vrai que nous aurions pu nous laisser couler avec eux au lieu d’accoster une terre le surlendemain.

— Nous serions donc morts, dit Julien d’une voix sombrée. À quoi bon, frère ? Il ne faut pas se noyer sans raison ! C’eût été un suicide et notre noyade ne rachetait pas la vie d’un seul de nos compagnons !


Le syndic, M. Béven, lisait à haute voix : « Le courrier maritime d’Armor » à une douzaine de patrons réunis dans son bureau :

« On annonce de Marseille que la Compagnie franco-africaine vient de donner le commandement du cargo-boat « Turban » au capitaine Jean Buanic, de Ploudaniou. Nous félicitons notre compatriote de ce brillant avancement, dû à ses qualités de navigateur instruit. Le « Turban » est un navire anglais de Southampton, récemment acheté par la Compagnie africaine, et du port de sept cents tonnes. Le second de ce vapeur, Julien Buanic, frère du capitaine, mérite la même confiance pour ses…

— On est toujours récompensé de sa belle conduite ! fit aigrement le père Gourlaouen.

— Heu ! n’exagérons pas. À quel long-courrier n’est-il pas arrivé de naufrager ? fit le syndic conciliant.

En repliant son journal, il ajouta :

— Il faut tout de même que ces Buanic aient du mérite pour qu’à leur âge on leur confie des commandements pareils. Vous les verrez plus tard conduire les grands Transatlantiques. Nous avons peut-être été trop sévères pour eux ?

Cette opinion de M. Béven frappa tellement Gurval Lanvern qu’aussitôt rentré à la maison, il déclara qu’il faudrait tout de même faire savoir à Jean et Julien qu’il les reverrait avec plaisir. Des garçons, bientôt chefs de vapeurs de quatre cents pieds de long à soixante hommes d’équipage, méritaient tout de même quelque considération. Et ils toucheraient des appointements d’amiraux, la marine de commerce récompensant bien son personnel.

« Oui, je me moque des jaloux, conclut le patron Lanvern. Au fond, nous ne sommes pas sincères à Ploudaniou. Chez nos pêcheurs il y a surtout de la jalousie contre le rang atteint par ces fils de sabotiers. »