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Les Éblouissements/Chant d’espérance

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 404-406).

CHANT D’ESPÉRANCE

« En vérité, la terre deviendra un jour un lieu de guérison ! »



Au-dessus du beau soir alangui de clartés,
D’inexprimables vœux, de parfums arrêtés,
De songes s’égarant, d’insectes, d’étamines,
De graines, de pollen, molle, verte farine,
Les étoiles, couleur de grésil et de sel,
Semblent les calmes yeux du Silence éternel. ..
De nouvelles amours comme un sublime fleuve
Descendent des coteaux. Tout l’espace s’abreuve
A quelque ardente joie, à quelque espoir flottant
C’est le printemps, entends, mon cœur, c’est le printemps !
Le destin va fleurir ! Par de tièdes bouffées
Le sol s’élève aux cieux ; les senteurs étouffées
S’exaspèrent dans l’air comme des bras tendus ;
Ô sanglot des parfums ! Les lilas éperdus

 

Ont près d’eux leur odeur comme un gisant orage.
L’on souhaitait mourir, quel oubli du courage
Quel oubli de l’immense et sainte volupté
Entends, c’est le printemps, c’est le futur été
Le vent avec un bruit de musique et de rire
Mène sa danse noire, il respire, il soupire,
Il parcourt le sommet des arbres printaniers,
Au lieu d’ailes, il a des cymbales aux pieds,
Et voici qu’au-dessus du feuillage où je rêve
Ce vent lyrique chante en dispersant les sèves
« Ô vous les plus ardents, les plus passionnés,
Vivez, les verts bonheurs dans les jardins sont nés !
Déjà comme un épais et transparent nuage
La foule des désirs et des soupirs voyage.
Je vous donne cette ample et limpide saison,
Ses parterres sucrés, sa liqueur, son poison,
Ses succulents semis, ses vins, ses douces poses,
Et son regard sanglant de tigre sous les roses.
Courez à ces divins, à ces brûlants combats !
Ô langueur du printemps ! Les parfums flottent bas,
Le pollen du lilas dans le soir glisse et nage.
Roulez-vous sur le cœur de la bête sauvage !
Le Soir mettra sur vous ses doigts voluptueux ;
Les regards enivrés levés vers les cieux bleus,
Vous sentirez, puissante et brûlante faiblesse,
Le sang de votre cœur couler sous sa caresse.
Vivez, souffrez, ayez le plaisir, la douleur,
Que tout l’être fondant soit un torrent d’ardeur ;
Que votre âme échappée, active, vaste, errante,

Soit l’humain firmament de la terre odorante.
Soyez broyés, soyez diffus, universels… »
— Le feuillage balance un songe sensuel,
Le vent s’est tu, la nuit est paisible, profonde.
Suavité, j’ai mis mon cœur autour du monde…