25%.svg

Les Éblouissements/Mes vers, malgré le sang…

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 401-403).

MES VERS, MALGRÉ LE SANG…


Mes vers, malgré le sang que j’ai mis dans vos veines,
Malgré l’exacte odeur de l’aube et de la nuit,
Malgré vos clairs étangs où tout l’azur reluit,
Et vos trente jardins de lis et de verveines,

Malgré vos vêtements, d’or et d’argent rayés,
Vos yeux plus complaisants, plus ivres de parade
Que dans les soirs d’été ne fut Sheherazade
Près du morne sultan qu’il faut émerveiller,
 
Malgré vos fleurs de mai dont chaque brin se pâme,
Malgré les fruits, le vent, le miel des douze mois,
Malgré tout ce torrent qui coule en vous de moi,
Qu’avez-vous fait du suc et du sel de mon âme ?

De ces désirs, ces cris, ces éblouissements,
Si tendres, si joyeux, si tristes, si sensibles
Qu’un autre être que moi ne les croit pas possibles
Et s’il portait mon cœur mourrait d’épuisement ?


Ô mes vers assoupis vous n’êtes pas moi-même,
Vous avez pris ma voix sans prendre mon ardeur,
Les plus longs aiguillons sont restés dans mon cœur
Et nul ne saura rien de ma force suprême.

Ah ! pour vraiment goûter mon ineffable émoi,
Pour connaître mon âme et ce que fut ma vie,
Il faudrait que l’on m’eût, dans les chemins, suivie,
À l’heure, ô Poésie, où vous naissiez de moi !

À l’heure où mes mains sont au niveau des monts roses,
Où mon front lumineux est à l’azur pareil,
Où je vois à la fois la lune et le soleil
Dans le palais secret où les jours se composent ;

À l’heure où tout l’amour se rejoint dans mon cœur,
Venant de tout l’espace et de toute contrée ;
Où, dans un clair jardin, l’abeille rencontrée
Me transmet sa luisante et divine vigueur !

À l’heure où l’aube d’or souffle sa fraîche haleine,
Où, sur un vert coteau baigné de vents sucrés,
Les trèfles, dont les fleurs sont des pinceaux pourprés,
Comme un rose torrent dévalent vers la plaine,

Où, les deux bras jetés sur la douce saison,
J’appuie au bleu de l’air ma bouche vive et morte,
Où les blancs papillons que la brise transporte
Dans un narcisse éclos tombent en pâmoison.


— Mes vers, dites à ceux qui liront vos musiques,
Que vous n’êtes qu’un peu de soleil qui descend,
Qu’un peu de frange prise à la pourpre du sang,
Qu’un peu de cendre au bas des brûlures physiques.

Ah ! malgré mes sanglots si pressants et si longs,
Que pouviez-vous garder, dans votre coupe étroite,
De l’immense Océan qui chante et qui miroite,
Million de désirs ! de pleurs ! de violons !

Que pouvez-vous garder des langueurs de Venise,
Des regards de l’Amour aux soupirs allongés,
D’un odorant matin dansant dans les vergers,
Et des soirs abattus où Venise agonise ?

Mais puisque votre écho ne peut être pareil
À la cymbale d’or des chaudes existences,
Peut-être que mon rêve est entré dans vos stances,
Et que vous ressemblez, mes vers, à mon sommeil…