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Les Éblouissements/La ville de Stendhal

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 228-230).

LA VILLE DE STENDHAL


Un soir d’argent, si beau, si noble,
Enveloppe et berce Grenoble.
Tout l’espace est sentimental.
Voici la ville de Stendhal…

Pendant cette journée entière,
Comme un orage de lumière
Le soleil frappait la cité ;
Maintenant c’est le frais été.

La lune mince, rosé, nette,
Éclaire la place Grenette,
Que l’air est doux ! Dans le lointain
On entend des Napolitains.

Musique brûlante, insensée,
Toute notre âme est renversée,
Et, désespéré de désir,
Le cœur veut jouir et mourir.


Sur les ruelles populeuses
Des globes de lueurs laiteuses
Sont des phalènes nébuleux
Qui font les pavés mous et bleus.

Des bruits troublent l’ombre émouvante,
On entend parler des servantes.
Sous les platanes de l’hôtel
Je pense à vous, Julien Sorel…

Les maisons ferment une à une,
L’Isère tremble sous la lune.
Étiez-vous beau, rude ou charmant ?
On vous aimait si fortement !

Vous saviez ce qu’il faut d’offense,
D’ardeur, de défi, de souffrance,
D’orgueil, de pleurs, d’humilité
Aux plaisirs de la volupté.

Venez, j’attends votre visite
Dans cette rue aux Vieux-Jésuites
Où Beyle, étant petit garçon,
S’ébattait devant sa maison.

Comme l’espace est calme et sage,
La montagne de Sassenage
Laisse couler dans le soir frais
L’odeur du ciel et des forêts.


Pourquoi n’est-on jamais heureuse ?
Hier, dans la froide Chartreuse
Qui dort au fond des vallons verts,
Je pleurais sur tout l’univers.

C’était cette fureur profonde
De vouloir posséder le monde ;
Quand on est comme vous et moi,
On est hors du temps et des lois.

Vous aimiez comme je les aime
Le trésor qu’on porte en soi-même,
Le destin qui n’a pas d’égal
Et le beau plaisir cérébral.

Derrière toutes ces fenêtres,
Des êtres vont s’aimer, vont naître ;
Ô mouvement universel !
Nous serons morts, Julien Sorel.

Tout votre amer orgueil éclate
Dans mon cœur d’ombre et d’écarlate.
Je vous ai bien aimé ce soir
Ô Julien du Rouge et du Noir…