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Les Éblouissements/Le reproche aux Dieux

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 384-385).

LE REPROCHE AUX DIEUX


Comme le fruit doré d’un olivier divin,
Comme un pampre sacré dont on tire le vin
Et qui gémit soudain sous le bois du pressoir,
Ô mes dieux, vous avez broyé mon cœur ce soir !
Pour quel mystérieux et lyrique breuvage
Qui donne le désir, qui donne le courage,
Avez-vous eu besoin du sang rapide et tendre,
Qui dans mon cœur profond venait luire et s’étendre ?…
Hélas ! je respirais votre éther rose et bleu
Comme un flambeau joyeux dont vacille le feu,
Mon plaisir innocent, mes chants montaient vers vous,
Et mes doigts joints faisaient de l’ombre à vos genoux…
Vous irritais-je donc, étais-je trop paisible,
Ne vous craignais-je pas, que vous avez pour cible
Cruellement choisi ma vie ardente et fraîche
Et planté dans mon cœur confiant cette flèche ?
La fierté que je porte au milieu des humains,
Je ne l’ai pas pour vous, je vous baisais les mains,

Ô mes dieux ! et, le front pour vous seuls incliné,
J’étais comme une enfant au regard étonné…
Mais puisqu’il vous a plu d’appesantir dans l’ombre
Votre bras sur mon cœur d’où monte un cri sans nombre,
Puisqu’il vous plaît de voir qu’aux larmes je m’abaisse
Moi, nymphe, moi danseuse agile, moi prêtresse,
Puisqu’il vous est, mes dieux, agréable et charmant
Que je sois comme un arbre orageux et dément,
Et que ne trouvant pas d’humain pareil à moi,
Je sois seule au milieu du plus pressant émoi,
Ah ! laissez qu’étendant mes doigts vers un beau livre
Quand je n’ai plus le goût ni la force de vivre,
Je sente se poser sur ma poitrine amère
La grave main d’Eschyle et du divin Homère…