Les Éblouissements/Les saveurs de l’air

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 39-40).

LES SAVEURS DE L’AIR


Mon Dieu, que j’ai goûté la douce odeur de l’air,
De l’air charmant, glissant et clair,
Odeur simple au matin, et le soir si chargée
De feu, de lueur orangée !

Ah ! comme je connais les diverses saveurs
De cet air alourdi de fleurs
Qui se soulève, ou qui se débat et s’appuie
Sur un feuillage plein de pluie  ;

De cet air qui vient boire au large catalpa,
Et qui se glisse jusqu’au bas
Des plates-bandes où les tiges qu’on arrose
S’égouttent sur le sable rose ;

De cet air des jardins ou de cet air marin,
Mêlé d’algues, de romarin,
Et de pétunias, dont la liqueur se colle
A chaque brise qui s’envole;


De l’air mouillé de glaise et de frais champignons,
Des longs jours où nous nous plaignons
De voir, sur le jardin, couler la tiède averse
Qui le clôture et le traverse !

Mon Dieu ! que j’ai goûté l’air sage, indifférent
D’un matin à peine odorant,
Et l’air voluptueux et vif des jours d’orage,
Cet air qui rêve et qui voyage !

Que de fois je suis là, respirant seulement,
Heureuse dans le soir clément,
Ou baisant et pressant les douces molécules
De l’air gonflé des crépuscules,

Ou bien, buvant avec chaque grain de la peau,
Cet air vivant, courant, dispos,
Cet air ailé, vivace habitant du feuillage,
Oiseau de la céleste cage !…