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Les Éblouissements/Parfums dans l’ombre

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 338-340).

PARFUMS DANS L’OMBRE.


Par ce soir fin, traînant et plat,
De la tristesse pleut des branches,
On respire, dans l’air qui penche,
Une odeur de secret lilas.

Ce lilas, derrière les grilles
D’un petit jardin triste et doux,
Donne un parfum plus fort, plus fou
Que ne font toutes les vanilles.

– Lilas qui passerez bientôt,
Votre cœur, plus qu’aucun cœur d’homme,
Vaut qu’on le révère et le nomme
Pour son délire et son fardeau.

Arbre dont le sang se consume
D’amour pour l’air des belles nuits,
Amant plein de divins ennuis
Couché sur l’insensible brume,


Vous qui sentez d’âpres langueurs
Vous percer jusqu’aux tendres moelles,
Et qui jetez jusqu’aux étoiles
Le désespoir de votre odeur,

Vous qui donnez en pure perte
De tels élans, de tels serments,
Et votre fol énervement
Aux brises de la nuit inerte,

Vous dont l’extase est un tel cri
Que le rossignol même écoute
Le sanglot que fait sur la route
Un parfum si lourd, si meurtri,

Voyez comme je suis pareille
A tous vos pétales blessés,
Moi dont chaque nerf insensé
Est plus piquant qu’aucune abeille !

– Ah ! comment ne viennent-ils pas,
Les rêveurs, en pèlerinage,
Ce soir, ainsi que des rois mages,
Vers ma vie et vers ce lilas !

Ah ! quelle insurmontable ivresse,
Dont on n’aurait jamais joui,
Ô mon lilas évanoui,
Vaut votre odeur et ma tristesse !

Toutes les barques d’Orient
Pleines de roses et d’épices,
Dans l’air suave, ardent et lisse,
Font un sillage moins criant

Que ne fait sur la douce allée
L’arome du penchant lilas,
Et que ne fait dans le soir las
Une âme toujours désolée !

– Ces frissons mous, ces pleurs déments,
Ces jets de soupir et de rêve,
Ce tendre cœur des fleurs, qui crève,
Ces bienheureux titubements,

Ces lacs d’odeur dans les branchages,
Et cette belle humilité
Du soir, molli de volupté,
Qui veut qu’on l’use et le saccage,

Étés ! vous les verrez encor.
Vous en qui l’infini respire,
Mais moi ! qui dira mon délire
Le jour où mon corps sera mort ?…