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Les Éblouissements/Soir d’été dans le parc de Saint-Cloud

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 202-203).

SOIR D’ETE DANS LE PARC DE SAINT-CLOUD


Le soir vient, les rumeurs du monde sont cessées,
Ô jardins assoupis, pelouses caressées,
Calme, calme profond. Un vert étang qui dort
Est piqué, lacéré par des insectes d’or ;
Ces moustiques sur l’eau font des gouttes de pluie,
Des cercles fins et lents que le vent mol essuie.
Et c’est un soir candide et pourtant hésitant,
Il semble qu’un perfide orage soit latent.
Les marronniers taillés, les charmilles, les ormes
Déversent dans le soir leurs cascades énormes ;
Et le ciel, faible, cerne et baise doucement
Ce lourd, monumental et vert éboulement…
Le soleil a partout laissé tant de dorure
Qu’on ne sait plus quelle heure il est dans la nature.
Mais la lune apparaît, croissant si fin, si clair,
Dans l’immensité bleue, étroite ligne d’air.
– Ô croissant, lame courbe au milieu des cieux mornes,
De quel bélier d’argent êtes-vous les deux cornes,

Quel rival invisible, effarouché, poltron,
Heurtez-vous dans le soir en baissant votre front ?
Ah ! que je sens glisser de frissons sur ma vie,
Ma douleur du matin m’a donc ici suivie ?
Ne serais-je jamais, dans l’éther ébloui,
Un corps humble et léger que son cœur réjouit ;
Faudra-t-il que toujours les êtres et les choses
M’enivrent de ce vin de piments et de roses ?
Je regarde la nue où le soir indolent
Disperse le parfum du géranium blanc.
L’étendue est un calme, un sensuel visage
Que ne puis-je épuiser sur toi ma tendre rage,
Croissant ! bouche d’argent dans le ciel des étés,
Douce bouche qui rit les deux coins remontés…