Les Éblouissements/Voici l’éclosion du printemps

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 63-64).

VOICI L’ÉCLOSION DU PRINTEMPS


 
Voici l’éclosion du printemps vert amer,
L'air est plus vif, plus gai qu’un bateau sur la mer !
– Printemps, qu’une autre main soigneusement vous touche,
Moi, je vous aime avec ma colère et ma bouche,
Avec tout l’appétit des nerfs fins et profonds,
Avec mon gosier tendre où votre odeur se fond.
Ne pourrez-vous jamais lasser enfin mon être ?
Hélas ! vous le voyez, je ne puis vous connaître,
Vous surprendrez mon cœur jusqu’au jour de la mort,
Vous êtes chaque fois plus petit et plus fort,
Plus naissant, plus divin, pu~enrouM d’abeilles,
Plus semblable à la joie, au rêve, à la corbeille,
Plus parfait, plus secret, plus évident, plus vert.
Plus léger, plus serre, plus fermé, plus ouvert !
– Ah ! pour que ta splendeur à mon regard se voile,
Printemps de lin et d’or, de perles et de toile,
Pour que sans en souffrir je sente ton éclat,
Pour ne pas défaillir dès tes premiers lilas,

Pour n’être pas, dans l’ombre où ta langueur se porte,
Une nymphe mourante, une naïade morte,
Pour demeurer sur l’herbe, autour de ma maison,
Sans fièvre, sans soupirs, sans pleurs, sans pâmoison,
Pour fuir le piège ardent que tu voudras me tendre,
Je vais faire le vœu, par ce matin trop tendre,
De ne te regarder qu’au travers de mes doigts
A demi clos ainsi que des volets étroits.