Les Écrivains/L’Armature

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E. Flammarion (deuxième sériepp. 5-13).


« L’ARMATURE[1] »


« … La seule base générale des relations mondaines, le seul lien d’ensemble pour cette masse qui vient de tant de côtés et, du reste, le seul élément qui constitue la famille, la société, la loi même de l’univers, c’est l’amour !

« — Non, objecta Tharsul, c’est l’argent.

« — Comment cela, l’argent ?

« — Savez-vous exactement ce que l’on définit par le mot d’armature ? On désigne ainsi un assemblage de pièces de métal destiné à soutenir ou à contenir les parties moins solides, ou lâches, d’un objet déterminé. Eh bien ! pour soutenir la famille, pour contenir la société, pour fournir à tout ce beau monde la rigoureuse tenue que vous lui voyez, il y a une armature en métal qui est faite de son argent. Là-dessus, on dispose la garniture, l’ouvrage d’art, la maçonnerie, c’est-à-dire les devoirs, les principes, les sentiments, qui ne sont point la partie résistante, mais celle qui s’use, se change à l’occasion et se rechange. L’armature est plus ou moins dissimulée ; ordinairement, tout à fait invisible ; mais c’est elle qui empêche la dislocation, quand surviennent les accrocs, les secousses, les tempêtes imprévues, quand l’étoffe des sentiments se déchire et que se fend la devanture des devoirs ou des grands principes. C’est seulement en ces circonstances-là, et pour quelques instants, que l’on peut, parfois, apercevoir dans le cœur de la société, au centre des familles ou entre deux parties d’un ménage, leur armature à nu, le lien d’argent. Mais vite, on recouvre ça de sentiments neufs ou de principes d’occasion. On remplace les préjugés détériorés et les devoirs crevés… Et l’armature a supporté le tremblement ! Elle est restée en permanence pour maintenir scrupuleusement la forme et l’apparence des foyers domestiques, et pour recevoir la réparation dont a besoin la façade mondaine… »

Cette conversation que M. Paul Hervieu, dès les premières pages de son livre, fait tenir à deux de ses personnages, j’ai voulu la reproduire en tête de cet article, parce qu’elle explique, mieux que je ne saurais le faire, le symbolisme de ce titre : l’Armature, en même temps que l’intention générale de l’œuvre. Œuvre puissante de vie, implacable d’observation, effrayante de vérité et, sous la force, âpre et profonde, dont elle s’empreint à chaque ligne, dans le cerveau du liseur, œuvre d’un charme souverain par l’art infini qui l’anime et la science d’un style parvenu jusqu’à la maîtrise des grands maîtres, une des plus belles, à coup sûr, la plus belle, peut-être, de ce temps. Depuis Balzac, à qui, d’ailleurs, M. Paul Hervieu, tâchant de ne ressembler qu’à soi-même, ne ressemble en rien, sinon par les qualités supérieures de l’intelligence et le sens de la vie, je n’ai pas le souvenir d’un tel livre, d’un livre qui m’ait donné aussi complètement que celui-ci, l’impression rare et violente d’être un chef-d’œuvre.

Parue, tout d’abord, dans la Revue des Deux-Mondes, l’Armature a été fort discutée. Il n’en pouvait être autrement, en raison de l’exceptionnelle audace du livre, et aussi, parce que la Revue des Deux-Mondes compte, dans sa clientèle, les plus grands « armaturés » de cette époque. Il faut avouer que leur émotion se comprend et qu’elle s’aggrave encore de ce qu’il ne s’attendaient guère à être si durement « constatés », en ce qu’ils considèrent, à tort sans doute, comme le dernier rempart de leurs privilèges sociaux, comme leur propre maison. Les uns ont éprouvé de la colère ; les autres, de la stupeur, bien entendu, dans la mesure où la correction mondaine permet l’expression de ces deux sentiments, en général trop expressifs. Tous ont pensé sincèrement que M. Paul Hervieu avait exagéré, et qu’il y avait, dans son cas, sinon de la haine, du moins du parti pris. Les gens du monde ont des façons vraiment particulières de comprendre et de juger les choses qui touchent à la littérature. Ils acceptent avec une facilité merveilleuse, et couvrent d’une indulgence souriante et complice tout ce que la vie, autour d’eux, dans leur propre milieu, peut leur offrir de situations irrégulières, de vices qualifiés, d’infamies avérées ou seulement soupçonnées. Si tout cela s’accompagne de la tenue mensongère et de la discrétion hypocrite qui, dans leur morale, tiennent lieu de conscience et remplacent l’honneur, ils s’y complaisent et, au besoin, ils s’en honorent. Mais quand ces situations, ces vices, ces infamies, se transposent de la vie à l’art, et quittent la réalité quotidienne pour s’incorporer, même atténuées, dans une œuvre de pure imagination, alors ils s’indignent vertueusement et protestent, au nom des grands principes, contre la possibilité que de telles mœurs soient vraies, ou même plausibles.

Par une contradiction singulière, quelques-uns ont été jusqu’à prétendre que M. Paul Hervieu avait fait de l’Armature un roman à clé. Ils reconnaissaient les personnages, citaient les noms véritables, en regard des noms fictifs, et, comme il arrive en pareil cas, chacun en citait de différents. Je crois bien que, dans ce petit jeu de société, défilèrent toute la finance et toute la noblesse contemporaines. Je n’ai pas à défendre M. Paul Hervieu d’une pareille accusation, et si ridicule. Il ne faut pas connaître ce très galant homme et ce parfait écrivain, en qui notre profession s’honore, pour supposer un instant qu’il puisse rechercher le succès dans le scandale. Il a d’autres ressources en son esprit. Mais M. Paul Hervieu, en étudiant son époque, ne peut s’abstraire de son époque. Et comme il a le don de voir, comme il a l’habitude de regarder, non en spectateur indifférent, que satisfait le premier mensonge venu, mais en philosophe passionné de vérité, l’être humain aux prises avec les engrenages de ses passions, de ses instincts, et les fatalités de son milieu social, il est bien évident qu’il a dû rendre l’homme ressemblant à lui-même, et nous montrer, à l’éclatante lumière de son merveilleux talent, ce petit cloaque de boue — rose et parfumé, mais de boue — qu’est le cœur des mondains. C’est donc à la caractéristique odeur des cœurs imaginés du roman, qu’ils ont reconnu l’odeur de leur propre cœur.

Je pense que raconter un roman aussi important, aussi fortement architecturé que l’Armature, c’est le déflorer maladroitement. Il y fourmille tant de personnages dont le plus effacé comporte, par la nuance d’humanité qu’il représente, une valeur psychologique considérable ; il se rencontre tant d’épisodes, tragiques ou gais, voluptueux ou amers, qui se relient par des liens nécessaires et harmonieusement disposés, à l’action générale du drame, qu’il serait, en outre de la difficulté, périlleux de resserrer une analyse, forcément incomplète, entre les trop étroites limites d’un article de journal. Et puis, comme tous les grands ensembles, le livre de M. Paul Hervieu vaut surtout par la multiplicité, la variété des détails ingénieux et forts, la puissance de l’observation, l’analyse redoutable, l’enchaînement des causes qui mènent au drame, à la catastrophe, la façon dont il précise, avec la haute impersonnalité d’un homme de science, le fonctionnement des organes sociaux et du mécanisme humain qui y correspond et s’y emboîte. Il vaut par la perfection du style, d’une souplesse, d’une plasticité admirables, et par l’évocation suprêmement artiste des choses, qui rend tangible la vie cachée, la vie secrète, la vie profonde, où apparaît, dépouillée de tout le mensonge qui la recouvre, la hideuse armature humaine. Toutes choses qu’on est obligé de négliger dans un froid compte rendu.

Tout au plus, pourrai-je détacher de cette série de portraits, sans trop de risques, la principale figure du livre, vers qui toutes les autres convergent, le baron Saffre.

Le baron Saffre est vraiment le dieu de l’or. Financier millionnaire, joueur colossal et révolutionnant toutes les Bourses du monde, sa main est partout, et tous sont à ses pieds. Chacun, grands et petits, s’efforcent de se frotter à cette statue vivante de l’or, dans l’espoir qu’il en restera quelques parcelles sur leur habit, sur leur conscience, sur leur honneur. Il soudoie des altesses royales qui se montrent à ses fêtes, paye le luxe des maris en achetant leurs femmes, entretient une armée de parasites, alimente les caisses des partis politiques, redore les cassettes des prétendants, humilie de son patrimoine et de sa supériorité intellectuelle l’aristocratie dédaigneuse d’abord, bientôt vaincue et achetée et payée comptant par ce grand corrupteur d’hommes. M. Paul Hervieu le peint d’un trait : « Son esprit de conduite, écrit-il, sa célèbre habileté étaient fondés sur l’art, en tout, de suspecter tout le monde, et de toujours supposer le pire. Grâce à cette méthode, ses surprises ne pouvaient plus lui servir de conclusions qu’en l’honneur de l’humanité. » Hélas ! de pareilles conclusions, il n’avait pas souvent l’occasion de les formuler.

C’est autour de ce colossal personnage que s’agitent les multiples éléments du drame terrible qu’est l’Armature. Toutes les convoitises abominables qu’attire cette perpétuelle flambée d’or ; les bas instincts qu’elle rallume impérieusement même au fond des cœurs restés purs et que gagne la contagion universelle ; la complexité des intérêts contraires mis en lutte acharnée et sans merci, chacun ne songeant qu’à soi, comme dans le sauve-qui-peut d’une déroute ; le contrecoup, dans les familles, quelquefois tragique jusqu’au parricide, des passions que la fièvre de l’or déchaîne et qui mènent jusqu’à la négation de toute loi morale et sociale, cette belle société, vénale et pourrie, et pourtant si fière de se dire la gardienne des grands principes, des grands mots, des grandes blagues, tout cela vit, s’incarne en d’inoubliables figures, se circonscrit en scènes émouvantes, à chaque page, à chaque ligne. Le grand mérite de M. Paul Hervieu est qu’il a su éviter l’ennui des prêches et l’inutilité des thèses sociales dans un sujet qui eût, sans nul doute, entraîné à d’inutiles bavardages un esprit moins averti que le sien. Et quelle mesure spirituelle il a su mettre dans l’étude de telles bassesses, et la belle tenue, et la correction avec laquelle leurs propriétaires les mènent dans le monde !

Tel est ce livre admirable : l’Armature. Il complète Flirt et Peints par eux-mêmes, et forme, avec ces deux derniers, une trilogie que les moralistes futurs devront consulter avec soin, quand ils voudront se faire une idée de notre société mondaine d’aujourd’hui.

J’aime et j’admire profondément ce livre, parce que, outre son art merveilleux, il a une probité rare : celle de ne flatter aucun snobisme, de ne caresser aucune passion, de n’encourager aucune mode, et de ne pas faire passer, comme dans les livres de nos plus accrédités psychologues, un grand souffle chrétien sur les eaux de toilette qui viennent de laver le secret parfumé des adultères.

1895.



  1. L’Armature, par Paul Hervieu, chez Flammarion.