Les Écrivains/Sous le knout !

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E. Flammarion (deuxième sériepp. 14-23).


SOUS LE KNOUT !


La Société nouvelle, l’excellente et intéressante revue franco-belge, commence, dans son dernier numéro, la publication, par fragments, d’un livre de M. Georges Keunan : la Sibérie. Et telle est l’histoire de ce livre.

Il y a une dizaine d’années, le Century Magazine envoya M. Georges Keunan en Russie et en Sibérie, pour y étudier le régime des prisons, la vie des détenus politiques et des exilés, de ceux-là qu’un euphémisme gouvernemental appelle des « déplacés par voie administrative ». Le voyage identique à celui des convois pénitentiaires fut long et très pénible. Il eût rebuté un homme de moindre courage, et d’ingéniosité moins active. Mais M. Georges Keunan en revint avec des documents terriblement instructifs, qui parurent dans la célèbre revue, où ce fut plus que de la stupeur, de l’épouvante qui en accueillit la publication.

En dépit de l’anormale gravité des faits qu’il dénonçait à l’indignation du monde, pas une seule des assertions de M. Georges Keunan ne fut démentie, ni même contestée. Toutes les atrocités, toutes les barbares violences contre la personne humaine, commises dans les mornes et inaccessibles solitudes de l’Empire du Nord, on aurait, peut-être, pu en suspecter le récit, tant elles dépassaient les limites de la cruauté répressive et de la folie autoritaire, si un autre que M. Keunan, moins connu par la scrupuleuse droiture de son esprit et son inattaquable véracité, en eût assumé la stupéfiante révélation. À ceux qui, malgré tout, seraient tentés de les révoquer en doute ou de les taxer d’exagération, il est bon de dire que M. Keunan n’aurait su mettre dans son enquête et dans ses récits, la moindre passion révolutionnaire, ses idées n’excédant pas la mesure du libéralisme le plus modéré. C’est donc cette évidente impartialité qui donne à l’œuvre de l’écrivain américain sa valeur morale et sa force de protestation.

Les observations de M. Georges Keunan, dans ces sombres pays de deuils et de souffrances, aux frontières desquels, sur des poteaux noirs, on pourrait clouer l’inscription dantesque, datant de dix ans, à peu près. Peut-être, objecterez-vous, que, depuis ce temps, les mœurs politiques, en Russie, sont devenues plus douces et qu’elles marquent enfin un progrès notable sur celles du Dahomey. Il n’en est rien. Dans les derniers jours de sa vie, l’Empereur défunt rendit plus restrictif encore et plus farouche son despotisme, plus absolue son autocratie. Vivant dans l’effroi perpétuel d’un attentat nihiliste, il croyait se préserver de lui et décourager la mort, en cuirassant sa personne sacrée d’un épais matelas, d’un intraversable matelas de cadavres. La mort est venue tout de même, conduite par cette terroriste implacable : la maladie, contre laquelle ne peuvent rien les lois sanglantes, les proscriptions, les mines et les gibets. Quant au jeune homme qui lui succède, non seulement il ne paraît pas disposé à rien modifier aux errements de son père, il semble, au contraire, affirmer sa volonté de les continuer et, au besoin, d’y ajouter, impérialement. C’est donc un devoir d’humanité et de sympathie envers un pays malheureux « où, depuis si longtemps, agonise tout ce qu’il y a de noble, d’intelligent et de généreux », que de donner au livre de M. Keunan la plus large, la plus retentissante publicité.

Le « déplacement par voie administrative » consiste en ceci : On arrête un individu sans aucune des formalités et « garanties » judiciaires qui, dans les pays civilisés, précèdent et suivent l’exécution de telles rigueurs ; on l’arrête, le plus souvent, au reçu d’une dénonciation anonyme, et on l’envoie en Sibérie, pour une durée de cinq ou dix ans, suivant le cas. La plupart du temps, il ne sait pas pourquoi on l’arrête, et il n’a aucun moyen de le savoir, ni aucune possibilité de se défendre contre ce qui, très souvent, ne repose que sur une fausse accusation ou une simple erreur d’identité. Dès l’instant où le gendarme lui a mis la main à l’épaule, il est, irrémédiablement, par ce geste, séparé du monde. Toutes communications, même morales, avec sa famille, ses amis, ses répondants, ceux qui pourraient se constituer ses défenseurs, lui sont impitoyablement fermées. Le ministre de l’Intérieur, à qui est dévolu l’accomplissement de « ces mesures administratives », ignore aussi, en général, leur motif, et il n’en a cure. Il n’a pas le temps de le savoir, étant requis par de multiples et analogues besognes, et il préfère s’en rapporter au vague de la dénonciation et au zèle imbécile d’un agent subalterne.

Dans le langage de la justice russe, le « déplacement par voie administrative » n’est pas considéré comme une peine. On ne va pas, il est vrai, jusqu’à l’orner du titre de récompense nationale, non. On le qualifie sobrement de « mesure administrative », ou encore de « mesure de préservation sociale ». Nous verrons plus loin, par les effrayantes tortures d’une peine qui n’est pas une peine, ce que peuvent bien être celles d’une peine qui est vraiment une peine.

Les convois de détenus et d’exilés partent, quatre ou cinq fois l’an. On les dirige, en chemin de fer ou par bateau, jusqu’à Tomsk. De là, ils rayonnent, dans la direction de la résidence qui leur est assignée, les détenus ordinaires à pied, les exilés politiques en télégas, le long de routes à peine tracées ou défoncées, sous le soleil torride et dans la froidure mortelle, tour à tour, et si lentement qu’il leur est impossible d’avancer de plus de quatre-vingt-quinze kilomètres par semaine. Il y a des voyages qui durent seize mois, car il y a des résidences éloignées de la métropole de dix mille kilomètres. On a peine à se figurer les douleurs de ce long calvaire. Il n’est pas rare que les détenus meurent en route de chaleur, de froid, de privations, d’épuisement, de maladies contagieuses gagnées dans les prisons-étapes, indicibles taudis où séjournent et pullulent les germes de toutes les infections asiatiques. Quelques-uns arrivent fous, qui étaient partis le cerveau solide. D’autres, à bout de courage, se tuent.

M. Keunan assista à l’arrivée, dans une résidence, d’un convoi de prisonniers. Un officier fit l’appel. Quelques noms manquaient.

— Mort ! disaient les compagnons d’infortunes.

À l’appel du nom de Victor Sidorski, personne ne répondit.

— Pourquoi ne réponds-tu ? dit l’officier en s’adressant à l’un des prisonniers. N’es-tu pas Victor Sidorski ?

— Non ! fit le malheureux, je ne suis pas Victor Sidorski… Je m’appelle Wladimir Sidorski… Il y a erreur… Ce n’est pas moi… Je n’ai rien fait…

— Qu’à cela ne tienne ! dit tranquillement l’officier.

Et, sur la feuille, aussitôt, il substitua au nom de Victor celui de Wladimir.

Un autre se lamentait : c’était un jeune homme imberbe et délicat.

— Pourquoi m’a-t-on pris ?… Personne n’a voulu me le dire.

Son voisin lui demanda :

— N’as-tu pas une vache tachetée ?

— Mon père a beaucoup de vaches, répondit le jeune homme. Il y en a, peut-être, dans le nombre, qui sont tachetées.

— Cela suffit ! conclut le voisin. Et mets-toi bien dans l’esprit qu’il existe, parmi nous, plus de mille criminels dont le crime est que leur père ou quelqu’un des leurs possède des vaches tachetées… ou pas tachetées, car on ne sait pas.

La plupart des exilés étaient, au dire de M. Keunan, des hommes d’éducation supérieure et de haute culture intellectuelle. Il fut frappé de ce que leurs opinions politiques n’avaient rien de subversif : un libéralisme, nullement dangereux, les animait ; quelques-uns même, protestaient sincèrement contre les théories violentes. En d’autres pays que celui-là, ils eussent certainement rempli avec honneur d’importantes fonctions de l’État.

M. Keunan nous dit leurs noms, leurs origines, leurs travaux, leurs espérances, la forme de leur esprit ; il nous les fait connaître et aimer.

Au bout de quelques mois dans cette nature ingrate et stérile, sur ce sol désolé et mort, privés de tout ce qui peut rendre moins amer l’exil, ils ne tardent pas à dépérir. Ceux-ci préfèrent s’arracher, tout de suite, à l’agonie douloureuse et lente de cette existence qui est déjà la mort ; ceux-là s’éteignent de consomption et de langueur. Quand arrive le terme de leur libération, il y a déjà longtemps qu’ils dorment dans le petit cimetière du village, à deux mille lieues de ce qu’ils ont aimé.

Je voudrais pouvoir reproduire tous ces récits tragiques, par quoi saigne et pleure le livre de M. Georges Keunan. Je me bornerai à en détacher un seul, de cette suite sinistre. Je ne le choisis pas spécialement, je le prends au hasard, car tous ont ce caractère d’indicible et épouvantante horreur.

« En 1879, un jeune médecin, très capable, le docteur Belloj, vivait à Iwangoroff, dans la province de Tchernigoff. Quoique libéral, il n’appartenait pas au parti des agitateurs et des révolutionnaires, et ne s’occupait nullement de politique. Un jour, deux dames lui rendirent visite, sur lettres de recommandation. De Saint-Pétersbourg, où elles étudiaient la médecine, on les avait envoyées dans la Russie centrale, pour cause de suspicion politique. Voulant continuer leurs études, elles prièrent le jeune médecin de leur donner l’enseignement de son art, et de leur permettre l’accès de sa bibliothèque, ce qu’il leur accorda, car il les avait jugées intelligentes et charmantes.

« Les visites fréquentes des deux dames à la maison du docteur éveillèrent les soupçons de la police, qui fit une enquête et découvrit que l’une d’elles manquait de passe-port. Le 10 mai 1879, les deux dames et le jeune médecin furent arrêtés et envoyés en Sibérie « par voie administrative ».

« M. Belloj fut relégué dans les contrées arctiques, au village de Werkhojansk, dans la province de Iakust, où les survivants de l’expédition de la Jeannette l’ont vu en 1882.

« La jeune et belle femme attendait un accouchement, il lui était donc impossible d’accompagner son mari en exil. Mais après la naissance de l’enfant, des parents se chargèrent du petit, et elle commença un voyage de dix mille kilomètres pour retrouver son mari. Elle ne possédait point l’argent nécessaire à cette expédition coûteuse ; elle fut donc obligée de prier le ministre de l’Intérieur de lui permettre d’accompagner le transport d’exilés ; ce qui lui fut accordé.

« Pendant des semaines, des mois, l’espoir et l’amour lui donnèrent le courage surhumain de supporter, sans plainte, le cahotement du téflégas, la poussière, la chaleur et la pluie, la mauvaise nourriture, les durs lits de camp, l’air empesté des maisons d’étape, mais enfin ses forces s’épuisèrent. Sous le poids de la douleur et des privations, sans cesse préoccupée du mari, et de l’enfant que, pour le retrouver, elle avait quitté, son corps et son esprit se brisèrent. Mais elle se tint encore debout, quoiqu’elle montrât des signes de désordre mental. Près d’Irkutsk, elle se remit, parla sans cesse de son cher mari, que bientôt elle espérait revoir. Car, abusée, elle croyait qu’il se trouvait au village de Werkholensk, qui n’est pas fort éloigné d’Irkutsk, tandis qu’il était à Werkhojansk, situé 4.500 kilomètres plus loin encore. Ce fut le dernier coup. Quand elle apprit qu’un long, interminable chemin à travers steppes et forêts se déployait encore devant elle, et qu’elle avait à voyager toute seule, pendant plusieurs mois, en traîneaux attelés de chiens et de rennes, la folie éclata, irrémédiable, et quelques semaines plus tard, elle mourut à l’hôpital d’Irkutsk sans avoir revu son mari, pour lequel elle avait, par amour, tant souffert ! »

Et je ne puis m’empocher de penser à cet autre voyage, interrompu par la bombe de Borski, où l’empereur Alexandre, suivi de sept cents cuisiniers, de wagons-glacières et de fourneaux joyeux, aimait, le soir, sur les steppes où rien ne pousse, au bord des fleuves, à manger dans des vaisselles d’or, sous des tentes brodées à l’aigle impériale, des pêches et des raisins de France, que venaient lui apporter des courriers spéciaux.

1895.