Les Écrivains/Préface de la neuvième édition du « Calvaire »

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E. Flammarion (deuxième sériepp. 265-268).


PRÉFACE DE LA NEUVIÈME ÉDITION
DU « CALVAIRE »


Le Calvaire a été fort malmené par les patriotes — ces gens-là ne plaisantent point — aussi malmené qu’un tonneau de bière allemande — ce qui serait pour blesser mon amour-propre — ou qu’un opéra de Wagner — ce qui serait pour l’exalter. Les patriotes ont détaché de mon livre un court chapitre, où il est question de la guerre, douloureusement (peut-être eussent-ils désiré que j’en parlasse gaîment, comme d’un vaudeville et d’un ballet), et c’est sur ce chapitre seul que leur verve s’est exercée, ce qui a fait croire à ceux qui ne l’avaient pas lu que le Calvaire est un roman militaire. Les épithètes vengeresses, les qualificatifs justiciers ne m’ont point été épargnés. Il y a eu aussi des déclarations inattendues, gonflées du patriotisme le plus impatient ; quelques-uns voulaient mourir pour la patrie dans les vingt-quatre heures, le rire aux lèvres, afin de me bien prouver que la patrie n’était point morte et que je ne l’avais pas tuée. J’ai lu, à ce propos, des phrases admirables et dignes d’entrer, encore tout humides d’encre, dans l’impartiale et définitive Histoire. Je conviens que cela fut un beau spectacle et surtout un spectacle consolant.

De tout ce qui a été écrit sur le Calvaire, il résulte que je suis un sacrilège, parce qu’aux implacables férocités de la guerre j’ai osé mêler la supplication d’une pitié ; que je suis un iconoclaste, parce qu’en voyant la ruine des choses et la mort des jeunes hommes, mon âme s’est émue et troublée ; que je suis un espion allemand, parce que j’ai voulu regarder en face la défaite ; que je suis un réfractaire, parce qu’on suppose que mon roman sera traduit en allemand, ce qui, jusqu’ici, n’était pas encore arrivé à un ouvrage français… J’en passe… Les plus bienveillants ont prétendu, avec des regrets tristes, que je suis un inconscient et un fou, parce qu’on ne doit jamais écrire ce qui est vrai, et qu’il faut, sous l’enguirlandement hypocrite de l’écriture, si bien dissimuler la vérité que personne ne puisse la découvrir jamais. Enfin, il est avéré que j’ai commis là une œuvre criminelle, anti-française, ou, tout au moins, imprudente…

Des personnes qui me veulent du bien m’ont conseillé de répondre… Répondre à qui ? à quoi ? Et que dirai-je ?… J’avoue que je ne comprends rien à ces reproches, et je serais étonné prodigieusement d’avoir encouru tant d’accusations, si je n’étais au fait, depuis longtemps, des habitudes d’un certain journalisme parisien, des choses qu’il respecte aujourd’hui et qu’il honnit demain, sans savoir exactement pourquoi, sinon qu’il y a des abonnés et qu’il les faut satisfaire.

Aucun, parmi les plus farouches des patriotes, n’a suspecté le patriotisme de Stendhal, pour ce qu’il écrivit la bataille de Waterloo ; tous vantent l’ardent amour humain qui dicta à Tolstoï ses pages enflammées contre la guerre ; je n’ai pas entendu dire que le moindre reporter soit descendu au fond de la conscience de M. Ludovic Halévy et lui ait reproché l’Invasion, un livre sombre et terrible, malgré les enveloppements de la forme, malgré l’esprit de parti politique qui l’anime. Que dirais-je de plus ?… Je n’ai point fait un livre sur la guerre, j’ai, dans un chapitre où sont contés avec douleur les navrements d’une armée vaincue, développé la psychologie de mon héros, qui est une âme tendre, un esprit inquiet et rêveur. Voilà tout.

Et puis, chacun entend le patriotisme à sa façon. Le patriotisme tel que je le comprends, ne s’affuble point de costumes ridicules, ne va point hurler aux enterrements, ne compromet point, par des manifestations inopportunes et des excitations coupables, la sécurité des passants et l’honneur même d’un pays. Car nous en sommes là, aujourd’hui. Au jour des fêtes nationales, des deuils publics, des événements qui jettent les foules dans les rues, on tremble que le patriotisme ne fasse une de ces frasques dangereuses qui peuvent amener d’irréparables malheurs.

Le patriotisme, tel que je l’aime, travaille dans le recueillement. Il s’efforce de faire la patrie grande avec ses poètes, ses artistes, ses savants honorés, ses travailleurs, ses ouvriers et ses paysans protégés. S’il pique un peu moins de panaches au chapeau des généraux, il met un peu plus de laine sur le dos des pauvres gens. Il s’acharne à découvrir le mystère des choses, à conquérir la nature, à la glorifier dans ses œuvres. Il tâche d’être, grâce à son génie, la source intarie de progrès où les peuples viennent s’abreuver. Et s’il ne ressemble pas aux brutes forcenées, aux criminels iconoclastes, brûleurs de tableaux, démolisseurs de statues, qui ne peuvent comprendre que l’Art et que la Philosophie rompent les cercles étroits des frontières et débordent sur toute l’humanité, il sait, croyez-moi, quand il le faut, se « faire casser la gueule » sur un champ de bataille, comme les autres et mieux que les autres.

1910.