Les Étranges Tromperies de quelques charlatans nouvellement arrivés à Paris

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Les estranges tromperies de quelques Charlatans nouvellement arrivez à Paris.

1623



Les estranges tromperies de quelques Charlatans nouvellement arrivez à Paris (histoire plaisante et necessaire à toutes personnes pour s’en garantir), descouvertes aux despens d’un plaideur1, par C. F. Duppé.
À Paris, chez Robert Daufresne, rue S. Jacques, au Petit Jesus.
M.DC.XXIII. In-8.

Je ne croy pas que, de tous les proverbes qui ont jamais esté inventez par les hommes, il y en aye un plus veritable que celuy qui dit :

Heureux celuy qui, pour devenir sage,
Au mal d’autruy fait son aprentissage !

Mais aussi croy-je que celuy que je vay faire et inventer, estant très asseuré, treuvera son passeport parmi ceux qui ont faict des leçons de sagesse à leurs despens.

Je dy donc que

Malheureux es celuy qui fait les autres sages,
Enseignant des leçons par son mauvais mesnage.

Ce que je prouve par ce discours :

Sçachez donc, mes frères plaideurs (espèce infinie d’hommes distinguée du genre suprême des autres par la difference accidentelle de nos procez), qu’estant arrivé il y a environ trois sepmaines de mon païs en cette ville (ventre affamé de nostre argent) pour y poursuivre et solliciter quelques procez, comme vous faites, je fis premierement rencontre d’une hostesse, laquelle, outre le grand argent qu’elle tiroit de mon giste, ferroit la mule sur tout ce qu’elle m’acheptoit. Sur cela je pensay à par-moy : Puisqu’on te vole visiblement l’argent mesme que tu portes sur toy, et que tu mets entre leurs mains, que fera-t’on de celuy que tu laisses en un buffet dedans ta chambre, duquel on peut avoir deux clefs ? Je me resolus donc à porter tout mon balot sur moy, joinct aussi qu’il falloit souvent mettre la main à la bourse pour estre amy de mes advocats, procureurs, clercs, copistes, etc.

Comme donc un jour, estant quasi estouffé de la poussière de la salle du Palais, je pensois prendre de l’air sur le Pont-Neuf, et aprendre quelques nouvelles de ce temps, j’en appris, à la verité, de bien nouvelles pour moy, bien que mon aage, qui excède soixante ans, et la longue experience des affaires du monde, me deust, à vostre advis, avoir fait sçavant de ce que je ne sçavois pas. Mais aussi croyez qu’au temps passé et aux lieux où je fay mon séjour ordinaire on use d’une plus grande franchise et sincerité. Comme donc je fus un peu au delà de la maison qui est sur la rivière (je croy qu’on l’appelle Seurmitaine2), deux hommes me vindrent aborder, l’un desquels commence à me dire : Mousseur, ce pistole n’est y pas bon ? Je regarday la pistole et dis qu’elle estoit bonne. Ce drole me dit : Moy la baille à Mousseur pour mener o logis de moy, Polonnois, et perdu le truchement mien ; moy logé à trois petits bestes blanches. Je croy qu’il vouloit dire : Aux trois pigeons blancs. Son compagnon ne faisoit pas semblant de rien, et monstroit vouloir vistement mener l’estranger en son logis, lorsque ce franc Polonnois me tira à part et me dit en son jargon qu’il me bailleroit une pistole si je le voulois aider à conduire, parce qu’il n’avoit pas beaucoup de fiance à celuy qui le menoit, et qu’il avoit ouy dire que dans Paris il y avoit force charlatans et trompeurs (il le sçavoit bien, car il estoit du nombre) ; qu’il craignoit que celui-cy, au lieu de le bien conduire, ne le menast en quelque lieu pour le devaliser et oster ses pistoles ; et en disant cela tira de ses pochettes ses pleines mains d’or (ce qui m’a consolé lorsque depuis j’y ay pensé, disant que je ne suis pas seul et premier duppé). Ce pauvre estranger me fit quelque pitié, joint aussi qu’il se disoit estre malade, car il en avoit assez la mine, à cause de sa couleur blesme, et qu’un petit garçon l’avoit trompé et emporté un quart d’escu qu’il luy avoit baillé pour se faire conduire à son logis. Moy qui, en mon jeune aage, avois couru le païs, et qui sçavois la peine qu’il y a de se voir parmy des gens inconnus, fus tout aussitost esmeu de compassion, et, me laissant emporter à ses prières, je me mis en chemin pour le conduire. En marchant il me contoit la fidelité qu’en son païs on gardoit aux estrangers, et que c’estoit une grande œuvre de charité d’osier un homme des mains des voleurs et de le remettre en son chemin et lieu de seureté. Bref, tous ses discours m’excitoient à commiseration. Or, voicy, comme il se vit proche d’un cabaret, qu’ils avoient, à mon advis, atitré, il commence à dire que le cœur luy faisoit mal, qu’il n’avoit plus la force de se soustenir, et qu’une foiblesse l’avoit pris, et, se jectant sur moy, me supplia de ne l’abandonner point. Je fus en grande peine et tout estonné. Son compagnon, ou plustost le mien pour lors, car il m’aidoit à le conduire, qui estoit le medecin ordinaire d’une telle maladie, luy dit : Monsieur, il vous faut icy reposer dans ce cabaret et prendre un doigt de vin, cela vous passera. Le Polonnois feignoit d’avoir perdu la parole et ne respondoit point. Le compagnon me dit : De peur qu’il n’y tombe entre nos mains, menons-le dans ce cabaret. Ce que nous fismes, et entrasmes dans une petite chambre. Tout aussitost que nous fusmes dedans, le Polonnois s’appuye sur les coudes et dit que la teste lui faisoit mal. Son compagnon, qui entendoit le pair et la prèze3, luy dit : Monsieur, c’est qu’il nous faut resjouyr, chanter, boire un doigt et prendre quelque recreation ; cela ne sera rien : ce n’est que le changement d’air qui vous cause ceste douleur. Enfin, ces deux droles joüoient si bien leurs personnages que je n’y recognoissois rien de mauvais. Croy que plus fin que moy y eust esté trompé. On nous allume donc du feu ; on mit du vin sur un bout de table, des cartes sur une autre. Nous luy presentons à boire et luy baillons courage. Ses esprits luy reviennent ; il nous remercie fort honnestement de la peine que nous avions pris pour luy, disant que veritablement sans nous il fust mort ; et en revanche il dit qu’il nous vouloit faire boire. Les discours que nous eusmes en beuvant seroient trop longs à raconter. (Ô ! que je payerai bien tantost mon escot !) Après donc que nous eusmes beu, il prit les cartes, et dit qu’il vouloit monstrer un jeu auquel il avoit depuis peu perdu cinquante-cinq pistoles ; mais il croyoit que c’estoit contre un magicien : car autrement il ne pouvoit pas perdre, et qu’il sçavoit bien le jeu. Aussi vrayment l’entendoient-ils bien tous deux ; mais je ne l’entendois pas. Le Polonnois donc, ayant fait trois piles ou monceaux de cartes, nous fit regarder la carte du dessus du premier monceau, puis il nous monstra celle de dessous du second monceau, et nous fit mettre ce second monceau sur le premier ; par ainsi la carte que nous avions veu la seconde estoit sur celle que nous avions veu la première. Il appelloit ceste seconde l’horloge. En troisiesme lieu, il nous donnoit une carte du troisiesme monceau, et la faisoit mettre où on vouloit dans le jeu. Or, cela estant fait, il disoit que la première carte ne se trouveroit point après la seconde, qui estoit l’orloge, et que neantmoins ce magicien la faisoit tousjours trouver, et luy gaigna beaucoup d’argent. Mon compagnon de conduite, mais non pas de fortune, dit qu’il comprenoit bien le jeu et qu’il y joüeroit un escu si monsieur le Polonnois vouloit. Le Polonnois, qui ne demandoit pas mieux, accepta ceste offre. Ils commencèrent donc à joüer, et moy à les regarder et à apprendre le jeu, ce que je fis incontinent, à cause de sa grande facilité, bien que je n’eusse jamais joué aux cartes. Tout aussi-tost donc que j’en eus la cognoissance, je vay plaindre la fortune de ce pauvre estranger, pensant à par moy qu’il perdroit tout son argent à ce jeu, et croyois qu’il estoit yvre ou insensé, et avois compassion de sa folie4. Sur ces entrefaites, deux hommes qui estoient de leur caballe entrèrent dedans la chambre, et avec nostre permission s’approchèrent fort courtoisement de la table et du feu, faisant semblant de ne se point recognoistre. Ô ! qu’ils joüèrent bien tous leurs personnages ! Comme ceux-cy eurent veu joüer une partie ou deux, ils dirent au Polonnois : Monsieur, nous vous conseillons de ne pas joüer davantage, car vous perdriez tout vostre bien à ce jeu-là. Je croyois, ayant ouy cela, qu’ils s’estoient emeus de la mesme compassion que moy, et fus bien aise de ce qu’ils avoient dit, car je ne l’osois dire. Neantmoins l’estranger françois disoit qu’il sçavoit bien le jeu, et qu’il y joüeroit trente pistoles, car il estoit picqué. Mon compagnon, qui avoit demeuré long-temps sans me rien dire, commença à me parler en cette sorte, cependant que l’estranger parloit aux deux survenus : Si j’avois assez d’argent pour joüer tout cela, je le joüerois : car vous voyez combien je suis asseuré de gaigner ; mais si vous voulez en mettre la moitié, j’iray vistement emprunter d’un de mes amis, qui demeure là devant, ce qui me manque pour faire une telle somme ; il fera bon porter chacun un habit aux despens du Polonnois. Les deux survenus s’offroient à estre de moitié. Moi, voyant que, puisque cet estranger estoit resolu à joüer, il valoit autant que j’eusse son argent comme les autres, je dis que je mettrois au jeu tout ce que j’aurois. Incontinent mon compagnon sort de la chambre et faict semblant d’aller emprunter de l’argent, pour couvrir leur meschanceté. Cependant je foüille en un petit recoin de ma pochète, et descouds un petit sachet dans lequel estoient bien vingt escus. Mon compagnon, estant venu, jette sur la table quinze pistoles pour sa part, et moy je dis que je n’avois que vingt escus. Le Polonnois, après avoir fait quelque difficulté de jouer si peu, consentit qu’on ne joüeroit que quarante escus de part et d’autre. Il conte donc ses quarante escus et les met dans un mouchoir, et nous fait mettre nostre argent dans un autre. C’estoit afin de l’emporter plus aisement. Cela fait, mon compagnon me dit : Or sus, prenez les cartes, vous jouerez aussi bien que moy : car nous sommes asseurez de gaigner. Moy, qui pensois ne pouvoir perdre, pris le jeu, et, l’ayant divisé en trois et veu la première carte, je regarday la seconde, qui estoit l’orloge, c’est-à-dire que lorsqu’elle viendroit elle me signifieroit que la première ensuiviroit ; et, afin de ne l’oublier pas, je la regarday plus de trois fois. Mon compagnon me dit : Monstrez-moy l’orloge, que je le recognoisse, afin que quand il viendra je vous en advertisse. En disant cela il prit les cartes, et, feignant de regarder l’orloge, en mit une subtilement entre les deux, c’est à sçavoir entre l’orloge et la première, puis me rendit les cartes. Moy qui ne soupçonnois rien moins que cela, ne regarday pas après luy, et, ayant pris la troisiesme carte, je la mis bien au dessous de l’orloge, de peur qu’elle ne se trouvast entre les deux. Alors je commençay à tourner attentivement les cartes les unes après les autres, et frappois deux petits coups sur chacune, comme il falloit faire, en disant : Ce n’est pas celle-là, ce n’est pas celle-là, jusqu’à ce qu’ayant trouvé l’orloge, et mon compagnon m’ayant adverty, je dis : C’est celle-là, c’est celle-là : car j’en pensois estre bien asseuré. Mais l’orloge fut bien menteur, car au lieu de sonner une heure il en sonna cinq ; d’autant que, pour un as de cœur que je devois trouver, je rencontray un cinq de carreau. Je vous laisse à penser si la sueur me monta au visage ! Je demeuray aussi muet et fixe qu’une statuë de sel. Le Polonnois, au contraire, se leva de dessus son siége, prit les deux mouchoirs, fut guery, et trouva bien le chemin de son logis sans le demander. Ce ne fut pas tout : mon compagnon commence à crier contre moy, et dire que je luy avois fait perdre son argent ; qu’au lieu de mettre la troisiesme carte au dessous des autres, je l’avois lardée entre les deux (car la troisiesme carte estoit aussi un cinq de carreau). Neantmoins il me fit plus de peur que de mal, car il gaigna tout aussi-tost la porte avec les autres, et je restay seul, estonné comme un fondeur de cloches5, ayant perdu le bon droict de mes procez et toute ma sepmaine par un samedy. À la sortie du cabaret, je pensois conter mon infortune à quelqu’un de mes amis ; mais ils se gaussèrent de moy, et me dirent que je n’estois pas le premier pris, que quelques uns estoient attrapez aux merelles, d’autres au filou6, d’autres aux gobelets, d’autres aux dez, et beaucoup d’autres jeux que je vous conseille de fuyr, et ne practiquer qu’avec gens de cognoissance. Pour conclusion, la misère et fascherie où ceste perte m’a reduit m’ont fait avoir pitié et compassion de tous les vrays estrangers qui viennent en ceste ville, principalement de vous, mes confrères plaideurs, occasion de quoy je vous ay voulu addresser ce discours pour vous faire riches de ma pauvreté et sçavans de mon ignorance.



1. À cause de ce mot du titre, M. Leber a placé cette pièce dans un portefeuille de facéties anciennes sur les plaideurs (voy. son Catalogue, nº 2405), bien que rien ne s’y rapporte à des affaires de palais, comme on le verra.

2. Samaritaine. L’auteur fait exprès mal prononcer par son provincial ce nom si connu des Parisiens.

3. Meyer donne ainsi l’origine de l’expression entendre le pair, qui s’introduisit dans la langue commerciale vers le milieu du XVIe siècle : « Un si grand concours d’étrangers, dit-il, et surtout d’Italiens nés dans des souverainetés différentes, dont chacune et même chaque ville avoit son marc différent, devoit produire une confusion dans les monnoies en France, où tout avoit cours, même les fausses monnoies. De là vint ce proverbe : Il entend le pair, quand on vouloit annoncer un homme rompu aux affaires et habile ; car rien n’étoit plus difficile que de suivre le cours des changes de toutes les monnoies… » (Galerie du XVIe siècle, t. 1er, p. 147.) — Le mot la preze ajouté ici, et qui doit venir de l’italien prezzo, prix, valeur, ne dément pas cette explication.

4. C’étoit une manœuvre de ces fourbes de commencer par perdre. Le petit suisse qui gagna tant d’argent au chevalier de Grammout se donna aux premières parties une veine d’autant plus déplorable qu’il savoit bien qu’il auroit sa revanche. V. Mém. de Grammont, chap. 3.

5. Il faut ajouter : dont la fonte ne réussit pas. Ce proverbe se trouve dans tous les écrivains du XVIe siècle. Au lieu de étonné, on disoit souvent ébahi, penaud, ou bien encore matté, comme un fondeur de cloches.

6. On y jouoit avec un dé sexagone nommé filou, qui, roulé sur une table bien unie, gagnoit lorsqu’il ne se posoit pas sur celui de ses six pans qui n’étoit pas marqué de noir. Son nom lui venoit de ce qu’il étoit très facile de tromper à ce jeu, « soit en chargeant de plomb quelqu’un des endroits du dé, soit en inclinant un peu le plan sur lequel on le poussoit. » (Dict. de Furetière.)