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Les évêques et la propagande de l’Action catholique/3

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Publié à compte d’auteur (p. 42-60).

III

(De l’Action du 6 novembre)

Il paraît au Canada, en français et en anglais, des douzaines de journaux catholiques dont la publication et la diffusion ne nous offusquent pas le moins du monde. Rien qu’à Montréal, il existe plusieurs Bulletins paroissiaux — lesquels s’occupent à peu près uniquement de questions religieuses, et desquels, pour cela même, nous n’avons, jamais songé à critiquer la direction. Personnellement, durant vingt années de journalisme plus ou moins actif, jamais je n’ai seulement fait allusion au mercantilisme notoire de journaux et de revues périodiques consacrés à la propagande non pas de la foi catholique, mais de telle ou telle dévotion en particulier (sainte Anne, le Sacré Cœur, saint Antoine, etc.). Quelques erreurs qu’elle pût commettre, j’ai toujours cru que la presse religieuse, tant qu’elle restait sur le terrain religieux, relevait de la seule autorité ecclésiastique, et qu’un catholique ne pouvait, sans manquer à sa foi, voire au simple bon sens, la citer devant l’opinion.

J’irai plus loin. La liberté de parole que j’ai revendiquée en matière politique pour les clercs comme pour les laïques, je la reconnais au directeur du journal religieux, si le lecteur n’est pas mis explicitement ou implicitement sous l’impression qu’il s’agit d’opinions autorisées ou même commandées par l’Église ; s’il ne peut exister aucun doute sur le caractère tout personnel de ces opinions.

Le cas propre de l’Action catholique c’est que tout en faisant de la politique, et beaucoup plus de politique que de religion, elle est censée exprimer en tout et sur tout la doctrine de l’Eglise, la pensée et la volonté du pape et des évêques.

Le 18 juillet 1915, par exemple, — à l’occasion de son changement de titre, — tout en feignant de vouloir dégager de sa direction la responsabilité épiscopale, elle déclare :

Ce que nous écrivons dans l’Action Catholique a la même autorité que ce que nous avons écrit dans l’Action sociale, l’autorité des raisons et des documents que nous apportons dans l’exposé de nos arguments et de nos expositions de principes, l’autorité aussi d’un journal qui fait profession d’exposer et de défendre les doctrines, les traditions et les droits de l’Église [1], les devoirs et les droits de la conscience catholique et de toute conscience honnête, sous le contrôle et la juridiction de l’Eglise enseignante.

Après cela, elle a beau faire observer “ qu’il ne faut ni confondre ni assimiler un article de journal, ce journal fût-il le plus ouvertement catholique et même fût-il LE PLUS ENCOURAGÉ PAR TOUTE LA HIÉRARCHIE CATHOLIQUE [2], avec un acte officiel de l’autorité ecclésiastique ou avec ses enseignements autorisés ». Cette formalité ne lui coûte pas cher ; tout ce qu’on retiendra de ses déclarations, c’est qu’elle est de tous les journaux « le plus encouragé par toute la hiérarchie catholique », et pour ceci, évidemment, qu’elle « fait profession d’exposer et de défendre les doctrines, les traditions et les droits de l’Eglise, les devoirs et les droits de la conscience catholique », « sous le CONTRÔLE et la juridiction de l’Eglise enseignante ».

Le 7 octobre, c’est-à-dire à la suite de mes premiers articles sur « L’Action catholique, les évêques et la guerre », l’abbé D’Amours fait mine encore une fois de prendre sur lui toute la responsabilité de la direction imprimée à cette feuille.

On ne dira pas, écrit-il, que nous visions à aucun monopole, ce qui serait par ailleurs ridicule, ni que nous prétendions parler seuls au nom des catholiques, comme certains ennemis de notre journal l’ont parfois faussement affirmé, si nous disons que nous voudrions voir tous nos confrères canadiens de langue française mettre constamment, comme nous nous efforçons de le faire, au premier rang de leurs préoccupations, l’exposé, le maintien et la défense de la pensée catholique.

Mais pour tout le reste son article se compose de choses comme celles-ci :

Les Papes et les évêques ont particulièrement recommandé, en ces derniers temps, le maintien et la diffusion de la presse catholique.

Pour accélérer les progrès et accroître l’efficacité d’une œuvre aussi urgente, il est bon que l’acquiescement aux enseignements et aux ordres du Pape et des évêques s’appuie aussi sur des idées claires et sur de bonnes raisons…

La presse catholique, ce n’est pas toute publication mise au jour par des catholiques pour des fins honnêtes, ce ne sont pas non plus seulement les publications officielles ou officieuses de la hiérarchie catholique. Le journal catholique, pour ne parler que de cette forme de publication, doit reconnaître la juridiction de l’Église dans tous les domaines où cette juridiction, seule juge de ses actes, croit devoir s’exercer, mais il n’est pas, pour cela, l’organe de l’autorité ecclésiastique. Il n’engage cette autorité que dans la mesure où celle-ci s’engage elle-même à son égard.

Mais le journal catholique s’inspire constamment, en tout, de la pensée et des principes catholiques. Ses directeurs et rédacteurs n’admettent pas plus le dédoublement de leurs principes que le dédoublement de leur conscience de catholiques. Il ne leur vient pas à l’idée qu’ils peuvent cesser d’être catholiques ou faire régulièrement abstraction de leur catholicisme, quand ils traitent de politique, d’économie sociale, de littérature ou de toute autre question.

Il ne leur vient pas non plus à l’esprit que c’est à eux de déterminer en quoi ils sont soumis à la juridiction et aux directions de l’Église, et en quoi ils en sont exempts. Ils ne croient pas pouvoir se désintéresser d’aucune lutte, d’aucun problème où sont engagés les intérêts de la religion.

Et je voudrais bien savoir à quoi équivaut pratiquement ce galimatias, sinon à réaffirmer que l’Action catholique est dans son rôle de journal religieux, obéit par conséquent aux instructions du pape et des évêques, en faisant un devoir de conscience aux catholiques d’approuver l’envoi de troupes canadiennes à l’étranger, ou de renier M. Bourassa dans la question des écoles d’Ontario.

Du reste, comment l’Action catholique peut-elle prétendre agir de son seul et propre chef, quand d’une part elle peut impunément mettre les évêques en cause, et que d’autre part l’autorité épiscopale multiplie à son endroit les preuves de sollicitude ?

L’abbé d’Amours écrivait en effet il y a deux mois à peine :

Notre confrère anglais le Telegraph, de Québec, qui n’est pas obligé d’être au fait de la discipline du clergé catholique, apprendra donc avec plaisir que le clergé de la campagne comme le clergé des villes adopte au sujet de la guerre non les principes de tel ou tel homme politique, mais ceux qui nous sont enseignés par les Papes et les Évêques. Or, sur ce point important, les évêques de notre province ont dit les paroles essentielles, que les membres du clergé ont fait (sic) leurs.

Quant au patronage accordé par l’archevêché de Québec à l’Action catholique, il est trop public pour prêter à aucun doute. J’ai ici même défié ce journal d’établir par des chiffres qu’il ne vit pas du produit des quêtes diocésaines et des pèlerinages à Sainte-Anne-de-Beaupré. Je ne risquais vraiment pas grand’chose au défi, puisque l’archevêché de Québec, non seulement a participé activement à la fondation de l’Action catholique, alors appelée l’Action sociale, — non seulement est intervenu en sa faveur, par une lettre comminatoire, quand certains membres du parlement provincial ont osé critiquer, sa ligne de conduite, mais tous les ans a autorisé une quête diocésaine à son bénéfice.

L’archevêché de Québec, comme celui de Montréal, a un organe officiel qui s’intitule La Semaine religieuse. Or, nous lisons dans un article de la Semaine religieuse de Québec, reproduit le 10 octobre dernier par l’Action catholique :

Dimanche prochain, on fera une collecte, dans toutes les églises et chapelles de l’archidiocèse, en faveur de l’Œuvre de la Presse Catholique.

Ce fut, on s’en souvient, le 31 mars 1907 que furent établies, par mandement de S. G. Monseigneur Louis-Nazaire Bégin, archevêque de Québec, cette œuvre et cette quête diocésaine.

L’Œuvre de la Presse Catholique avait pour mission de réaliser la fondation d’un journal quotidien « hautement et exclusivement catholique » catholique dans ses doctrines, catholique dans son esprit, catholique dans ses appréciations des hommes et des choses, catholique dans la discussion de toutes les questions de religion et de morale, et d’économie sociale. On la chargeait en outre… (Ici l’énumération de quelques autres œuvres.)

…Le journal de qui on espérait une sérieuse formation de la conscience catholique canadienne a été fondé et maintenu. Il a fait de son mieux pour réfuter l’erreur et répandre la saine doctrine. Il a exposé la vérité chrétienne et les préceptes de la morale. Il a revendiqué les droits sacrés de l’Église ; il a dénoncé toutes les violations qu’on en voulait faire ou qu’on en faisait.

Bref, il a mérité, et, à mainte reprises, de recevoir publiquement les approbations les plus significatives et les louanges les plus flatteuses.

Le 10 octobre, c’est juste un mois moins un jour après l’apparition de mon premier article sur l’attitude de l’Action catholique touchant la guerre. Durant tout ce mois j’ai chaque semaine élevé la voix contre la malhonnête exploitation faite par l’Action catholique du mandement impérialiste de 1914. Durant tout ce mois aussi, le Progrès du Golfe, journal hebdomadaire rédigé dans le plus pur esprit catholique et conseillé en l’espèce par des théologiens de premier ordre, n’a cessé de dénoncer, preuves à l’appui, la mauvaise foi de l’abbé D’Amours. C’est ce moment que l’Action catholique, avec l’approbation évidente de l’archevêché de Québec, choisit pour nous jeter dans les jambes l’article de la Semaine religieuse annonçant une nouvelle collecte diocésaine en sa faveur. Ceux qui se sont scandalisés de nous entendre parler comme nous faisions de S. G. Mgr Paul-Eugène Roy, évêque auxiliaire de Québec, sont-ils assez édifiés ? Peut-on afficher plus ouvertement, et plus insolemment, le peu de cas que l’on fait de la liberté des catholiques canadiens-français en matière politique ?

Il y a encore autre chose. En même temps que paraissaient mes articles et ceux du Progrès du Golfe, deux prêtres autorisés par l’archevêché de Québec parcouraient le diocèse de Rimouski dans l’intérêt de l’Action catholique et se livraient à des opérations qu’un de nos amis, homme de grand savoir et de non moindre probité, relate ainsi dans une lettre du commencement d’octobre :

Hier dimanche, deux prêtres, probablement du diocèse de Québec, sont venus nous entretenir de l’Œuvre de la Presse Catholique, l’un à la grand’messe, l’autre aux Vêpres. J’ai entendu le premier. Après les clichés ordinaires, que vous devinez, il a parlé des luttes que le journal catholique a à soutenir pour faire prévaloir la vérité, des préjugés qu’il a à vaincre : par exemple, que la religion n’a pas le droit de se prononcer, ne doit pas se prononcer dans certaines questions prétendues libres. Il a dénoncé les objections faites par certains journalistes nationalistes à certaines thèses de l’Action catholique. Il a présenté l’obligation de recevoir l’Action catholique presque comme un devoir de conscience, disant à peu près ceci : « De même que vous devez respect et obéissance à l’autorité religieuse de votre diocèse et de votre paroisse, de même votre respect et votre obéissance doit s’étendre à la recommandation expresse qui vous est faite de recevoir le journal catholique dont je vous entretiens. »

Notre ami ajoute :

Les deux missionnaires de l’Action catholique passent ces trois jours-ci à prendre de porte en porte des abonnements. Sollicités par des prêtres, beaucoup de gens n’oseront pas refuser ; ils ont d’ailleurs affaire à de beaux parleurs. D’autres, après ce qui leur a été dit du haut de la chaire, esprits simplistes et pâte malléable, se croiront obligés en conscience de s’abonner. J’aurai leur visite mercredi.

Et en post-scriptum :

Il est remarquable que nulle part dans l’Action catholique, reçue chez mon frère, il ne paraît, il n’est annoncé qu’il se fait de la propagande à coups de soutane et de sermons en faveur de la susdite A. C. Il semble que le mot d’ordre est de faire le moins de bruit possible autour de cette propagande clandestine et jésuitique. À propos, avez-vous lu la Cabale des Dévots, par Allier ? La société secrète catholique du XVIIe siècle ne manquait pas d’analogie avec ce qui se trame ici.

Un autre de nos amis, qui vit opérer les deux compères il y a quelques mois dans le comté de l’Islet, ajoute ce détail édifiant, que, partout où le curé veut bien leur « prêter » cet animal plus ou moins raisonnable, ils se font accompagner à travers la paroisse par le marguillier en charge : cela, paraît-il, leur facilite la besogne en donnant à leur visite un caractère d’autorité plus prononcé.

Je le répète, l’Action catholique resterait dans le domaine religieux que je ne prendrais peut-être pas la peine de signaler ses étranges procédés de propagande. Mais, je l’ai prouvé surabondamment, il s’agit ici d’un journal qui depuis quinze mois fait consister son action religieuse à réclamer l’envoi d’autant de troupes canadiennes en Europe qu’il plaira à la métropole de nous en demander, à disserter sur les avantages ou les inconvénients politiques de la fédération impériale, à embrouiller de sophismes la question des droits politiques des nationalités, et à trahir, en faisant mine de la défendre, la minorité canadienne-française d’Ontario. L’Action catholique peut continuer tant qu’elle le voudra de déclarer périodiquement qu’elle n’est pas l’organe de l’archevêché de Québec. Je sais, moi, qu’elle n’a rien répondu à l’imputation de tirer de Sainte-Anne-de-Beaupré une partie de sa subsistance ; qu’elle a été fondée par l’archevêché de Québec et maintenue avec son concours actif qu’au moment précis où on lui demandait raison de ses louches manœuvres politiques, les autorités de l’archidiocèse de Québec se déclaraient, dans la Semaine religieuse, entièrement satisfaits de sa conduite, et faisaient faire dans les églises une nouvelle quête à son bénéfice, et des prêtres du diocèse de Québec usaient d’intimidation et de mensonge pour amener des populations timides et crédules à s’y abonner ; que ce qui se passe aujourd’hui dans le diocèse de Rimouski s’est passé aussi dans les diocèses de Québec et de Chicoutimi. Et, sachant tout cela, j’ai bien le droit de demander : Qui trompe-t-on ici ?

Dans un pays comme le nôtre, l’ingérence de l’épiscopat dans des débats étrangers à son ressort est toujours odieuse. Tel est son prestige moral auprès des masses, que même quand il n’a véritablement ni autorité ni compétence particulière, toute discussion avec lui est presque impossible. Et de ceci nous avons en ce moment un assez frappant exemple, puisque le Progrès du Golfe, qui sur le fond pense comme nous, a cru devoir, par prudence, se montrer satisfait de l’hypocrite « mise au point » de l’Action catholique ; puisque pas un journal n’a osé nous reproduire, fût-ce en résumé ; et puisque M. Bourassa lui-même, visé dans sa personne et dans son journal, n’ose répondre à l’Action catholique que par des allusions. Dans le cas actuel, l’odieux de l’ingérence s’aggrave du froid parti-pris, de la mauvaise foi constante, de l’audace calculée, qui l’ont caractérisée depuis l’origine.

L’archevêché de Québec voit lui-même à la fondation de l’Action catholique, après l’avoir fait approuver et bénir par le Saint-Siège comme œuvre diocésaine. Au bénéfice de ce journal il ordonne chaque année une quête dans les églises et met à contribution les richesses jusque-là incontrôlées de Sainte-Anne-de-Beaupré. Il met publiquement en garde et au besoin menace — toujours publiquement — les hommes politiques qui croient pouvoir traiter l’Action catholique comme ils feraient de tout journal qui ne serait pas un organe officiel de l’épiscopat. Pendant quinze mois, dans des questions purement politiques, où le Pape lui-même ne tenterait pas de restreindre l’entière liberté des fidèles, il lui permet de travestir l’enseignement de l’Église et d’invoquer à contre-sens l’autorité des évêques. Cette prostitution de la doctrine catholique et de l’autorité épiscopale durerait bien dix ans, qu’il n’y a pas d’apparence que l’archevêché de Québec interviendrait, si personne n’avait le courage de la dénoncer. Des murmures, des protestations, une clameur s’élèvent. Des journalistes, faisant fi du salut éternel tel que l’entend l’ascétique D’Amours, vont même jusqu’à dire qu’ils s’en prendront aux évêques, si les évêques continuent de prêter leur nom aux simoniaques calculs de l’Action catholique. Prudemment, l’archevêché de Québec fait écrire par l’abbé D’Amours que l’Action catholique n’est pas son organe, que c’est, dans ses relations officielles avec l’autorité religieuse, un journal catholique à peu près comme les autres, — disons comme la Presse, le Soleil, ou l’Événement.

En même temps que l’abbé D’Amours, par ordre de l’archevêché de Québec et sous ses yeux, écrit cela, la Semaine religieuse, organe officiel et reconnu de l’archevêché, publie, et l’Action catholique, bien en vue, à sa première page, avec l’approbation évidente de l’archevêché et comme pour narguer ses critiques, reproduit, un article où il est dit que l’Action catholique se confond avec l’Œuvre de la Presse Catholique, établie par l’archevêché ; que ce journal a pour mission de faire triompher le point de vue catholique « dans la discussion de toutes les questions de religion et de morale, de nationalité et de langue, d’administration politique et d’économie sociale » ; qu’il a « fait de son mieux pour réfuter l’erreur et répandre la saine doctrine » ; qu’il a « exposé la vérité chrétienne et les préceptes de la morale », « revendiqué les droits sacrés de l’Église » et « dénoncé toutes les violations qu’on en voulait faire et qu’on en faisait » ; bref, qu’il a répondu pleinement à l’attente de ses fondateurs, c’est-à-dire de l’archevêché de Québec. — Et en même temps aussi, des prêtres envoyés par l’archevêché vont de chaire en chaire à travers les diocèses de Québec, de Chicoutimi et de Rimouski, prêcher comme un devoir de conscience l’abonnement à l’Action catholique.

Pendant quinze mois, l’Action catholique fait de la politique au nom de la morale naturelle. L’archevêché de Québec, voyant l’abbé D’Amours en danger d’y perdre son latin et sa théologie, lui permet de se tirer d’affaire — tant bien que mal — par une « mise au point » qui est un tissu de mensonges ; et en même temps, par ces mêmes prêtres agents d’abonnement à l’activité desquels l’Action catholique ne fait jamais allusion, Monseigneur Paul-Eugène Roy, fort, évidemment, de l’approbation ou de l’impotence de S. E. de cardinal Bégin, — Mgr Roy, dis-je, fait dénoncer du haut de la chaire les journalistes nationalistes qui osent contredire les thèses politiques de l’Action catholique.

Il y a dans tout cela une telle fourberie, un tel manquement à toutes les règles non pas même de la morale, mais de la plus élémentaire loyauté, qu’on en demeure confondu. Contre de pareilles manœuvres, employées par la plus haute autorité morale du pays, il n’y a pas de protection possible : c’est le coup au-dessous de la ceinture, qui, entre boxeurs, entre apaches, entre maquereaux, entre marlous, déshonore et déqualifie son homme, mais qui, porté par des évêques à des gens empêchés par devoir de conscience de riposter, est censé affermir la gloire et le prestige de l’Église.

C’est au nom des exigences de la morale naturelle que les évêques permettent à l’Action catholique de prêcher l’impérialisme militaire, de condamner « le principe révolutionnaire des nationalités » (sic), de salir et poignarder les seuls défenseurs infatigables et toujours désintéressés de l’enseignement français au Canada. La morale naturelle — si en matière publique son caractère éminemment relatif et subjectif ne la condamne pas à rester le plus souvent dépourvue de sanction — exigerait bien incontestablement que les évêques, le clergé, les journaux religieux, fissent leur part pour purger notre vie politique et sociale des voleurs qui l’infestent. On ne voit pourtant pas que Mgr Bruchési fasse mauvais ménage avec la ratatouille qui gouverne actuellement l’hôtel de ville de Montréal, ou avec certains financiers notoirement véreux, mais qui n’ont pas besoin de n’être pas des voleurs pour être, aux yeux de Sa Grandeur, d’excellents catholiques. Et l’on ne voit pas davantage que le grand-vicaire de Mgr Bruchési fasse mauvais ménage avec les grafters de fonds scolaires. Et si la morale naturelle n’est pas inapplicable dans les circonstances comme la guerre actuelle, l’Action catholique, qui est sûre que le droit est du côté des Alliés, devrait logiquement chercher à convaincre Benoît XV que l’Église se discrédite, confesse son impuissance comme gardienne de la morale, en n’intervenant pas contre la chrétienne Allemagne et la catholique Autriche. Mais si les évêques pas plus que le Pape, en matière publique, ne sont libres de toujours donner aux préceptes de la morale naturelle les sanctions dont il paraît qu’ils disposent, ne pourraient-ils pas au moins faire en sorte que les journaux fondés par eux, pour défendre en tout et partout les droits de la morale naturelle, se conduisent avec quelque semblant d’honnêteté ; ne soient pas au peuple des précepteurs de fourberie, de mauvaise foi, de mensonge ; ne répandent pas dans le peuple l’impression qu’aux yeux de l’épiscopat l’intérêt temporel de l’Église — ou tout ce qui peut en avoir l’air — est au-dessus de la bonne foi, de la vérité, de l’honneur, de tous les principes de morale publique et privée sans lesquels il n’y a pas de société possible, ni civile ni religieuse ?

Olivar ASSELIN.
  1. C’est nous qui soulignons.
  2. Comme ci-dessus.