Les Abeilles à l’approche de l’hiver

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LES ABEILLES A L’APPROCHE DE L’HIVER

Cette année, l’hiver sera dur, non pas seulement pour nous, mais aussi pour les abeilles. La trop grande humidité, au moment de la première floraison, puis la trop grande sécheresse, à l’époque des regains, ont empêché ces laborieuses ouvrières de faire, comme d’habitude, une abondante provision pour l’hiver. Les essaims se sont à peine entretenus, ils ont vécu au jour le jour et voici le froid qui se fait sentir dans la ruche. Les jeunes abeilles se pressent les unes contre les autres, pour développer un peu de chaleur ; elles sont toutes au sommet de leur demeure, rassemblées en une masse noire immobile, plongées déjà dans une sorte d’engourdissement qui ferait croire à la mort. Ces animaux, comme la plupart des insectes, mangent beaucoup moins en hiver, mais il leur faut une température assez élevée, sans quoi ils meurent. Ces petits êtres n’ont pas, comme les pachydermes, de peau épaisse pour les mettre à l’abri des rigueurs de la saison ; ils n’ont point les plumes de l’oiseau, la laine du mouton, le poil de la chèvre, ni la fourrure d’une foule d’autres animaux qui, vivant plus ou moins isolés, avaient plus besoin d’être garantis que ceux qui vivent en société.

Préoccupé, cette année, de savoir dans quel état étaient mes ruches, si leur population était assez nombreuse, leurs provisions assez abondantes pour passer l’hiver, je les soulevai, et à la main, je reconnus que presque tous mes essaims étaient d’un poids trop faible pour résister au froid et pour attendre la saison des fleurs.

Je voulus aussi me rendre compte de l’état dans lequel étaient ces pauvres petites bêtes, qui me semblaient devoir être plus mortes que vives. J’emportai une ruche dans mon cabinet, j’en pris quelques-unes sans en être piqué : ces malheureuses étaient comme engourdies, c’est à peine si elles pouvaient soulever leurs ailes. Quelques-unes cependant prirent leur vol, mais elles ne tardèrent pas à retomber sur le parquet ; d’autres allèrent se coller aux rideaux de ma fenêtre. Au bout de dix minutes, un quart d’heure au plus, quand la chaleur eut pénétré dans la ruche, j’entendis un bruissement, je voulus de nouveau examiner mes ouvrières, mais les cruelles n’étaient plus disposées à me donner accès chez elles, elles me laissèrent à la main plusieurs témoignages de leur vitalité; je dois toutefois reconnaître que leur piqûre fut moins cuisante qu’elle ne l’est, l’été par exemple, quand on leur enlève leur miel, ce qui est certainement un signe de faiblesse. J’ai pu constater combien, sous l’influence du froid et de la famine, la vitalité peut être diminuée chez ces insectes, car j’eus beau leur offrir d’excellent miel, elles n’y touchèrent pas, mais, en revanche, celles qui s’étaient abattues sur mes rideaux les avaient maculés ; elles s’étaient vidées, comme on dit en terme d’apiculture. Je compris tout de suite que la population de cette ruche était trop faible et sa provision insuffisante, qu’elle ne passerait pas l’hiver, je me hâtai donc de suivre les conseils de M. Hamet, le professeur d’apiculture, qui ne cesse, avec raison, de répéter que pour conserver ses ruches pendant l’hiver, il faut de fortes populations et une abondante nourriture. Je remportai ma ruche, qui est une ruche à hausse, et après avoir étalé un peu de miel sur les rayons, j’allai la poser sur une autre ruche, dont j’avais préalablement débouché l’ouverture supérieure, de façon à établir une communication entre les deux ruches superposées. Le lendemain je les visitai et je vis avec plaisir que toutes les abeilles de la ruche inférieure, alléchées sans doute par l’odeur du miel, attirées par la présence des abeilles qui étaient au-dessus d’elles, s’étaient transportées à l’étage supérieur. La réunion était faite, j’avais une population forte, et les conditions de chaleur, car plus les abeilles sont nombreuses moins elles ont besoin individuellement d’absorber de miel pour produire de la chaleur. Il est démontré, en effet, que les fortes populations ne consomment pas plus et par conséquent fatiguent moins que les populations faibles, pour entretenir la même température qui, dans une ruche, ne doit pas descendre au-dessous de 20 à 24 degrés.

Non-seulement il importe de développer la chaleur intérieure, mais il faut aussi faire en sorte qu’elle se conserve en ayant de bons paillassons, des plateaux assez élevés au-dessus du sol, et en ayant soin que l’air ne puisse pénétrer en trop grande quantité dans la ruche, car, dans les hivers longs et très-rigoureux, le miel en réserve se cristallise et alors les abeilles ne peuvent plus s’en nourrir. On prévient cet inconvénient en rétrécissant raisonnablement les entrées, en lutant exactement le contour entier des ruches pour en boucher toutes les fentes et tous les interstices ; c’est du reste ce qu’elles font elles-mêmes autant que cela leur est possible. Avec ces précautions, non-seulement on conserve une température suffisante, mais on se garantit des mulots, qui trouvent bon, pendant l’hiver, de venir établir leur nid entre le paillasson et la ruche et n’ont qu’à descendre, quand l’entrée n’est pas bouchée, pour aller grignoter les gâteaux de cire.

Quant à la nourriture des abeilles, si elle n’est pas suffisante, il faut la compléter. Cette nourriture est d’autant meilleure qu’elle se rapproche du bon miel. Plus elle est sucrée, plus elle convient. On peut donc, au miel fondu, ajouter du sirop de sucre et aussi du sirop de fécule, mais dans ce cas il ne faut pas en mettre plus d’un tiers. Le sirop de sucre peut s’administrer sans mélange, néanmoins avec un peu de miel on allèche mieux les abeilles. Le sirop, quel qu’il soit, doit être déposé sur un vase le moins profond possible et sur lequel on a eu soin de mettre des brins de paille, pour que les abeilles puissent se poser dessus sans qu’elles s’engluent. Il faut administrer les plus grandes quantités possibles de nourriture à la fois, soit un, deux, trois et, même quatre kilogrammes. Il faut poser le vase d’aliments sous la ruche de façon que ses bords touchent aux rayons. Il doit être placé le soir, et si la population est forte, il se trouve vidé le lendemain matin. S’il ne l’est pas entièrement, il faut veiller à ce que les pillardes n’y aillent mettre le nez, ce qu’on évite en rétrécissant l’entrée et en calfeutrant les autres issues.

En prenant toutes ces précautions, on est certain de conserver l’existence à ces laborieuses ouvrières qui, au printemps prochain, se mettront ardemment au travail et amasseront assez de miel pour elles et pour nous.

Ernest Menault.